VI. LE RUISSEAU
Voyez-vous ce ruisseau qui, du pied des montagnes, S'égare dans les prés, court le long des enclos, Et de son eau féconde arrose les campagnes ?
Essayez d'opposer une digue à ses flots :
Bientôt le ruisseau qui s'irrite,
Sur la digue se précipite ;
Résiste-t-elle à ses efforts, Il se gonfle, il écume, et franchissant ses bords. Torrent impétueux qui ravage et qui gronde.
Il se fraye un chemin dans les champs qu'il inonde. Mais à son cours enfin rendez la liberté,
Son onde redevient et transparente et pure ; Tantôt il se promène avec tranquillité.
Tantôt agile il fuit, et, d'un joyeux murmure. Jase avec les cailloux dont son lit est semé ; Quittant comme à regret les bords qui l'ont charmé, Des arbres qu'il rencontre il conserve l'image, Et baise avec amour les fleurs de son rivage.
Enfin, après mille détours.
Au sein de l'Océan, terme de son voyage, Il va paisiblement se perdre pour toujours.
Le flot du siècle nous entraîne, S'opposer à sa course est tentative vaine :
A lutter contre le courant La main la plus robuste est bientôt affaiblie :
Tâchons de diriger, s'il se peut, le torrent, Mais l'arrêter serait folie.
y II. JUSTICE ÉGALE.
Ah ! mon voisin, quel accident !
Mais vous vous montrerez, je pense, accommodant. Mon taureau (j'aurais dû lui mettre des attaches), En se rendant aux champs ce matin, s'est rue
Sur la plus belle de vos vaches,
Et d'un coup de corne a tué
La pauvre bête. Au moins j'espère Que vous ne serez pas trop exigeant, compère :
Vous compatirez à mon sort, Je suis pauvre, voisin ; je veux bien qu'on le sache. — Me montrer exigeant ! ah ! vous me faites tort.
Vous demander vache pour vache. Ce n'est pas trop, je crois : dans les vôtres, ce soir, Laissez-m'en donc choisir une qui me convienne, Et je vous tiendrai quitte. — Eh ! quoi, mon désespoir, Mes six enfants, voisin, rien ne peut... — Non, pardienne, C'est mon droit, et j'y tiens. — J'accepte donc la loi, Mais celui qui doit perdre ici, ce n'est pas moi ; Car c'est votre taureau, compère, et non le nôtre. Qui vient de mettre à mort ma vache, et non la vôtre ;
Ainsi souffrez que de ce pas.
Parmi votre troupeau, j'aille en choisir une autre.