Fables [microforme]
Bien des fabulistes, Profonds moralistes, Ont avant moi conté dans leurs vers séduisants, . Ces histoires naïves Prises dans les archives
Des esprits sérieux et des cœurs bienfaisants. Auprès de leurs travaux bien humble est mon ouvrage, Et je sens par moment s’affaisser mon courage. Maïs je vieillis et j'aime à donner des conseils, A répéter le conte populaire. :
Offrez à mes baisers vos jeunes fronts vermeils, Enfants, ce sera mon salaire.
Je vais dire d’abord l’histoire d’un coquin :
Une assez longue histoire Que vous conserverez bien dans votre mémoire : On ne la trouve plus, même dans le bouquin.
Le coquin dont je parle était un jeune lièvre.
C’est drôle, n’est-ce pas ? Et l’on n'aurait pas cru Que cet humble animal put avoir un mot cru Sur la lèvre
Et de l'audace dans le cœur.
Drôle si vous voulez, c'était un escroqueur.
Il est vrai qu’il était sauvage, | Qu'il habitait un trou pratiqué dans le sol ; Mais ça n’explique point sou grand penchant au vol :
Car nul ne fait plus grand ravage
Dans le domaine du prochain
Que l’homme,— L'homme civilisé, s'entend,--soit qu’il.se nomme Sujet ou souverain.
Fatigué de ronger des bourgeons d’épinette, | De gruger du sapin, Notre héros, un bon matin, Quitta sa maisonvette, — Si l’on peut d’un tel nom appeler un vil trou. — Il ne savait ni peu ni prou Vers quels lieux diriger sa course ; Mais le hasard est la ressource De ceux qui n’en ont pas.
Tout en réfléchissant, il dirigea ses pas À travers champs, vers une étable, Il fut bien inspiré, Car, à peine fut-il entré, Qu'un rat qui se mettait à table L'invite à s'approcher et lui présente un œuf. Le lièvre trouve exquis ce mets tout à fait neuf, Puis en demande encor. Le rat s’en va sur l'heure, Le laissant seul en sa demeure, Au fond du poulailler Pour se ravitailler A même les nids de paille.
Trouvant amusant d’être ingrat, Le lièvre fit ripaille En l’absence du rat,
Et, vers les bois, ensuite, En riant prit la fuite,
Il né se montra plus qu'aux jours froids de l'hiver. Il avait attendu que sa robe fut blanche, Peur d'être reconnu. Le bourgeon de la branche Lui paraissait amer, Les œufs étaient si bons! L'eau venait à la houche Rien que d’y penser.
Et le rat, loin d’être farouche, Semblait aimer un peu qu’on l’aide à dépenser.
—Je vais tenter, dit-il, la plaisante aventure Encore une fois.
Monsieur le rat est trop courtois Pour oser soupçonner dans ma blanche fourrure Le lièvre gris qui l’a triché.
Mettons sa finesse à l'épreuve ; Quand on a fait peau neuve On peut impunément refaire vieux péché.
T1 part douc aussitôt en sautant sur la neige, Et chez le rat s'en vient frapper.
Celui-ci lui présente un siège,
Mais ne parle point de souper.
La faim inspire de l’andace
A l'animal le plus prudent.
—Donnez-moi done de quoi me mettre sous la dent, Demande sans préface Notre jeune insolent.
— À vous servir, mon cher, je ne serai pas lent, Répond le rat en inclinant la tête ; Vous devez être un lièvre honrte :
J'en connais cependant qui sont forc mal appuis.
— Vraiment, cher rat ? Alors ce sont des lièvres gris,
Tromper une âme droite
N'est ni malaisé, ni nouveau :
Celui qui vous exploite
Sait quand il doit changer de peau.
FABLE Il.