‹ Fables [microforme] (volume 3)Chapitre 45 sur 100 · LE RUISSEAU AMBITIEUX · texte numérisé non relu

LE RUISSEAU AMBITIEUX

Chacun veut faire douce vie, Chacun demande les honneurs ;

On est avide de bonheurs

Et l’on regarde avec envie

Les succès et les biens d'autrui ;

On se rend l’existence amère

Et, vains jouets d’une chimère,

On croit que le soleil n’a lui

Que pour les grands, que pour les riches. .

YABLES,

C’est aussi ce qu'un frais ruisseau,

A peine sorti du berceau,

Pensait en arrosant les friches, [ei tout doucement, Il traînait sans murmures, Son flot presque dormant Parmi les moissons- mûres ; Là d’épais arbrisseaux S'inclinaient en arceaux Sur ses fleurs et ses sables ; Et les petits oiseaux Venaient boire à ses eaux Pour enx intarissables,

Mais ce cours guère aventureux,

Cette existence douce Parmi l'herbe et la mousse Ne rendait pas heureux Le petit téméraire :

Il rêvait, l'orgueilleux, Un sort plus merveilleux, Un destin moins vulgaire.

Or, l'hiver s’écoula, puis le printemps parut, ; » P | PS P Dans les bois les neiges fondirent

Et des cieux les eaux descendirent, Et le petit ruisseau s’accrut.

Il grossit, il grossit, et tout à coup son onde S'élauça furibonde, Au-dessus de ses bords.

Et depuis lors, Dans son cours plein de hardiesse, IT inonde le pré détruit Qu'il arrosait avec sagesse Au temps qu'il serpentait sans bruit,

Plus d’un pauvre demeure honnête Tant qu'il n’a rien,

Mais perd les vertus et la tête

Dès qu’il accumule du bien.

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