LE LOUP DEVENU MOUTON
La ‘chose pourtant, je l'avoue, N'a pas de probabilité,
Vous allez croire que je joue Avec votre crédulité ;
Il n'en est rien, je vous l’assure, Et l'histoire improbable est sûre.
Pour la comprendre tout d’abord Et lui trouver de la justesse, Il faut savoir qu’un loup ne mord
Que si la faim Je presse.
Partant de cette vérité
On verra, je l'espère, Que le loup qui fait bonne chère Doit avoir de l'humanité.
Donc ce brigand de quadrupède
Qu'on nomme mangeur de moutons Courait, hurlant sur tous les tons Et cherchant un remède Qui put à son mal mettre fin.
Ce mal, passager d'ordinaire, N’était pas, certe ! imaginaire, C'était la faim.
I1 aborda, la gueule ouverte
Et d’un air bien déterminé,
Tn troupeau qui dans l'herbe verte Faisait sieste après diné.
Le chien accourut tout de suite, Mais le loup ne prit point la fuite ; 11 fallut donc parlementer.
— J'ai faim, je mange, dit le fauve, Rien qu'un mouton et je me sauve :
le
Je suis facile à contenter.
—Qu'à pas un ta griffe ne touche, Répliqua le cerbère, ou bien...
Cet “ou bien ” avait l'air farouche, Mais le loup ne fit cns de rien Et continua sa menace,
Le chien qui n'était pas bonasse Se creusait le cerveau
Pour trouver un moyen nouveau
Dé protéger la bergerie.
— Vous avez faim ? dit-'{ au loup; Si ce n’est point plaisanterie
Je vous ferait manger beaucoup.
Restez ici dans cette plaine, Enrôlez-vous dans mon troupeau, Allez paître au son du pipeau
Ft vitez la robe de luine ; Cela vaudra mieux, bien des fois, Que de courir le ventre vie,
Toujours traamé, toujours avide, À travers les champs et les bois.
Je crois que votre offre est honnête
Et je l’accepte franchement,
Répondit la prudezte bête,
Tout en souriant méchamment :
Je vous demeurerai fidèle
Puisque je serai bien nourri ;
Je vais être un agneau modèle, J'en ferais le pari.
Combien ainsi font du tapage Jettent au vent page sur page, Menacent de tout fracasser, Mais qui perdent leur violence Et gardent un prudent silence Dès qu'on offre de les placer ?
FABLE LVIII. [Il n’ava