FABLE LXXXII
LFS DEUX CHEVAUX
nent,
—Je te plains, mon ami, mais je ne puis rien faire Pour adoucir ton sort.
Souffre avec patience. A chacun son affaire.
Puis te voici, du reste, au port.
Cette parole fière et bien peu charitable Etait dite, un bon jour, dans le fond d’une étable Et d’un air joyeux, Par un jeune cheval an poil lisse et soyeux À son compagnon d'existence
234 és FABLES,
Dont la misérable pitance
Ne pouvait, à coup sûr, faire des envieux.
Ce dernier était vieux ;
Il avait le poil long et le croupe pointue, L’oreille rabattue,
La robe d’un gris sale et de la cire aux yeux: Il était chassieux.
On l’appelait souvent, et sans plaisanterie,
Le paria de l'écurie.
L'autre était hien traité, Etrillé, puis frotté ;
11 mangeait de l’avoine et portait couverture,
Revêtait harnais blanc, traînait belle voiture.
Le vieux se plaignait-il ? Je ne dirai pas non.
Il se plaignait un peu quand après la journée, Il comparait sa vie infortnnée
Au destin glorieux de son gai compagnon.
Mais celui-ci, prenant des allures malignes,
Lui répondait alors, en soufflant du naseau,
Ce que nous avons lu dans les premières lignes
De notre fabliau.
Or, il survint une disette, 1] fallut faire la diète,
Pui On Et | Le fléau On parla L’at Not Se montr
Puis ensuite un repas par jour, On mit à mort la basse-cour Et l’étable et. la bergerie.
D Le fléau cependant redoublait de furie.
On parla de tuer le plus jeune cheval ; L'autre était trop vieux et trop maigre.
Notre jeune et bel animal
Se montrait ce jour-là, tout pimpant, tout allègre.
Pauvre ami, lui dit-on, caressant de la main = Son épaisse et longue crinière,
Oui, voilà notre heure dernière
Et nous allons mourir de faim
Si tu ne fais un sacrifice.
—Je vous comprends très bien, dit le présomptueux ; On veut mon compagnon. Quel repas somptueux !. Il sera fier de cuire à votre bénéfice.
Il me divertissait ; je le regrette bien.
Maïs soyons sérieux, maître, il n’est bon à rien.
— Pas même à manger, dit le maître,
Et c'est toi qu’il nous faut.
Ne cherchez pas trop à paraître, C'est souvent un fatal défaut.
FABLE LXXXIIL