‹ Fables [microforme]Chapitre 13 sur 65 · LE PORTRAIT PARLANT · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT PARLANT

Un digne campagnard, bonhomme un peu coquet, S’était fait peindre un jour, et tout fier de l’ouvrage Fit assembler chez lui ses amis du village Pour avoir leur avis à propos du portrait :

“ Voyons, dit-il, parlez; surtout point de contrainte. ‘ Sont-ce bien là mes traits? Croyez-vous que c’est : [moi ?...” —“ Bon Dieu! dit alors l’un, la figure est mal peinte, ‘“ Ce n’est pas plus vous que le roi.

“ Votre peintre est un sot, un rapin misérable ‘ Qui jamais ne sut le dessin.

‘ Vous êtes blanc comme satin, “ Vous voilà plus noir que le diable...” —“ Mais voyez donc ces yeux, crie un autre, vraiment “ Ils sont tout de travers... Ce nez n’est pas le vôtre... “ Vous l'avez très petit, il l’a fait plus que grand ; ‘“ Je crois qu'il vous prit pour un autre...” Un troisième à son tour pensa d'autre façon Et renchérit encor sur l’avis du deuxième, Tant et si bien qu’au quatrième Le digne campagnard avait l’air d’un ourson !.. Mécontent, désolé de leur décision,

Notre homme va frapper chez le peintre au plus vite

Et lui conte l’affaire, épargnant toutefois Ce qui blessait trop son mérite.

‘“ Quels sots!.… dit ce dernier, ce sont des maladroits “ D'une crasse ignorance en dessin et peinture. “ Tenez, porr le prouver, à l’aide d’un couteau “ Otons pour un instant la tête du tableau

‘ Et placez y votre figure.

‘ Qui rira, nous verrons.” Ainsi dit, ainsi fait. Voilà nos connaisseurs d’une espèce nouvelle Réunis de nouveau vis-à-vis du portrait Et dégoisant de même.—‘ Ah! mes sots sans cervelle, “ S’écria le portrait s’animant tout-à-coup, “ Vous aviez critiqué tout au long la peinture,

‘ Je vous ai cru, j'étais bien fou, “ Car aujourd’hui, manants, vous blâmez la nature !...”

À quoi bon raisonner avec de sottes gens Qui ne veulent voir ni comprendre.

Lorsqu'on ne peut s’en faire entendre,

Il vaut bien mieux pour soi garder ses arguments.

elle,

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