‹ Fables [microforme]Chapitre 44 sur 65 · L'ÂNE SAUVAGE ET L'ÂNE DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

L'ÂNE SAUVAGE ET L'ÂNE DOMESTIQUE

Une fois un âne sauvage Passant le long d’un pré fleuri Vit un autre âne gras, poli, Se prélassant dans ce pacage :

‘ Ciel ! que cet ami là me semble bien nourri ! # Que je voudrais ainsi pouvoir couler ma vie !.. ‘ Pourrait-on être plus heureux !..

‘ Jamais, j'en suis sûr, mon confrère “ Ne couche tout nu sur la terre ; ‘“ Chaque soir son maître soigneux * Vient donner à monsieur une molle litière Sur laquelle il s'étend et dort autant qu’il peut ; Et puis lorsqu’au matin il ouvre sa paupière Il a de l'herbe fraîche et mange, s’il le veut, ‘ Jusqu'à ce que Phébé nous montre sa lumière. ‘ Quand je compare notre sort ‘“ Que je trouve de différence !..

‘ Lui, doit bénir la Providence “ Et moi, dans mon malheur, je souhaite la mort! !....." Le pauvre âne faisait encor Ces réflexions accablantes, Quand un rustre tenant un lourd bâton ferré Vint troubler l’animal qui paissait en son pré,

Et l'ayant surchargé de deux caisses pesantes, Tous deux s'en vont au village voisin,

Le roussin par devant et le manant derrière.

Ce dernier, d’une humeur grossière, Accélère la marche à grands coups de gourdin Et notre paillard a beau braire, Son dos n’en est pas moins caressé du rotin.

Oh ! oh ! se dit l’âne sauvage, ‘ Ceei ne me plaît pas. Je fus bien sot vraiment ‘ De porter envie un moment ‘“ À ce souflre-douleurs chargé trop pesariment ‘ Et qui, ployant sous le bagage, ‘ Ne fait un pas qu’en trébuchant,.

“ Encore s’il était à l'abri de la trique !.. ‘ Mais non ; ce rustre en son courroux ‘ Fait pleuvoir sur ses reins une grêle de coups “ Sans motif !.. Eh, bon Dieu ! quelle mouc.e le pique “ De maltraiter de même un baudet innocent !

“ Adieu! mon pauvre frère... au fond de mes montagnes “ Je vis pauvre, mais libre ; et je plains maintenant

‘ Tous ceux qui, comme toi, nourris dans les campagnes

‘ Endurent mille morts sous le joug d'un manant !...

Pour être heureux, il faut, je pense, Savoir se contenter de la condition

Où nous a mis la Providence, Tout homme travaillé par dame Ainbition Passe presque toujours une triste existence, J'admire cet antique adage : “ connais-toi.” En eflet, si l’on jette un regard sur ce monde

Où la misère abonde,

On peut toujours trouver plus malheureux que soi. Fr

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