LE LOUP ET LE PORC-ÊPIC
" Rentrez vos dards, mon petit frère,
*' Disait un jourmessire loup " Au porc-épic. Pourquoi cet attirail de guerre
" En temps de paix?... Etes-vous fou " De vous garder ainsi ?... Croyez-moi, camarade,
" Mettez vos piquants de côté
'* Que je vous donne l'accolade
" D'une douce fraternité ?...."
— " Grand merci de ton embrassade " Répond le porc-épic en riant, je connais
*' Plus d'un tour de ta perfidie :
" Nous sommes, je l'avoue, en paix ;
" Mais je suis en ta compagnie, " Et j'ai lu quelque part qu'un sage se méfie " Des ofl^res de service et même des serments '' Que dans leur intérêt prodiguent les méchants."
LES DEUX LIVEES.
Avec un Elzévir qui traversant les âges Avait du temps rongeur ressenti les outrages,
Vivait en très mauvais accord
Un livre neuf tout couvert d'or.
" Que cet affreux bouquin, amas de pourriture
" Exhale un parfum exécré !
" Disait d'un ton hautain le beau livre doré. " Tu n'es bon qu'à servir aux vers de nourriture ?
" Va-t-en, tu m'empestes ces lieux !..." — " Modérez, s'il vous plaît, cette grande colère,
" Pourquoi ce langage orgueilleux ?
" Qu'ai-je donc fait pour vous déplaire ?... " Plus d'un siècle a pesé sur mon front, et vos yeux
*' S'ouvrent à peine à la lumière ?... " Prenez garde !... peut-être un jour vous veri'a-t-on " Souillé, dépareillé, perdu sur l'étalage
" D'un brocanteur du voisinage, " Qui, sans avoir égard à votre ambition, *' Vous fera bien souvent pleurer plus d'une page !... *' Croyez- moi, rabattez votre présomption..." [te..."
— " Silence, malheureux !...." — "Souffrez que je racon- — '* Te tairas-tu, coquin ! Vraiment tu me fais honte :
** Tu n'es qu'un vil impertinent.
" Va débiter ailleurs ce discours impudent, " Tu m'infectes, te dis-je, encore un coup, va-t-en!..."
Les gî'os mots volaient dru, lorsque chez ce libraire
Entre un littérateur au goût pur et sévère.
Le savant tour à tour inspecte les rayons.
Son œil inquisiteur sur le bouquin s'arrête,
Il l'ouvre, le parcourt, l'admire et puis l'achète.
Il voit l'autre et le prend. — " le beau livre ! voyons
" Dit-il, quel est l'auteur illustre A qui le relieur a prodigué ce lustre. — D'un poète incompris c'était l'affi'eux début. —
Mais à peine a-t-il entrevu
Le titre et la première page, Qu'il le rejette au loin en disant : *' C'^st dommage " De voir doré de même un aussi pauvre ouvrage,
" Certes voilà de l'or perdu î..."
Un sot tout brillant de parures Avec tous ses laquais, ses chevaux, ses voitures, N'en est pas moins un sot esprit.
Rien n'est trompeur comme l'habit.
Si par son or peut briller l'imbécille Ce ne sera jamais qu'un parvenu, Que salûront les sifflets de la ville Quand par Plutus il sera méconnu.
Le vrai talent, fut-il même en guenille, Finit toujours par être bienvenu-