LES DEUX LÉZARDS
Sur un mur caressé par la douce chaleur D'un soleil printannier réveillant la nature,
Se promenaient à l'aventure
En devisant avec ardeur Deux malheureux lézards sortis de leur torpeur. " Hélas ! disait l'un d'eux, d'un accent pitoyable,
" Quelle triste condition I
" Que notre sort est méprisable !
*' Nous vivons, voilà tout. Dans la création " Nous n'avons aucun rang. La nature ciTielle " Fut injuste envers nous. Eh ! pourquoi, s'il vous plaît, " Ne pourrions-nous voler ainsi que l'hirondelle ?... " Elle nous fait ramper, la marâtre qu'elle est î " Nous sommes cependant tous égaux devant elle. " N'a-t-on pas dit cent fois qu'ici-bas l'animal, " Même le plus petit de la nature entière, *' A ses droits au soleil, aux produits de la terre,
*' Autant que l'homme, ce brutal *' Qui tue et détruit tout !... Souvent il nous écrase " Sans motif, par plaisir.... que dis-je ! Ses enfants *' Portent déjà l'audace " Jusqu'à suivre sa trace *' Et nous faire souffrir mille et mille tourments. " Que ne suis-je né cerf?.... d'une course légère " Je pourrais au moins me soustraire
" A ses nombreux affronts et souvent à la mort?...."
Notre lézard parlait encor Lorsqu'un cerf aux abois,-saîgnant de ses blessures
Et couvert de morsures, - Vint à passer près d'eux, haletant, pantelant, Pom'suivi par les chiens et la troupe bruyante Des chasseurs essoufflés l'un l'autre s'excitant A frapper le premier leur victime innocente. — " Eh bien ! mon pauvre ami, répond l'autre lézard, *' Souhaitez-vous encor de posséder des ailes " Ou d'être un cerf léger ?.... Croiriez-vous, par hazard,
" Que ce pauvre fuyard " Dont les chiens vont manger les dépouilles mortelles " Ne voudrait comme nous se traîner sur les pieds " Plutôt que d'être ainsi l'orgueil de nos forêts. " Ecoutez.... l'hallali résonne, " Voilà son chant de mort qui sonne, *' Il n'est plus !.... croyez-moi, pauvre ami, pensez mieux. " Soyez content du sort et laissez là vos plaintes.
" Nul état n'est exempt de dangers ni de craintes. *' N'enviez pas autrui, vous vivrez plus heureux.
" A quoi sert après tout l'envie ?...
" On n'en est pas plus riche ; on souffre, on dépérit....
" Enfin pour en finir, retenez bien ceci : ' Un cerf mort ne vaut pas un lézard plein de vie..."