Fables. Précédées d'une notice
Parler de La Foiilaiue u'est jamais un eunui, même quand on serait bien sûr de n'y rien apporter de nouveau : c'est parler de l'expérience même, du résultat moral de la vie, du bon sens pratique, fin et profond , universel et divers, égayé de raillerie, animé de charme d'imagination, corrigé encore et embelli par les meilleurs sentiments, consolé surtout par l'amitié ; c'est parler enfin de toutes ces choses qu'on ne sent jamais mieux que lorsqu'on a mûri soi-même. Ce La Fontaine qu'on donne à lire aux enfants ne se goûte jamais si bien qu'après la quarantaine; c'est ce vin vieux dont parle Voltaire et auquel il a comparé la poésie d'Horace; il gagne à vieillir, et, de même que chacun en prenant de l'âge sent mieux La Fontaine, de même aussi la littérature française, à mesure qu'elle avance et qu'elle se prolonge, semble lui accorder une plus belle place et le reconnaître plus grand. Longtemps on n'a osé le mettre tout à fait au même rang que les autres grands hommes, que les autres grands poètes qui ont illustré son siècle : « Le Savetier et le Financier^ disait Voltaire, les Animaux malades de la peste, le Meunier^ son Fils et f/lne , etc., etc., tout excellents qu'ils sont dans leur genre, ne seront jamais mis par moi au même rang que la scène d'Horace et de Curiace, ou que les pièces in -nitables de Racine, ou que le parfait Art poétique de Boileau, ou que le Misanthrope ou le Tartufe de Molière. » Voltaire peut-être a raison, et pourtant la postérité, qui n'a pas à opter entre ces chefsd'œuvre divers ni à se décider pour l'un au détriment des autres , la postérité, qui n'est pas homme de lettres, ne se pose point la question