M LA FONTAINE
de la sorte; elle ne recherche pas ce qui est plus ou moins difficile ou élevé comme art, comme composition-, elle oublie les genres, elle ne voit plus que le trésor moral de sagesse, de vérité humaine, d'observation éternelle qui lui est transmise sous une forme si parlante et si vive. Elle jouit de ces charmants tableaux encore plus qu'elle ne songe à les mesurer ou à les classer ; elle en aime l'auteur, elle le reconnaît pour celui qui a le plus reproduit en lui et dans sa poésie toute réelle les traits de la race et du génie de nos pères; et si un critique plus hardi que Voltaire vient à dire : « Notre véritable Homère , rilomère des Français, qui le croirait? c'est La Fontaine, » cette postérité y réfléchit un moment, et elle finit par répondre : C'est vrai.
La vie de La Fontaine a été écrite avec détail par M. AValckenaer, dont c'est le meilleur ouvrage littéraire; on n'a plus qu'à lui emprunter les principaux faits qui donnent à connaître le caractère de l'homme. Né le 8 juillet 1G21 , à Château-Thierry en Champagne, d'un père maître des eaux et forêts, Jean de La Fontaine paraît n'avoir reçu d'abord qu'une éducation assez négligée ; jeune , il étudiait selon les rencontres et lisait à l'aventure ce qui lui tombait sous la main. Quelques livres de piété que lui prêta un chanoine de Soissons lui firent croire d'abord qu'il avait du goût pour l'état ecclésiastique et pour la retraite : il f^t reçu à linstitutiou de l'Oratoire le 27 avril 1G41 et envoyé à Paris au séminaire deSaint-Magloire. Il avait un frère cadet qu'il y attira également ; ils n'y restèrent ni l'un ni l'autre. Il paraît que le même chanoine qui avait prêté à notre La Fontaine des livres de piété, le voyant peu propre à cette profession, l'aida à en sortir et lui fit épouser une de ses parentes. Autre erreur. La Fontaine est célèbre comme mari par ses oublis et ses inadvertances; son père, à l'époque de ce mariage, lui avait transmis sa charge de maître des eaux et forêts, et La Fontaine n'y porta pas moins de négligence qu'à ses autres devoirs. Il était l'homme de l'instinct, du génie naturel, des penchants divers et abandonnés; on le pourrait définir le plus naturel des hommes, et qui n'avait toute sa réflexion que quand il rêvait. Grand, bien fait et dune belle taille s'il s'était mieux tenu, avec une figure à longs traits expressifs et for tement marqués, laquelle exprimait la bonhomie, et qui aux clairvoyants eût permis, par éclairs, de deviner de la force ou de la grandeur, il se laissa aller, durant cette première partie de sa vie en province, au ha-ard des compagnies et des camaraderies qu'il rencontrait. Une
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ode de ÎNIalherbe qu'il entendit réciter lui révéla, dit-on, sou talent poétique; il lut nos vieux auteurs, il exprima le suc de Rabelais, il emprunta de Marot son tour, il aima dans Racan un maître ou plutôt un frère en rêverie , et y apprit les élévations de pensées mêlées aux nonchalances. Le premier ouvrage qu'il publia fut la traduction en vers de l'Eunuque de Tcrcnce en 1654; il avait trente-trois ans; cette traduction est contemporaine des premières pièces de Molière. Un parent de madame de La Fontaine, Jannart, qui était substitut de Fouquetdans la charge de procureur général au Parlement de Paris, eut occasion de recommander le poëtc à ce surintendant spirituel et ami généreux des Lettres. La Fontaine vint à Paris, plut à Fouquet, bon juge de l'esprit, et le voilà transporté tout d'un coup au milieu de la société la plus brillante, devenu le poète ordinaire des merveilles et des magnificences de Vaux!
On a paru s'étonner de ce succès si prompt de La Fontaine dans ce monde de cour. Ceux qui, sur la foi de quelques anecdotes exagérées , se font de lui une sorte de rêveur toujours absent, ont raison de n'y rien comprendre : mais c'est que l'aimable poète n'était point ce qu'ils se figurent. 11 avait, certes, ses distractions, ses ravissements intérieurs, son doux enthousiasme qui l'enlevait souvent loin des humains ; le jour où il faisait parler dame Belette et où il suivait Jeannot Lapin dans la rosée, ils lui semblaient plus intéressants tous deux à écouter qu'un cercle de beau monde ou même de brillants esprits. ]\Iais quand La Fontaine n'était pas dans sa veine de composition, qu.^nd i! était arrêté sous le charme auprès de quelqu'une de ces femmes spirituelles et belles qu'il a célébrées et qui savaient Tagacer avec grâce , quand il voulait plaire enfin, tenez pour assuré qu'il avait tout ce qu'il faut pour y réussir, au moins en causant. Et qui donc a mieux défini que lui la conversation parfaite, et tout ce qu'elle demande de sérieux ou de léger ?
Jusque-là qu'en votre entretien La bagatelle a part : le monde n'en croit rien.
Laissons le monde et sa croyance.
La bagatelle, la science, Ià.s cbLmères, le rien, tout est bon; je soutienj
Qu'il faut de tout aui entretiens :
C'est un parterre où Flore épand ses biens-