LIVRE HUITIEME. lOi
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ; Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle ! Vieillard, lui dit la mort, je ne t'ai point surpris; Tu te plains sans raison de mon impatience : Eh! n'as-tu pas cent ans? Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux ; trouve-m'en dix en France, le devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose :
J'aurais trouvé ton testament tout fait, Ton petit-fils pourvu , ton bâtiment parfait. Ne te donna-l-on pas des avis, quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment.
Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouï( : Toute chose pour toi semble être évanouie; Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus ; Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
Je t'ai fait voir tes camarades ,
Ou morts, ou mourants, ou malades; Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement'
Allons , vieillard , et sans réplique.
Il n'importe à la république
Que tu fasses ton testament.
La Mort avait raison : je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet , Remerciant son hùte , et qu'on fit son paquet ; Car de combien peut-on retarder le voyage? Tu murmures, vieillard! vois ces jeunes' mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir A des morts , il est vrai , glorieuses et belles , Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. J'ai beau te le crier; mon zèle est indiscret : Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
». Jeunet , adjectif, est ici pris siibstantiTement.
LE SAVETIER ET LE FINANClEft
Un savelier chantait du matin jusqu'au soir :
C'était merveilles de \e voir, Merveilles de l'ouïr; il faisait des passages,
Plus content qu'aucun des sept sages.
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or,
Chantait peu, dormait moins encor :
C'était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait , Le savetier alors en chantant l'éveillait;
Et le financier se plaignait
Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir Le chanteur, et lui dit: Or çà, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an? Par an ! ma foi, monsieur.
Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte; et je n'entasse guère Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin
.l'attrape le bout de l'année ;
Chaque jour amène son pain. — Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi, par journée? — Tantôt plus, tantôt moins: le mal est que toujours (El sans cela nos gains seraient assez honnêtes), Le mal est que dans l'an s'entrem 'lent des jours Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêles; L'une fait tort à l'autre; et monsieur le curé De quoique nouveau saint charge toujours son prône Le financier, riant de sa naïveté, Lui dit : Je vous veux mettre aujourd'hui sur le Irônc.