LIVRE HUITIEME
Lui fit croire d'abord ce trajet fort facile : Point de bords escarpés, un sable pur et net.
Il entre; et son cheval le met A couvert des voleurs, mais non de l'onde noiie
Tous deux au Styx allèrent boire;
Tous deux, à nager malheureux, Allèrent traverser, au séjour ténébreux,
Bien d'autres fleuves que les nôtres.
Les gens sans bruit sont dangereux :
Il n'en est pas ainsi des autres.
l'éducation.
Laridon et César, frères dont l'origine
Venait de chiens fameux, beaux, bien faits, et hardis,
A deux maîtres divers échus au temps jadis,
Hantaient, l'un les forêts, et l'autre la cuisine.
Ils avaient eu d'abord chacun un autre nom ;
Mais la diverse nourriture' Fortifiant en l'un cette heureuse nature, En l'autre l'altérant, un certain marmiton
Nomma celui-ci Laridon.
Son frère, ayant couru mainte haute aventure. Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu , Fut le premier César que la gent^ chienne ait eu. On eut soin d'empêcher qu'une indigne maîtresse Ne fit en ses enfants dégénérer son sang. Laridon , négligé , témoignait sa tendresse
A l'objet le premier passant.
Il peupla tout de son engeance :
1. Ce mot était autrefois, dans le style noble, synonyme d'éducation.
8 La nation, la race. L'emploi de ce mot, en ce sens, est fré(iuent chez nos vient poëtç
228 FABLES DE LA FOiNTAlNE.
Tourne-broches' par lui rendus communs en France Y font un corps à part, gens fuyant les hasards, Peuple antipode des Césars.
On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :
Le peu de soin, le temps, tout fait qu'on dégénère.
Faute de cultiver la nature et ses dons,
Oh î combien de Césars deviendront Laridons !
LES DEUX CHIENS ET L'a N E MORT.
Les vertus devraient être sœurs.
Ainsi que les vices sont frères.
Dès que l'un de ceux-ci s'empare de nos coeurs, Tous viennent à la file; il ne s'en manque guères : J'entends de ceux qui, n'étant pas contraires,
Peuvent loger sous même toit.
A l'égard des vertus, rarement on les voit Toutes en un sujet éminemment placées.
Se tenir par la main sans être dispersées L'un est vaillant, mais prompt; l'autre est prudent, mais froid. Parmi les animaux, le chien se pique d'être
Soigneux et fidèle à son maîlre;
Mais il est sot, il est gourmand :
Témoin ces deux mâtins qui, dans l'éloigncment, Virent un àne mort qui llollait sur les ondes. Le vent de plus en plus l'éloignait de nos chiens. Ami, dit l'un, tes yeux sont meilleurs que les miens : Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes; J'y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf, un cheval?
Eh! qu'importe quel animal?
Dit l'un de ces malins; voilà toujours curée. Le point est de l'avoir : car le trajet est grand;
1. On appelle ainsi des chiens dressés à faire tourner vue roue qui met en mouvement lo lonme-trocbe.