‹ Fables. Précédées d'une noticeChapitre 188 sur 304 · LIVRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIEME

Le marchand repartit : Hier au soir, sur la brune , Un chat-huant s'en vint voire fils enlever; Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter. Le père dit : Comment voulez-vous que je croie Qu'un hibou pût jamais emporter celte proie? Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant. Je ne vous dirai pomt, reprit l'autre, comment : Mais enfin, je l'ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je;

Et ne vois rien qui vous oblige D'en douter un moment après ce que je dis.

Faut-il que vous trouviez étrange

Que les chals-huants d'un pays Où le quintal de fer par un seul rat se mange. Enlèvent un garçon pesant un demi-cent : L'autre vit où tendait cette feinte aventure :

Il rendit le fer au marchand,

Qui lui rendit sa géniture'.

Même dispute avint entre deux voyageurs.

L'un d'eux était de ces conteurs Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope ; Tout est géant chez eux : écoutez-les, l'Europe, Gomme l'Afrique aura des monstres à foison. Celui-ci se croyait l'hyperbole permise.

J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison. Et moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une église. Le premier se moquant, l'autre reprit : Tout doux ;

On le fit pour cuire vos choux.

L'homme au pot fut plaisant : l'homme au fer fut habile. Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur De vouloir par raison combattre son erreur : Enchérir est plus court, sans s'échaufier la biie.

i. S>. n fils, celui qu'il a es'raiié.

LES DEIX PIGF.ONS.

Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre :

L'un d'eux, s'ennuyant au logis,

fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointains pays.

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire?

Voulez-vous quitter votre frère?

L'absence est le plus grand des maux : Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux.

Les dangers , les soins du voyage ,

Changent un peu votre courage *.

Encor, si la saison s'avançait davantage! Attendez les zéphyrs : qui vous presse? un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut :

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,

Bon soupe, bon gîte, et le reste?

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur :

Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point; Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite : Je reviendrai dans peu conter de point en point

3Ies aventures à mon frère , Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai : J'étais là; telle chose m'avint :

Vous V croirez être vous-même.

i. Pbrase ellipliqne, pour dire : Affaiblissenl votre courage an point de vous faire changer de résolu tion.

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