LIVRE DOUZIEME. 3â
Crurent pouvoir choisir des sentiers diflérents.
L'un touché des soucis, des longueurs, des traverses
Qu'en apanage on voit aux procès attachés,
S'offrit de les juger sans récompense aucune,
Peu soigneux d'étahhr ici-bas sa fortune.
Depuis qu'il est des lois, l'homme, pour ses péchés,
Se condamne à plaider la nîoitié de sa vie :
La moitié! les trois quarts, et bien souvent le tout.
Le conciliateur crut qu'il viendrait à bout
De guérir cette folle et détestable envie.
Le second de nos saints choisit les hôpitaux.
Je le loue; et le soin de soulager les maux
Est une charité que je préfère aux autres.
Les malades d'alors étant tels que les nôtres,
Donnaient de l'exercice au pauvre hospitalier;
Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse ;
« 11 a pour tels et tels un soin particulier.
« Ce sont ses amis ; il nous laisse. » Ces plaintes n'étaient rien au prix de l'embarras Où se trouva l'éduit l'appointeur de dél^ats : Aucun n'était content; la sentence ar])itralc
A nul des deux ne convenait :
Jamais le juge ne tenait
A leur gré la balance égale.
De semblables discoui's rebutaient l'appointeur ; Il court aux hôpitaux, va voir leur directeur. Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure. Affligés et contraints de quitter ces emplois, Vont conlier leur peine au silence des bois. Là, sous d'âpres rochers, près d'une source pure, Lieu respecté des vents, ignoré du soleil. Ils trouvent l'autre saint, lui demandent conseil. Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.
Qui, mieux que vous, sait vos besoins? Apprendre à se connaître est le premier des soins Qu'impose à tout mortel la majesté suprême. Vous êtes-vous connus dans le monde habité?
354 FABLKS DE LA FONT Al IN K.
L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité : Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
Troublez l'eau : vous y voyez-vous?
Agitez celle-ci. — Comment nous verrions-nous?
Lu vase est un épais nuage Uu'aux elïels du cristal nous venons d'opposer. - - Mes hères, dit le saint, laissez-la reposer,
Vous verrez alors ^otrc image.
l\iur vous mieux contempler demeurez au désert.
Ainsi parla le solitaire.
Il hit cru; l'on suivit ce conseil salutaire.
Ce n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert.
Puisqu'on plaide et qu'on meurt, et qu'on devient mulade^
Il faut des médecins, il faut des avocats;
Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas :
Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
Cependant on s'oublie en ces communs besoins.
0 vous, dont le public emporte tous les soins,
Magistrats, princes et ministres, Vous que doivent troubler mille accidents sinistres, Que le malheur abat, que le bonheur corrompt, Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne. Si quelque bon moment à ces pensers vous donne
Quelque flatteur vous mterrompt.
Cette leçon sera la fin de ces ouvrages : L'uisse-t-cUe être utile aux siècles à venir! Je la présente aux rois, je la propose aux sagtis : Far 01' saurais-je mieux finir?
fis ULS l'ÂULKS.
SriRT TIUK DES MF/FAMOMPIinSKS I) OVIDE
A MONSEIGNEUR LE Ht' C DE VENDÔJIE'.
Ni l'or ni la grandeui- no nous rendent heureux.
Ces deux divinités n'accordent à nos vœux
Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille :
Des soucis dévorants c'est l'éternel asile;
Véritaldes vautours que le (ils de Japet
Représente, enchaîné sur son triste sommet-.
L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste.
Le sage y vit en paix, et méprise le reste :
Content de ses douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des rois;
Il lit au Iront de ceux qu'un vain luxe environne
Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Approche-t-il du but, quittc-t-il ce séjour,
Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.
Philémon et Baucis nous en offrent l'exemple : Tous deux virent changer leur cabane en un temple. Hyménée et l'Amour, par des désirs constants. Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux printemps: Ni le temps ni l'hymen n'éteignirent leur flamme;
1 . Louis-Joseph, duc de Vendôme, arrière-petit-fils de Ilenri IV, naquit le lerjuillet 1654, et mourut le 11 jain 1712 en Catalogne. II fut, ainsi que sou frère le grand prieur, un des amis et un des protecteurs les plus généreux de notre poète.
2. C'est-à-dire : Ces soucis dévorants sont des vautours qui sont seniblahles à ceui que la Fable représente déchirant les entrailles sans cesse renaissantes de Prométhée, fils de Japet , (Qchainé sur le sommet du mont Caucase.
35G rUiLKMOiX ET BAUCIS.
Clolhon prenait plaisir à liler cetic trame.
Ils siHont cultiver, sans se voir assistes,
Leur endos et leur champ par deux l'ois \\n'2;i clés.
Eux seuls ils composaient toute leur république:
Heureux de ne devoir à pas un domestique
Le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendaient!
Tout vieillit : sur leur Iront les rides s'étendaient;
L'amitié modéra leurs feux sans les détruire ,
Et par des traits d'amour sut encor se produire.
Ils habitaient un bourg plein de gens dont le cœur Joignait aux duretés un sentiment moqueur. Jupiter résolut d'abolir cette engeance.
Il part avec son fds, le dieu de l'éloquence' ; Tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux. Mille logis y sont, un seul ne s'ouvre aux dieux. Prêts enfin à quitter un séjour si profane, Ils virent à l'écart une étroite cabane , Demeure hospitalière, humble et chaste maison. Mercure frappe : on ouvre. Aussitôt Philémon Vient au-devant des dieux, et leur lient ce langage Vous me semblez tous deux fatigués du voyage, Reposez-vous. Usez du peu que nous avons; L'aide des dieux a fait que nous le conservons : Usez-en. Saluez ces pénates d'argile :
Jamais le ciel ne fut aux humains si facile, Que quand Jupiter même était de simple bois; Depuis qu'on l'a fait d'or, il est sourd à nos voix. Buucis, ne tardez point : faites tiédir celle onde : Encor que le pouvoir au désir ne réponde , Nos hôtes agréeront les soins qui leur sont dus. Quelques restes de feu sous la cendre épandus D'un souffle haletant par Baucis s'allumèrent : Des branches de bois sec aussitôt s'enflammèrer.î. L'onde tiède, on lava les pieds des voyageurs,