‹ Fables. Précédées d'une noticeChapitre 48 sur 304 · LIVRE HI · texte numérisé non relu

LIVRE HI

lE MEUNIER, SON FILS, ET LA5B.

L'invention des arts étant un droit d'aînesse ,

Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce :

Mais ce champ ne se peut tellement moissonner

Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.

La feinte est un pays plein de terres désertes;

Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.

Je t'en veux dire un trait assez bien inventé ;

Autrefois à Racan Malherbe l'a conté. ^

Ces deux rivaux d'Horace , héritiers de sa lyre ,

Disciples d'Apollon, nos maîtres pour mieux dire,

Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins

(Comme ils se coniîaicnt leurs penscrs et leurs soins),

Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie,

Vous qui devez savoir les choses de la vie ,

Qui par tous ses degrés avez déjà passé,

Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé ,

A quoi me résoudrai-je? Il est temps que j'y pense.

Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance :

1. Ces initiales signifient a. monsieur de Maucroix. François de IHaiicroix , chanoine de Reims, était ami intime de La Fontaine.

2. François de Malherbe naquit en 1556, et monnit à Paris en 162S. Honorât de Beiiil, marquis de Racan, était né à la Roche-Racan, en Toiiraine, ea 15S9. A son retour de Calais, où il était allé porter les armes en sortant de page, il consulta Malherbe sur le genre de vie qu'il devait suivre. Malherbe, au lieu de lui répondre, lui raconta l'apologue que La Fontaine a mis ici en vers.

Dois-je dans la province établir mon scjonr,

Prendre emploi dans l'armée, on bien charge à la coin-?

Tont au monde est mêlé d'amertun^e et de charmes :

La guerre a ses donc;urs, l'hymen a ses alarmes.

Si je suivais mon goùl, je saurais où buler,

Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenler.

Malherbe hVdessus : Contenter tout le monde !

Ecoulez ce récit avant que je réponde.

J'ai lu dans quelque endroit qu'un jneunier et son fils,

L'un vieillard, 1 autre entant, non pas des plus petits,

Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire,

Allaient vendre leur âne, un certain jour de foire.

Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit,

On lui lia les pieds, on vous le suspendit;

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.

Pauvres gens! idiots! couple ignorant et rustre!

Le premier qui les vit de rire s'éclata :

Quelle farce , dit-il , vont jouer ces gens-là 1

Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense.

Le meunier, à ces mots, connaît son ignorance;

Il met sur pied sa bète, et la fait détalei-.

L'âne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller,

Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure;

Il fait monter son fils, il suit; et, d'aventure.

Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.

Le plus vieux au garçon s'écria t;mt qu'il ])ul :

Oh là! oh! descendez, que l'on ne vous le dise,

Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise!

C'était à vous de suivre, au vieillard de monter.

Messieurs, dit le meunier, il vous faut conlenti^r.

L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte;

Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand' lion le

Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils.

Tandis que ce nigaud, comme un évèque assis.

Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage.

Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge :

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