XIV LA F 0 MAINE
excité tant d'émotions, fera-t-elle baisser d'un crau la sienne, si naturelle, si précise et si parlante ? Je ne le crois pas, et Ton peut déjà s'en apercevoir : la poésie des Méditations est noble, volontiers sublime, étliérée et harmonieuse, mais vague; quand les sentiments généraux et flottants auxquels elle s'adressait dans les générations auront lait place à un autre souffle et à d'autres courants , quand la maladie morale qu'elle exprimait à la fois et qu'elle charmait, qu'elle caressait avec complaisance, aura complètement cessé, cette poésie sera moins sentie et moins comprise, car elle n'a pas pris soin de s'encadrer et de se personnifier sous des images réelles et visibles, telles que les aime la race française, peu idéale et peu mystique de sa nature. Nous ne savons pas bien, personne, quelle est cette figure vaporeuse et à demi angélique à'Etvire. Le poète a essayé depuis de nous la montrer en prose, mais ses vers ne le disaient pas. Le Lac, si admirable d'inspiration et de souffle, n'est pas lui-même si bien dessiné que les Deux Pigeons : et quand j'entends réciter aujourd'hui, à quelques années de distance, quelqu'une de ces belles pièces IvTiaucs qui sont de Lamartine ou de son école, j'ai besoin, moi-même qui ai été malade en mon temps de ce mal-là, d'y appliquer toute mon attention pour la saisir, tandis que La Fontaine me parle et me rit dès l'abord dans ses peintures :
Du palais d'un jeune Lapin
Dame Belette, un beau malin,
S'empara : c'est une rusée.
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses pénates, un jonr Qu'il était allé faire à l'Aurore sa cour
Parmi le thym et la rosée ..
Et le début de Perrette au pot au lait, et celui des Deux Chèvres^ et celui de la Perdrix :
Quand la Perdrix Voit ses petits Ea danger, et n'ayant qu'une plume nouyelle...
et cent autres débuts brillants de vie et de fraîcheur, comme il nous prennent aujourd'hui aussi vivement qu'au premier jour! comme ils ne vieillissent ni ne pâlissent pas! Ici rien ne s'évanouit. Évidemment, La Fontaine ne se met à conter et à peindre que quand il a vu.
LA FONTAINE. xv
Son tableau lui échappe pour ainsi dire, et nous saute aux yeux; et, dès les quatre premiers vers, il nous a fait tout voir. — Je laisse à chacun de poursuivre la comparaison, et de conclure, s'il y a lieu. Ma conviction bien paisible, c'est que La Fontaine, comme Molière, n'a rien qu'à gagner du temps; le bon sens, si profondément mêlé a son talent unique et naïf, lui assure de plus en plus l'avenir.
^aiints-Beuve.