X LA FONTAINE
autres fables qui, dans leur easemhle, sont un tableau complet, d'un tour plus terminé, et pleines également de philosophie, le J'ieiUard et les trois Jeunes Hommes, le Savetier et le Financier, cette deruière parfaite en soi comme une grande scène, comme une comédie resserrée de Molière. Il y a des élégies proprement dites : Tircis et Amarante, et d'autres élégies sous forme moins directe et plus enchanteresse, telles que les Deux Pigeons. Si la nature humaine a paru souvent traitée avec sévérité par La Fontaine, s'il ne flatte en rien l'espèce, s'il a dit que l'enfance est sa7is pitié et que la vieillesse est impitoyable (l'âge mùr s'en tirant chez lui comme il peut), il suffit, pour qu'il n'ait point calomnié l'homme et qu'il reste un de nos grands consolateurs, que l'amitié ait trouvé eu lui un interprète si habituel et si touchant. Ses Deux Amis sont le chef-d'œuvre en ce genre; mais toutes les autres fois qu'il a eu à parler de l'amitié, sou cœur s'entr'ouvre, son observation railleuse expire; il a des mots sentis, des accents ou tendres ou généreux, comme lorsqu'il célèbre dans une de ses dernières fables, en madame Harvey,
One noblesse d'âme, un talent pour condniiP
Et les affaires et les gens, Une humeur franche et libre, et le don d'être ami» Malgré Jupiter même et les temps orageux.
C'est quand on a lu ainsi dans une journée cette quantité choisie des meilleures Fables de La Fontaine, qu'on sent son admiration pour lui renouvelée et rafraîchie, et qu'on se prend à dire avec un critique émineut : « Il y a dans La Fontaine une plénitude de poésie qu'on ne trouve nulle part dans les autres auteurs français '. »
De sa vie nonchalante et trop déréglée, de ses dernières années trop rabaissées par des habitudes vulgaires, de sa fin ennoblie du moins et relevée par une vive et sincère pénitence, qu'ai-je à dire que tout le monde ne sache? Car la vie de La Fontaine est devenue comme une légende, et il suffit de commencer à raconter de lui une anecdote pour que tout lecteur l'achève aussitôt. Il mourut le 13 avril 1695, à l'âge de près de soixante-quatorze ans, dans l'hôtel de son ami IM. d'Hervart, et assisté des soins pieux de Racine. Mais, laissant de côté ces
i. Petuéei de M Joubert
LA FONTAINE. xi
choses connues, j'ai à cœur aujourd'hui de reveuir sur h plus grande attaque qui ait été portée à la réputation de La Fontaine et de discuter un moment l'opinion de M. de Lamartine.
C'est dans une page détachée de ses Mémoires que le célèbre poëte moderne, parlant des premiers livres qu'on lui donnait à lire dans son enfance, s'est exprimé ainsi : « On me faisait bien apprendre aussi par cœur quelques Fables de La Fontaine; mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille ni sur la page, me rebutaient. D'ailleurs, ces histoires d'animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me soulevaient le cœur. Les Fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d'un vieillard que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d'un enfant : c'est du flel... ■> J'abrège cette page injurieuse', et je n'y veux voir que ce qui y est en effet, l'antipathie des deux natures et le conflit des deux poésies. Réduisant l'opinion de M. de Lamartine à son véritable sens, j'y cherche moins encore une erreur de son jugement qu'une conséquence de sa manière d'être et de sentir.
Voltaire, voulant expliquer le peu de goût de Louis XIV pour La Fontaine, a dit : « Vous me demandez pourquoi Louis XIV ne fit pas tomber ses bienfaits sur La Fontaine comme sur les autres gens de lettres qui firent honneur au grand siècle. Je vous répondrai d'abord qu'il ne goûtait pas assez le genre dans lequel ce conteur charmant excella. Il traitait les Fables de La Fontaine comme les tableaux de Teniers, dont il ne voulait voir aucun dans ses appartements. » C'est à une antipathie de ce genre qu'il faut rapporter l'anathème lancé par M. de Lamartine contre La Fontaine. Lui aussi, il a naturellement le goût noble, celui de l'harmonie régulière et des grandes ligues en tout genre. Et de plus M. de Lamartine représente une poésie sentimentale, élevée, un peu métaphysique, qui était nouvelle en France au moment où il parut, et qui se trouvait opposée à l'esprit français en ce que celui-ci a toujours eu de positif, de malin, de moqueur.
Qu'on veuille bien se retracer avec netteté la différence des deux
I . On peut la lire eu entier dans le le» numéro du journal le Conseiller du Peuple, jan- »ier 1850, page 27 j la même opinion est reproduite dans les Confidence»
Ml LA FOMAINE
races : d'iiue part, nos vieux Gaulois, nos auteurs de Contes el de Fabliaux, Villon, Rabelais, llei^nier, et tous ceux, plus ou moins connus, dont l'esprit vient se résumer et se personnilier en La Fontaine comme en un béritier qui les couronne et les rajeunit, si bien qu'on le peut définir le dernier et le plus grand des vieux poètes français, rHomcre en qui ils s'assemblent une dernière fois librement, et se confondent. D'une autre part, il y a eu en France, à divers moments, des tentatives pour introduire et naturaliser le genre élevé, romanesque, sentimental ; mais toujours ce genre, après une vogue passagère, a plus ou moins écboué et a été sacrifié en définitive : l'esprit de la race gauloise première a prévalu. On a eu, du temps de d'LTrfé, un e.'^sai de roman qui rappelle à quelques égards le genre mélapbysique et analytique moderne. Cet essai a continué jusque dans les grands romans si chers à l'bôtel de Rambouillet. Au temps de Jean-Jacques Rousseau, la tentative a été reprise par une plume ardente, avec un talent supérieur et une appropriation directe à l'état des âmes. A partir seulement de cette date, ou peut dire que le sentimental, aidé de l'éloquence et secondé du pittoresque, a fait invasion dans notre littérature. La philosophie du XYiii» siècle, en attaquant le Christianisme, en avait, par contre-coup, ravivé le sentiment dans quelques âmes. Madame de Staël et M. de Chateaubriand, en survenant à l'heure propice, éveillèrent, chacun à sa manière, le goût du mystérieux ou de l'infini; il y eut une ;:énération où plus d'un esprit ressentit de ces malaises et de ces désirs inconnus à nos pères. Le christianisme, quand il se retire des âmes, y fait, a-t-on dit, un vide et un désert qu'elles ne connaissaient point avant lui. C'est alors que Lamartine paraissant trouva en poésie des accents nouveaux qui répondirent à ce vague état moral des imaginations et des cœurs. Toute sa première tentative poétique, la seule qui compte véritablement pour l'originalité, la tentative des MiJditulio)is, a consisté à vouloir doter la France d'une poésie sentimentale, métaphysique et un peu mystique, lyrique et musicale, religieuse et pourtant humaine, prenant les affections au sérieux et ne souriant pas. 11 est tout simple que le grand représentant de cette poésie qui avait toujours manqué à la France, s'en prenne à La Fontaine qui est l'Homère de la vieille race gauloise. C'est après tout, et sous une forme assez naturelle, le combat des dieux nouveaux contre les dieux anciens.
LA FONTAINE. Xili
Et uotez bien que, s'il n'y avait pas de La Fontaine dans le passé, ou que si l'on cessait de le goûter et de l'aiuier dans l'avenir, il n'y aurait pas ce coin d'esprit français mêlé jusque dans la poésie, qui ne se contente pas de la sensibitité pure, qui raille le vague du sentiment, et, pour tout dire, qui sourit souvent même aux beaux endroits de Lamartine. En deux mots, Lamartine vise babituellement à l'ange, et La Fontaine, s'il semble élever les bêtes jusqu'à l'homme , n'oublie jamais non plus que l'homme n'est que le premier des animaux.
On opposera peut-être à mon explication que Bernardin de Saint- Pierre, de qui Lamartine procède à bien des égards si évidemment, et qui est un des maîtres de l'école idéale et harmonieuse, goûte pourtant et chérit La Fontaine autant que personne, et qu'il ne perd aucune occasion de le citer et de le louer. Mais je ferai remarquer que Bernardin de Saint-Pierre, en adoptant ainsi la morale du Fabuliste, n'est point; autant qu'on pourrait croire, en contradiction avec lui-même; car si Bernardin est optimiste, c'est pour les hommes tels qu'il les rêve, et nullement pour ceux qu'il a rencontrés et connus; il juge ces derniers avec sévérité bien plus qu'avec indulgence. Je ferai remarquer encore qu'il y a sous l'idéal de Bernardin de Saint-Pierre un arrière-fonds de réalité, comme il convient à un homme qui a beaucoup vécu de la vie pauvre et naturelle. On n'aurait même pas de peine à découvrir chez lui un certain goût sensuel que l'on pourrait dire innocent et primitif, contemporain des Patriarches, mais qui l'empêche de se perdre dans le raffiné des sentiments. Il avait beaucoup observé les animaux, et il s'était accoutumé à ne voir en eux qu'une sorte d'étage très-développé de l'édifice humain, une sorte de dé.iiembrement varié de l'harmonie humaine dans ses parties simples. Il disait de La Fontaine: « Si ses Fables n'étaient pas l'histoire des hommes, elles seraient encore pour moi un supplément à celle des animaux. » Lamartine, tout eu tenant beaucoup de Bernardin, n'a pas également ce côté naturel; il échappe à la matière dès qu'il le peut, il n'a point de racines en terre, et i! ramène volontiers en chaque rencontre son idéal séraphique et céleste : ce qui est l'opposé de La Fontaine.
Voilà, ce me semble, le point du débat bien défini et dégagé de tout ce qui serait trop personnel et injurieux. IMaintenant La Fontaine sera-t-il vaincu? Sortira-t-il de la lutte amoindri et tant soit peu diminué en définitive, et cette belle poésie première de Lamartine, qui a