‹ Fables. Préf. de Julees ClaretieChapitre 162 sur 318 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

La Fortune se plaît à faire de ces coups: Tout vainqueur insolent à sa perte travaille. Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous Après le gain d'une bataille.

l'ingratitude et l'in7Ustice des hommes envers la fortune

Un trafiquant sur mer, par bonheur, s'enrichit. Il triompha des vents pendant plus d'un voyage; Gouffre, banc, ni rocher, n'exigea de péage D'aucun de ses ballots: le Sort l'en affranchit. Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune Recueillirent leur droit, tandis que la Fortune Prenait soin d'amener son marchand à bon port. Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle. Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle.

Ce qu'il voulut, sa porcelaine encore:

Le luxe et la folie enflèrent son trésor;

Bref, il plut dans son escarcelle.

On ne parlait chez lui que par doubles ducats : Et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses ;

Ses jours de jeûne étaient des noces.

Un sien ami, voyant ses somptueux repas. Lui dit: Et d'où vient donc un si bon ordinaire ? — Et d'où me viendrait-il que de mon savoir-faire ? Je n'en dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'au

talent De risquer à propos, et bien placer l'argent. Le profit lui semblant une fort douce chose. Il risqua de nouveau le gain qu'il avait fait. Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.

2o8 FABLES DE LA FONTAINE

Son imprudence en fut la cause :

Un vaisseau mal frété périt au premier vent : Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,

Fut enlevé par les corsaires :

Un troisième au port arrivant.

Rien n'eut cours ni débit; le luxe et la folie

N'étaient plus tels qu'auparavant.

Enfin, ses facteurs le trompant, Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie. Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,

Il devint pauvre tout d'un coup.

Son ami, le voyant en mauvais équipage, Lui dit: D'où vient cela? — ^De la Fortune, hélas! Consolez-vous, dit l'autre; et, s'il ne lui plaît pas Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage.

Je ne sais s'il crut ce conseil; Mais je sais que chacun impute, en cas pareil.

Son bonheur à son industrie :

Et si de quelque échec notre faute est suivie.

Nous disons injures au Sort.

Chose n'est ici plus commune.

Le bien, nous le faisons; le mal, c'est la Fortune. On a toujours raison, le Destin toujours tort.

Page 1