‹ Fables. Préf. de Julees ClaretieChapitre 170 sur 318 · LA MORT ET LE MOURANT · texte numérisé non relu

LA MORT ET LE MOURANT

La Mort ne surprend point le sage ;

Il est toujours prêt à partir,

S 'étant su lui-même avertir Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.

Ce temps, hélas ! embrasse tout les temps : Qu'on le partage en jours, en heures, en moments.

Il n'en est point qu'il ne comprenne Dans le fatal tribut, tous sont de son domaine; Et le premier instant où les enfants des rois

Ouvrent les yeux à la lumière,

Est celui qui vient quelquefois

Fermer pour toujours leur paupière.

Défendez-vous par la grandeur; Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse;

La Mort ravit tout sans pudeur:

Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.

Il n'est rien de moins ignoré;

Et, puisqu'il faut que je le die.

Rien où l'on soit moins préparé.

Un mourant, qui comptait plus de cent ans de vie. Se plaignait à la Mort que précipitamment EUe le contraignait de partir tout à l'heure.

Sans qu'il eût fait son testament.

Sans l'avertir au moins: Est-il juste qu'on meure

Au pied levé ? dit-il : attendez quelque peu ; Ma femme ne veut pas que je parte sans elle; Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ; Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle! Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris. Tu te plains sans raison de mon impatience : Eh ! n'as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux, trouve-m'en dix en

France. ,

Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis

Qui te disposât à la chose :

J 'aurais trouvé ton testament tout fait. Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait. Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause

Du marcher et du mouvement,

Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d'ouïe ; Toute chose pour toi semble être évanouie ; Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus: Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.

Je t'ai fait voir tes camarades.

Ou morts, ou mourants, ou malades :

Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement ?

Allons, vieillard, et sans réplique.

Il n'importe à la république

Que tu fasses ton testament.

La Mort avait raison: je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet: Car de combien peut-on retarder le voyage ? Tu murmures, vieillard! vois ces jeunes mourir; Vois-les marcher, vois-les courir

2i8 FABLES DE LA FONTAINE

A des morts, il est vrai, glorieuses et belles, Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. J'ai beau te le crier; mon zèle est indiscret: Le plus semblable aux morts meurt le plus regret.

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