‹ Fables. Préf. de Julees ClaretieChapitre 209 sur 318 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

Souffrir ce défaut aux hommes.

Mais que tous, tant que nous sommes,

Nous mentions, grand et petit,

Si quelque autre l'avait dit.

Je soutiendrais le contraire.

Et même qui mentirait

Comme Ésope et comme Homère

Un vrai menteur ne serait :

Le doux charme de maint songe

Par leur bel art inventé

Sous les habits du mensonge

Nous offre la vérité.

L'un et l'autre a fait un livre

Que je tiens digne de vivre

Sans fin, et plus s'il se peut.

Comme eux ne ment pas qui veut.

Mais mentir comme sut faire

Un certain dépositaire

Payé par son propre mot.

Est d'un méchant et d'un sot.

Voici le fait.

Un trafiquant de Perse Chez son voisin, s'en allant en commerce. Mit en dépôt un cent de fer un jour.

Mon fer ? dit-il quand il fut de retour. Votre fer! il n'est plus: j'ai regret de vous dire

Qu'un rat l'a mangé tout entier.

J'en ai grondé mes gens: mais qu'y faire? un

grenier A toujours quelque trou. Le trafiquant admire Un tel prodige, et feint de le croire pourtant. Au bout de quelques jours il détourne l'enfant Du perfide voisin ; puis à souper convie Le père, qui s'excuse, et lui dit en pleurant:

Dispensez-moi, je vous supplie;

Tous plaisirs pour moi sont perdus.

J 'aimais un fils plus que ma vie :

Je n'ai que lui; quedis-je! hélas! je ne l'ai plus! On me l'a dérobé. Plaignez mon infortune. Le marchand repartit : Hier au soir sur la brune Un chat-huant s'en vint votre fils enlever: Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter. Le père dit: Comment voulez-vous que je croie Qu'un hibou pût jamais emporter cette proie ? Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant. Je ne vous dirai point, reprit l'autre, comment: Mais enfin je l'ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je;

Et ne vois rien qui vous oblige D'en douter un moment après ce que je dis.

Faut -il que vous trouviez étrange

Que les chats-huants d'un pays Où le quintal de fer par un seul rat se mange, Enlèvent un garçon pesant un demi-cent ? L'autre vit où tendait cette feinte aventure:

Il rendit le fer au marchand,

Qui lui rendit sa géniture.

Même dispute avint entre deux voyageurs.

L'un d'eux était de ces conteurs Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope; Tout est géant chez eux: écoutez-les, l'Europe Comme l'Afrique aura des monstres à foison. Celui-ci se croyait l'hyperbole permise:

J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison. Et moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une

église.

Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux:

On le fit pour cuire vos choux.

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