‹ Fables. Préf. de Julees ClaretieChapitre 71 sur 318 · LA MOUCHE ET LA FOURMI · texte numérisé non relu

LA MOUCHE ET LA FOURMI

La mouche et la fourmi contestaient de leur prix.

O Jupiter! dit la première.

Faut-il que l'amour-propre aveugle les esprits

D'une si terrible manière,

Qu'un vil et rampant animal A la fille de l'air ose se dire égal! Je hante les palais, je m'assieds à ta table; Si l'on t'immole un bœuf, j'en goûte devant toi; Pendant que celle-ci, chétive et misérable. Vit trois jours d'un fétu qu'elle a traîné chez soi.

Mais, ma mignonne, dites-moi.

Vous campez- vous jamais sur la tête d'un roi,

D'un empereur, ou d'une belle?

Je le fais, et je baise un beau sein quand je veux;

Je me joue entre des cheveux; Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle; Et la dernière main que met à sa beauté

Une femme allant en conquête, C'est un ajustement des mouches emprunté.

Puis allez-moi rompre la tête

De vos greniers ! Avez-vous dit ?

Lui répliqua la ménagère.

Vous hantez les palais: mais on vous y maudit

Et quant à goûter la première

De ce qu'on sert devant les dieux,

Croyez- vous qu'il en vaille mieux ?

Si vous entrez partout, aussi font les profanes. Sur la tête des rois, et sur celle des ânes. Vous allez vous planter, je n'en disconviens pas;

Et je sais que d'un prompt trépas Cette importunité bien souvent est punie. Certain ajustement, dites- vous, rend jolie; J'en conviens: il est noir ainsi que vous et moi. Je veux qu'il ait nom mouche; est-ce un sujet pourquoi

Vous fassiez sonner vos mérites ?

Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites ? Cessez donc de tenir un langage si vain :

N'ayez plus ces hautes pensées.

Les mouches de cour sont chassées ; Les mouchards sont pendus: et vous mourrez de faim,

De froid, de langueur, de misère, Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère. Alors je jouirai du fruit de mes travaux:

Je n'irai, par monts ni par vaux,

M 'exposer au vent, à la pluie;

Je vivrai sans mélancolie:

Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.

Je vous enseignerai par là Ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire. Adieu; je perds le temps: laissez-moi travailler ;

Ni mon grenier, ni mon armoire.

Ne se remplit à babiller.

Page 1