LE LIÈVRE AVEUGLE
Un Lièvre était aveugle de naissance;
Il vivait de charité (2).
Tout confiant dans la Divinité ,
« De Dieu j’attends l’assistance (3), »
Disait-il chaque matin ;
Et toujours la Providence Daignait pourvoir à sa soif, à sa faim.
Un Singe en prit jalousie.
« Enseignez-moi , dit-il , par quel moyen , Sans travail , sans industrie ,
On peut ne manquer de rien.
Moi , pour soutenir ma vie ,
Je me fatigue, je cours,
SENEGALAISES.
Et ne mange pas toujours.
Comment faites-vous ?» — « Je prie;
De Dieu j’attends les secours. »
— « C’est un métier fait pour plaire,
Reprit notre paresseux;
Il me conviendrait au mieux;
Troquons ensemble nos yeux :
Avec les miens vous verrez la lumière;
Moi, je renonce à la clarté des cieux ,
Et je vivrai sans rien faire. »
Marché conclu — Notre aveugle nouveau Étudia son rôle et sa prière (4).
Le premier jour il vécut à gogo.
Le lendemain notre tète légère Oublia tout , reprit son caractère ;
Sans employer la formule ordinaire ,
Il dit à Dieu, jurant comme un païen :
« Dieu, donne-moi. . . » — Dieu ne lui donna rien (5).
FABLES