LES GRIS-GRIS
Un Bœuf savait écrire; il vendait des Gris-Gris. Dévot, fervent, exact cà la prière.
Du Salarn sur son front il portait la poussière (2).
Muni d’un chapelet (3), au loin dans le pays Il dominait sur les faibles esprits.
Avait-on peur des sorciers, du tonnerre (4)? Voulait-on se venger de quelques ennemis (5)?
Se garantir des dangers de la guerre ?
Chacun venait à lui, les grands et les petits.
Il avait des paquets à toutes les adresses.
Savait tous les secrets de la crédulité.
Des Gris-Gris pour le feu, pour l’eau, pour les richesses (6)^ Des Gris-Gris pour les pieds, la tète, la santé;
SENEGALAISES.
Gris-Gris pour conserver la l'raîclieiir, la l)eaiité; Gris-Gris d’amour pour {)laire à ses maîtresses, Ou pour compter sur leur lidélité.
Tout le monde en voulait de toutes les esj)èces. «Vous en aurez, messieurs, mais mettez-y le prix. » Le Lion en prit un pour faire bonne chasse.
Le Mouton pour n’etre pas pris.
La Perdrix s’en pourvut contre l’Aigle vorace; L’Aigle pour happer la Perdrix ;
Le Pélican pour emplir sa besace.
Et maints petits Poissons pour éviter la nasse.
Le Lièvre aussi vint cherclier un Gris-Gris (7). Pauvre diable criblé de dettes ,
Il voulait un secret pour ne pas les payer.
Le Bœuf lui dit : « Prenez mes amulettes ,
Vous ne craindrez nul créancier. »
— «Grand merci. Marabout, de vos bonnes recettes !« — « Merci! non, non, répondit le premier;
•le ne vis pas de semblables sornettes;
Paynz-inoi mon Gris-Gris. » — « Je le veux essayei’. Dit le Lièvre; voyons l’effet de ce papier:
S’il a vraiment quelques vertus secrètes,
Il doit me dispenser de vous payer mes dettes. S’il est mauvais, quel prix vaut-il? combien? Je n’en voudrais pas pour rien. »
Trompeur parfois s’adresse à qui le lui rend bien.
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NOTES DE EA FABJAE XXH.
(i) Les Gris-Gkis. — Ce sont des morceaux de papier sur lesquels les marabouts écrivent, tant bien que mal, ou feignent d écrire des passages du Koran. On les renferme dans des sachets de cuir, d’étoffe ou te métal, que les nègres portent sur eux de diverses mameres et comme des ornemens. Ils paient plus ou ■noms cher ces sortes d’amulettes, selon la réputation
de science et de sainteté de celui qui les vend. ( Voir la Dole 8 du prologue. ) ^
(2) Du S.vlam , sur son front , it portait la poussière.
Les Maures et les nègres, en faisant leurs prières qu on appelle communément «e prosternent
e happent a plusieurs reprises leur visage sur le sol • comme marque de cette dévotion , les marabouts con-’ servent soigneusement une tache de terre sur leur front.
(3) Muni d’un chapelet
Les marabouts portent toujours à leur bras tin cha-
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pelet; ils le font ordinairement mouvoir entre leurs doigts, soit par habitude, soit pour se donner un maintien grave et religieux. Ces chapelets sont souvent faits de noyaux de dattes polis avec soin , quelquefois de grains d’un bois dur , ou de verroterie. L’usage du chapelet est au moins aussi répandu parmi ces musulmans , que dans aucun pays de la chrétienté.
(4) Avait-on peur des sorciers, du tonnerre?
Les nègres s’arrogent le droit d’avoir de ces croyances et de ces terreurs-là, comme s’ils étaient blancs.
( Voir, au sujet des sorciers , la note 9® du prologue.)
(5) Voulait-on se venger de quelques ennemis ?
Trop probablement les marabouts ne se bornent pas à exploiter la faiblesse et la crédulité ; mais ils tirent aussi parti des vices et des dispositions criminelles. Ils se chargent de découvrir les voleurs , les assassins; ils jettent des sorts sur ceux qu’on leur designe. Les victimes doivent tomber malades, ou éprouver quelque malheur domestique , ou mourir dans un délai fixé ; et comme souvent ces prédictions s accom plissent, il est naturel de penser que les prophètes aident au moins quelquefois à l’événement. Aussi ces sortes de malédictions sont-elles très-redoutees.
Le canari de Joaî est, clans ce genre, la terreur de tout le pays. Ce canari est une espèce de vase place* au pied d’un arbre consacré par la superstition, près du village de Joal Ceux ejui ont été volés demandent au canari une vengeance mystérieuse contre le voleur inconnu; c’est ce qu’on appelle mettre quelqu'un dans le canari; ordinairement le coupable est tellement effrayé que des restitutions s’opèrent. Cette manière d’administrer la justice a bien son avantage.
(*) On appelle Joal, et dans le pays Ghioal, un grand village sur la côte d’Afrique , à douze lieues environ de Corée. Les Portugais et les Français y ont eu successivement un comptoir, abandonné depuis l’abolition de la traite des nègres. Une partie de la population prétend descendre des Portugais et n’avoir pas renoncé à la religion chrétienne ; du reste ces gens, pour la couleur, pour le langage, pour le costume, pour les mœurs, ne diffèrent en rien des autres habitaus. Ce serait un point de départ fort intéressant pour des missionnaires qui voudraient tenter d’introduire le Christianisme dans cette partie de l’Afrique. Mais que de douceur, que de simplicité, que de renonciation aux habitudes du monde, quelle abnégation absolue de soi-même, n’exigerait pas une semblable entreprise ! Il faudrait des anachorètes du désert, des pères de la Thébaïde, couehant sur la dure, vivant de graines crues, de racines et d’eau, n’ayant nul espoir de retour eu Europe.
FABLES
Mais on abuse de tout. Met-on da?is le canari un individu dont on croit avoir a se plaindre? aussitôt la famille est dans la désolation et dans des transes affreuses, chacun s’attend quelle sera frappée de quelque grande calamité; et en effet, dans ce cas, les morts subites ne sont pas rares; ce qui a fait penser que les marabouts, pour accréditer leurs pratiques superstitieuses, emploient quelquefois le poison. 11 est bien clair que pour mettre quelqu un dans le ca-
nari ^ il faut payer le prêtre; il faut en outre, comme ils disent, nourrir le canari pendant neuf jours. De son coté, la victime désignée, si elle se croit irréprochable, est admise à mettre, aux mêmes conditions, son adversaire dans le canari. Alors les mai abouts reçoivent des deux mains , et l’affaire finit ordinairement par s’arranger.
J’ai voulu voir ce redoutable canari., qui n’est pas seulement une superstition , mais qui est devenu , pour le pays , une espèce d’institution fort curieuse , elle a de commun avec tant d’autres, qu’il est difficile de dire si l’abus criminel qu’on en fait, ne compense pas au moins le bien quelle peut produire.
(6) Des Gris-Gris pour le feu, pour l’eau, pour les richesses.
On fait, on vend des amulettes contre toute espèce d’accidens, et pour préserver les différentes parties
SENEGALAISES.
du corps. Autant la sottise et la crédulité des hommes peuvent prendre de nuances varices, autant la basse avidité, la vile supercherie ont imaginé de moyens pour les satisfaire. La corruption se tient exactement au niveau de l’ignorai^ce, et l’on ne rencontre guère un imbecile sans trouver tout auprès un fripon. Si je vois une superstition , Je ne cherche ordinairement pas loin pour découvrir à qui elle profite.
(7) Le Lièvre aussi vint chercher un Gris-Gris.
Ce qui précède est nn préambule à-peu-près étrangeraux nègres, comme le sens l’indique assez. On trouverait peu de Sénégalais disposés à plaisanter ainsi surlesgw-^rù. Les préjugés d’enfance font que les hommes craignent souvent même encore ce qu’ils ont déjà cesse de croire. La fable oiioiofe commence seuement ici. Je n’ai pas besoin d’ajouter que le, dernier vers, en forme de conséquence morale, est égalcmenl etranger aux Sénégalais; calque suum.
IGO
FABLES