LE LION , LE SERPENT , LA PANTHERE ET LA CIGALE
' Un Lion, un Serpent, avec
une Panthère ,
Résidaient dans un même fort.
De cet effroyable repaire Planaient sur le canton la terreur et la mort
Les animaux étaient d’accord Qu’il fallait à tout prix tâcher de s’en défaire ; Mais par quel moyen ? Le plus fort
]N’y pensait qu’avec épouvante.
La Cigale leur dit ; « Moi , je puis , je m’en vante Vous délivrer sans grand effort. »
Chacun lui rit au nez et l’on se moque d’elle.
Elle part, cependant, et parvient, veis le soit.
SÉNÉGALAISES.
IGl
Jus(iii’au seigneurial manoir.
Nos triumvirs, rêvant (juclque fureur nouvelle (ij, Y digéraient couches, l’un de l’auti'c ombrageux. La Cigale s’approche d’eux.
Gratte le sol à sa manière.
Et fait jaillir des grains de terre Sur le nez du Lion et jusque dans ses yeux.
Le Lion, qui n est pas animal débonnaire. Cherchant en vain son adversaire.
Se bat les flancs , entre en colère Et lance a ses voisins un coup-d ceil furieux. Panthères n aiment pas qu’on les regarde en face (2). La nôtre s’épouvante et eroit qu’on la menace;
Elle se jette avec audace Au-devant des coups du Lion.
Celui-ci la terrasse, et la laisse expirante Près de leur caverne sanglante.
Mais dans le feu de l’action Sa griffe, par mésaventure.
Blesse mortellement le reptile qui dort.
Le Serpent blessé siffle, il se redresse, il jure,
Sur le Lion vainqueur il s’élance, il le mord.
162 FABLES
Quand le soleil revint éclairer la nature,
Le triumvirat était mort.
Les méchans vous font la guerre !
Ils sont forts, ils sont nombreux!
Divisez-les, qu’ils se battent entre eux; Puis, alors, laissez-les faire.
SÉNÉGALAISES.
NOTES DE LA FABLE XXllI.
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(i) Nos triumvirs, revaut quelque fureur uouvelle.*
Je 11 ai pas besoin de me justifier longuement d’employer le mot triumvirs ; on sent assez que sa signification , du moins avec l’idëe que nous y rattachons , o’est pas connue des nègres. Mais, s’ils désignent dans leur langue trois tyrans unis pour faire trembler le pays, le traducteur, l’imitateur français ne penset-il pas naturellement au triumvirat romain, et n’at-il pas le droit de réveiller ce souvenir historique ? La Fontaine a fait un usage si fréquent, si agréable de ces sortes d’allusions , qu’elles sont acquises désormais au style de la fable, et qu’on ne peut pas les négliger quand 1 occasion de les placer se présente. D’ailleurs, il faut s’en rapporter au jugement du lecteur poui distinguer, dans des imitations, ce qui vient de 1 etranger et les traits qui ont le caractère français.
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If, 4 FABLES
(2^ Panthères n’aiment pas qu’on les regarde en face.
Le lion est impatienté, rendu furieux par le sable qu’on lui jette aux yeux plusieurs fois. Panthères jè aiment pas qu on les regarde en face. Tous les animaux de la famille des chats sont dans le même cas ; fixer les regards sur eux , c’est les faire fuir ou les mettre en fureur. Le serpent qu’on touche du pied , se redresse et mord. Enfin , il est dans le naturel de la cigale de gratter le sable et d’en jeter derrière elle avec ses pattes. Dans la fable, tous ces détails d’observation sont placés avec une justesse d’esprit dont il est impossible de n’etre pas frappé , et qu’on ne rencontre pas toujours au même degie dans des compositions européennes. Assurément, quoi qu’on en puisse dire encore , les noirs possèdent tous les elemens d’une intelligence aussi étendue que celle des blancs ; ils sont susceptibles de tous les progrès de la
civilisation.