‹ Fabliaux ou contesChapitre 18 sur 29 · KT DES BERNARDINES · texte numérisé non relu

KT DES BERNARDINES

PAR JFAN OK CONDK.

Une nuit de mai que je m'étois couclié le cœur joyeux et l'esprit échauffé des j)laisirs d'amour, j'eus un rêve dans le^quel je me crus transporté sous un pin touffu au milieu d'une grande foret. Des milliers d'oiseaux y chantoient à l'envi ; mais soudain un perroquet qui arriva fit taire la troupe. Il étoit le messager de Vénus, et venoit annoncer que le lendemain , au point du jour, le déesse-reine tiendroit en ce lieu sa cour de justice \ A cette nouvelle la joie éclata de toutes parts, les chants recommencèrent, et un trône fut dressé pour la souveraine d'amour.

Le soleil étoit à peine levé qu'elle parut, suivie d'une cour nombreuse. La terre sous ses pas s'embellissoit d'une herbe fleurie». Des fontaines couloienl autonr d'elle sur un gravi(M* luisant, et les arbres voisins s'avancoient comme

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pour la couronner de leur feuillage. Elle s'assit. Tous les amants qui étoient à son service se prosternèrent à l'instant pour l'adorer; et ceux qui venoient implorer sa justice et qui a voient à se plaindre d'amoiu-, s'avancèrent humblement au pied de son troue. ^'

La première fut une chanoinesse que plusieurs gentilshommes et chevaliers , tout fiers de sa connoissance , venoient d'amener là avec quelques-unes de ses compagjjes. Sa robe propre , et plissée avec grâce , étoit couverte d'un surplis de fin lin, et blanc connue la neige, quoiqu'il parut cependant avoir été un peu chiffonné dans la route.

Elle parla ainsi : « Reine, daignez nous écoute ter, et recevez avec bonté les plaintes de su- « jettes fidèles qui, jusqu'ici ardentes pour votre <c service, promettent encore à vos pieds d'avoir c( toujours le même zèle. Long-temps tout ce (c qui étoit noble s'est fait une gloire de nous « aimer : rien ne leur cou toit pour se procurer « cet honneur ; et il étoit célébré par des tables- (c rondes % des fêtes et des tournois. Aujourd'hui « les nonnes i^rises viennent nous enlever nos « amis. Faciles et complaisantes, n'exigeant ni « soins ni longs services , on a quelquefois la i( bassesse de nous les préférer. Nous vous de- (i mandons justice, grande reine; punissez leur

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(( insolence ; et que désormais elles ne puissent « plus prétendre à ceux qui sont faits pour nous, (c et pour qui seules nous sommes faites. :»

Vénus promit d'avoir égard à leur prière; cependant avant de condamner les bernardines , elle crut devoir les entendre aussi, et leur permit de se justifier. L'une d'elles alors s'avança , et avec une grâce et une douceur charmantes prononça ce discours.

(c Reine aimable et puissante, au service de « qui nous nous sommes vouées pour la vie, et « qui dans notre situation pouvez seule faire notre « bonheur, je viens d'entendre les reproches de (( nos ennemies. Mais quoi ! la nature ( et j'at- (( teste ici votre aveu ) ne nous a-t-elle donc pas a formées aussi pour aimer ? N'en est-il point (C parmi nous d'aussi belles , d'aussi jeunes et *c d'aussi savoureuses qu'elles ? Notre cœur enfin « est-il plus insensible? Leur habit est plus beau t( que le nôtre, j'en conviens; mais en récom- (( pense nous avons des égards , de la complai- « sance , des soins qui valent bien peut-être une c( robe élégante. Elles nous accusent de leur <c enlever leurs amis. Eh! pourquoi ne pas con- « venir que trop souvent la hauteur et la fierté « les écartent? Attirés par notre douceur et notre (( modestie ils viennent à nous ; voilà tout notre « art et la violence (pie nous employons. En vain

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c( nous voulons les leur renvoyer; nous avons su « leur plaire, ils reviennent bientôt : et même, si c( on les en croit, cette propreté si recherchée, « et qui ne s'obtient guère à peu de frais, leur a « plus (l'une fois offert lui amour qu'ils n'ont pas « trouvé toujours aussi pur et aussi désintéressé « que celui qu'ils sont surs de rencontrer auprès « de nous. )>

Ces dernières paroles piquèrent vivement les chanoinesses. Une grande rumeur s'éleva parmi elles, et leur visage rougit de colère. « Eh quoi! (( reprit leur avocate, ces servantes ajoutent Finc< suite à l'insolence! Elles osent avouer qu'elles a aiment aussi, et ont l'audace de se comparer a à nous en agréments et en beauté! Certes, ce- (( lui-làdoit bien rougir de son goût, qui court a chercher leur peau nourrie sous la laine, leurs « cottes grises et leur conversation simple et « niaise! Sans leurs agaceries et leurs avances <c officieuses, quel est le grand seigneur, le chea valier, ou l'homme honorable qui songeroit à « elles ? Tel est leur secret , puisqu'il faut le ré- <c péter à la honte de l'amour, qui voit prostituer « ainsi des biens qu'il fait toujours long-temps « désirer aux vrais amants. Mes amies, vous avez (( vos moines et vos convers ; que cela vous suf- « lise. Aimez-les, faites-leur des présents, retranf( chez même de votre pitance pour les nourrir;

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« nous vous le permettons. On ne veut des gens « de cette espèce, ni à Moùtier, ni à Nivelle, ni à c( Maubeuge, ni à Mons ^ : mais quant aux gen- « tilshommes, encore une lois, pour qui nous «sommes faites, quant aux chevaliers et aux i( chanoines, n'élevez point vos regards jusque-là, (( et songez à ne jamais passer vos bornes. >>

Quelque outrageant que lût ce discours , l'orateur nonne n'en parut pas émue. Elle répondit tranquillement que sa cause lui sembloit trop bonne pour l'affoiblir par des injures qui ne pourroient qu'indigner l'assemblée et choquer le respect du à la déesse; qu'Amour ne considère ni la noblesse ni les biens; qu'il se plaît à réunir les conditions les plus opposées , et que souvent sous ses habits pauvres, une villageoise est plus aimée qu'une duchesse sous l'hermine. « Nos cottes grises de Citeaux , ajouta-t-elle, « ne valent pas, j'en conviens, vos manteaux « doublés de vair ^ et vos robes traînantes. Mais « aussi ce n'est point par là que nous nous comte parons à vous; c'est par le cœur, par le cœur « qui seul doit plaire, et seul est recherché quand (( on aime ; et puisque nous n'avons sur cet objet (c aucun reproche à craindre de la déesse, nous c( la prions de vouloir bien aussi nous accorder « bénéfice dcunour, »

\ peine eut-elle fini de p;nl<M' c(u'un hruit

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sourd s'éleva dans l'assemblée. Les sentiments étoient partagés sur cette cause importante. Les uns approuvoient l'ambition des chanoinesses ; les auties , et en plus grand nombre, penchoient pour les modestes bernardines. Vénus enfin se leva sur son trône. Aussitôt se fit un grand silence, et telle fut la sentence qu'elle prononça.

(( Vous qui venez chercher ici un jugement, « vous savez quel est moji pouvoir sur tout ce (( qui respire. C'est moi qui fais aimer. Poissons, a oiseaux, quadrupèdes, il n'est rien dans la nac( tureà qui je n'inspire des desiisl L'animal quii i( je force à perpétuer son espèce ne suit, en obéisc( sant à ma loi, qu'un pur instinct; mais l'homme <( raisonnable doit faire un choix. Je les approuve ce tous. Ames yeux, le fils du pauvre et le fils du c( monarque sont égaux. On me plaît pourvu qu'on (( aime loyalement. Chanoinesses au surplisblanc, « j'ai toujours chéri vos services. Vos atours, votre « propreté , vos grâces et votre naissance vous atti- « reront constamment des amis: conservez-les, « mais ne chassez point de ma cour ces nonnes re- « tirées qui me servent en secret avec tant de con- « stance, et dont la contrainte austère rend le cœur « si ardent pour moi. Vous êtes plus élégantes, « quelquefois plus amusantes, j'en conviens; mais « souv(Mit l'humble cheval du laboureur fournit ^< une course d<* plus lon^^ue haleine rpie le pale-

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« froi fringant du chevalier. Le paon charme nos « yeux, son pkimage éblouit; et cependant, vous (( le savez, c'est sa chair que l'on préfère ^ A ma c( cour je veux que tout le monde puisse choisir, ce parce que je veux que tout le monde puisse « trouver. Quant à vos amis, c'est de vous seules « qu'il dépend de les conserver. Imitez vos ric( vales; soyez, comme elles, douces et complai- (c santés; et je vous réponds que vous n'aurez à c( craindre alors l'infidélité d'aucun. »

Jean de Condé finit son fabliau par une longue explication allégorique. A propos d'une messe chantée par les oiseaux, de laquelle il sera parlé dans une note qu'on va lire, il fait un conunentaire sur la messe. Son repas d'amour est, selon lui, remblème de la joie du ciel; enfin il compare la dispute des nonnes et des chanoinesses à celle des disciples de l'Évangile sur la place qu'ils vouloient occuper dans le paradis, et à la parabole des ouvriers qui vinrent travailler à la vigne. J'ai déjà prévenu sur cet alliage monstrueux de volupté et de dévotion qu'on rencontre si souvent dans les poètes de ce temps. Mais ce à quoi l'on ne s'attend guère , c'est la raison qu'en donne celui-ci. Il le fait, dit-il, pour avoir de quoi [)laire à tout le monde, aux fous et aux sages. Les uns, à ce qu'il prétend, y trouveront des instructions auxquelles ils pourront réfléchir, et les autres, des choses de leur goût dcmt ils s'amuseront.

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NOTES

[i,Des brrnardifîcs^)l\ y a dans le texte des nonnes grises y mais dans le cours an conte elles sont nommées nonnes de Ci t eaux.

[i. Jean de Condé.) Je n'en sais pas davantage sur la personne de ce lablier que sur celle des autres, ses contemporains. Son nom même ne se trouve dans aucun des bihlioi^^raphes qui parlent de nos poètes anciens, Fauchet,Duverdier, La Croix du Maine, etc. Mais dans le même manuscrit qui contenoit le fabliau j'ai rencontré de lui une pièce assez curieuse ; c'est une apologie des ménétriers , ou plutôt une satire violente contre les dominicains, qui en chaire avoient mal parlé d(^ c(^s baladins chanteurs. Jean allègue, pour défendre ses camarades , deux raisons qu'il trouve invinci[)les, et qui paroîtront bien plaisantes; l'une, que David jouoit de la harpe comme eux ; l'autre , que c'est à deux ménétriers que la Vierge fit présent de la sainte CJiandelle d' y/ rra s (cicnj^c miraculeux qu'on dit dans le pays brùleitoujours sans se consumer: il y a un livre imprimé sur les miracles de la sainte Chandelle , et aussi un poème dans lequel on se div(M'tit aux dépens du miracle). Les raisons que l'auteur emploie à la suite de celles-ci sont meilleures, quoique après tout elles conviennent plus aux poètes mêmes qu'à ceux qui chantoient leurs ouvrages. «Ce sont les méne- » triers, dit-il , (|ui rej)rennent les vices des grands, qui les '< exhortent à la vertu ,et qui ,par la voie du plaisir, les in- '< struisentde leurs devoirs». Il se fâche aussi contre les franciscains , que, dans sa colère , il associe aux frères prêcheurs; et après quelques invectives qui ne manquent j)as de sel, il avertit les religieux de cc^deux ordies de ne pas l'irriter , s'ils veulent eux-mêmes vivre en repos. « Au n^sle, je ne me

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«cache pas, ajoute-t-il ; mon nom est Jean de Coiulé, « poète, qui ai quelque réputation, qui déteste les liypo- « crites, et qui, si vous le fâchez, peux long-temps vous « en faire repentir. »

Il étoit du Hainaut , comme l'annonce le surnom de Condé qu'il a pris du lieu de sa naissance ; et son style , qu'on ne distingue en rien de celui des autres Tabliers, prouve qu'on parloit alors aussi bien le francois dans cette partie de la Flandre que dans nos autres provinces. Je trouve aussi dans un roman de Hugues Capet , manuscrit, qu'on parloit roman à Nivelle , qui est du Brabant.

(3) Ce fabliau représente l'image d'une de ces cours de justice que tenoient les princes et les seigneurs pour juger leurs vassaux , comme le précédent rcprésentoit une courd'amour.

(4) Je supprime ici deux morceaux également absurdes dans deux genres différents, et qu'on est tout surpris de trouver après la descripticm charmante du lieu où Yéiuis tient sa cour. L'un est une grand'messe chantée par les oiseaux , le rossignol officiant; avec un sermon sur l'amour, que le perroquet prononce à l'offertoire, et après lequel il donne l'absoute aux vrais amants. L'autre est un repas qui suit la messe, repas allégorique et digne de faiie le pendant de la Carte de Tendre. Le premier mets est d'œillades , le second de sourires, le troisième de soucis et de plaintes, etc. La boisson est jalousie qui renverse toutes les têtes. Sur la fin du dîner heureusement, on sert un plat de baisers dont chacun peut prendre tant qu'il veut, ce qui est cause qu'(m sort de table assez joyeux.

(5. Etolt crlrhré par des tables -m/nies.) On nonnnoit ainsi certaines fêtes acconq)agnées de tournois et qui finissoieni par un î'ej)as où les chevaliers étoient assis à une table ^ fju'on faisoit ronde exprès pour éviter loute dispute sut- les

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