LE JUGEMENT D'AMOUR
OU
FLORENCE ET BLANCHEFLOR.
Ces trois versions sont absolument différentes, quoique, dans toutes trois , il s'agisse de deux femmes qui , aimant l'une un chevalier, l'autre un clerc , ont querelle sur le mérite de leurs amants , et vont chercher une décision à la Cour- d'Amour. Le comte de Caylus en a donné uh extrait dans le Mercure ( décembre 1754), d'après la troisième version , la seule qu'il ait connue. J'ai suivi la première comme la meilleure, quoique le manuscrit en soit imparfait, et je me suis permis, à mon ordinaire, d'y insérer les traits les plus agréables des deux autres, quand le sens m'y a autorisé.
Il sut assez de courtoisie celui qui trouva le conte que vous allez entendre; mais il défendit qu'on le récitât aux lâches, aux indiscrets et aux villains '. Révéler les mystères d'amour à cette canaille c'est les profaner : ils ne sont faits que pour les clercs, les chevaliers, et surtout pour
* Nouveau Recueil, par Méon , tome r, page 353. ** Hecueilde Barhazan , tome ii, page ^^\.
HUÉLINE ET EGLANTINE, etc. 3o7 les filles tendres et compatissantes, à qui particulièrement les leçons en sont nécessaires.
Au mois de mai , au temps où les prés se tapissen t de verdure, deux demoiselles d'une grande naissance soi'tirent ensemble pour se promener. L'une s'appeloitEglantine; Huéline étoit le nom de l'autre. Deux sœurs ne se fussent pas aiméesdavantage.
Après avoir marché quelque temps, elles ar~ l'ivèrent dans im vallon qu'arrosoit un ruisseau, planté sur ses bords d'oliviers fleuris. La beauté du lieu les invitoit à se reposer. Elles s'assirent, et regardant souvent dans l'eau leur visage qu'Amour altéroit : « Heureux, s'écria l'une d'elles, a l'amant qui seul et sans crainte seroit ici aucc près de sa mie' ! Baisers et caresses, nous ne « pourrions rien lui refuser; mais pour ces jeux « (jui tournent à déshonneur, nous n'aurions « garde de les permettre : car est-il pour nous « un malheur plus grand que la honte et le mé- « pris? — Vous avez raison , dit l'autre : l'hon- « neur est bien autrement précieux que des tré- « sors. Comme lui arbre dont la verdure bience faisante a plu long-temps, est délaissé tout-àc( coup dès qn'il n'offre plus d'ombrage, telle « une jeune fille que paroit la pudeur et que c( recherchoient les amants, est abandonnée d'eux « pour jamais et n'éprouve plus que leurs dé- (( dains quand sa vertu est flétrie. » ^
3o8 HUÉLINE ET ÉGLAINTINE, etc.
Elles passèrent ainsi une partie de la journée à parler raison, folie et amour; mais une question imprudente que fit naïvement Églantine vint tout- à-coup troubler cette amitié si tendre. « Ma « bonne amie, dit-elle à sa compa<2:ne, soyez « vraie : à qui avez -vous donné ce cœur si « loyal et si bon »? lluéline rougit, et avec franchise elle avoua qu'elle avoit choisi pour ami un chevalier beau et bien fait. Eglantine, qui aimoit un clerc , blâma beaucoup le choix de son amie. « Comment pouvez-vous aimer sans «espoir de courtoisie '^ ? dit-elle ; et où trouce ver courtoisie ailleurs que dans un clerc w^? L'amie prétendit que l'homme courtois par excellence, l'homme de tous le plus estimable, étoit le chevalier; et elle s'offrit à le prouver invinciblement.
« En effet, reprit-elle, à quoi est bon votre « amant qu'à chanter dans une église ou à marcc cher en procession un psautier en main? Tance dis qu'il donne une absolution, le mien force « un château. Si j'assiste à un tournoi, il y vole « pour me plaire. Animé par mes regards, il ne (c redoute plus rien, et fond sur son ennemi avec « luie telle force que, perçant écu et haubert, il c< lui laisse dans le corps sa banderolle% et le (( renverse. Alors il appelle son fidèle écuyer. Va rt promptement, lui dit-il, offrir ce cheval à ma
HLÉLINE ET ÉGLAJNTllNE, kic. 309 « mie, et dis-lui qu'il est le prix de mon eourage. « Bientôt il accourt lui-même, couvert de gloire , (( chercher dans mes bras sa récompense. Ma « clière Eglantine, voilà l'homme que j'aime; et <( viens après cela me vanter ton amant tondu c( qu'on ne voit en public qu'escortant un cada- (( vre, parce que alors il est assuré d'un souper ; c( aussi voudroit-il que nous nioiuions tous. S'il a te fait un présent, le présent est tel qu'on c( doit l'attendre de hii , et c'est avec cet arec gent qui sent le mort. Du reste, n'es[)ère i*ien c( de plus que de le voir, quand il sera près de (c toi, te lire un roman ou chanter. Mais non, « je me trompe : quand tu seras malade , il (( viendra recommander ton âme , et , après ta « mort, dira pour toi matines ou fera sonner les (c cloches, w
E^dantine fut courroucée de ces ironies insultantes. «Votre ami va aux tournois, i-épartit- « elle avec aigreur, mais c'est quand, pour s'é- (( quiper , il a mis en gage le peu qu'il a; car il c( faut que tous ces héros donnent des gages : on « ne leur préteroit rien sur parole. Tant que dure « cet argent mendié, il a de quoi manger; mais « bientôt le cheval, le haubert, le heaume, tout, a jusqu'au freui et à la selle, s'en va chez l'usuc( rier , et le rodomont rendent dans vos brus « couvert de gloire. Si vous avez l'âme belle ,
3io HUELINE ET ÉGLANTINE, etc.
« c'est là le moment de venir à son secours. Au (( reste , il n'est pas difficile : surcot , péliron , (c manteau ^ tout lui est bon ; vous en serez quitte (( pour payer quand vous voudrez les ravoir. Et « après toutj n'être obligé de renouveler cette « cérémonie que cinquante ou soixante fois par (( an , en vérité ce n'est pas trop. Pour moi , je « n'ai pas ce bonheur. Dans un moment où je (( suis nonchalamment assise sur ma chaise , je « vois entrer ma chambrière: Madame , me ditce elle j voici un pélicon et un bliaud que vous ence voie votre ami ; ils valent bien cent livres d'escc terlings ^ Alors, si je veux récompenser son c( amour, je puis à mon aise jouir toutes les nuits ce de sa tendresse , et ne crains pas de le voir abcc sent pendant des mois entiers, ou revenir escc tropié après avoir couru sans but tous les ce grands chemins. Enfin, ce qui doit surtout me ce le faire aimer, c'est qu'intéressé ait tant que moi ce à garder mon secret, je n'ai pas à redouter de ce lui un éclat qui peut quelquefois déshonorer, ce Mais au reste, ma chère, nous nous faisons ici ce les juges, et ne sommes que parties: choisissons ce quelqu'un qui prononce entre nous, w
Huéline y consentit. Elles sortirent du vallon, et rencontrèrent deux bacheliers ^ qu'elles prièrent de leur enseii^uer le chemin de la Courd'Amour'^ . Ils s'offrirent à les y conduire, et
HUELINE ET ÉGLANTINE, etc. 3ii bientôt la troupe arriva. A l'approche du séjour du dieu , on respiroit une odeur divine; l'enceinte de son palais étoit formée de roses et de lis
Ici le manuscrit se trouve déchiré , et le déuoùment manque. Je vais y suppléer par un extrait de celui de la troisième version.
Dans celle-ci, Florence, qui soutient le parti des chevaliers, somme Blancheflor de se rendre à la cour-d'amour. Elles y arrivent au même moment, et trouvent un verger que gardoit un rossignol qui est appelé ici le messager du dieu, sans doute comme annonçant le printemps et la saison des plaisirs. Elles lui demandent le chemin du palais. H regarde si elles ont le sceau d'amour : on n'y entre qu'avec ce signe. Il s'offre alors à les conchiire, et les prévient cependant qu'à l'entrée il leur faiulra payer un tribut ail jeune portier. Surprises d'un abus aussi bas, elles demandent quel est ce tribut; c'est, leur dit-on , un baiser sm^our eux : la porte ne s'ouvre qu'à cette condition. Elles ne répondent que paiun sourire et entrent.
Le dieu dont l'auteur fait tout-à-coup un roi, parce qu'il lui étoit plus aisé , dit M. de Caylus, de représenter la cour d'un monarque que celle d'un dieu, est couché sur un lit de roses, dans \\\\ salon don! les murs sont couverts d'arcs et
3i2 HUÉLINE ET ÉGLANTINE, etc.
de flèches suspendus*. A l'arrivée des demoiselles , il se lève, les salue, et les prend par la main pour les faire asseoir à ses cotés. Instruit par elles du sujet de leur voyage, il assemble les barons de sa cour, qui est assez singulièrement composée, puisque ce ne sont que des oiseaux; et il leur propose a résoudre la grande question des deux amantes. Le faucon , l'épervier , le geai , la pie, et pour me servir des termes de La Fontaine , tous les gens querelleurs ^ même le coucou de mauvais augure, se déclarent hautement pour les chevaliers et soutiennent qu'ils sont les plus courtois. Le roitelet, le pigeon, l'alouette à la belle huppe, et le chardonneret au plumage vermeil prennent le parti des clercs. On dispute , on s'échauffe; déjà même on commence à voir le sang couler, et il faut que le dieu interpose son autorité pour faire respecter sa présence.
Enfin le rossignol , s'avancant et parlant avec plus de chaleur qu'on ne devoit l'attendre de sa petite taille, jette son gant , et s'offre à soutenir, les armes à la main, contre tout venant, la cause des clercs '". Le dieu se lève pour demander s'il se trouve quelqu'un qui ose accepter le défi. Le perroquet se présente; il donne un dé-
* Les latcsi sont bien oviées , A (;lo\ de giiode afachiées.
HUELINE ET EGLANTINE, etc. 3i3
menti à son adversaire, et relève le gage de bataille qu'il présente au roi, afin d'avoir son aveu pour le combat. Amour l'accorde, et les demoiselles aussitôt viennent chacune armer leur champion. Leur heaume est formé de passerose*; leur «ambison '' est une feuille de souci, et un brin d'herbe tranchant leur cimeterre.
Tout le monde s'asseoit. Le roi fait défendre aux spectateurs de sortir de leur place; il ordonne le j)lus grand silence , et charge le roitelet de veiller au maintien du bon ordre.
Les deux rivaux alors entrent dans la lice. Le rossignol parle le premier : « Je te défie, dit-il à c( son adversaire , et je jure de te serrer de si « près que tu ne sortiras d'ici que sans vie ». A ces mots il lève son épée, et fond avec légèreté sur son lourd ennemi, auquel il porte sur la tête un si terrible coup qu'il fend la feuille de passerose. Le perroquet tombe étourdi. Quelque effort qu'il fasse , il ne peut plus se relever. Prêt à périr, et sentant bien qu'il a soutenu ime mauvaise cause, il rend son épée, et reconnoît que les clercs sont plus courtois que les chevaliers et qu'ils méritent mieux qu'eux d'avoir une amie. Le roi fait séparer les combattants et accorde la grâce au vaincu. Mais Florence qui, par la dé-
* CvA lu rosc-licinicrr.
3i4 HUELINE ET ÉGLANTINE, etc.
faite de son champion, se voit condamnée, s'arrache les cheveux , se tord les poings. Dieu ! ditelle , la mort ! la mort ! elle s'évanouit trois fois , et à la quatrième elle expire. Les oiseaux s'assemblent autour d'elle, ils lui élèvent un tombeau de fleurs, et y écrivent ces deux vers qui assurément ne furent pas faits par le dieu :
Ici est Florance erifoïe Qui au chevalier fu amie.
Sur la fin du quinzième siècle, on a fait de ce fabliau une farce. Une fille vient réclamer les secours du dieu d'amour; un moine et un gendarme se disputent sa possession; ils exposent chacun leurs talents , et le dieu accorde la préférence au moine. Voyez Bibliothèque du Théâtre- François , tome i;, page lo, Farce nouvelle, contenant le débat d'un jeune moine et d'un vieil gendarme, par-devant le dieu Cupidon, pour une fille; fort plaisante et récréative, à quatre personnages.
NOTES
(i. Aux -villains.) Ce nom, soit qu'il vienne àw breton vile II , lequel signifie de mèux^. paysan roturier, ou du latin villa , se donnoit à ceux qui appartenoient à un propriétaire, et qui étoient attachés à sa métairie, villani.
Il y avoit dans les campagnes plusieurs hommcîs libres qui cultivoient, ou quelque bien propre qu'ils possédoient en franc-aleu, ou une ferme appartenant à un scMgneur, avec charge de quelques redevances. Mais les autres habitants y étoient ou serfs ou villains. Un mot sur chacune de c<>s deux conditions.
HUÉLINE ET ÉGLAJNTINE, etc. 3i5
L'esclavage des serfs ne ressembloit point à celui dont on a communément l'idée, c'est-à-dire d'un homme lié à la personne d'un maître et destiné par lui aux offices domestiques de sa maison. Les serfs , établis par le gouvernement féodal, d'après ceux des Germains, et subsistant encore aujourd'hui en Hongrie , en Pologne , en Bohême , etc. , n'avoient point d'office chez leur maître, mais étoient obligés de labourer ses terres, de travailler pour lui et d'habiter ses domaines. Ils étoient sa propriété , et se vendoient avec son héritage , parce qu'ils en faisoient partie. Les fruits de leur travail , leurs effets après leur mort, leurs enfants même , quand il leur permettoit de se marier, tout lui appartenoit. Il n'étoit tenu qu'à les habiller et à les nourrir. S'ils s'échappoient , il pouvoit les réclamer, les punissoit arbitrairement; et lorsqu'il les tuoit , il en étoit quitte pour une amende légère. En un mot , qu'on imagine des hommes enfermés dans une prison par un autre , et obligés d'y travailler pour lui , et l'on aura une idée assez juste des serfs.
Les ecclésiastiques et les moines a voient des serfs, comme les seigneurs laïques, et, comme eux, souvent ils abusèrent de leur j)uissance. Pendant la première croisade de saint Louis, les hal)itants du village de Châtenai , serfs de l'église cathédrale de Paris , ayant manqué de payer leur taille aux officiers du chapitre, ceux-ci les firent emprisonner et les traitèrent si durement que bientôt les malheureux se trouvèrent manquer des aliments nécessaires. Dans leur détresse , ils firent parvenir leurs plaintes à la reine Blanche, régente du royaume. Celle-ci, respectant la propriété du chapitre, demanda la liberté des prisonniers; mais les chanoines, loin de déférer à une reconunandation si respectable, ayant fait enlever, comme pour insulter h la reine , les femmes et les enfants des serfs, et les avant tous entassés péle-méle
3i6 HUELINE ET EGLANTJNE, etc.
dans la même prison, tellement que plusieurs périrent de chaleur et de misère, Blanche, irritée, voulut en tirer vengeance et faire un exemple : elle se rendit à la porte de la prison, la fit enfoncer, en frappant elle-même le premier coup, mit en liberté les serfs, et saisit le temporel de l'église jusqu'à entière satisfaction. [Histoire de la reine Blanche, page 164.)
Les villaiiis n'étoient pas tout-à-fait aussi malheureux que les serfs. Quoique attachés, comme ceux-ci, à la terre d'un seigneur, et ne pouvant, non plus (ju'eux, changer de demeure ni de profession, ils en dilïéroient cependant en ce qu'ils pou voient disposer des fruits de leiu^ travail et de leur industrie , et qu'ils ne payoient à leur maître qu'une rente fixe pour la terre qu'ils culti voient.
Ordinairement le mot villaiîi , dans les fabliaux , n'est qu'un terme de mépris, pareil à celui de manant dont nous nous servons encore. Tous deux sont venus jusqu'à nous.
(2. Heureux, s'tîcria l'une cVelle , V amant qui seul et sans crainte serait ici auprès de sa mie,) (Chapelle , dans une situation pareille, a dit de même et avec plus d'esprit que de sentiment.
Dans ces beaux lieux dignes d'envie,
Hélas ! que l'on seroil heureux ,
Si , toujouis aimé de Silvie ,
On pouvoit , toujours amoureux ,
Avec elle passer sa vie.*
Cette pensée, au reste, a dû venir à mille auteurs. Mais ce qu'on trouvera , je crois , rarement ailleurs , c'est cette effusion si vraie d'un cœur trop plein de son objet, qui, au milieu d'un souhait fait pour une autre, se substitue toutà-coup lui-même; c'est ce tour adroit d'une pudeur naïve
* Voyage de raehaimiout cl de (^hapell»'.
HUELINE ET ÉGLANTINE, etc. 317
qui , n'osant avouer le plaisir qu'elle auroit de céder à son amant, suppose le même désir à sa compagne, et s'écrie: Nous ne pourrions rlcrî hd refuser.
(3. Comme un arbre telle une jeune fille ) Cette
comparaison ini^énieuse, la seule de ce genre que j'aie rencontrée chez les fabliers , me paroît si étrangère à leur tournure d'esprit, que celui-ci , selon moi , l'a trouvée quelque part. fUle est dans Catidle*. Au reste , le conte fait voir comment les deux demoiselles pratiquoient la belle morale qu'elles débitent.
(4. Sans espoir de courtoisie.) J'ai conservé ce mot qui, perdu aujourd'hui ** comme mille antres très énergiques auxquels on est obligé de suppléer par des périphrases, n'a point été remplacé. Il désignoit cette politesse universelle , cette délicatesse de procédés que donne l'usage du grand monde, et qui étoit |)ropre particulièrement aux gens de cour.
(5. Un clerc.) Clerc , qui dans les fabliaux ne signifie guère que savant , est pris ici pour homme d'église. A proprement parler, ce conte n'est qu'une disi>ute sur ce qu'on nommeroit aujourd'hui le petit collet et l'épée.
(6. Lui laisse dans le corps sa banderolle Ta offrir ce
cheval à ma mie.) On a vu dans la note sur les tournois ^\\e les lances avec lesquelles les chevaliers y joùtoient
* Fpithalaine do Manlius:
Ut flos in septls scrretu . nasritur horlis , l<^)iotus pecori ^ imllo coniusus aratro , Quem unilcent aiirœ , firnuit Sol , educat imhev . Multi illiim pueii , riiiiltœ opiavere puellrr: Idem citm teiuii rarplus c/eforuit ungul , Ntilli Hlinn piieri , ntillrr opiavere pucllœ: Sic riri^odum iniacla manet , diiin rora stiin est. Ciiin rasiiim amitil polliito rorpore florem, Ner pueri» jucunda manet , tiec cara puellin.
** Ce nu>t ii'csf point du loiit pordu ni inusilô. Il,
3i8 HUELINE ET ÉGLANTINE, etc.
étoient ornées d'une banderolle , et dans une aulrc dn fabliau de la Chemise , que le cheval du chevalier désarçonné appartenoit à son vainqueur.
Au lieu de banderoUes , nos gentilshommes portoient quelquefois à leurs lances un ruban ou inie écharpe, donnés par leurs maîtresses, ou ces étolTes légères qu'elles avoient nommées volets , et qui formoient une partie de leur coif fure. A la bataille de Valdun, donnée par Guillaume-le- Conquérant, il y avoit dans les troupes du duc cent soixante chevaliers ou écuvers qui tous portoient volet de daines ou de demoiselles h leur lanee, (Rec. des liistoriens de Franee , tome XI, page 33/|. )
(7. Cent livres d'esterlings.) Uesterlin ou estellin , aujourd'hui sterling , a eu parmi nous trois acceptions (Ducange, Glossaire). Il s'est pris comme poids, et ce poids étoit la plus petite des parties dans lesquelles se divisoit l'once.
Ce lut aussi une monnoie d'Angleterre et de Guyenne , qui, par les guerres des Anglois avec la France, devint commune dans nos provinces. vSaint Louis, voulant anéantir les esterlings, rendit, en 1^65 , une ordonnance par laquelle il les fixoit à la valeur de quatre deniers tournois jusqu'à un certain terme , par-delà lequel onne lesprendroit plus qu'au poids de l'argent. Un historien de Guyenne dit qu'ils sont ail titre de huit deniers de fin*. H y en avoitcent soixante dans le marc.
Enfin, ce fut un terme général pour exprimer la qualité et le titre que devoit avoir une monnoie; et c'est ainsi qu'on trouve des deniers, des oboles et des sous esterlings. Nul orphevre ne ])eut ouvrer h Paris d'argent qu'il ne soit aussi bon eomme esterlins et meilleurs**. On voit dans le roman de
* Dictionnaire étymologique de Ménage, au mot Strrli/io. ** Statuts manuscrits des orfh'res de Paris , Durniu;e.
HUÉLINE ET ÉGLANTINE, etc. 3 19
Garin le Lohéran trois cents marcs de derniers esterlings ; et Ton doit vraisemblablement entendre de même les cent livres d' esterlings du lablian.
Cette construction du génitif paroîtra peut-être une faute de copiste, aujourd'hui que l'on diroit cent livres sterling; mais alors c'étoit la manière de parler. On disoit de même en latin, centum marcas sterlingorum, dccem obolos stcrlingorum.
Au reste, on trouve ce mot dès l'année iii5: Obtulit quadraginta solidos sterlingorum, {^Chron. d'Elinand, chapitre II, page 17;.)
(8. Rencontrèrent deux bacheliers, ) Bachelier ici ne signifie (\\\e jeune homme , de même que bachelette s'est pris souvent pour û\^m{\ç^x jeune fille.
(9. Les prièrent de leur enseigner le chemin de la Courd'Amour. ) Voici l'une des institutions les plus bizarres et les plus incroyables peut-être qu'ait jamais imaginées l'esprit humain. Avec son inutilité réelle et l'importance qu'on y mit, elle nous paroîtra doublement ridicule; et cependant il en est peu qui aient été reçues avec autant de respect , qui se soient maintenues avec moins de movens, et qui puissent se glorifier d'avoir autant influé sur les moeurs.
Les disputes élevées sur les questions amoureuses que proposoient dans Xawvs jeux- partis nos chansonniers, n'avant point de fin , on s'avisa, comme je l'ai dit , pour les décider sans réplique, de former une espèce de tribunal ou de cour souveraine qu'on appela par cette raison Coar-d^ Amour. Les juges en étoient choisis paimi les gentilshommes, les dames de qualité et les poètes, tous gens que l'usage du monde et une longue expérience rendoient habiles dans ces matières. Ils conimençoient leurs séances au mois de mai, et les tenoient en plein champ , sous un ormeau , d'où elles furenî appelées gieux (jeu\ "l .vo//,v Vormcl. Les fenunes ne
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manquèrent pas d'accréditer des tribunaux où tous les Jionneurs étoicnt pour elles. Cependant, quoique l'origine en soit due à nos provinces septentrionales, ainsi que je l'ai dit dans mon Discours préliminaire, ils y eurent bien moins d'éclat que dans le midi de la France, parce que les contrées troubadouresques ne connoissant guère que les chansons , les graves disputes d'amour y devinrent des sujets importants , au lieu que , dans les nôtres , l'engoûment de la nation se porta principalement vers les romans et les contes.
Une autre cause bien différente et qu'on ne soupçonneroit guère , le séjour des papes à Avignon, rendit florissantes les cours-d'amour méridionales , par l'éclat soudain qu'acquirent ces contrées , devenues le centre des grâces et le trésor des contributions de la chrétienté. Les pontifes eux-mêmes protégèrent ces tribunaux. On rapporte que les comtes de Vintimille et de Tende étant venus voir Innocent VI , il leur donna le spectacle d'une de ces séances , dont ils furent, dit-on, émerveillés*. Mais cette splendeur passagère s'éclipsa bientôt. Le retour des papes à Rome, les malheurs multipliés de l'état, firent tomber et ruinèrent à jamais les cours-d'amour.
Les cou? s-d' amour étendirent avec le temps leur juridiction. Elles connurent de toutes les tracasseries des amants et de tout ce qui concernoit la galanterie. Elles ajournoient les coupables à comparoître , et ces guerriers féroces qui dans leurs autres querelles ne savoient que combattre, l'épée à la main, leur ennemi en champ clos, venoient ici se soumettre sans murmure à des juges sans aveu desquels ils n'avoient rien à redouter. Ceux-ci j)esoient la faute; ils im-
* Discours sur Us arcs fr'tomplianx dresses ,/uffS la vi/Zc (/' ■//' r.
HUELINE ET EGLANTINE, etc. 32 1
posoient une peine proportionnée, ordonnoient la rupture, on prescri voient la forme de la réconciliation , et leurs sentences, qu'on nommoit arrêts cU amour, et qui long-temps firent en France un code de lois , étoient tellement révérées que personne n'eut osé en appeler. Enfin, ce qui achève de nous peindre la vénération que le respect pour les dames attachoit à ces risibles tribunaux , c'est que des princes et des souverains (Alphonse , roi d*Aragon , Richard r% dit Cœurde-Lion,roi d'Angleterre) ne dédaignèrent pas de les présider, et que le fameux empereur Frédéric-Barberousse en forma un dans ses états , à l'imitation de ceux de France.
Sous le règne de notre malheureux Charles VI , on en établit à la cour, auxquels on donna tous les officiers qu'avoient les cours souveraines: des présidents, des conseillers, des maîtres des requêtes, auditeurs, chevaliers d'honneur, secrétaires, gens du roi, etc. {^Histoire de Finance, par Villaret? tome xit , page 97 ). Ces emplois furent remplis par les princes du sang et les plus grands seigneurs du royaume , par de graves magistrats , des curés même , des chanoines et les ecclésiastiques les plus respectables ; et ce fut là un des fruits qu'enfanta l'esprit de frivolité répandu par la scandaleuse reine Isabeau. Heureuse au moins la France , si elle n'avoit que ce reproche à lui faire !
Les Mémoires de l'académie des Belles-Lettres, tome vu, page 287, donnent la notice d'une coiir-d' amour, dans laquelle on trouve les noms les plus illustres, même ceux des maisons de France, de Bourgogne et de Flandre.
Cependant la nation , qui avoit contracté le goût de ces questions subtiles de jurisprudence galante , le conserva encore long-temps. Martial d'Auvergne ayant publié des arrêts d'amour à l'imitation des arrêts anciens , ils eurent un succès incroyable ; et il se trouva même un jurisconsulte célèbre <pii entrepiit de les eouHruier par l'autorité des lois ro-
322 HUELINE ET ÉGLANTINE, ktc.
iriainrs , par les décisions dos pères de TEglise et par des citations de poètes grecs et latins. Nos auteurs, pendant le seizième siècle et une partie du dix-septième , s'exercèrent encore à l'envi sur des sujets pareils. Les anciens Mercurcs et surtout les Mercurcs extraordinaires en étoient remplis: aussi ce journal porta-t-il pendant long-temps le titre de Mercure calant. Voyez la Gazette galante du Mercure , février 1678 > la Loterie galante du Mercure , mars , même année ; l'Histoire du cadran et de l'horloge d'amour, avril , même année ; l'Histoire de l'Ordre de la liberté des cœurs , août, même année; Thèses galantes , février i^>79; les Armoiries d'amour^ j^^îivier 1G80; le Procès galant du Mercure, avril 1681 ; le Siège galant du Mercure , septembre , même année; les Stances tu orales et gala /i te s sur les sept /lèches mortels , juillet 168!^ ; la Carte du chemin d'amour, avril 1684, etc. , etc.
Le poète dans son fabliau donne pour chef à sa cour auioureuse le dieu lui-même.
(10. S'offre (i soutenir, les armes à la main , contre tout venant la cause des clercs.) Le defi du rossignol et le combat singulier des deux oiseaux nous représentent cette sorte de duel qu'on appeloit duel h outrance , parce qu'on s'y battoit à mort; on le nommoit aussi combat judiciaire , parce qu'il étoit autorisé juridiquement. Cette manière si extraordinaire de décider un procès s'employoit dans certains cas par les tribunaux, lorsqu'ils manquoient de preuves; et, d'après les principes (\\v temps qui en regardoient l'événement comme le jugement de Dieu même , cet événement faisoit toujours sentence. Voici sur cela quelques détails qui aideront à l'intelligence du conte.
Les procédures criminelles étant achevées et le champ de bataille assigné par la cour du prince, les deux champions, \\w crucifix en main , se présentoient dans la lice , conduits ])ar un parrain choisi pour cette cérémonie, couverts d'uni» tnniqiuî de cuir ou ^e \\\\ , à manches courtes, c^t arn)és selon
HUELINE I:T I:GLANTINE, etc. Sa^
h^iii' condition , c'est i\-dire iïxni bâton seulement et d'un écii , s'ils étoient vilains; des armes ordinaires, s'ils étoient chevaliers. Dans cet état on les f'aisoit monter sur un échafaud, oTi se trou voient assis les juges et le maréchal du camp. Là, après qu'un ecclésiastique leur avoit remontré les suites terribles d'un faux serment, ils juroient à genoux sur le livre des Evangiles et par trois fois différentes ; l'un , que celui qu'il avoit accusé étoit vraiment coupable du crime qu'il lui imputoit; l'autre, que son accusateur étoit un traftre , un déloyal, etc. , et qu'il avoit menti par la gorge. On leur faisoit Jurer aussi qu'ils ne portoient sureux aucun sortilège, aucune herbe ou enchantement ; car on croyoit à tout cela, et on vouloi t rendre le combat égal. Alors ils descendoient; le maréchal jetoit le gant , qui étoit le gage de bataille ; les hérauts crioienl : Faites votre devoir, et le duel commencoit.
Les préjugés du temps supposant, ainsi que je viens de le dire, que Dieu devoit nécessairement faire triompher l'innocence, on regardoi t en conséquence le vaincu comme coupable. S'il étoit tué , son corps étoit tiaîne tout nu à la voirie , ou suspendu aux fourches patibulaires ; on brisoit ses armes, et sou cheval avoit la queue coupée Siu' im fumier. S'il n'etoit que blessé ou seulement lorcé de se rendre, on le livroit auI)ourreau qui attendoit sous l'eclialaud avec des cordes, et qui le conduisoit à la potence. Enfin , si le roi lui faisoit grâce de la vie, les hérauts et rois d'armes, après l'avoir saisi, lecouchoient à terre , lui otoieut pièce à pièce toute son armure , et , le conduisant à reculons hors des lices, le remettoient au bourreau qui le bannissoit du royaume et declaroit sa postérité dégradée.
Pendant le cond)at,les s])ectateurs ne [)onvoient, ni parler, ni cracher, ni faire aucun signe ou aucun bruit qui pût avertir ou effrayer les combattants , sous peine pour les gentilshommes de pcM'dic leurclH*v;il , e! ponrh^sroturiersd'avoir le poing ou TorcMlle r(»npé. Les niiiuiits, l«'s fenmies, les
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infirmes ot les ecclésiastiqurs, liors d'rtal de combattre pai eux-mêmes, avoient la liberté de choisir un champion ponr défendre leur cause; et, afin de l'obliger à y mettre le plus grand intérêt, ce champion subissoit, quand il étoit vaincu, la même peine que s'il eut combattu pour lui-mén)e. Dans quelques villes on entretenoit des champions à gages , dont l'emploi étoit de soutenir par le duel les prétentions de la commune , et qui étoient pensionnés à cet oiïvt.i^ Rcc/ierches sur les Bourgeoisies , par Brequigny, page il\.)
Notre histoire oITre plusieurs exemph^s célèbres de duels à outranee non-seulement autorises par l'aveu de nos rois, mais encore honorés de leur présence. De ce nombre, et le plus extraordinaire assurément, est celui qu'on place à Montargis, et que les uns font ordonner par le roi Charles V, les autres par Charles VIII , au sujet d'un assassinat. Le chien du mort ayant, dit-on, par sa colère et ses attaques réitérées, désigné comme l'assassin un certain gentilhomme, celui-ci fut condamné à combattre l'animal en champ clos, armé seulement d'un bâton et d'un écu; et, après avoir été terrassé et obligé d'avouer qn'il éroit vraiment l(MX)upable, il périt par le gibet. Cctt<' historiette qui se trouver repétée sérieusement dans beaucoiq) de livres, n'est qu'une fiction d'un de nos vieux romans, bien antérieure au temps où on la place, puisqu'il en est parlé dans Albéric de Trois-Fontaines, écrivain du treizième siècle.
Pour contestation en matière civile, le combat avoit moins d'appareil , et le vaincu alors n'étoit <^ondanuié cpTà une amende. Dans la Coutume de Loriis, il y avoit sur cette amende un usage particulier, qu'on prétend avoireu \\c\\ aussi dans le bailliage d'Orléans. Tout créancier qui redemandoit une somme sans pouvoir fournir la preuve de sa créance , pou voit exiger le combat. On se battoit à coups de poings, ;Si le debitfMU- etoit vainc u , on le condamnoit à paver la
HUELIJNE J^T ÉGLAMiJNE, etc. 3^5
boiiime et en oulio à une amende. Si eVtoit le eiéancier, il perdoit sa eréanee , et de ])lus étoit amende. Ainsi , dans tons les cas, il y aAoit une amende au profit du seigneui-. De là ce proverbe, qui subsiste encore, de /a Coutume de Lorvis ou les battus paient V amende.
Quehpielois il (^st arrive que, dans de i^randes alTaiiuîs qui nY'toient pas crinunelles, h^s juives embarrassés ont ortlonné , connue dans le labliau, un cond)at judiciair(\ C'est ainsi ([lu^ dans l'i^mpire, on entrej)rit de décider une grande question de jiuisprudence , et (ju'en Kspai;iie lut détermine le choix (ju'on devoit laiixi entre les liluii^ies romaim.' et mozarabe , etc. ('ette coutume al)siu'd<' et l)a)bare , digne.' d'une noblesse^ (|ui , n(î sachant pas lir(.> et ne connoissant que le droit de Tepée , (oiMUoit ('(^pendant [)artout les seuls juges, régna pendant [)lusieurs siècles dans toute l'Europe,'. On peut lire dans XEspid des lois son origine, les (îlTorts que lit saint Louis pour l'abolir, rinlluencc^ (pi'elle a eue sur notre point d'honneur d'aujourd'hui, etc.
Quelques villes c()mj)toient parmi leurs piivilèges celui de faire décide)' par le cond^at leurs procès civils et criminels. En i'^>7'^, (Charles V conliinia encore c(* droit singulier en faveur des bourgeois de Clermont en Argonne , et , en 1*^78, pour cou\ d'Ervy en Champagne. ( Bréquigny , Reeh. sur les Bourgeoisies ^y^iv^vs \'\ et \f\.)
Le fabliau i\u Saeristain qu'on lira plus bas offre un duel entre vilains.
(11. Gandnson.) Camisole laite de cuir ou de taffetas, qu'on portoit par-dessous les aimes. Elle étoit fortement l'cmbourrée, comme il a déjà été dit, de laine, d'étoupes ou de Clin, pour pouvoir rompre l'effort du coup de lance, lequel , sans enfoncer ordinainMuent le haubert , pouvoit cependant nn^irtrir le cor[)s en faussant les mailles de fer dont le hau])erl etoil comj)ose.
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