QUI N'A VOIT QU UN AMI
le jouvenceau, content de son épreuve, le remercia et s'en revint.
«Beau fils, lui dit le père, j'ai entendu dans « ma jeunesse un vieux proverbe ( et ne l'oublie c( jamais), c'est que nous ne devons regarder « vraiment comme notre ami que celui qui vient « à notre secours quand tout le monde pous « abandonne. »
Dans une autre version, qui est celle qu'a imprimée Barbazan ( tome 11 , page 44 ) > la scène se passe en Arabie : le père s'appelle Lucinabe, et c'est au lit de la mort qu'il donne à son fils les instructions qui forment le fabliau.
Dans une autre du manuscrit de La Clayette , le jeune homme , au lieu de porter chez ses amis un veau tué , se dit accusé d'un meurtre au tribunal de l'empereur, et les prie de l'y accompagner pour le défendre.
Ce fabliau se trouve dans les Heures de récréations de Guichardin et il a été mis en vers par Imbert.
Dans les Novelle di Granucci, nov. v.
Il est tiré de l'arabe. Voyez les Mélanges de littérature orientale , tome i , page 78. Toute la différence, c'est qu'ici un père , riche négociant , envoie son fils voyager pour trouver un véritable ami , et que le fils en ramène cinquante de l'attachement desquels il croit pouvoir répondre.
NOTE
(i. Mieux vaut un ami en chemin que deniers en bour&e. ) Ce proverbe se trouve dans le poème à' Alexandre de Paris, où probablement le fablier l'a pris.
t3o DES DEUX BONS AMIS.
Deux marchands s'aimoient de Famitié la plus tendre. Ils ne s'étoient pourtant jamais vus , et demeuroient , l'un à Baudac ', l'autre en Egypte ; mais les rapports fréquents que leur donnoit leur commerce, l'estime et la confiance qu'ils s'étoient mutuellement inspirées, les avoientunis aussi intimement que s'ils eussent toujours vécu ensemble.
Cependant le Syrien ne put supporter d'aimer ainsi un inconnu. Il se proposa d'aller visiter et embrasser son ami , et , après l'avoir prévenu de son départ, il se mit en route. L'Egyptien ,^ au comble de la joie , vint plusieurs lieues audevant de lui, et l'emmena loger dans sa propre maison. Là, lui montrant son or, son argent, ses chevaux et ses oiseaux de chasse, toutes ses possessions enfin et les chartes de ses immunités* : «Voici qui est à vous, lui dit-il, et si « vous m'aimez vous en userez comme de votre « bien propre. »
Afin de mieux amuser son hôte, il invita suc-
cessivement différentes personnes à sa table. Ce ne furent pendant huit jours que plaisirs et festins; mais au milieu de ces amusements, le voyageur rencontra une beauté qui le frappa au cœur, et l'impression qu'elle lui fit fut même si vive , que tout-à-coup il tomba très dangereusement malade. A l'instant furent mandés les. meilleurs physiciens (médecins) du pays. D'abord ils ne purent ni à son pouls ni à son urine ' deviner son mal; mais cependant quand ils l'eurent bien examiné lui-même, ils jugèrent, d'après sa mélancolie profonde, qu'il étoit malade d'amour. L'ami alors le conjura tendrement de lui avouer la vérité et de s'ouvrir à lui avec con-. fiance sur un secret important duquel dépendoient ses jours. « Puisque vous aimez dans ce « pays-ci, lui dit-il, on peut y ti'ouver votre maî- « tresse : le remède est facile. — Votre amitié me « pénètre le cœur, répondit le mourant, et je ne « puis lui refuser l'aveu qu'elle exige de moi. Eh « bien ! oui , je suis malade d'amour, puisqu'il a faut en convenir. Mon mal est au comble, et « si je n'obtiens celle que j'aime, c'en est fait de « moi. Où la trouver? je l'ignore. Son nom, son « pays , sa naissance , tout m'est inconnu. Mes « yeux ne l'ont vue qu'un instant (et ce fut pour «mon malheur): mais jour et nuit mon cœur « la voit, il la voit sans cesse, mon ami, et j'en
« mourrai. » En achevant ces paroles il perdit connoissance et resta plusieurs heures évanoui. On le crut mort. Son ami tomba sur lui pâmé de douleur. La désolation se répandit dans toute la maison : jeunes et vieux, chacun pleuroit; et l'homme le plus féroce, s'il se fût trouvé là, n'eût pu s'empêcher de pleurer avec eux.
Cependant le malade revint à lui, et son premier mouvement fut de regarder dans la chambre pour y chercher celle qu'il aimoit : elle n'y étoit pas. Alors il recommença ses plaintes douloureuses. « Je ne la reverrai donc plus ! s'écria-t-il , et « personne ne pourra m'enseigner ou sa demeure « ou son nom! Ah! si elle se représentoit à mes « yeux , qu'ils la reconnoîtroient promptement ! » Ces derniers mots frappèrent l'ami , et ils lui suggérèrent l'idée de faire venir successivement au lit du malade toutes les dames et les demoiselles qu'il avoit pu voir depuis son arrivée. Mais dans ce nombre n'étoit pas l'amie de son cœur. Chaque fois qu'on lui en présentoit une, il répondoit en soupirant : « Non, ce n'est pas encore elle. »
Enfin on se rappela qu'il y avoit dans une chambre retirée une jeune personne que le maître du logis aimoit éperdument, et qu'il faisoit élever avec le plus grand soin, parce qu'il la destinoit à devenir bientôt son épouse : le prud'homme l'amena. « La voici, s'écria aussitôt
a le mourant , la voici celle qui peut me faire « vivre ou mourir. » L'Égyptien , combattu par son amour, hésita un moment; mais bientôt sa tendresse héroïque se dévouant au salut de son ami , il lui céda sa maîtresse. Il voulut même , pour ajouter du prix à son sacrifice, doter la pucelle. Il lui donna des étoffes et de l'argent, lui fit les mêmes avantages que s'il l'avoit épousée lui-même , se chargea des noces ; et pour les rendre plus agréables , il ne manqua pas d'y appeler les ménétriers qui chantèrent des cliansons de geste ^ et s'efforcèrent, chacun à l'envi, d'égayer la fête.
Quand tous les divertissements furent finis, le nouvel époux vint prendre congé de son généreux hôte, et il s'en retourna dans sa patrie avec sa femme. Ses amis à son arrivée accoururent le féliciter. Il y eut de nouvelles noces qui durèrent quinze jours. Les deux époux vécurent heureux et s'aimèrent toute leur vie.
Mais pendant ce temps, de grands malheurs arrivèrent à l'Egyptien. Il essuya des pertes si considérables, que sa fortune se trouva totalement anéantie. Dans cette situation cruelle, sans espoir et sans ressources, il prit le parti d'aller recourir à son ami de Baudac, sur la reconnoissance duquel il comptoit, après le service qu'il lui avoit rendu. Il fut obligé de faire cette longue
route à pied et d'endurer le froid et le chaud , la soif et la faim , peu connus de lui jusqu'alors. Enfin, après bien des fatigues, il arriva vers le commencement de la nuit à Baudac. Mais au moment d'y entrer, l'état de misère où il se trouvoit réveilla en lui un sentiment de honte qui l'arrêta. Il craignit que, s'il alloit ainsi dans les ténèbres se présenter à son ami, celui-ci, qui ne l'a voit jamais vu qu'avec l'appareil de l'opulence, ne le reconnût peut-être pas; et il crut mieux faire d'attendre le jour, et d'entrer pour passer la nuit dans un temple qu'il aperçut près de là.
A peine se vit-il dans cette noire et vaste solitude , que mille idées désespérantes vinrent l'assiéger. « Beau sire Dieu , s'écria-t-il , en quelle « affreuse situation votre volonté m'a réduit! « Hélas! mon ancienne aisance me la rend plus « douloureuse encore. J'ai eu tout à souhait, et « me voilà seul, abandonné et manquant de tout! a Ne vaudroit-il pas mieux pour moi que je fusse « mort?»
Comme il parloit ainsi, une grande rumeur se fit entendre dans le temple. Un assassin venoit de s'y réfugier \ et les bourgeois le poursuivoient pour le saisir; ils demandèrent à l'Egyptien s'il ne l'avoit point vu entrer. Lui, qui vouloit mourir et finir ainsi sa honte et sa souffrance, se déclara le coupable : il fut cru, saisi, garotté et jeté
dans une prison. Le lendemain on le livra au juge qui j sur son aveu, car il ne voulut rien dire pour sa défense, le condamna aux fourches patibulaires. Un grand nombre de personnes accoururent au lieu de son supplice, et entre autres cet ami dont il avoit sauvé les jours et qu'il venoit trouver à travers tant de dangers.
Celui-ci n'avoit pas oublié ce qu'il lui devoit. Par bonheur il le reconnut; mais que faire, et surtout dans ce moment, où toute ressource sembloit interdite? Il sut en trouver une cependant, ce fut de se dévouer lui-même pour son ami. c( Bonnes gens de Dieu! s'écria-t-il , gardez- « vous de faire péché , et ne punissez pas cet « homme innocent; c'est moi qui ai commis le « meurtre. «
Cette étonnante déclaration émut l'assemblée. On suspendit l'exécution ; on arrêta le marchand, et déjà on s'apprétoit à délier l'étranger.
Mais le véritable assassin se trou voit là aussi. Quand il vit garotter le prud'homme , il sentit des remords. » Eh quoi ! se dit-il à lui-même , cet « honnête bourgeois va mourir pour mon crime, « et moi , malheureux ! moi qui l'ai commis , je « vivrai! L'œil de Dieu m'a vu cependant, et « s'il ne me punit pas dans cette vie, je ne lui « échapperai point dans l'autre, au jour où il « jugera toutes les actions, bonnes et mauvaises,
« et où chacun recevra selon ses œuvres. Non , « je ne veux pas charger mon âme d'un second (c péché; et j'aime mieux subir ici le châtiment « de la justice humaine en confessant ma faute , a que de m'exposer à la vengeance terrible d'un « Dieu qui punit pour jamais. » ^
Il avoua donc son crime et fut conduit aux juges, qui, fort étonnés de cette aventure et embarrassés sur la sentence qu'ils avoient à prononcer, vinrent consulter le roi. Le monarque , aussi surpris qu'eux, manda les trois prisonniers ; et , après leur avoir promis leur grâce s'ils vouloient avouer la vérité , il les interrogea luimême. Chacun d'eux alors raconta naïvement ce qui lui étoit arrivé, et ils furent renvoyés tous trois libres et absous.
Le Syrien s'en revint avec son ami qu'il venoit d'avoir le bonheur de sauver aussi à son tour. Il lui fit servir aussitôt à manger et lui dit : « Si te tu veux vivre ici avec moi , doux ami , je prends a à témoin Dieu qui m'entend que jamais rien <f ne te manquera, et que tu seras autant que « moi-même le maître de tout ce que je possède, a Si tu préfères le séjour de ta patrie, je t'offre i( la moitié de ma fortune, ou plutôt ce qu'il te « plaira d'en prendre. » L'Egyptien déclara qu'il voidoit s'en retourner, et il partit comblé de biens.
On ne trouveroit pas aujourd'hui d'amis pareils à ceux-ci. Le monde va tous les jours en empirant , et il empirera éternellement. Heureux celui qui peut trouver un bon ami : il doit en remercier la Providence ; mais qu'il le garde bien , car les hommes sont devenus si faux et si traîtres , il y a sur la terre si peu de loyauté , que probablement il aura le dernier.
Recueil de Barbazan, tome 11, page Si.
Se trouve dans Boccace , x* journ. 8^ nouv. (Il y a fait quelques changements légers. )
Et dans les Cent Nouvelles nouvelles de madame de Gomez, tome V, nouv. 28 , d'après la version de Boccace.
Hardi et Chevreau en ont fait une tragi-comédie, d'après cette même version. Voyez Blbllotliècjue du Théâtre- François , tome I, page 35 1.
Dans Giraldij Deçà quinta , page 444 > un mari est condamné à mort. Sa femme va dans la prison et lui fait prendre ses propres habits avec lesquels il s'échappe ; mais elle est condamnée à mourir pour lui. Au moment où elle va monter sur l'échafaud, l'époux se montre pour la sauver. Le gouverneur veut les faire périr tous deux, le roi leur fait grâce.
NOTES
(i. Baudac.) Probablement Bagdad. On appeloit baudequin les étoffes or et soie qu'on tiroit d'Orient.
(2. Lui montrant,.... toutes ses possessions et les chartes de
ses immunités.) Quand on ouvre le glossaire de Ducaiige , on est effrayé de ne voir presque à chaque page , sous mille noms barbares , que des charges , des redevances extravagantes , des droits seigneuriaux onéreux à l'agriculture , des impositions multipliées sur tout ce que peuvent produire le travail ou l'industrie. Ce devoit être une vraie richesse que des immunités qui pouvoient soustraire un homme à une partie de ce pillage universel de la tyrannie , et le bourgeois avoit raison de les compter au nombre de ses propriétés. Dans le fabliau du marchand qui alla voir son frère , on a vu le roi , pour engager cet étranger à se fixer dans ses domaines , lui proposer des terres exemptes de tous droits.
(3. Ils ne purent ni à son pouls ni à son urine deviner son mal. ) La connoissance des urines étoit alors une science importante et une partie essentielle de la médecine. Dans le Médecin malgré lui qu'on a lu plus haut , la femme , pour vanter le mérite prétendu de son mari , dit qu'il est plus expert en urines qu' Hippocrate . On ne connoît d'autres écrits sur la médecine, faits en France dans le douzième siècle ( Histoire littéraire de la France , tome ix , page 193 ) , qu'un commentaire sur la peste et le fameux traité de judiciis urinarum , par Gilles de Corbeil ( ce Gilles étoit chanoine de Paris et médecin de Philippe- Auguste). En i558 , Colin, médecin à Fontenay en Poitou , publia sur cette matière un ouvrage qu'il intitula: Bref Dialogue ^ contenant les causes, jugements , couleurs et hypostases des urines , lesquelles adviennent le plus souvent à ceux qui ont la fièvre.
(4. Un assassin venoit de se réfugier dans le temple. ) Au temps des fabliers, et bien antérieurement à eux, les églises étoient des asiles sacrés , où pouvoit se réfugier impunément toute personne coupable d'un crime. Dès l'an 5ii , un concile d'Orléans , le premier de ceux qui furent tenus sous
la monarchie françoise, avoit prononcé que , d'après les saints canons et les lois impériales y un homicide, un adultère, unDoleur qui se seroient réfugiés dans l'asile d'une église ou dans la maison d^un évéque , ne pourraient en être tirés par force , ni livrés au bras séculier.
Comme alors ces sortes de crimes n'étoient poursuivis qu'à la demande de l'offensé , on donnoit au criminel, dans son asile, le temps de s'accommoder avec sa partie; mais, quand celle ci se rendoit trop difficile sur l'accommodement , souvent on favorisoit l'évasion du coupable. Aussi le concile ajoute-t-il que , si ce coupable , effrayé du refus que sa partie fait de transiger, s'évade et disparoît , les clercs de l'église ne pourront être poursuivis par l'offensé. (Sirmond, Concil., tome i^"".)
Ces abus odieux ne firent que s'accroître encore avec le temps, et durèrent jusqu'au seizième siècle. Enfin François P"" les abolit , en détruisant tout droit d'asile , et permettant aux juges de faire saisir un criminel partout où il se réfugieroit.
(5. J'aime mieux subir ici le châtiment de la justice humaine en confessant ma faute , que de m'exposera la vengeance terrible d'un Dieu qui punit pour jamais.) Ce discours et cette conduite , que je regarde comme la meilleure apologie peutêtre qu'on ait jamais imaginée en faveur de la religion chrétienne , seroit en même temps le plus bel éloge du siècle où elle a été écrite , s'il ne nous en étoit parvenu que des monuments pareils ; mais on sait maintenant à quoi s'en tenir. Cependant il y a ici une réflexion bien importante à faire : c'est que, si un de nos poètes modernes s'étoit avisé de faire ce conte, il n'eût probablement pas prêté aux remords de l'assassin le motif religieux qu'on vient de lire.
Mo LE LAI DU CONSEIL.
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Une haute et puissante dame se trouve, la veille de Noël , à une covir plénière extrêmement brillante. Trois chevaliers viennent successivement la prier d'amour. Elle est bien résolue de céder, mais le choix l'embarrasse, et elle va consulter un chevalier d'un âge mûr, qu'elle voit assis à l'écart. « Je suis jeune, dit-elle, et vous « avez de l'expérience : conseillez-moi. Qui des « trois dois-je choisir? — Le plus sage, madame, « le plus libéral et le plus vaillant, si avec ces « trois qualités, il a encore celle d'être fidèle. »
Le chevalier cependant, pour pouvoir prononcer avec connoissance de cause sur le mérite des trois soupirants, veut connoître leurs vertus et leurs défauts. Le premier, lui dit-on , est brave et riche, mais il sait mal se mettre, il est peu courtois et a l'humeur triste. Le second possède de grandes terres , mais il les administre mal et ses vassaux se plaignent de lui. 11 est grand , bien fait, de la plus belle figure; mais il n'a point de
cœur, et surtout il est indiscret. Le troisième enfin, peu riche et d'une figure commune, a été obligé plus d'une fois de se rendre à pied aux lieux indiqués pour les tournois; mais il est généreux, simple et doux ; il sait chanter, et compose pour exprimer son amour des vers tendres, des lais et des chansons. *
Le chevalier prononce sur ces différents genres de mérite. Il insiste beaucoup sur l'indiscrétion du second prétendant, défaut, selon lui, le plus grand qui puisse se trouver en amour. Le vrai amour, ajoute -t -il ingénieusement, doit être comme la sève : elle anime et fait vivre l'arbre , mais on ne la voit pas.
La dame ensuite lui demande des conseils sur la manière d'aimer ; et ici se trouve une longue dissertation sur la science du code amoureux, sur l'importance d'un bon choix, sur la nécessité de profiter de sa jeunesse pour s'épargner des regrets dans un âge plus avancé; enfin toutes ces fadeurs lubriques , dignes de nos opéras modernes. « Si une femme est jeune et aimable , dit « le chevalier, bientôt ses regards feront éclore « l'amour. L'un tâchera de la fléchir par un mes- « sage, l'autre par d'humbles prières; celui-ci la « suivra partout, celui-là lui enverra joyaux, « bagues et ceinture, et telle est la vie agréable « qu'elle mènera pendant huit ou dix ans que m. 16
« dureront sa fraîcheur et sa beauté. La nuit « cependant elle rêve à des plaisirs qu'elle ignore. « Nature qui l'échauffé intérieurement et qui « altère son visage, la force d'accueillir d'un air « affable et riant quiconque vient lui parler amour. « Mais alors aussi de tous côtés commencent les (c médisances : ici on l'accusera d'avoir changé « en mal, là d'être volage ou fausse, mœurs horcc ribles qui apprennent à mépriser un sexe duce quel nous viennent tous les biens et la joie « de ce monde! Pour moi, je n'ai jamais su qu'en ft faire l'éloge. Les femmes ne se ressemblent « pas toutes, je le sais : l'une a plus de mérite , a l'autre en a moins, ainsi les fit la nature; mais c( toutes sont femmes, et dès-lors toutes sont « respectables. »
Après ce morceau galant qui fera juger du genre de ce fabliau , le chevalier passe aux qualités que doit avoir une femme si elle veut plaire; à la manière dont elle doit se conduire en public ou chez elle , vis-à-vis des autres femmes ou visà-vis de son amant; aux épreuves qu'elle doit lui faire subir avant de lui accorder des faveurs, etc., etc. La leçon finit par des préceptes sur la religion, comme dans Vai^t d' aimer ^ et immédiatement après par l'éloge chatouilleux des plaisirs d'amour, qui sont nommés la joie des joies.
LE LAI DU CONSEIL. a43
Cette peinture transporte la dame : elle s'écrie que bien fou est l'homme qui ne se fait une mie pour goûter de pareilles délices. Elle-même se propose de mettre en œuvre cette douce morale; et, renon('ant intérieurement aux trois chevaliers, destine son cœur à celui qui lui parle et qui lui paroît si courtois et si sage. Mais comme elle a quelque honte de faire les avances, elle s'avise d'un stratagème : c'est de dénouer sa ceinture et de la livrer au chevalier, en lui disant que celui des trois prétendants auquel il voudra la remettre sera l'amant qu'elle favorisera *. Celui-ci baise respectueusement la ceinture et demande la permission de la garder, ne voulant plus désormais, dit -il , la quitter qu'avec la vie.
Ce discours a son effet. La dame accorde son amour au chevalier, et pendant long-temps, dit l'auteur, ils pratiquèrent ensemble, et sans que personne pût s'en douter, les leçons qu'il lui avoit données. Il étoit pauvre, elle étoit riche. Souvent elle lui fournit en secret des chevaux et des armes pour se rendre aux tournois : bientôt il venoit en retour lui offrir l'hommage des prix qu'il y avoit remportés. Enfin elle devint veuve, il l'épousa, et cest ainsi quil dut son bonheur à son beau parler.
Pour vous qui lisez son aventure , priez notre
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Seigneur quelle vous instruise y et quil vous donne comme à ce che^f aller joie et honneur.
De la dévotion et du libertinage , une galanterie raffinée et une grande estime pour la valeur, ce fabliau présente en raccourci les mœurs de son siècle. Qu'est-ce que le nôtre a conservé de ces mœurs? Le lecteur sait à quoi s'en tenir. Mais au moins on n'accusera pas la nation d'avoir dégénéré en courage.
NOTES
(1.7/ compose , pour exprimer son amour ^ des vers tendres , des lais et des chansons.) Ce talent n'étoit point rare parmi les gens de qualité. Outre ce Thibaut, comte de Champagne, connu dans notre histoire par ses folles amours pour la reine Blanche , et de qui les chansons se trouvent imprimées , on compte parmi les chansonniers de ce temps dont les manuscrits nous ont conservé des pièces , plusieurs chevaliers , des grands seigneurs et même les noms les plus illustres : Robert de Marberolles , Pierre de Craon , Hugues de Bersi , Gilles Le Viniers, Gace Brûlez, Jean Bretel, Renaut de Sabeuil , Guillaume Viaux , Robert de Mauvoisin , Gautier d'Argies , Thibaut de Blason , Thierry de Soissoris,le vidame de Chartres, le duc de Brabant, Pierre Mauclerc, duc de Bretagne , le comte de la Marche , le comte d'Anjou , frère de saint Louis, etc.
Mais une observation frappante qui se présente naturellement ici , c'est que , dans cette foule de noblesse , de chevaliers et de princes qui se sont amusés à composer des chansons, pas un seul n'a fait des contes, quoique ce genre de poésie, dont on les amusoit ordinairement, dut leur plaire
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plus que les autres, et qu'il convînt même davantage à la licence de mœurs qui suit presque toujours la puissance et les richesses.
Cette remarque paroîtra plus extraordinaire encore quand on se rappellera qu'elle a lieu de même pour nos écrivains de qualité modernes. Parmi ceux de la cour de nos derniers rois , on compte des poètes , des comiques, des historiens et jusqu'à des moralistes. Mais on n'y trouve aucun nouvelliste ou conteur; car je ne regarde point Hamilton comme François, quoiqu'il ait écrit dans notre langue, et qu'il ait passé une partie de sa vie chez nous.
(2. S'avise d'un stratagème : c'est de dénouer sa ceinture et de la livrer au chevalier^ en lui disant que celui des trois prête n^ dants auquel il voudra la remettre sera celui qu' elle favorisera^ Dénouer la ceinture étoit chez les anciens une cérémonie intéressante pour un nouvel époux , puisque c'étoit par elle qu'il entroit en possession de tous ses droits. Le fabliau sembleroit indiquer qu'elle subsistoit encore alors en France, à moins que ce ne fût ici ou une pure invention de l'auteur ou une réminiscence de sa part.
EXTRAIT
Quand Dieu eut créé Adam, il lui donna pour séjour et pour domaine un jardin délicieux, mais dans ce beau jardin Adam étoit seul, et bientôt il s'y ennuya. Satan qui désespéroit de le faire pécher tant qu'il seroit seul, et qui cependant vouloit le perdre, s'avisa d'une ruse. Il alla trouver Dieu, et prenant la liberté de le railler sur son ouvrage, lui demanda si son intention étoit de faire des créatures pour les rendre malheureuses. Dieu trouva que Satan avoit raison. Jaloux d'accomplir le bonheur d'Adam, il lui donna une compagne belle, charmante, remplie de toutes les grâces et de tous les appas. Malheureusement, malgré tant de charmes, elle n'étoit faite, ainsi qu'Adam, que pour le paradis terrestre. Tous deux différoient en quelque chose de ce que sont aujourd'hui leurs descendants. Ce n'étoit pas encore là ce que Satan vouloit : « Ces deux idiots, « se dit-il à lui-même, ne pécheront jamais, et
«il faudra, malgré moi, qu'en sortant de leur « paradis, ils aillent dans l'autre. »
Il retourna donc auprès de Dieu. « Vous faites « de mal en pis, lui dit-il, et pour le coup vos « deux amis sont à votre image. Mais à quoi, s'il «vous plaît, s'amuseront - ils dans votre triste «jardin? Et s'ils ne peuvent que se regarder, de « quoi leur servira cette beauté que vous leur « avez donnée à tous deux? » Dieu voulut bien permettre à l'insolent esprit malin de réparer ses torts; mais cependant, afin de l'embarrasser et de corriger sa présomption, il lui imposa une loi, ce fut de ne rien retrancher à l'un des deux époux et de ne rien ajouter à l'autre : Satan accepta la condition. Il rendit Adam et Eve tels que nous sommes tous aujourd'hui. Leurs descendants naquirent tous dans ce même état; mais aussi, depuis ce temps , il n'a plus la peine de les tenter: d'un bout à l'autre de l'univers, ils ne sont plus occupés qu'à se tenter les uns les autres et à pécher.
Mis en vers par Î\I. Imbeit.