‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 30 sur 51 · QUI DONNA DES INSTRUCTIONS A SON FILS · texte numérisé non relu

QUI DONNA DES INSTRUCTIONS A SON FILS

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DU prud'homme qui n'avoit qu'un ami.

Mieux vaut un ami en chemin que deniers en bourse. '

Un bourgeois de Rome, considéré pour sa noblesse et son mérite, et savant dans les lois, avoit un fils d'environ quinze à seize ans. Le damoiseau annonçoit les plus heureuses qualités : il étoit doux, courtois, serviable, et surtout extrêmement généreux , ce qui lui avoit procuré beaucoup d'amis : j'entends de ces amis dont le monde est plein, de ces gens qui vivent des sottises d'autrui et qui vous en imposent par leurs protestations séduisantes, jusqu'au moment où vous les mettez à l'épreuve.

Le père vit avec chagrin son fils prendre dans cette sorte de sociétés perfides un goût de dépense et de prodigalité propre à le rainer un jour en peu de temps. Il voulut lui en montrer le danger, et lui parla ainsi : « Beau fils, quelque grand m. i5

a que soit un trésor, il est bientôt dissipé, quand « on y puise tous les jours. Fais attention à cette « maxime et accoutume-toi à l'économie, si tu « ne veux pas te préparer une vieillesse mal aisée « et délaissée de tout le monde; car, quoiqu'il a ne faille pas trop estimer les richesses, il est « bon pourtant de passer pour être à son aise, « parce que partout le pauvre est méprisé.

« Vous êtes mon père et mon seigneur, répon- « dit le fils : je vous dois à ce double titre obéis- « sance et respect, et je sens avec reconnoissance « le motif qui vous fait parler en ce moment. <c Mais permettez-moi de vous représenter, sire, « que je ne suis point joueur; que, jusqu'à préce sent , vous n'avez point encore entendu parler « de libertinage sur mon compte; que, malgré « ma jeunesse, je jouis dans Rome d'une bonne « réputation, et que je puis me vanter enfin de « ne m'y connoître aucun ennemi. J'ai voulu me « procurer des amis, il est vrai, et j'ai cru ne « pouvoir trop les acheter ni faire un meilleur « emploi de vos biens ; mais ne m'avez-vous pas « appris vous-même à estimer par-dessus tout un « ami véritable , et ne m'avez-vous pas dit cent « fois qu'il vaut mieux que des tonnes d'or? — « Tu viens de parler très sagement, beau fils. « Eh bien! dis-moi maintenant combien tu crois K en avoir gagné dont tu puisses te vanter d'être

QUI N'AVOIT QU'UN AMI. aay

« sûr. — Sire, je crois pour le moins pouvoir « compter sur dix. — Dix, cher fils! Assurément, « si cela est, je ne plains point tout ce qu'il t'en « a coûté. Hélas! pour moi qui ai vécu soixante « ans, je ne suis point, à beaucoup près, aussi « heureux; malgré tous mes soins, je n'ai pu « jusqu'à présent en faire qu'un seul. Il est vrai « qu'il est sûr et que je crois pouvoir en ré- « pondre. Cependant si tu veux t'en rapporter à « moi , je te conseillerai d'éprouver quelques-uns a des tiens. Tu ne peux qu'y gagner après tout, « puisque tu les connoîtras mieux. » Le père alors lui suggéra un stratagème , et le fils voulut bien consentir à l'employer; mais ce fut par pure complaisance pour le prud'homme, et uniquement pour le satisfaire, tant il se tenoit assuré d'avance du succès de l'épreuve.

Ils vont donc tous deux à l'étable égorger un veau. Le fils le met dans un sac qu'il prend sur ses épaules , et il se rend ainsi vers la brune chez un de ces intimes qui chaque jour le pressoient avec importunité d'employer leurs services. Dès que celui-ci l'aperçoit, il accourt , il l'embrasse , le remercie du plaisir qu'il lui procure et demande s'il n'aura donc pas enfin la satisfaction de lui être utile, v Oui, vous le pouvez, répond le da- «moiseau, et c'est même à ce dessein que j'ac- « cours chez vous. Dieu m'a abandonné pendant

« un moment, je viens de tuer un homme, sauce vez-moi la vie et cachez ce corps , que j'ai enlevé « pour qu'on ne puisse pas me convaincre. » En même temps il jeta par terre le sac ensanglanté qu'il portoit. Mais l'intime ami le priant de le reprendre , lui déclara très nettement qu'en toute autre occasion il n'eût pas mieux demandé que de l'obliger, mais que cette fois-ci il n'étoit pas d'humeur à se mettre pour lui dans l'embarras. Il en fut de même du second, du troisième et de tous les dix enfin ; de sorte que le damoiseau se vit obligé de revenir chez son père conter, d'un air fort humilié, son aventure. « Je m'y « étois attendu , répondit le prud'homme en sou- « riant. Va maintenant chez mon ami, je me « flatte que tu y recevras une autre réponse. »

Le jeune homme y alla; et en effet, dès qu'il eut exposé à l'ami son prétendu malheur, celui-ci le mena dans une chambre écartée. Il fit sortir ensuite du logis , sous différents prétextes, sa femme, ses valets et ses enfants; et, après avoir bien fermé toutes les portes : « Nous voilà c( libres, dit-il au jeune homme, il faut mainte- « nant songer au plus pressé, et nous débarrasser « du mort. J'irai après cela m'informer si votre « affaire a transpiré, et en attendant vous res- « terez caché ici. » Alors il se mit en devoir de creuser une fosse pour enfouir le cadavre; mais

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