‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 33 sur 51 · SA FORTUNE · texte numérisé non relu

SA FORTUNE

si vanté déclarer qu'il n'avoit rien à lui et soutenir même qu'il ne l'avoit jamais vu. Le pèlerin aussitôt alla porter sa plainte devant les juges; il les somma de lui faire rendre son bien, jura, s'emporta en invectives contre le fripon qui le ruinoit; mais la réputation du vieillard étoit si bien établie que, sur la simple déposition de celui-ci, le malheureux vit sa demande rejetée tout d'une voix.

Il s'en retournoit, le désespoir dans l'âme, lorsqu'il fut rencontré par une bonne femme toute courbée par l'âge et appuyée sur un bâton dont elle s'aidoit pour marcher. L'air consterné de l'étranger toucha la vieille : elle l'arrêta, et en le saluant au nom de Dieu, lui demanda quel étoit son pays et le sujet de sa douleur. L'Espagnol raconta naïvement ce qui venoit de lui arriver. « Ami, dit-elle, prends courage. H est « encore des moyens pour te faire restituer ton « dépôt, et j'espère, avec le secours du Dieu « tout-puissant , en venir à bout. Va-t'en acheter « dix ou douze coffres, ajouta-t-elle. fais-les em- « plir de terre ou de sable , comme tu voudras ; « mais qu'ils soient forts et garnis de bonnes « bandes de fer. Trouve-moi avec cela trois ou « quatre personnes de tes compatriotes dont tu « sois sûr, et viens me rejoiildre ensuite : je fois « mon affaire du reste. »

aSo DE CELUI QUI MIT EN DÉPÔT

L'Espagnol exécuta ponctuellement ce que lui avoit ordonné la vieille. Il revint avec quatre amis , et dix grands coffres si pleins et si lourds , que les porteurs qui en étoient chargés plioient sous le faix. « Suivez-moi tous, » dit-elle. Alors elle se rendit au logis du dépositaire, et faisant rester à la porte les porteurs et l'Espagnol , auquel elle recommanda de ne paroître que quand elle feroit apporter le premier coffre , elle entra avec les quatre amis chez le bourgeois et lui parla ainsi : « Sire, voici de braves gens qui viennent du bon pays d'Espagne et qui s'en vont en pèlerinage visiter les saints. Ils ont apporté avec eux beaucoup de richesses, entre autres dix coffres pleins d'or et d'argent, dont ils se trouvent en ce moment assez embarrassés. Us voudroient pour quelque temps les déposer dans des mains sûres; et moi, qui connois votre probité inaltérable et qui sais combien vous méritez votre réputation , je les ai amenés chez vous, comme chez la personne du monde que je crois la plus propre à remplir leurs vues. » En même temps elle donna ordre qu'on fît entrer un des coffres, et je vous laisse à penser quelle étoit la joie du vieil hypocrite.

Mais tout- à -coup l'homme aux deux mille besants se présenta, ainsi qu'on en étoit convenu. A cette vue le fripon fut troublé. Il crai-

SA FORTUNE. aSi

giiit que si, dans un moment pareil, on venoit à lui reprocher une infidélité, les quatre étranorers ne fissent remporter leurs coffres et ne le privassent ainsi de la proie immense qu'il espéroit pouvoir s'approprier. Il alla donc au-devant du Maure. « Eh! d'où venez-vous? lui dit-il avec « un air de surprise et de plaisir. Après une si « longue absence , je désespérois presque de vous " revoir jamais, et je m'inquiétois déjà sur le « dépôt que vous m'aviez confié. Je remercie le « ciel de vous avoir rendu à mes vœux; venez a maintenant reprendre ce qui vous appartient.» Alors il remit à l'Espagnol ses deux mille Lésants. Quand celui-ci les eut emportés, la vieille pria le bourgeois de donner ses ordres pour qu'on mît en lieu sûr le premier coffre; et pendant ce temps elle sortit avec les quatre amis, sous prétexte de lui faire apporter les autres; mais il eut beau attendre, ils sont encore à venir.

Recueil de Barbazan, tome ii,page 107.

Mis en vers par M. Imbert.

Ce conte est tiré de l'arabe. La scène s'y passe entre un négociant et un derviche ; et celui qui suggère l'expédient au marchand est le cadi de Bagdad. Voyez Mélanges de littérature orientale , tome i^*^, page 62.

Se trouve dans Boccace , 8® journ. 10® nouv.

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