DE LA FEMME QUI SERYOIT CENT CHEVALIERS
Manuscrit de Notre-Dame de Paris, u° 2,
Ce fabliau est très plaisant et assez bien conté, mais je ne puis en donner qu'un extrait fort court.
Cent chevaliers sont assiégés par les Sarrasins dans lin château-fort, situé sur le bord de la mer. Il n'y avoit dans la forteresse, pour servir la troupe, que deux femmes, et pendant quelque temps elles suffisent à tout. Néanmoins cette communauté de services cause une dissension entre les assiégés. Le plus sage propose un expédient , c'est de partager la troupe en deux bandes de cinquante hommes, d'assigner une femme pour chaque bande, et de régler qu'elle ne sera tenue à rien vis-à-vis des chevaliers de l'autre troupe. La loi est adoptée, mais bientôt on y contrevient; et l'une des femmes même, jalouse de voir sa compagne plus aimée, plus fêtée qu'elle, la tue. Les guerriers s'assemblent pour la juger.
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Elle convient de son crime; mais si l'on veut lui faire grâce, elle propose de suppléer la défunte, de faire seule le service dans le château , et de le faire si bien que personne ne se plaindra. L'autre femme étoit morte , il n'y avoit plus de remède : on accepta la proposition de celle-ci ; et son activité reconnoissantefut telle, que pendant tout le reste du siège il n'y eut pas une seule plainte.
Recueil de Barbazan, tome m, page 6i.
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J'ai annoncé déjà que ce fabliau est mêlé alternativement de vers et de prose , particularité d'autant plus remarquable que tous les autres sont entièrement riraés. Celte prose forme le corps de la narration ou de l'histoire , et se déclamoit. Les morceaux en vers qui la coupent d'espace en espace étoient chantés à-peu-près comme les ariettes dans nos opéra-comiques. Le copiste n'a pas manqué de mettre en tète de chacun Ici l'on chante , comme il a mis à chaque morceau de prose : Or dient , et content et fabloient. Dans chacune de ces espèces d'ariettes , le dernier vers ne rime point avec les autres : il servoit apparemment à avertir le ménétrier qu'un morceau de prose alloit suivre , et qu'il falloit reprendre le ton du récit. J'ai trouvé un manuscrit où cette musique étoit notée ; cette pièce et celle de Marion sont les seules que les manuscrits m'aient offertes , quoique sans cesse on parle dans les fabliaux de chant et d'accompagnement.
En 1756, Aucassin a été publié par M, de Sainte -Pqlaye, sous le titre des Amours du bon ineux temps, avec quelques changements légers , les vers refaits et le style rajeuni. Il règne en effet dans ce conte un ton de loyauté , de candeur et de simplicité antique fait pour justifier le titre nouveau que lui a donné l'illustre académicien. Le style original a même beaucoup de cette naïveté touchante qui devint dans le siècle suivant le caractère de notre langue , et qu'elle paroît avoir perdue.
Qui de vous veut entendre de bons vers et les aventures antiques de deux amants jeunes et beaux? C'est Aucassin et Nicolette. Je vous
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dirai tout ce qu'Aucassin eut à endurer pour sa mie au teint de lis, et toutes les prouesses qu'il fit pour elle. Le récit de leurs amours est décent autant qu'agréable. II n'y a nul homme, quelque triste qu'il soit, qui ne pût en être ragaillardi. Il n'y en a aucun , fût-il même au lit souffrant et malade, qui ne se trouvât guéri de l'entendre, tant il est doux et touchant.
Le comte Bon gars de Valence faisoit depuis dix ans une guerre cruelle à Garins, comte de Beaucaire. Chaque jour aux portes de sa ville ^ suivi de cent chevaliers et de mille sergents tant à pied qu'à cheval, il venoit lui ravager sa terre et égorger ses hommes. Garins, vieux et débile , n'étoit plus en état d'aller combattre. Aucassin , son fils , l'eût remplacé avec gloire s'il l'eût voulu. C'étoit un jeune homme grand et bien fait , beau par merveille ; mais amour qui tout surmonte l'avoit vaincu, et il étoit tellement occupé de sa mie, qu'il n'avoit voulu jusqu'alors entendre parler ni de chevalerie ni de tournois.
Souvent son père et sa mère lui disoient : « Cher fils , prends un cheval et des armes , et « va secourir tes hommes. Quand ils te verront (c à leur tête , ils défendront avec plus d'ardeur « leurs murs, leurs biens et leurs jours. — Mon « père, répondoit Aucassin, je vous ai déjà fait
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« part de mes résolutions. Que Dieu ne m'ac- « corde jamais rien de ce que je lui demanderai, « si l'on me voit ceindre Tépée , monter un che- « val et me mêler dans un tournoi ou dans un « combat, avant que vous ne m'ayez accordé « Nicolette, Nicolette ma douce amie, que j'aime a tant. — Beau fils , reprenoit le père , ce que tu « me demandes ne peut s'accomplir; cette fille cf n'est pas faite pour toi. Le vicomte de Beau- « caire, mon vassal, qui l'acheta enfant des Sar- « rasins, et qui, quand il la fit baptiser, voulut « bien être son parrain, la mariera un jour à « quelque valet de charrue dont le travail la « nourrira. Toi, si tu veux une femme, je puis « te la donner du sang des rois ou des comtes, a Regarde dans toute la France et choisis : il n'est tf si haut seigneur qui ne se fasse honneur de c< t'accorder sa fille, si nous la lui demandons. « — Ah ! mon père , répondoit Aucassin , quel est a sur la terre le comté ou le royaume qui ne fût « dignement occupé , s'il l'étoit par Nicolette , ma « douce amie. »
Le père insista encore quelque temps. La comtesse elle-même joignit plusieurs fois ses sollicitations et ses menaces à celles du comte son époux. Pour toute réponse, Aucassin leur disoit toujours : « Ma Nicolette est si douce ! Oui, « sa beauté, sa courtoisie ont ravi mon cœur, et
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« pour que je vive y il faut que j'aie son amour. » Quand le comte Garins vit qu'il ne pouvoit détacher son fils de Nicolette, il alla trouver le vicomte son vassal pour se plaindre à lui de cette fille, et pour exiger qu'il la chassât.' Le vicomte, qui craignoit le ressentiment de Garins, lui promit de l'envoyer dans une terre si éloignée, que jamais on n'entendroit parler d'elle. Mais il s'en seroit voulu à lui-même de punir avec tant de rigueur une créature innocente qui ne le méritoit pas. Naturellement il l'aimoit; et, au lieu de l'exiler, comme on le lui avoit fait promettre , il se contenta de la cacher à tous les yeux.
Tout au haut de son palais étoit une chambre isolée, éclairée seulement par une petite fenêtre qui donnoit sur le jardin. Ce fut là qu'il enferma Nicolette, ayant soin de lui fournir abondamment tout ce dont elle avoit besoin pour vivre, mais aussi lui donnant pour surveillante une vieille chargée de la garder à vue et d'en répondre.
Nicolette avoit de beaux cheveux blonds et naturellement frisés. Elle avoit les yeux bleus et riants, les dents blanches et petites, le visage bien proportionné. Vos deux mains eussent suffi pour contenir sa taille légère. Son teint étoit plus frais que la rose du matin, ses lèvres minces plus
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vermeilles que cerises au temps d'été , et les deux pommelettes qui soulevoient sa robe effaçoient la blancheur de la neige; enfin jamais vos yeux n'ont vu plus belle personne.
La pauvre orpheline, quand elle se vit condamnée à cette prison, vint à la fenêtre. Elle jeta les yeux sur le jardin, où les fleurs s'épanouissoient, où chantoient les oiseaux, et s'écria douloureusement : « Malheureuse que je suis! « me voilà donc enfermée pour jamais! Aucassin! « doux ami, c'est parce que vous m'aimez et que «je vous aime. Mais ils auront beau me tour- « menter, mon cœur ne changera point et je vous « aimerai toujours. »
Dès qu'on ne vit plus Nicolette dans Beaucaire, tout le monde en chercha la raison. Les uns dirent qu'elle s'étoit enfuie, les autres que le comte Garins l'avoit fait tuer. Je ne sais s'il y eut quelqu'un qui s'en réjouit, mais certes Aucassin en fut bien affligé. Il alla trouver le vicomte et lui redemanda sa douce amie. «J'ai perdu « la chose du monde qui m'éloit la plus chère, « dit-il, est-ce par vous que j'en suis privé? Si je « meurs vous en répondrez, car c'est vous qui « m'aurez donné la mort en m'ôtant tout ce que « j'aimois. »
Le vicomte , dans le dessein de le faire rougir d'un tel amour, lui parla d'abord avec mépris
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de cette fille , esclave et inconnue % qui bientôt l'eût forcé au repentir, si, pouvant prétendre aux filles des rois, il l'eût fait entrer dans son lit. Mais lorsqu'il le vit se fâcher et s'emporter, il se crut obligé d'avouer l'ordre qu'il avoit reçu du comte Garins. « Prenez votre parti, ajoutaa t-il, et renoncez à Nicolette, vous ne la rever- « rez jamais. Que votre père surtout soit bien « convaincu que vous ne songez plus à elle , car « il seroit capable de se porter contre vous aux <i dernières extrémités. Peut-être même seriez- « vous cause de notre mort, et nous feroit-il « condamner au feu elle et moi. — Vous me désce espérez , » répondit Aucassin , et sans rien dire davantage il se retira, laissant le vicomte aussi affligé que lui.
Rentré au palais, il monta dans sa chambre pour pouvoir se livrer librement à sa douce leur. Nicolette! s'écria-t-il, ma toute belle! si (n belle quand tu ris et quand tu parles! si belle ccà baiser et à embrasser! Nicolette! ma sœur! « ma douce amie! c'est pour toi qu'on me désce espère et que je vais mourir. » Il resta ainsi abîmé dans ses chagrins, sans qu'il fût possible de le consoler ni de lui donner aucun soulagement.
Mais tandis qu'il se désoloit pour l'absence de Nicolette sa mie, le comte Bongars, qui vou-
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loit terminer la guerre promptement, étoit venu avec sa troupe assaillir le château de Beaucaire. Les chevaliers et les écuyers de la ville avoient pris aussitôt les armes; ils s'étoient rendus aux portes et sur les murs pour les défendre, et en même temps les bourgeois, montés aux créneaux, faisoient pleuvoir sur leurs ennemis des dards et des pieux aiguisés \ Mais il manquoit un chef pour animer et commander tous ces combattants.
Le comte Garins éperdu courut à la chambre de son fils. « Lâche que tu es! que fais-tu là? « Veux-tu donc te voir dépouillé? Si l'on prend
« ton château, que te restera-t-il ? Mon cher
« filsî monte à cheval, va défendre ton héritage « et joindre tes vassaux. Quand même tu n'au- « rois pas le courage de combattre avec eux, ta « seule présence augmentera le leur : elle suf- « fira pour les faire vaincre. — Mon père , ré- « pondit le damoiseau ^, épargnez-vous ces re- <c montiances inutiles. Je vous le répète, que « Dieu me punisse tout-à-l'heure , si je vais dans « les combats recevoir ou donner un seul coup , « avant que vous ne m'ayez accordé Nicolette, « ma douce amie, que j'aime tant. — Mon fils, « reprit le comte, j'aime mieux tout perdre; » et en disant ces mots il sortit.
Aucassin courut après lui pour le rappeler :
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a Eh bien! mon père, lui dit-il, acceptez une « condition. Je vais prendre les armes et mar- « cher au combat; mais si Dieu me ramène sain a et vainqueur, promettez-moi de me laisser voir « une fois encore, une seule fois Nicolette, ma « douce amie, que j'aime tant. Je ne veux que a lui dire deux paroles et lui donner un baiser. « — Soit, répondit le comte, je vous en donne « ma foi. » Aussitôt Aucassin demande un haubert ^ et des armes. On lui amène un cheval vif et vigoureux; et, la lance en main, le heaume en tète , il s'avance vers une des portes de la ville qu'il se fait ouvrir.
Mais la joie de revoir bientôt sa douce amie Nicolette , et l'idée surtout de ce baiser promis , l'avoient tellement enivré de plaisir qu'il étoit hors de lui-même. Uniquement occupé d'elle, il marchoit sans rien voir, sans rien entendre, et piquoit machinalement son cheval qui, dans un instant, l'emporta au milieu d'un corps ennemi. Ce ne fut que quand on l'enveloppa de toutes parts , en criant : C'est le damoiseau Aucassin^ et qu'il se sentit arracher sa lance et son écu, qu'il revint de sa distraction. Il fait alors un effort pour se dégager des mains de ses ennemis. Il saisit son épée, frappe à droite et à gauche, coupe, tranche, enlève des bras et des têtes, et, pareil à un sanglier que des chiens attaquent
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dans une foret, rend autour de lui la place vide et sanglante. Enfin, après avoir tué dix chevaliers et en avoir blessé sept, il se fait jour à travers les rangs ennemis et regagne la ville au grand galop.
Le comte Bongars avoit entendu les cris qui annonçoient la prise d'Aucassin , et il accouroit pour jouir de ce triomphe. Aucassin le reconnoît : il lui assène sur le heaume un tel coup d'épée qu'il le renverse par terre, puis le saisissant par son nasal ^, il l'emmène ainsi à la ville et va le présenter à son père. « Mon père, dit-il, « voici l'ennemi qui depuis dix ans vous a causé « tant de maux et de chagrins. — Ah! beau fils, «s'écria Garins transporté, voilà, voilà comme «on doit faire parler de soi à ton âge, et non «par de folles amours. — Mon père, répliqua « Aucassin, point de représentations, je vous «prie; j'ai tenu ma parole, songez à tenir la « vôtre. — Quelle parole, beau fils? — Eh quoi! « ne m'avez-vous pas promis, quand je suis sorti « pour aller combattre , que vous me laisseriez « voir et baiser encore une fois Nicole tte , Nico- « lette ma douce amie , que j'aime tant? Si vous a ne vous en souvenez plus, pour moi je ne Fat «pas oublié. — Que je meure tout-à-l'heure si « j'en fais rien , et si je ne voudrois , au contraire , « l'avoir ici en ma disposition pour la faire jeter
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a au feu en ta présence. - — Mon père , est-ce là « votre dernier mot? — Oui, de par Dieu , oui. — cf Certes, je suis fâché de voir mentir un homme a de votre âge \ » Puis se tournant vers Bongars : «Comte de Valence, lui dit-il, n'étes-vous pas « mon prisonnier? — -J'en conviens, sire. — Don- « nez-moi donc votre main. — La voici. — Or, « maintenant jurez -moi que toutes les fois que ce vous trouverez l'occasion de nuire à mon père « et de lui faire honte , vous la saisirez aussitôt. « — Sire, je suis votre prisonnier, et vous pouvez « exiger de moi telle rançon qu'il vous plaira. '( Demandez or, argent, palefrois, chiens, oiseaux, « fourrures de vair ou de gris ^, je puis tout vous « promettre, mais cessez, je vous prie, de m'in- « sulter et de vous moquer de moi. — Point de « réplique , reprit Aucassin furieux. Faites ce que «je vous demande, ou mordieu je vous fends à « l'instant la cervelle. »
Bongars effrayé n'eut garde d'insister davantage. Il fit tous les serments qu'on voulut, et son vainqueur aussitôt le prenant par la main le reconduisit à la porte de la ville, où il le mit en liberté. Mais qu'arriva-t-il ? c'est que peu d'instants après Aucassin eut lieu de s'en repentir, son père ayant donné aussitôt ordre de l'arrêter et de l'enfermer dans la prison de la tour.
Nicolette étoit toujours dans la sienne, étroi-
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tement gardée. Une nuit qu'elle ne pouvoit dormir, la pauvrette aperçut la lune luire au firmament, et elle entendit le rossignol chanter au jardin, car on étoit dans cette douce saison où les jours sont longs et sereins et les nuits si belles. Alors il lui souvint d' Aucassin , son ami , qu'elle aimoit tant, et du comte Garins qui la persécutoit et qui vouloit la faire mourir. La vieille surveillante dormoit en ce moment. Nicolette crut l'occasion favorable pour s'échapper. Elle se leva sans bruit, mit sur ses épaules son manteau de soie, et, attachant au pilier de la fenêtre ses deux draps noués l'un au bout de l'autre , elle se laissa couler le long de cette espèce de corde et descendit ainsi dans le jardin. Ses pieds nus fouloient l'herbe humectée par la rosée, et les marguerites qu'ils écrasoient paroissoient noires auprès de sa peau. A la faveur de la lune elle ouvrit la porte du jardin; mais, obligée de traverser la ville pour s'enfuir, elle arriva, sans le savoir, à la tour où étoit renfermé son doux ami.
Cette tour étoit vieille et antique, et fendue en quelques endroits par des crevasses. La fillette en passant crut entendre quelqu'un se plaindre. Elle approcha l'oreille d'une des ouvertures pour écouter, et reconnut la voix de son Aucassin , qui gémissoit et se désoloit par rapport à elle. Quand
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elle l'eut écouté quelque temps : « Aucassin , dit- « elle , gentil bachelier, pourquoi pleurer et vous u lamenter en vain? Votre père et votre famille « me haïssent, nous ne pouvons vivre ensemble; « adieu, je vais passer les mers et me cacher dans «un pays lointain. » A ces paroles, elle coupa une boucle de ses cheveux et la lui jeta. L'amant reçut ce présent avec transport. Il le baisa amoureusement et le cacha dans son sein ; mais ce que venoit de lui annoncer Nicolette le désespéroit. « Belle, douce amie, s'écria-t-il, non, vous ne me « quitterez pas, ou vous êtes résolue de me don- « ner la mort. »
La sentinelle , placée sur la tour pour guetter, entendoit leur entretien et les plaignoit. Tout-àcoup il aperçut venir du haut de la rue les soldats du guet qui faisoient leur ronde, armés d'épées nues cachées sous leurs capes ^ : « La fillette va « être découverte et arrêtée , se dit-il à lui-même : <i quel dommage si pucelle aussi gentille alloit « périr. Hélas ! Aucassin, mon damoiseau, en mour- « roit aussi. » Le bon sentinelle eût bien voulu instruire Nicolette du péril qu'elle couroit; mais il falloit que les soldats ne s'en aperçussent point, et c'est ce qu'il fit en chantant cette chanson :
Pucelle au cœur franc, Aux blonds cheveux, aux yeux riants,
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On voit bien sur ton visage Que tu as vu ton amant ; Mais prends garde à ces méchants Qui, sous leurs capes , vont portant
Glaives nus et tranchants , Et qui te joueront tour sanglant , Si tu n'es sage.
La belle devina sans peine le sens de la chanson. « Homme charitable qui as eu pitié de moi, « dit-elle, que l'âme de ton père et de ta mère « reposent en paix. » Et aussitôt elle s'enveloppa dans son manteau et alla se tapir dans un coin de la tour, à Fombre d'un pilier, de façon que les soldats passèrent sans l'apercevoir. Quand ils furent éloignés, elle dit adieu à son ami Aucassin, et s'avança vers les murs de la ville pour chercher quelque endroit par où elle pût s'échapper.
Là se présenta un fossé dont la profondeur
l'effraya d'abord ; mais les dangers qui la mena-
çoient et la crainte surtout qu'elle avoit du comte
Garins étoient si grands , qu'après avoir fait un
signe de croix et s'être recommandée à Dieu, elle
se laissa couler dans le fossé. Ses belles petites
mains et ses pieds délicats, qui n'avoient pas
appris à être blessés , en furent meurtris en plus
de douze endroits. Néanmoins sa frayeur l'oc-
cupoit tellement qu'elle ne sentit aucun mal.
Mais ce n'étoit pas assez d'être descendue, il m. a 3
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falloit remonter et sortir. Sa bonne fortune lui fit trouver un de ces pieux aiguisés que les habitants avoient lancés sur leurs ennemis au moment de Tassant. Elle l'employa pour gravir, se soutenant ainsi tandis qu'elle avançoit un pied , puis un autre. Enfin , avec beaucoup de fatigue et de peine, elle fit si bien qu'elle parvint jusqu'au haut.^"
A deux portées d'arbalète du fossé commençoit la foret, longue de vingt-et-une lieues sur autant de large, et remplie de toutes sortes de bétes venimeuses ou féroces. Nicolette n'osoit y entrer dans la crainte d'être dévorée. Cependant, comme d'un autre côté elle couroit risque d'être bientôt reprise et ramenée à la ville, elle se hasarda d'aller se cacher sous quelques buissons épais qui formoient la lisière du bois. Là, d'épuisement et de lassitude, elle s'assoupit et dormit jusqu'à la première heure du jour suivant, que les bergers de la ville conduisirent dans ce lieu leurs troupeaux.
Pendant que les animaux paissoient, entre la foret et le fleuve, les pasteurs vinrent s'asseoir au bord d'une claire fontaine qui la côtoyoit, et, étendant sur l'herbe une cape, ils y mirent leur pain et commencèrent leur premier repas. Nicolette qu'ils éveillèrent s'approcha d'eux, a Beaux enfants, leur dit-elle en les saluant, con-
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« noissez-vous Aucassin , fils de Garins , comte c( de Beaucaire? » Ils répondirent qu'oui; mais quand ils eurent jeté les yeux sur elle, sa beauté les éblouit tellement qvi'ils crurent que c'étoit une fée de la foret qui les interrogeoit. Elle ajouta : « Mes amis, allez lui dire qu'il y a ici « une biche blanche pour laquelle il donneroit « cinq cents marcs d'or, tout l'or du monde s'il « l'avoit en sa disposition ; qu'on l'invite à venir « la chasser, et qu'elle aura la vertu de le guérir « de ses maux , mais que s'il attend plus de trois « jours, il ne la retrouvera plus, et pourra renon- « cer pour jamais à sa guérison. )^ Alors elle tira de sa bourse cinq sous qu'elle leur donna. Ils les reçurent; mais, après les avoir pris, ils refusèrent d'aller à la ville trouver Aucassin, et promirent seulement de l'avertir s'ils le voyoïent. La pucelle n'ayant rien de plus à espérer accepta leur offre et les quitta.
Dès ce moment elle ne s'occupa plus que des moyens de recevoir son ami quand il viendroit. Pour cela elle construisit près du chemin une petite loge en feuillage , qu'elle destina en même temps à l'éprouver. « S'il m'aime autant qu'il «l'assure, se disoit-elle, lorsqu'il verra ceci, il « s'y arrêtera pour l'amour de moi. » Quand la cabane fut achevée et garnie de fleurs et d'herbes odoriférantes, la belle s'écarta un peu et alla
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s'asseoir près de là, sous un buisson, pour épier ce que feroit Aucassin lorsqu'il arriveroit.
Il étoit sorti de prison. Le vicomte , aussitôt qu'il avoit appris la fuite de sa pupille, s'étoit hâté, pour prévenir la colère et les soupçons du comte son seigneur, de publier qu'elle étoit morte dans la nuit; et Garins, qui se voyoit par là délivré des inquiétudes que lui donnoit cette fille, avoit rendu la liberté à son fils. Il voulut même, comme pour le consoler, donner une fête brillante à laquelle il invita tous les chevaliers et damoiseaux de sa terre. La cour fut nombreuse et les plaisirs variés*, mais il n'en étoit aucun pour Aucassin , parce qu'il ne voyoit point celle qu'il aimoit. Plongé dans la douleur et la mélancolie, il se tenoit à l'écart, appuyé tristement contre un pilier. Un chevalier de l'assemblée s'approcha de lui. «Sire, dit-il, j'ai été ma- « lade comme vous et du même mal, et je puis « aujourd'hui vous donner un bon conseil. Mona tez à cheval , allez vous promener le long de ce la foret, vous entendrez chanter les oiseaux, « vous verrez la verdure, et peut-être trouverez- « vous choses qui vous soulageront. » Aucassin le remercia, et aussitôt, se dérobant de la salle et faisant seller son cheval, il sortit et s'avança vers la forêt.
Les pastoureaux étoient encore assis, comme
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le matin, au bord de la fontaine. Ils avoient acheté deux gâteaux qu'ils étoient revenus manger au même lieu , la cape à l'ordinaire étendue sur l'herbe. « Camarades, disoit l'un d'eux nommé « Lucas, Dieu garde le gentil valet" Aucassin « notre damoiseau , et la pucelle aux blonds che- « veux qui nous a donné de quoi acheter gâ- « teaux et couteaux à gaine, flûtes, cornets, « maillets et pipeaux. »
Aucassin à ce discours soupçonna que Nicolette, sa douce amie, qu'il aimoit tant, leur avoit parlé. Il les accosta, et leur donnant dix sous pour les engager à s'expliquer davantage, les interrogea sur ce qu'il venoit d'entendre. Alors celui qui parloit le mienx de la bande lui raconta leur aventure du matin, et ce qu'ils s'étoient chargés de lui dire , et toute cette histoire de la biche blanche qu'on l'invitoit à chasser. « Dieu me la fasse rencontrer, « répondit-il, et il entra dans le bois pour la chercher.
En marchant il disoit : « Ni Colette, ma sœur, a ma douce amie, c'est pour vous que je m'ex- « pose aux bêtes féroces de cette forêt; c'est pour « voir vos beaux yeux et votre doux sourire , « pour entendre encore vos douces paroles. » Ses habits, arrachés à chaque pas par les ronces et les épines, s'en alloienten lambeaux. Ses bras, ses jambes, tout son corps en étoit déchiré, et
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l'on eût pu le suivre à la trace de son sang; mais il étoit tellement occupé de Nicolette, de Nicolette sa douce amie, qu'il ne sentoit ni mal ni douleur.
Il passa ainsi le reste du jour à la chercher partout sans succès. Quand il vit qu'il ne la trouvoit point et que la nuit approchoit, il commença à pleurer. Cependant, comme la lune éclairoit, il marcha toujours; enfin sa bonne fortune le conduisit à la feuillée qu'avoit construite la pucelle.
A la vue des fleurs dont la loge étoit ornée, il se dit à lui-même : « Ahî sûrement ma Nico- « lette a été ici, et ce sont les belles mains de « ma douce amie qui ont élevé cette cabane. Je « veux pour l'amour d'elle m'y reposer et y pas- V ser la nuit. » Aussitôt il descendit de cheval ; mais sa joie étoit si grande et sa précipitation fut telle , qu'il se laissa tomber et se démit l'épaule. Quoique blessé, il put néanmoins attacher avec l'autre main son cheval à un arbre. Ensuite il entra dans la loge, et, sans songer à ce qu'il souffroit , il s'écria transporté d'amour : « Belles fleurs, rameaux verts qu'a cueil- « lis ma Nicolette , si j'avois auprès de moi ma « douce amie, ah! que de baisers je lui donnea rois! »
La fillette étoit tout près de là qui l'enten-
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doit. Elle courut à lui les bras ouverts et Tembrassa tendrement. « Beau doux ami, je vous ai « donc retrouvé ! » Et lui de la serrer à son tour dans les siens et de Fembrasser mille fois. « Ah î « belle amie, tout-à-l'heure je souffrois beaucoup, « mais à présent que je vous tiens je ne sens « plus de mal. » Nicolette alarmée l'interrogea sur la cause de ses douleurs; elle lui tâta l'épaule pour s'assurer si elle étoit déboîtée , et avec l'aide du ciel, qui assiste toujours les vrais amants, elle fit si bien qu'elle réussit à la remettre en place ". Sa main ensuite appliqua sur le mal certaines fleurs et plantes salutaires dont la vertu lui étoit connue, et elle les y assujétit avec un pan de sa chemise qu'elle déchira.
Quand il fut pansé : « Beau doux ami, dit-elle, a quel parti maintenant allons-nous prendre? « Votre père, instruit de votre fuite, va dès le « point du jour, n'en doutez pas, envoyer après « vous et faire fouiller cette forêt. Si l'on vous v trouve, j'ignore ce qui vous arrivera ; mais moi, (f je sais bien qu'on me fera mourir cruellement. « — J'y mettrai bon ordre,» répondit le damoiseau. Il monta aussitôt sur son cheval, prit sa mie dans ses bras, et partit tenant ainsi embrassés ses amours, et lui baisant sans cesse les yeux , le front et la bouche. « Doux ami , où irons- « nous? demandoit-elle. — Je n'en sais rien, ré-
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« pondoit-il ; mais peu m'importe , puisque nous « allons ensemble. »
Après avoir marché par monts et par vaux, après avoir traversé plusieurs villes et bourgs, ils arrivèrent au bord de la mer. Aucassin aperçut des marchands qui naviguoient. Il leur fit signe d'approcher, et ceux-ci lui ayant envoyé leur barque, il obtint d'eux d'être reçu dans le vaisseau avec sa mie.
Une tempête horrible qui survint les obligea de gagner le port du château de Torelore '\ Le damoiseau resta trois ans dans cette ville, au comble de la joie, car il avoit avec lui Nicolette, sa douce amie qu'il aimoit tant. Mais une flotte sarrasine vint troubler ce bonheur. Elle attaqua le château, s'en empara, pilla tout, enleva les habitants et fit prisonniers Aucassin et Nicolette. On porta la pucelle dans un vaisseau. Son ami , pieds et poings liés, fut mis dans un autre, et l'on s'éloigna.
Tout-à-coup une nouvelle tourmente sépara la flotte. Le navire qui portoit Aucassin , ballotté pendant plusieurs jours et jeté de côte en côte, fut poussé enfin contre le château de Beaucaire. Les habitants accourus sur la rive virent avec une bien agréable surprise leur damoiseau. Son père et sa mère étoient morts en son absence. Ils le reconnurent pour leur seigneur et le con-
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diiisirent en pompe au château , dont il prit possession , et où il n'eut plus rien à regretter que Nicolette , sa douce amie.
Le vaisseau qu'elle montoit étoit celui du roi de Carthage , venu à cette expédition avec douze fils, tous rois comme lui. Ravis de sa beauté, les jeunes princes la traitèrent avec respect et lui demandèrent plusieurs fois le nom de ses parents et de sa patrie. « Je l'ignore, répondit- « elle. Je sais seulement que je fus enlevée en « très bas âge et vendue, il y a quinze ans, par « des Sarrasins. » Mais lorsqu'on entra dans Carthage, quel fut son étonnement à l'aspect des murs et des appartements du château, de reconnoître les lieux où elle avoit été nourrie. Celui du roi ne fut pas moindre quand il lui entendit raconter quelques circonstances qui prou voient qu'elle étoit sa fille : il se jeta à son cou en pleurant de joie. Les princes l'embrassèrent et l'accablèrent de caresses. Peu de jours après on lui proposa pour époux le fils d'un roi sarrasin; mais elle ne vouloit pas d'un païen pour mari, et ne songeoit qu'à pouvoir aller rejoindre son doux ami Aucassin , dont la pensée Foccupoit nuit et jour.
Dans ce dessein elle s'avisa d'apprendre à jouer du violon. Dès qu'elle le sut, elle s'échappa du château pendant la nuit et vint au rivage de la
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mer loger chez une pauvre femme. Là, pour se déguiser, la pucelle se noircit avec une herbe le visage et les mains. Elle vêtit cotte, braies et manteau d'homme, et obtint d'un marinier qui passoit en Provence qu'il la prît sur son bord. Le voyage fut heureux. Nicolette débarquée prit son violon, et, sous l'équipage d'un ménétrier, s'en alla violonnant par le pays, tant qu'enfin elle arriva au château de Beaucaire.
Aucassin en ce moment étoit, avec ses barons , assis sur le perron de son palais. Il regardoit le bois où, quelques années auparavant, il avoit retrouvé Nicolette sa douce amie, et ce ressouvenir le faisoit soupirer. Elle s'approcha, et sans faire semblant de le reconnoître : « Seigneurs « barons, dit-elle, vous plairoit-il ouïr les amours « du gentil Aucassin et de Nicolette sa mie? » Tout le monde en ayant témoigné le désir le plus vif, elle tira d'un sac son violon , et en s' accompagnant chanta comment Nicolette aimoit son Aucassin, comment elle s'étoit échappée de sa prison , comment il l'avoit retrouvée dans la foret, et toutes leurs aventures enfin jusqu'au moment de leur séparation. Elle ajouta ensuite :
Sur lui ne sais rien davantage; Mais Nicolette est à Carthage, Où son père est roi du canton.
Il veut lui donner pour mari
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Un roi païen et félon ;
Mais elle dit toujours non, Et ne veut pour baron [époux)
Qu'Aucassin, son doux ami; Et mille fois la tûroit-on, Elle n'aura jamais que lui.
Pendant tout le temps que dura cette chanson, Aucassin fut hors de hii-méme. Son cœur étoit si oppressé qu'il pouvoit à peine respirer. Quand elle fut finie , il tira le prétendu ménétrier à l'écart, et lui demanda s'il connoissoit cette Nicolette qu'il venoit de chanter, cette Nicolette qui aimoit tant son Aucassin. Le chanteur répondit qu'il l'avoit vue à Carthage, etque c'étoit la mie la plus fidèle, la plus franche et la plus loyale qui fut jamais née. Puis il raconta la manière dont elle s'étoit fait reconnoître du roi son père , et toutes les persécutions qu'elle avoit eu à essuyer au sujet de ce païen qu'on vouloit lui faire épouser. « Beau doux ami, reprit a A.ucassin , retournez , je vous prie , auprès d'elle, « pour l'amour de moi. Dites-lui que si j'avois « pu savoir quel pays elle habitoit , j'aurois volé « aussitôt la chercher. Ajoutez que jusqu'ici je « l'ai toujours attendue, et que j'ai juré de ne « jamais prendre qu'elle pour épouse. Allez , et (c si vous pouvez l'engager à venir me donner sa « main, sachez que vous recevrez de moi autant
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ce d'or et d'argent que vous oserez m'en deman- « der et en prendre. »
Sur la promesse du ménétrier d'employer tous ses efforts pour réussir, Aucassin lui fit donner d'avance vingt marcs d'argent '^ La pucelle se retira; mais en tournant la tête afin de voir encore son ami, elle s'aperçut qu'il étoit tout en larmes. Son cœur en fut touché. Elle revint sur ses pas pour le prier de prendre courage, et l'assura que bientôt , et plus tôt même qu'il nel'espéroit, elle 1 ui feroit voir sa douce amie qu'il aimoit tant.
Au sortir du château , Nicolette se rendit chez le vicomte de Beaucaire. Il étoit mort. Elle demanda un entretien particulier à sa veuve , de laquelle elle se fit reconnoître. La vicomtesse qui avoit élevé et nourri cette aimable enfant et qui l'aimoit comme la sienne propre , la revit avec la plus grande joie^ et la logea chez elle. Nicolette , par le moyen d'une herbe nommée éclaire* avec laquelle elle se frotta, fit disparoître cette noirceur artificielle qu'elle avoit employée pour se déguiser. En moins de huit jours , quelques bains et le repos lui rendirent sa fraîcheur première; et elle reparut éblouissante, comme auparavant, d'éclat et de beauté. La vicomtesse alors la para de ses plus magnifiques habits ; elle la fit asseoir sur un lit cou-
* Ou chélidoine.
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vert d'une riche étoffe en soie, et sortit pour aller chercher Aucassin.
Depuis l'aventure du ménétrier, il avoit passé les nuits et les jours dans la douleur. La vicomtesse le trouva en larmes quand elle entra. « Au- « cassin, lui dit-elle, vous avez des chagrins; je « veux les dissiper et vous faire voir choses qui « vous amuseront : suivez-moi. » Il suivit, plein d'inquiétude et d'espérance. On lui ouvrit la chambre, et il vit, ô surprise ! Nicolette, sa douce amie. A ce spectacle une telle joie le saisit qu'il resta sans mouvement. Nicolette, sautant légèrement en bas du lit, courut à lui les bras ouverts, et avec un doux sourire lui baisa les deux yeux. Ils se firent mille tendres caresses. La nuit qui survint ne put les séparer; le jour naissant les surprit s'embrassant encore. Enfin , quand il fut heure convenable, Aucassin conduisit sa belle à l'église où il l'épousa, et la fit dame de Beaucaire.
Ce fut ainsi qu'après bien des malheurs se trouvèrent réunis ces deux amants. Ils pavSsèrent une vie longue et heureuse. Aucassin aima toujours Nicolette; Nicolette aima toujours Aucassin; et c'est ainsi que finit le joli chant que j'en ai fait.
Recueil de Barbazan, tome i*', page 38o. Mademoiselle de Lubert , qui a donné une édition nouvelle des Lutins de Kcrnosi , y a inséré ce fabliau dont elle
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a fait un conte de fées. Les deux amants y sont nommés Etoilette et Ismir. C'est une fée, amie d'Etoilette, qui la délivre de prison; c'est elle qui, après bien des dangers courus, la rejoint au prince et les unit.
M. Scdaine a fait de ce conte un opéra comique , qui a été représenté, en 1779, avec quelque succès.
M. Imbert l'a mis en vers.
NOTES
[i. Le comte Garins alla trouver le vicomte , son vassal, pour se plaindre à lui de cette fille , et pour exiger qu'il la chassât. ) Les vicomtes étoient des officiers à qui les grands seigneurs confioient le droit de rendre la justice en leur nom. A ce titre , le comte Garins pouvoit imposer la loi à son vicomte.
(2. Lui parla d'abord avec mépris de cette fille esclave et inconnue.) Ici le vicomte, dans l'original, dit quelques mots t.ur le Paradis et sur l'Enfer. Aucassin répond au vicomte qu'il n'a que faire de son paradis , qu'il ne veut que Nicolette et se soucie fort peu d'un lieu où n'entrent que des moines fainéants et demi-nus , de vieux prêtres crasseux et des ermites en haillons ; que les rois de la terre , les chevaliers morts avec gloire dans les combats , les braves et fidèles écuyers , et toute cette noblesse courtoise et magnifique se trouvant en enfer, il veut y aller aussi ; qu'il y trouvera les belles femmes qui ont eu le cœur tendre, les ménétriers et les jongleurs amis de la joie; et que, s'il peut y posséder Nicolette , sa mie, il n'aspire point à un autre bonheur.
M. de Sainte-Palaye a retranché ce morceau que, par un semblable motif je n'aurois pas même mentionné dans ces notes, si je ne m'étois fait une loi de ne rien omettre de tout
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ce qui sert à peindre les mœurs. Joint à ceux du même genre qu'on a vus précédemment , il fera connoître la façon de penser qui se répandoit déjà et chez les beaux esprits d'alors et chez une partie de la nation. Je dis la nation , car, encore une fois, un fabliau licencieux ou impie n'étoit point au treizième siècle ce qu'il seroit aujourd'hui, la production furtive d'un particulier obscur : c'étoit, pour ainsi dire, une mauvaise monnoie dont se chargeoient à-la- fois deux mille musiciens , une monnoie qu'ils alloient débiter dans les palais , les châteaux et les places publiques, et qui, circulant ainsi successivement de province en province, devenoit courante, et que la plupart des gens recevoienl sans conséquence comme sans scrupule sur ce qu'elle pouvoit avoir de répréhensible.
(3. Les bourgeois , montes aux créneaux , faisoient pleuvoir sur leurs ennemis des dards et des pieux aiguisés. ) L'art de l'attaque et de la défense des places, tel qu'il existoit aux douzième et treizième siècles , est une matière si intéressante et sur laquelle les auteurs contemporains fournissent si peu de lumières , que j'ai cru qu'on me sauroit gré de publier un morceau curieux et inconnu que m'ont offert mes recherches. Il est dans ce même volume, ci-dessus, pag. 7 1 et suivantes. Il a nécessité d'assez longs éclaircissements, mais je me suis déjà expliqué sur ces notes épisodiques. Il faut des raisons pour tout le monde , disoit un avocat célèbre. Cependant, quand ces raisons ennuient la plus grande partie de l'auditoire, il est à propos d'en être très sobre , et c'^st ce que je promets.
(4. Le damoiseau.) On appeloit en général damoiselles les filles des rois , des barons , des chevaliers et grands seigneurs ; et damoiseaux , leurs fils, quand ils n'a voient pas encore reçu la chevalerie. Cest ce que signifie dans nos anciennes histoires cette expression, le damoiscl Pépin, le damoisel
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Ijuds-le-Gros , etc. 20 On donnoit cette dénomination de damoiseau à celui qui, étant, par son droit naturel, appelé à l'héritage d'un fief, et n'en jouissant pas encore, en avoit l'expectative. Dans ce fabliau on voit des bergers de Beaucaire et une sentinelle nommer Aucassin leur damoiseau. 3® C'étoit un terme générique pour exprimer le possesseur d'une seigneurie non titrée. Cependant les Chroniques de France appellent saint Louis damoisel de Flandres , pour exprimer sa suzeraineté sur ce comté. 4*^ En Gascogne , le titre de damoiseau désignoit un des trois ordres de la noblesse. 5** Quelquefois il devint propre à tel fief en particulier, et c'est ainsi que les seigneurs de Commercy, dans la Lorraine, sont encore appelés damoiseaux. 6° C'étoit le synonyme d'écuyer. 7** Enfin nos poètes s'en servent souvent pour désigner un jeune homme, soit qu'il fût noble, soit qu'il fut roturier.
(5. Aucassin demande un haubert. ) Il a été remarqué plus haut que le haubert étoit une arme que portoient les seuls chevaliers ; et pour quiconque a un peu lu , ce fait est si constant qu'il n'a pas besoin de preuves. Cependant voici un exemple très formel du contraire. La différence locale des coutumes, la hardiesse de certains particuliers , l'ignorance des poètes, les erreurs des copistes, et particulièrement les diverses acceptions du même mot , suivant les divers cantons, ont dû souvent occasioner,sur bien des points, de ces contradictions , désespérantes aujourd'hui pour ceux qui font des recherches, et dont on ne se tire qu'en pesant ou en comptant les témoignages. Il est sûr au moins qu' Aucassin n'eût pas osé se présenter dans un tournoi avec le haubert.
(6. Le saisissant par son nasal.) On a déjà vu que le heaume étoit un pot de fer qui couvroit toute la tête ; mais il n'avoit pas toujours eu cette forme. Dans les commencements ce u«
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fut qu'une espèce de bassin ou calotte à rebord sous laquelle toute la face étoit découverte. Seulement , pour garantir le visage des coups de cimeterre, on y ajoutoit quelquefois une petite bande de fer un peu arquée , nommée nasal, qui , descendant du front , aboutissoit au-dessous du nez. Il y en a beaucoup dans la célèbre tapisserie * qui représente l'expédition de Guillaume-le-Conquérant , et que le père Montfaucon a fait graver. Cet auteur donne aussi , sous le règne de Philippe- Auguste, l'effigie d'un Raoul de Beaumont avec un nasal qui descend jusqu'à la mentonnière. La grande commodité de ces bonnets ou chapels de fer, moins lourds et moins étouffants que le heaume, en fit conserver l'usage. Join ville en parle, et lui-même en portoit un dans une des actions qu'il décrit. Guillaume Guiart les appelle Cen>elières. D'autres auteurs les nomment chapelines.
(7. Certes je sais fâché de voir mentir un homme de votre âgeJ) De pareilles mœurs nous paroîtront bien étranges , et je n'entreprends pas de les excuser; mais mon devoir est de les représenter telles qu'elles sont.
(8. Demandez or, argent , palefrois , chiens , oiseaux, fourrures de vairou de gris. ) Ces quatre derniers articles faisoient les principaux objets du luxe des grands seigneurs. La chasse surtout étant presque leur seul plaisir domestique , ils dévoient beaucoup estimer les chiens et les oiseaux dressés rc'étoit un des présents qu'on faisoit aux rois, et ils sont comptés ici parmi les choses de prix. L'estime qu'on en faisoit s'accrut même tellement avec le temps, que ce fut une galanterie d'en donner à des gens qui, par leur profession, étoient hors d'état de s'en servir. Henri Estienne raconte l'histoire d'un gros abbé qui, étant malade et voulant engager son mé-
* On a vu , à Paris , cette tapisserie qui est une fort longue pièce de toile brodée ; ell« a été renvoyée à Bayeux , où «Ho est soigneusement conservée^
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decin à le traiter avec plus d'attention , lui promit des chiens et des oiseaux , qu'il ne songea plus à donner quand il fut convalescent. {Apologie pour Hérodote , tome ii, page 329.) (9. Armés cCépées nues cachées sous leurs capes. ) La chape ou cape étoit une tunique fort large , froncée par le haut , laquelle descendoit jusqu'aux talons et se mettoit par-dessus les autres habits. On en peut voir la forme dans plusieurs ordres religieux qui l'ont conservée ; car tous ces habits monastiques, si ridicules à nos yeux, n'étoient que les habillements du temps qu'avoient adoptés les fondateurs. Cette fronçuredu haut laissoit une ouverture qu'on nommoh goule ou gouleron , et par où se passoit la cape , de la même façon qu'on passe une chemiser Elles étoient la plupart fermées par-devant ; et il fut ordonné aux religieuses en voyage, et aux clercs à l'église , de les porter ainsi comme plus décentes. Les synodes et conciles provinciaux de ce temps-là s'occupoient beaucoup de l'habillement. Dès que la mode y introduisoit quelques variations, ils se hâtoient d'arrêter ce luxe, qui aussitôt éloit sérieusement défendu , et ordinairement sous peine d'excommunication pour les prêtres et les chanoines. C'est ainsi que les larges manches qu'on s'avisa de faire aux capes leur furent interdites, et en effet nos chapes d'église sont encore aujourd'hui sans manches. Louis VII défendit les capes dans Paris aux courtisanes, afin qu'on put distinguer par là les femmes honnêtes de celles qui ne l'étoient pas. Il y avoit des chapes pour le mauvais temps, qu'on appeloit chapes a pluie ; et à celles-ci étoit cousu un chaperon. Dans les provinces où elles sont encore d'usage pour les femmes , on les nomme capotes. En général la cape étoit un habit pour sortir, différente en cela du manteau qui étoit un habillement domestique ou un vêtement d'apparat. Porter un manteau en ville eût été inconvenant. (10. Elle se laissa couler dans le fossé Enfin elle fit si
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bien , qu'elle parvint jusqu'au haut. ) Ceci prouve que les fossés des places fortes, au temps où le fablier écrivoit, n'étoient pas coupés à pic, comme les nôtres, mais, en talus des deux côtés , à la manière des anciens , et avec une pente plus ou moins rapide. Sans cela , comment Nicolette eùt-elle osé se jeter dans une espèce de précipice où elle étoit presque sure de se tuer, au lieu qu'on la voit glisser sur les pieds et sur les mains pour descendre , remonter ensuite en se soutenant avec un pieu , et en être quitte pour des écorchures, suite inévitable de la première opération.
(11. Le gentil valet Aucassin.) Le titre de valet , synonyme de celui de damoiseau j se donnoit, comme celui-ci , aux fils de rois et de grands seigneurs, qui n'étoient pas encore chevaliers. Dans Villehardouin, le fils de l'empereur d'Orient est nommé varlet de Constantinople. Dans un compte de la maison de Philippe-le-Bel , les trois enfants du monarque, ainsi que plusieurs autres princes, sont appelés varlets. (La Roque, de la Noblesse, page 8.)
(12. Elle lui tâta l'épaule et fit si bien qu'elle réussit à la
remettre en place. ) Il entroit dans l'éducation des jeunes filles de qualité d'apprendre un peu de médecine-pratique, un peu de chirurgie , et cette partie de chirurgie surtout qui regarde le traitement des plaies. Ce dernier talent pouvoit leur devenir utile pour leurs pères, leurs frères et leurs maris, quand ils revenoient des combats ou des tournois, mutilés et estropiés. Souvent leurs mains délicates et compatissantes rendoient le même service aux chevaliers étrangers qui arrivoient blessés dans un château. Les romans en offrent des exemples à chaque page, et c'est encore là un témoignage du respect porté à la chevalerie, comme c'est la meilleure excuse qu'on puisse alléguer des honneurs sans fin que ces guerriers rendoient au sexe sensible auquel ils dévoient tant d'amour et de reconnoissance.
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(i3. Le port du château de Torelore.) C'est un pays bien singulier que cette terre de Torelore. Le roi est au lit et en couche quand Aucassin y arrive. La reine , d'un autre côté, à la tête d'une armée de femmes, fait la guerre avec des œufs, du fromage mou et des pommes cuites, jfiction misérable que quelques romans modernes ont imitée cependant ; car quelle est la sottise qui n'a été dite qu'une fois ! Est-ce là une allégorie ? Est-ce une critique ? Je l'ignore. Cette cou'tume au reste de faire lever les femmes accouchées pour vaquer aux travaux de leurs maris, tandis que ces mêmes maris se mettent au lit pour elles , n'est point une imagination de romanciers. On l'a trouvée , deux ou trois siècles après, établie chez les Caraïbes d'Amérique. Elle étoit autrefois en usage en Espagne, chez les Celtibériens. Mulieres , cum pepererunt , suo loco viros decumbere jabenty eisque ministrant ( Strabon , livre m ). C'est des Espagnols sans doute que l'ont prise les Béarnois, chez lesquels on prétend qu'elle subsiste encore dans quelques cantons, ce qu'ils appellent /«/r^ la couvade. Les Corses la pratiquoient aussi autrefois (Diodore de Sicile, livre v). Enfin on l'a trouvée chez certains peuples tartares. [Histoire générale des voyages , tome vu. )
Quoi qu'il en soit de cette coutume , Aucassin prend un bâton, et fait jurer au monarque qu'il l'abolira dans sa terre. Il termine tout aussi promptement avec son épée la guerre des pommes cuites. J'ai supprimé tout cet épisode , ainsi que celui d'un bouvier que le jeune prince rencontre dans le bois, et qui s'est sauvé de chez son maître , parce qu'il a laissé perdre un bœuf de charrue valant vingt sous.
L'expression du roi de Torelore devint une injure qu'on appliquoit à l'homme fanfaron qui promettoit beaucoup et ne tenoit rien.
(14. Lui/it donner d'avance vingt marcs d'argent. ) L'argent
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monnoyé et destiné à la circulation du commerce étant en petite quantité , on ne l'eraployoit que dans les paiements peu considérables. Lorsqu'il s'agissoit d'une forte somme, ou quand on vouloit éviter l'évaluation, assez difficile , des monnoies particulières si multipliées en France, on se servoit d'argent en nature et en lingots , qu'on livroit au poids , et de là cette expression de marcs si fréquente chez, les chroniqueurs ainsi que dans les poètes du temps. Sous la première race, on se servoit, pour compter, de la livre effective pesant douze onces ; sous la seconde, de la livre de compte valant vingt sous. C'est sous la troisième , vers la fin du onzième siècle , que s'introduisit l'usage de compter par marc , ou demi-livre d'argent du poids de huit onces.
Il y avoit en France quatre sortes de marcs différents (Ducange, Glossaire, au mot marcd) : celui de Limoges , celui de La Rochelle, autrement d'Angleterre; celui de Troyes , plus fort que les autres , usité à Paris , et devenu le marc de presque toute l'Europe, parce que c'étoit celui dont on se servoit dans les foires de Champagne , les plus anciennes et les plus célèbres de toutes; enfin le marc de Tours, employé pour les monnoies royales et pour les espèces qu'on appe- \Q\\.tournois :
Tint mils mars d'or au grand pois.
Roman d'Athis , manuscrit.
Selon un ancien registre de la chambre des comptes, le marc de Troyes pesoit i4 sols 2 deniers esterlins; le marc de La Rochelle , i3 sous 4 deniers esterlins; le marc de Limoges, i3 sous 3 oboles esterlins. L'esterlin valoit 4 deniers tournois.
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