DE L ÉCUYER QUI VOULOIT EPOUSER DOUZE FEMMES
J'avois quatre versions de ce conte ; j'en ai trouvé une cinquième dans les poésies manuscrite d'Eustache Descliamps , auteur du quatorzième siècle que j'ai déjà eu occasion de citer plusieurs fois ; et celle-ci m'ayant paru avoir quelques détails assez agréables , je l'ai fondue dans la traduction avec les autres.
Une veille de Noël , temps où les grands tiennent cour plénière, il y avoit dans le palais d'un haut baron plusieurs feux allumés. Le plus fort dit aux autres : « Laissez-moi sortir, je veux aller (( brûler la mer, » et il partit. Parvenu au rivage, il s'écria : « Mer, défends-toi , je vais te brûler. » A ces paroles, il s'élança dans les flots; mais qu'arriva-t-il? dans l'instant il fut éteint.
J'ai connu un jeune homme qui étoit le plus mauvais garnement que jamais on eût vu. Il battoit tout le monde, enfonçoit les portes des filles, déchiroit leurs cottes; enfin il n'y avoit
personne qui ne s'en plaignît, et tous les jours c'étoit quelque doléance nouvelle portée au père. Remontrances, menaces, châtiments, la prison même, le bonhomme employa tout pour le corriger: rien n'y fit. On prit le parti de l'envoyer à la guerre. Il courut maint pays, se trouva à maintes batailles; il eut beaucoup de misère et de peine, voyagea sur mer, mais il revint sans être changé. Sa tête, après toutes ces épreuves, se trouva encore aussi verte et son caractère tout aussi bouillant et aussi impétueux qu'auparavant.
Le père désolé ne savoit plus qu'imaginer. Il consulta ses amis. « Mariez-le , lui dit quelqu'un , « et je vous garantis qu'avant un an nous le verce rons si maté que vous serez tranquille sur son « compte. » Le vieillard résolut de mettre le remède en visage, et il prévint son fils du dessein où il étoit de lui donner une femme. « Je le veux « bien , répondit le garnement, mais à condition «qu'avec celle-là vous m'en donnerez onze au- « très : autrement je vous déclare que je n'en « veux aucune. »
En vain le père répond à ces fanfaronnades par les raisons qu'on peut imaginer; le fils persiste dans sa demande, et se prétend même fort modeste de n'exiger que douze femmes ; cependant, sur les représentations de la famille, qui l'engage à essayer d'imc,etsur la promesse qu'on lui fait d'aug-
menter le nombre s'il trouve dans la suite avoir sujet de se plaindre , il se marie. Celle qu'avoit choisie le père étoit une demoiselle jeune, éveillée et fringante, qu'on eut soin d'instruire des propos avantageux de son prétendu. Dans son âme, elle s'étoit bien promis de le mettre à la raison , et elle tint parole. En moins de quinze jours , dit le poète , ce bélier fougueux et indompté devint auprès d'elle un mouton triste et paisible. Vous eussiez cru , ajoute-t-il , voir un bœuf fatigué revenir le soir de la charrue. Alarmée en apparence de son air froid et rêveur, la dame lui demandoit de temps en temps si elle commençoit à lui déplaire , et si déjà il ne l'aimoit plus , ou s'il aimoit ailleurs. Nécessairement il falloit bien alors rassurer la pauvrette sur ses craintes, et mon homme n'en devenoit pas plus gai. Bref, ses yeux se creusèrent, son visage s'allongea : il devint pâle comme quelqu'un qui sort d'une maladie; mais aussi,plus de batteries, plus de querelles : on n'entendoit pas plus parler de lui que de la fille la plus sage.
Or il arriva, sur ces entrefaites, que l'on se plaignit beaucoup dans le pays des ravages que faisoitun loup. Les bourgeois, pour l'exterminer, indiquèrent une battue générale, et de tous côtés on accourut , qui avec des chiens , qui avec des arcs, des haches, des bâtons et des lances. L'animal destructeur fut pris enfin dans des toiles, amené en triomphe à la ville, et promené dans les rues. Vous eussiez ri de voir alors les femmes et les enfants venir, les uns après les autres , soulager leur petite colère en lui jetant des pierres, du mortier ou de la boue. Mais quand
il fut question de le faire mourir les avis se partagèrent : les uns vouloient l'écorcher tout vif, les autres le laisser périr de faim, ceux-ci le brûler, ceux - là lui crever les yeux : c'étoit à qui inventeroit le supplice le plus extraordinaire. Quelqu'un proposa de consulter le nouveau marié comme un homme qui, ayant voyagé beaucoup, pouvoit fournir un bon conseil. Celui-ci s'en défendit d'abord; mais, pressé par les bourgeois, et obligé de donner son opinion : « Mes « amis, dit -il, vous voulez bien vite expédier « votre prisonnier, n'est-ce pas? — Oui, lui ré- « pondit-on. — Eh bien! donnez-lui une femme , « je ne sais rien de plus sûr. »
Recueil de Barbazan , tome m, page 148.
Se trouve dans les Facetiœ Frischllni, page 168. Dans les Convivales Sermones , tome i^*", page 246. Dans les Fables d'Ahstemius.
Dans les Divertissements curieux de ce temps , p. 5 1 et 2 1 5. Dans les Facétie, mottie burle, da Lod. Domenichi, p. 294. Dans les Historiettes ou Nouvelles en ?)en",par M. Imbert, page 35.
DU JEUiNE HOMME AUX DOUZE FEMMES.
Un simple et naïf villageois
Quand on parloit de mariage ,
A Lamon disoit quelquefois :
« Mon père , c'est trop peu , je crois ,
D'une femme dans un ménage ;
Oh ! si jamais je suis en âge,
Je veux en avoir au moins trois.
— Mon fils , tu n'as tàté d'aucune ,
Répond le père , je le vois.
Trois femmes! je n'en avois qu'une ,
Et j'en avois trop. » Un matin ,
Le bon vieillard lui dit : « Lubin ,
Tu connois bien dans le village
La fille du gros Mathurin !
Je te la donne en mariage.
Prends , en attendant , celle-là
Pour deux , trois mois ; après cela ,
Si tu tiens le même langage ,
Si tu n'as pas assez , mon fib ,
D'une femme , alors je m'engage
A t'en avoir deux , quatre , six , Oh ! tant que tu voudras. >» Lubin prit le soir même Babet jwur femme, et fit ce qu'on fait quand on aime , '
Alla grand train, puis s'arrêta, m. aa
Dont sa Babet a la puce à l'oreille,
Et la nuit tant et tant l'éveille ,
Qu'au pauvre diable il ne resta Que la peau sur les os. Alors , dans le village ,
Un loup , fameux par maint ravage ,
Fut pris , et dans tout le canton
On opinoit sur la façon Dont on devoit punir son brigandage.
L'un condamne au feu le glouton , L'autre par l'eau veut s'en faire raison : Plusieurs voudroient l'écorcher tout en vie.
« Et toi , mon fils , cria Lamon ?
— Hélas ! dit-il , qu'on le marie ! »
DE LA FEMME QUI SERVOIT, etc. 339