DES DEUX FRÈRES PAUVRES
Les conteurs jadis s'occilpoieiit d'amuser et d'instruire, et ce talent honorable leur étoit en même temps utile. Chevaux , habits » deniers , fourrures de gris et de vair,onleur offroit tout, ils n'avoient qu'à prendre : aussi honneur et prouesse, courtoisie et valeur étoient-ils bien autres alors qu'ils ne sont aujourd'hui. Suez, travaillez bien pour imaginer un joli conte et inventer du nouveau; après toutes vos peines vous ne trouverez personne qui vous écoute , ou vous resterez sans récompense. Libéralité est morte. Plus de présents; dès-lors plus de fabliers. Or, qu'en est-il arrivé? c'est qu'on ne rit plus.
Deux frères étoient restés orphelins d'assez bonne heure, mais ils avoient en outre une terrible maladie, c'étoit la pauvreté. Pour moi je n'en connois point d'aussi difficile à guérir et qui tienne aussi long-temps. Pendant plusieurs années les
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deux frères eurent à souffrir ce qui l'accompagne ordinairement, le froid, la soif et la faim , Leur misère enfin devint si pressante que, manquant même de pain , il leur fallut songer aux expédients.
Près d'eux habitoit un homme riche, qui avoit des choux dans son courtil et des moutons dans son étable. Nécessité qui force maint homme au crime leur inspira le dessein de le voler. Ils partirent donc à l'entrée de la nuit avec chacun un sac ; et allèrent , l'un forcer la serrure de l'étable pour enlever un mouton, l'autre dans le jardin couper des choux. On n'étoit pas encore couché chez le bourgeois. Il entendit du bruit. « Il a y a là quelque chose , dit-il à son fils; va voir « ce que c'est, et appelle le chien. Est-ce qu'il « ne seroit pas dans la cour? » L'enfant sortit et se mit à crier : Estula; c'étoit le nom du chien. Le voleur qui crochetoit la porte crut que son frère lui demandoit s'il étoit là, et il répondit : oui, me voilà ! mais de l'autre côté l'enfant s'imaginant avoir entendu le chien parler, rentra dans la maison tout effrayé. . . « Sire , Sire ! — « Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a? — Ah! sire, « le chien qui parle î — Le chien qui parle ! — « Oui vraiment , c'est bien sûr , je l'ai entendu : « et si vous ne me croyez pas, venez-y vous « même. » Le père alla voir. Il appela de même
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le chien par son nom; et le voleur, toujours persuadé que c'étoit son frère qui avoit besoin de lui apparemment pour l'aider à charger, répondit : « Un moment , j'ai bientôt fait, j'y vais. »
Si le prud'homme fut effrayé à son tour, je vous le laisse à penser. Il soupçonna dans tout ceci de la sorcellerie , et envoya aussitôt son fils chez le curé , le prier de venir avec son étole et de l'eau bénite. Le prêtre vêtit à la hâte son surplis, et suivit l'enfant. Pour arriver plus vite, ils prirent par le courtil où étoit le coupeur de choux. Celui-ci entendant marcher, et croyant que son frère revenoit le prendre , lui cria : « As - tu « trouvé? — Oui, répondit l'enfant qui s'imagi- « noit parler à son père. — Eh bien! amène, re- « prit l'autre, j'ai un bon couteau, nous le tue- « rons tout de suite , de peur qu'il ne crie. »
A ces paroles , jugez de l'effroi du curé. Il se crut trahi; il jeta par terre son eau bénite et se sauva ', abandonnant même son surplis qu'en fuyant il accrocha par hasard à un buisson. L'homme aux choux, qui dans l'obscurité aperçut quelque chose de blanc, vint voir ce que c'étoit, et trouva le surplis dont il s'empara. Il y avoit long-temps qu'il avoit rempli son sac et qu'il n'attendoit plus que son frère pour partir. Celui-ci vint enfin le rejoindre avec un mouton, et ils retournèrent chez eux où l'aventure du
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surplis les divertit fort. Depuis plusieurs mois il ne leur étoit pas arrivé de rire, mais ce jour-là ils s'en dédommagèrent bien.
Recueil de Barbazan, tome m , page 893.
Dans Desperriers.
Ce conte a été traduit en vers par M. Imbert.
NOTE
(i) Dans d'Où ville et dans plusieurs autres conteurs^ se trouve l'histoire de deux cordeliers qui , logeant chez un boucher, l'entendent la nuit dire à sa femme qu'il veut tuer le plus gras des deux. Il parloit de deux cochons qu'il avoit ; mais les moines, croyant que ce discours les regardoil , sautent par la fenêtre et se sauvent.
38o FRÈRE DENISE CORDELIER.