‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 48 sur 51 · EXTRAIT DE LA SUITE DU FABLIAU · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE LA SUITE DU FABLIAU

La demoiselle, fille d'un chevalier et nommée Denise, avoit pour mère une femme respectable, avec laquelle, depuis la mort de son père, elle vivoit chrétiennement. Tous les franciscains qui

passoient par le château y étoient bien reçus. L'un d'eux, nommé frère Simon, custode de son couvent, devient, dans une de ses passades, amoureux de la jeune Denise. Elle vouloit se faire religieuse, et prie le custode de solliciter pour elle auprès de sa mère cette permission. L'hypocrite moine, qui forme sur cette déclaration le projet de l'enlever, persuade à la pucelle que si elle veut pratiquer comme lui la règle de saint François, elle sera sainte après sa mort. Simple et sans expérience, la vertueuse Denise le supplie de lui procurer ce bonheur. Il feint de la recevoir dans l'ordre; et en lui ordonnant sur tout ceci le silence le plus profond, il lui dit de se rendre, à trois jours de là, sous des habits d'homme, dans un certain endroit, où il promet de venir la prendre pour la conduire au couvent. Elle se procure des houseaux aç^ec une robe d' homme ouverte par-devant ; ei^ après avoir coupé ses beaux cheveux blonds, s'échappe , abandonnant ainsi la plus tendre des mères qu'elle alloit innocemment accabler de douleur. Simon l'attendoit au rendez-vous. Il l'emmène dans son monastère, où il lui fait prendre l'habit sous le nom de frère Denise. Les petits moines se sentoient beaucoup d'inclination pour le nouveau novice : le custode y met bon ordre; lui seul se charge de l'instruire; il ne la perd pas

de vue, et en route ne prend jamais d'autre compagnon.

Un jour dans leurs voyages tous deux viennent loger chez un chevalier. L'épouse, femme honnête, sage et sensée, est frappée de la beauté du jeune frère : elle l'examine attentivement, et croit s'apercevoir que ce n'est point un homme. Après le repas , elle dit tout bas à son mari d'emmener dehors le custode, et, sous prétexte de vouloir se confesser, fait rester le compagnon. Frère Simon alarmé ne veut pas y consentir : il allègue que Denise n'est point prêtre; il s'offre à écouter la confession de la dame , mais celle-ci prenant la demoiselle par la main, la conduit dans sa chambre et ferme la porte.

Bientôt elle sait toute l'aventure. Alors elle appelle le custode qu'elle accable de reproches; il se prosterne à ses genoux pour demander grâce. Le mari qui veut éviter l'éclat lui pardonne , à condition qu'il donnera 4^0 livres, lesquelles serviront à marier la demoiselle '. Trop heureux d'en être quitte à ce prix, le séducteur engage sa parole de les apporter le lendemain , et il part pour aller les chercher. La dame en attendant fait changer d'habits à Denise, et mande la mère, à qui elle persuade que sa fille s'étoit enfermée aux Filles -Dieu, d'où elle vient de la retirer. L'aventure ainsi resta secrète. L'argent du moine

arriva, et la demoiselle fut mariée à un chevalier, du nombre de ceux qui autrefois en avoient fait la demande.

Recueil de Barbazan, tome m, page 76.

Dans les Contes de la reine de Navarre , nouv. 3 1 , un cordelier, confesseur d'un gentilhomme et amoureux de sa femme, vient chez celui-ci dans un moment où il le sait absent. Il égorge le peu de domestiques qui étoieut au château , fait prendre un habit de cordelier à la femme , et la force de le suivre dans son couvent. En route malheureusement, il est rencontré par le mari. Arrêté et livré à la justice, il avoue que ce n'est pas le seul crime de cette espèce qu'il ait commis. Il périt sur l'échafaud, et le monastère est réduit en cendres.

Dans les Cent Nouvelles nouvelles de la cour de Bourgogne, trois dames de Troyes, qui ont une intrigue avec des cordeliers , se font faire un habit de moine , sous lequel elles entrent , quand elles veulent , dans le couvent. Une d'elles est surprise en chemin par son mari , et forcée de lui avouer tout. Il avertit les deux autres offensés. On prie à dîner les trois favoris, et, en présence des femmes, on se venge d'eux à grands coups de bàlon.

Je ne fais pas l'analyse des Cordeliers de Catalogne , par La Fontaine, parce que tout le monde connoît ce conte.

Dans madame de Villedieu, un frère quêteur vient à bout de brouiller un ménage , et de profiter de la vengeance de la femme. Elle laisse une lettre où elle avertit qu'elle va se noyer. On trouve effectivement ses habits sur le bord de l'eau ; mais elle en avoit pris un du moine , et l'avoit suivi dans son couvent. Bientôt les autres frères dépistent la proie de leur camarade , et , quoiqu'il consente à la partager, le se •

cret transpire. Alors le quêteur va trouver le mari , auquel il fait accroire que , par miracle , sa femme doit ressusciter. Il le conduit à la rivière, où l'épouse s'éloit rendue et où on la voit tout-à-coup sortir de l'eau.

Dans YJpologie pour Hérodote, c'est une jeune fille de quinze ans , réduite à demander l'aumône , que le cordelier emmène avec lui et dont il faisoit son compagnon.

Cette aventure du fabliau , si l'on en croit un de nos historiens ( Journal de Paris sous Henri III) n'a* pas toujours été un conte. En 1577, âi\\.-\\ , fut prise et découverte dans le couvent des cor délier s de Paris une G , fort belle, desguisée et

habillée en homme , qui se faisoit appeler Antoine. Elle servoit,

entre les autres , frère Jacques Berson et par dévotion avoit

servy bien dix ans les beaux pères , sans avoir jamais été intéressée en son honneur. L'auteur ajoute que cette créature fut mise en prison et condamnée au fouet.

NOTE

{i.A condition qu'il donnera 4oo livres , lesquelles serviront à marier la demoiselle. ) Saint Louis ne donnoit pour dot à ses filles que 10,000 livres (37o3 marcs d'argent), et cette dot devint celle des filles de France. Lui-même , en épousant Marguerite , fille du comte de Provence , n'avoit reçu que 20,000 livres de dot. Quand il maria Philippe , son fils aîné , à Isabelle , fille du roi d'Aragon, il n'assigna d'autre douaire à la princesse qu'une rente de i5oo livres qui devoit être portée à 6000 , lorsqu'elle deviendroit reine. Clément IV, pape en i265 , et né François , mariant deux filles qu'il avoit eues avant d'entrer dans les ordres, leur donna 3oo livres tournois.

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