‹ Fabre d'ÉglantineChapitre 11 sur 20 · JOURS DE LA DÉCADE · texte numérisé non relu

JOURS DE LA DÉCADE

symbole de l'Egalité, symbole de la Liberté, couleurs nationales, arme de l'homme libre.

de la Charrue, instrument de nos richesses territoriales, du Compas, instrument de nos richesses industrielles.

1er

jour

du

Niveau,

du

Bonnet,

de la Cocarde,

de

la Pique,

moissons, qu'on préparait les cultures et les semences et que la plupart des baux étaient renouvelés.

(1; Romme avait d abord songé à "consacrer une des moitiés de juin à Brutus, sous prétexte que celui-ci avait pour prénom Junius.

7c jour du Faisceau, symbole de la force qui naît de l'union.

8c » du Canon, instrument de nos victoires.

9c » du Chêne, emblème de la génération et symbole des vertus sociales.

iOe » du Repos.

Les plus fortes objections contre ces appellations bizarres vinrent de deux montagnards, Rentabole et Duhem :

« La Convention, dit le premier, en fixant l'ère française, a fait tout ce qu'elle devait faire; je pense qu'il serait inutile et même dangereux de changer les subdivisions du temps et leur dénomination. Nous voulons unir tous les peuples par la fraternité; aussi, loin de rompre nos communications avec eux, nous devons, s'il se peut, les multiplier encore. »

Et, en effet, c'était là le très grave inconvénient, le vice rédhibitoire du nouveau calendrier. Il manquait d'opportunité aussi bien que de logique. Il prenait pour base le climat français et l'histoire de France. Il était national et même nationaliste à une époque où on s'affirmait humanitaire.

Duhem se plaça, pour combattre le projet, à un autre point de vue que Bentabole. Ces noms de RepuhliquCy de Fraternité, de Régénération, etc., donnés à des mois de l'année, lui semblaient trop engager l'avenir et, sans qu'il osât dire sur ce point toute sa pensée, trop préjuger de la sagesse populaire et de l'union entre les partis.

« Oui peut me répondre, demanda-t-il, que le mot de Justice appliqué à tel mois de Tannée ne lui

deviendra pas un jour antipathique par quelque événement extraordinaire? »

« Si vous laissez, répliqua Fourcroy, la nomenclature en blanc, les aristocrates et les fanatiques la rempliront à leur manière (1). » Le chimiste Fourcroy, qui intervenait ainsi dans la discussion, était un fervent jacobin. Ce jacobin mourut du chagrin qu'il éprouva de n'avoir pas été nommé ministre de Finstruction publique par Napoléon (2).

Dans le public, presque tout le monde, par patriotisme ou par amour du changement, était d'avis qu'il fallait donner aux mois des noms nouveaux. Les projets affluaient. Chacun donnait son opinion, bonne ou mauvaise. Heureux ceux qui pouvaient la faire imprimer, comme le citoyen Bulard, pour ne citer que celui-là. Dans son Almanach d' Aristide ou du vertueux républicain (3), le citoyen Bulard demandait l'introduction dans le calendrier régénéré de tous les grands hommes de l'antiquité et des temps modernes, et il proposait Triptolème, Jésus, Gutenberg, Guillaume Tell (qui n'a qu'un défaut, mais assez sérieux, celui de n'avoir jamais existé), Diogène, Gonfucius, AVashington... etMarat.

(1) Ce fut en effet ce qui arriva. Il 3- eut un calendrier de Yen* déens, où septembre s appelait le mois des crimes, et où le 21 janvier était consacré à saint Louis de Bourbon et le 11 mars à sainte Elisabeth de France. V. le Dictionnaire néologiqne des hommes et des choses, par Beffroy deReigny le cousin Jacques), an VIII.

(2 V. Biographie des Contemporains par Rabbe, Boisjolin, etc.), Paris, 1834, au mot Fourcroy.

(3 Cet almanach ne parut qu'en lan III ; mais je suppose que la proposition du citoj-en Bulard était plus ancieime que son almanach et qu'elle dut trouver là son dernier asUe, après s être produite à diverses reprises et sans aucun succès.

Parmi toutes ces opinions qui se faisaient jour dans les journaux, dans les clubs, dans les cafés, celle qui tendait à prévaloir — et je m'étonne qu elle ait prévalu, parce qu'elle peut paraître plus logique et plus raisonnable que les autres — réclamait pour le calendrier révolutionnaire des noms empruntés aux saisons, aux instruments aratoires, aux travaux des champs.

Quoique les loups, depuis deux ou trois ans, eussent pénétré dans la bergerie, le goût de l'idylle persistait en France et à Paris au moins autant qu'en province. Le bucolique Florian se taisait, en attendant qu'on vînt le chercher à Sceaux pour le loger dans la prison de la Bourbe ; mais les plus féroces jacobins, comme ces jolies marquises qui avaient appris l'amour de la nature dans les tableaux de Fragonard ou de Boucher, florianisaient de leur mieux.

Combiner dans un harmonieux mélange les mathématiques, l'astronomie etleculte des champs, remplir le calendrier de fleurs, remplacer les saints et les saintes par ces humbles légumes qu'arrosait la sueur du peuple, n'était-ce pas tentant pour ces législateurs qui se découvraient, à certaines heures, une àme de bergers d'Arcadie, et qui montraient autant de goût pour l'églogue que pour le drame ri) ?

(1) L'idée n'était pas aussi nouvelle que le cro^'aient les Conventionnels. « Charlemagne, dit Eginhard, donna des noms aux mois dans son propre idiome, car jusqu'à son temps les Francs les avaient désignés par des mots en partie latins, en partie barbares... Les mois eurent les noms suivants : janvier, wintermanhot (mois d'hiver) ; février, hornunk (mois de boue); mars, lenzininanhot mois du printemps) ; avril, ostermanhot ''mois de Pâques ; ; mai, winemanhot (mois d'amour) ; juin, prahinahnol (mois brillant ; juillet, heivimah-

Mais à qui s'adresser pour que cette nomenclature fût réellement pastorale et rustique? Parbleu! à un poète qui avait semé dans ses vers, d'une main inépuisable, les myrtes et les roses, célébré la fraîcheur des sources et l'ombre des bosquets, favorable aux amants, au chansonnier de : « Il pleut, Bergère ! »

Et voilà comment Fabre d'Eglantine fut chargé d'un rapport supplémentaire sur le nouveau calendrier.

Il s'était d'ailleurs, en homme qui ne se laissait guère oublier, offert lui-même dans la séance du 5 octobre (1). « Je propose, avait-il dit, de donner à chaque jour le nom des plantes que produit alors la nature et des animaux utiles : ce sera un moyen d'instruction. Je demande que le comité soit chargé d'examiner cette idée. » La Convention flottait encore entre des projets contradictoires. Elle avait passé à l'ordre du jour.

A ne l'envisager qu'au point de vue littéraire et en laissant de côté les inévitables déclamations contre les prêtres, par lesquelles il débute, le rapport fait à la Convention, le 23 octobre, par Fabre d'Eglantine, « au nom de la Commission chargée de la confection du Calendrier », est un document très intéressant.

jiof (mois des foinsy ; août, aranmahnot (mois des moissons); septembre, wintumanhot 'mois des vents) ; octobre, windummemanhoi (mois des vendangesj ; novembre, herbistmanhot (mois d automne^ ; décembre, hermanhot (mois d'enfer .)) Vita Caroli magni ab Eginardo svripta. c. xxiv, apud Script, rer. Franc, t. V, p. 100.

(1, C'est dans cette séance que Romme avait dit : « Le premier jour est celui des époux w, ce à quoi Albitte fit cette réponse, qui excita l'hilarité générale : « Tous les jours sont les jours des époux. »

FABRE d'ÉGLANïLNE 183

Dans les noms que proposait le rapporteur pour désigner les mois — dans ces noms sonores et bien venus à travers lesquels nous voyons et respirons encore l'ardente lumière- de l'été, les moissons, les fruits et les fleurs, et les frimas de l'hiver, et le ciel couvert de nuées — se révèle l'imagination d'un poète, d'un vrai poète.

Vendémiaire, Brumaire, Frimaire, Nivôse, Pluviôse, Ventôse, Germinal, Floréal, Prairial, Messidor, Thermidor (1), Fructidor : c'est, en douze mots, un hymne chanté en l'honneur de la Nature. Tant qu'il y aura une langue française et des hommes dignes de la parler, ces noms ne périront pas.

La division en trois décades, adoptée parla commission— et qui privait les travailleurs d'un jour de repos par mois (2) — était moins heureuse, et ces termes de primidi, duodi, tridi, quartidi, quintidi, sextidi, septidi, octidi, nonidi, décadi, avaient quelque chose d'étriqué, d'impersonnel, qui contrastait singulièrement avec les magnifiques appellations dont bénéficiaient les mois.

Avec ces douze mois de trente jours chacun, il restait chaque année cinq jours disponibles (et six pour les années bissextiles). Le rapport de Fabre d'Eglantine les appela les sanculottides (3). Un enfant dans le

(1 , Fabre d'Eglantine avait d abord proposé le mot de Fervidor, qui ne fut pas adopté.

(2) Dans la lettre à Cubières citée plus haut, Lalande prétend qu'il avait voulu joindre au décadi le quintidi, ce qui aurait fait six jours de repos par mois, et que Romme trouva que c'était trop.

(3) Je reproduits le mot tel qu il e^t orthographié dans le rapport .

Syllabaire du citoyen Piat, instituteur, expliquait ainsi ce terme, qui se comprenait assez de lui-même : (( C'est le nom le plus analogue au rassemblement des diverses portions du peuple français qui viendront de toutes les parties de la République célébrer à cette époque la liberté et l'égalité. »

Les jours sans-culottides étaient en effet réservés pour des fêtes civiques :

primidi — fête du Génie ; duodi — fête du Travail ; tridi — fête des Actions ; quartidi — fête des Récompenses ; quintidi — fête de TOpinion ;

et le sextidi, chaque année bissextile — fête de la République.

Fabred'Eglantine et la Commission avaient proposé ces dénominations et ce classement; mais un amendement le modifia quelque peu (1), et la fête des Actions reçut le nom de fête de la Vertu.

Décréter une fête de la Vertu — à une époque où elle n'existait guère que dans les prisons ou sur l'échafaud — c'est une des idées les plus bizarres qu"ait jamais eues la Révolution.

(1) Cité par E. et J. de Goncourt, La Société française pendant la Révolution. Paris, 1864, p. 276.

GIRONDINS ET HEBERTISTE;

Il existait chez Fabre d'Eglantine. nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer, un singulier mélange de raideur et de souplesse, d'emballement et de duplicité. Le politicien essayait d'être habile et prudent ; mais l'écrivain, né pour la satire et la polémique, l'entraînait beaucoup plus loin qu'il n'aurait voulu, multipliait autour de lui les ennemis.

L'humeur agressive de cet x\lceste jacobin et aussi sa versatilité lui valurent le funeste privilège d'être tour à tour attaqué par les Girondins et les Hébertistes, jusqu'au moment où le parti de Pvobespierre, plus redoutable et mieux armé que les autres, l'envoya à la guillotine.

Ce furent les Girondins qui. les premiers, engagèrent la lutte. Le 1^' avril (1793), Biroteau (i) monta

(r Jean -Baptiste Biroteau. député des Pyrénées-Orientales. Le 19 février, il avait demandé la poursuite des crimes de septembre et le 1''' mars dénoncé le comité de surveillance de la commune de Paris. Le 15 avril, à la suite de ses attaques contre Fabre d'Eglantine et les Dantonistes, une députation de 35 sections de Paris vint à la Convention demander son expulsion et celle des membres les plus marquants du parti de la Gironde. Biroteau fut guillotiné le 24 octobre 1793.

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à la tribune pour diriger contre un adversaire particulièrement détesté une de ces accusations qui, en ce temps-là, étaient meurtrières :

« Au Comité de défense générale, dit-il, où Ton agita les moyens de sauver la patrie, Fabre d'Eglantine qu'on connaît très lié avec Danton, qui dans une séance précédente avait fait son éloge, Fabre d'Eglantine annonça qu'il avait un moyen sûr de sauver la Piépublique, mais qu'il n'osait pas en faire part, attendu quon calomniait sans cesse les opinions. On le rassura, en lui disant que les opinions étaient libres et que d'ailleurs tout ce qui se disait au comité y demeurait enseveli. Alors Fabre d'Eglantine, à mots couverts, proposa un roi. »

Des murmures éclatèrent aussitôt au côté gauche de TAssemblée. Plusieurs membres s'écrièrent à la fois : v Cela n'est pas vrai 1 » et Danton, se tournant vers les Girondins, leur lanra cette apostrophe : « C'est une scélératesse. Vous avez pris la défense du roi, et vous voulez rejeter vos crimes sur nous (1) ! »

1 V. la réimpr. du Moniteur, t. XVI, p. 25. Le Journal de Perlet n-' du 2 avril) rend compte ainsi de cette partie de la séance :

« Biroteau accuse Fabre d'Eglantine d'avoir proposé au Comité de défense générale, comme seul moyen de sauver la patrie, un dictateur sous l'emblème d'un veto. Grand mouvement.)

« Fabre d'Eglantine demande à se justifier.

« Delmas demande qu'on ne donne dans le moment aucune suite à une dénonciation qui ne tend qu'à accélérer la perte de la patrie.

« Un long trouble règne dans l'Assemblée.

« Danton, après avoir établi qu'il ny avait aucune connexité entre la conduite des Dumouriez et celle des commissaires, dit qu'il ne craint point ses accusateurs, quil est retranché dans la citadelle de la raison et qu'il les battra tous avec les canons de la vérité.

« Il conclut à ce que la commission proposée par Lasource soit

FABRE d'ÉGLANTI.NE 187

Fabre d'Eglantine rendait coup pour coup. Dans un discours « sur lacté de la commune de Paris tendant à demander la retraite de vingt-deux membres de la Convention », discours qu'il ne put prononcer à la Convention (l), mais dont le club des Jacobins, dans sa séance du 1^'" mai, ordonna l'impression et l'envoi aux sociétés affiliées, il fit, sous prétexte de 'épondre à Fonfrède, une charge à fond de train contre la Gironde.

L'adresse de la commune était pour lui « l'exposi- ;ion formelle des sentiments unanimes, réfléchis et constants de la majorité des sections de Paris » et il f voyait — puisque le peuple était souverain — non pas, comme lavait dit Fonfrède, une simple pétition, mais un verdict devant lequel tous devaient s'incliner.

Entre temps, il accusait Gensonné et Guadet d'avoir Qégocié avec la cour, Brissot et ses amis d'avoir retardé le plus possible la révolution du dix août, Roland d'avoir institué « ce bureau d'esprit public au moyen duquel un système de calomnie a été suivi (2) ».

Puis, s'adressant au parti tout entier : « Dans le

établie non seulement pour juger la conduite des commissaires dans la Belgique, mais encore celle de tous les membres delà Convention depuis l'ouverture de celte Assemblée.

« Fabre d'Eglantine nie le fait avancé par Biroteau. » ;1) La brochure porte cette note : « Comme l'orateur arrivait à son tour de parole (dans la séance du 16 avril^ et qu il occupait déjà la tribune de la Convention pour prononcer ce discours, la faction lit fermer la discussion. »

2 Fondé après le 10 août, le bureau d'esprit public avait pour but de subventionner les journaux et les écrivains favorables à la Révolution.

temps du procès de Louis, déclarait-il, vous avez formé le projet de faire égorger la Montagne. Ceci se lie à l'affaire de Barbaroux (1). Les assassins devaient nous attaquer par le front, par les corridors et les passages de droite et de gauche. Je tiens le fait du citoyen Méaulle, qui a déjà annoncé à la Convention qu'il s'expliquerait sur cette atrocité. »

Singulière caution que celle du citoyen MéauUe ! Fougueux jacobin qui plus tard devint un impérialiste très zélé, Méaulie avait voté la mort du roi en expliquant ainsi son jugement : <( Je ne puis vouloir soustraire le plus grand des coupables à la peine qu'il a méritée. )> Envoyé plusieurs fois en mission (notamment en Vendée et à Lyon), il fut accusé, après le 9 thermidor, d"y avoir commis des excès et des déprédations de tout genre. Le '27 février 1795, il prit la défense du comité révolutionnaire de Nantes et des complices de Carrier. Napoléon fit de cet honnête homme un procureur près le tribunal de Gand et un membre de la Légion d'honneur.

Les attaques de Fabre d'Eglantineet ses accusations haineuses, surtout au club des Jacobins, où il était plus libre de les produire, contribuèrent pour une lar^ie part à la chute de la Gironde, le 31 mai.

Il n'épargna pas ses ennemis vaincus. Il fut de ceux qui de la prison les conduisirent à l'échafaud. Il dirigea contre eux dans la Gazette de France (2), où

(1) Après avoir voté, le 16 jan^'ier, la mort du roi, Barbaroux fit tous ses efforts pour obtenir le renvoi à la sanction du peuple et se montra à cette occasion très violent contre la Montagne .

2) Gazette nationale de France (16 août 1792 au 24 janvier 1793), Gazette de France nationale 25 janvier 1793 au 19 janvier 1794 , de

il écrivait régulièrement, une terrible campagne de presse.

« Aussitôt que Fabre a été pourvu de cette gazette (en juin), il a commencé par se mettre kVordredu jour, c'est-à-dire par dénaturer les événements du 31 mai pour charger les députés proscrits de toutes les calomnies qu'il est si capable d'imaginer et par faire le panégyrique des chefs montagnards. »

Pour donner un exemple de cet acharnement, les Anecdotes cuHeiises et peu connues...^ dont nous extrayons le passage ci-dessus, citent, comme'particulièrem.ent caractéristique, le numéro du 31 juillet dans lequel Fabre d'Eglantine attaque <( l'ambition de l'empereur du collège Buzot, la poltronnerie insolente de Barbaroux, la vaniteuse étourderiede Guadet, et la bassesse excramentale (sic) de Gorsas. Ces drôles cherchent à duper le peuple pendant quelques jours pour se donner le loisir d'amasser leur viatique, et le charlatan Wimphen (sic) (1) au vaste

nouveau Gazette nationale de France (20 janvier 1794 au 18 décembre 1797 , redevient tout simplement Gazette de France le 19 décembre

« La Gazette de France est rédigée depuis peu par Fabre d'Eglantine, député à la Convention nationale. Depuis qu'il la rédige, cette feuille est entièrement vendue à la faction jacobite (sic), qui disjjose maintenant de tous les journaux, manœuvre par laquelle la Réijublique ne peut jamais savoir la vérité et qui livre les citoyens des départements à toutes les imjjostures qu'il plait aux montagnards de faire répandre. » Anecdotes curieuses et peu connues sur différents personnages qui ont joué un rôle pendant la Révolution, p. 46 (par Coste d'Arnobat).

(1) (( Ce charlatan est celui qui a fait la savante et glorieuse défense de Thionville : il a 50.000 livres de rente, et d'Eglantine soutient que ce général, officier du plus rare talent, attendait aussi son viatique. C'est ainsi que ce polisson (il faut enfin parler sa langue)

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chapeau bordé, est leur ami et partant de moitié... » Tout en prodiguant à des vaincus, à des proscrits, désormais incapables de se défendre, les plus grossières injures, Fabre d'Eglantine, avec la même exagération, louait dans son journal, étonné d'être si violent, les membres les plus influents de la Montagne. A d'emphatiques éloges du dieu Marat, quelques jours après la mort de ce fou farieux (1j, adoré par les Jacobins, il mêlait une ignoble diatribe contre la pure héroïne qui venait d'en délivrer le monde, et qui, en admettant qu'elle fût criminelle, avait noblement expié son crime :

(( Le métaphysicien y développe les nuances des replis les plus secrets du cœur de cette étonnante fille : il fait, sans jamais l'avoir connue, la satire la plus sanglante de son moral ; il fait aussi celle de son physique. Il essaie de persuader à tout Paris que cette charmante personne, qui avait surtout des yeux d'une beauté rare, était laide et dégoûtante, il en fait une furie. . . Il te sied bien de parler de figure ! Tu dois sans doute n'envisager qu'avec fureur ceux mêmes qui n'en ont qu'une supportable. Si la tienne

entasse les absurdités sur les calomnies : il ne prend pas même garde qu'en accusant de pauvreté les députés proscrits, il fait leur éloge et qu'il réveille lattention sur les 18.000 livres de rente qu'il a volées ; quoi qu'il en soit, Dieu le préserve de tomber sous la canne du cbarlatan. » Anecdotes curieuses et peu connues, p. 55. On s'explique mal que Fabre d'Eglantine osât parler de charlatan, lui qui en avait eu un dans sa famille.

(1) Dans le numéro du 20 juillet de la Gazette de France. On sait que Charlotte Corda3' avait été guillotinée le 17 juillet, et on sait aussi avec quel courage simple, et en quelque sorte virginal, elle mourut.

FABRE D'ÉGLANTTNE 191

est si basse et si repoussante, si le pus circule sous ton épiderme, que ne t'en prends-tu à la nature, maraud, qui t'a traité comme tu le mérites? Crois-tu faire des dupes en mentant ainsi à toi-même ? N'est-il pas évident que tes impostures maladroites tendent à dérober Charlotte Corday à l'admiration publique, à entretenir le feu du maratisme, à faire valoir ta servile ferveur, ton faux patriotisme et à solliciter la jouissance paisible du fruit de tes brigandages (1) ? »

Ce panégyrique de Marat — six mois plus tard publié en brochure, lorsque Fabred'Eglantine crut avoir besoin de s'abriter derrière ce nom vénéré — était si excessif et si répugnant (2) qu'il excita chez tous ceux que n'aveuglait pas le fanatisme jacobin une stupéfaction indignée. L'auteur fut pris à partie par les rares journaux qui avaient encore le courage de parler librement, par les pamphlets qui se vendaient, avec toute espèce de précautions, dans des boutiques suspectes. On le railla dans ces chansons satiriques, girondines ou royalistes, arme légère et fragile dont on usait contre la Montagne et qui ne valait pas, dans cette lutte trop inégale, larme plus solide et mieux trempée que prenait la Montagne pour se défendre, — le couperet de la guillotine.

Pour ne citer qu'une de ces chansons antijacobines, qui osaient rire lorsque tant de gens tremblaient et

(1) Anecdotes curieuses et peu connues... p. 57. « On sait, ajoute l'auteur de ce pamphlet, qu'un des exécuteurs a souffleté la tête decette femme après l'avoir décollée. D'Eglantine veut partager avec ce cito\-en l'honneur d'un enthousiasme aussi patriotique : ne pouvant mieux faire, il souffleté les mânes de Charlotte Corday. Le premier exécuteur a été puni : les bonnes mœurs exigent qu'on châtie aussi son rival. R

gémissaient, \e Divertissement patriotique sur l'air des Pendus^ dans lequel sont passés en revue une vingtaine de conventionnels, consacra au thuriféraire de Marat ces couplets virulents :

Des siens quoiqu'il fût le mépris, Vous allez les voir tous épris De ce parangon du civisme, Consacrer son patriotisme Et rendre des honneurs divins Au Cerbère des Jacobins.

D'Eglantine le gazetier Prend déjà sa plume d'acier :

Avec sa candeur ordinaire, Il va nous peindre son confrère Et travestir dans son adieu Le monstre mort en demi-dieu.

Ml histrion, jîetit brigand, Cœur faux et bas, lâche intrigant, Tu crois, dans ton libelle infâme.

Dispenser la gloire et le blâme :

Tu changeras bientôt de ton.

J'en ai pour garant un bâton.

Danton, ce mufle de damné.

Par la nature condamné

A porter ce masque effroyable

Que n'oserait porter le diable.

Est seul digne de louanger

Le héros qu'on vient d'égorger [1).

Cette guerre d'épigrammes avait porté au comble l'exaspération de Fabre d'Eglantine, que sa vanité d'homme de lettres et son irritabilité de méridional rendaient sensible aux moindres attaques. Au

(1) Anecdotes curieuses et peu connues, p. 9.

FABlîE D ÉC.LAMl.XE 193

moment du procès des Girondins, il prit sa revanclie, une terrible revanche. Plus que tout autre, il aida à les faire condamner. Sa déposition, faite d'absurdes papotages, de rapports souvent mensongers, de racontars haineux, eut lieu le 28 octobre — et ce jour-là, par sa mauvaise foi, par son acharnement contre des adversaires politiques dont la plupart valaient mieux que lui, il mérita la mauvaise foi et l'acharnement qui, à son tour, le conduisirent à léchafaud.

Figure énigmatique et de demi-jour, qu'on a eu tort de voir à travers les trop spirituelles calomnies de Camille, Brissot, malgré quelques erreurs de jeunesse, me paraît, parmi les hommes de la Révolution, un des plus purs et des plus probes. Il y a de l'Aristide chez cet homme-là; mais c'était un Aristide dégénéré et tragique, né pour les luttes stériles et marqué pour le dernier supplice.

Contre Brissot, Fabre d'Églantine fit preuve, dans sa déposition, d'une extraordinaire animosité que rend encore plus odieuse le caractère modéré et doux de ce chef de la Gironde.

Il commença par rapporter, d'après deux de ses collègues, Freminger et Loiseau, députés de l'Eure, un propos qu'ils attribuaient à Erissot. « Le peuple, aurait dit celui-ci, est fait pour servir la révolution ; mais quand elles sont faites (les révolutions), il doit rentrer chez lui et laisser à ceux qui ont plus d'esprit que lui la peine de diriger. »

Il prétendit que les Brissotins (1; avaient été peu favorables à la révolution du 10 août et qu'étant allé,

1) Ou (lirondins.

un jour, avec Danton, dîner chez Pétion pour lui demander son appui dans le mouvement qui se préparait, ils ne reçurent dautre réponse que « des affronts sanglants ». Brissot était un de ceux qui s'opposaient alors avec le plus d'obstination à l'union entre la Gironde et la Montagne.

Chose plus grave : « Trois jours après le 10 août, Brissot témoigna un grand intérêt pour la personne de Capet ; dans l'espace de trois heures il est venu plusieurs fois à l'Hôtel de la Justice pour y faire loger le tyran. Danton crut voir dans cette démarche un projet formé par la faction pour l'embarrasser dans sa marche révolutionnaire. »

De Brissot. Fabre d'Églantine passaàRoland. Celuici, raconta-t-il, avait décidé, après la publication du manifeste du duc de Brunswick, d'emmener à Blois. avec le ministère, le trésor et le roi. Clavière, Servan, Kersaint, appuyaient cette opinion. Elle fut combattue par Danton, qui réussit à la faire rejeter.

La commission des vingt et un n'avait donné, elle aussi, d'après Fabre, que trop de preuves de son peu de civisme, et celle qu'il cite comme exemple, dans sa déposition, est vraiment significative. Pour faire changer le sceau de l'État, le ministre de la justice s'était adressé à divers artistes. Un d'entre eux lui soumit un dessin qu'il adopta. « C'était un Hercule terrassant le royalisme, entouré de quatre-vingt-quatre étoiles, symbole de l'amitié qui liait les quatre-vingt-quatre départements de la France » Ce modèle fut présenté à la commission des vingt et un, qui l'adopta à son tour — mais après avoir fait supprimer les étoiles. Pouvait-on se montrer plus ouvertement fédéraliste ?

FABRE d'ÉGLANTINE 19Î

D'ailleurs tous les Girondins, unis contre la Montagne, s'appréciaient à leur valeur et n'avaient les uns pour les autres qu'une très médiocre estime. Dans un dîner de patriotes, auquel assistait cependant Ducos, celui-ci, devant qui on venait de traiter aussi mal que possible ses amis, s'écria : « Vous les jugez très bien : ce que vous dites est vrai ; mais vous avez oublié de parler du plus scélérat d'entre eux. C'est Gensonné (1) ».

Fabre d'Églantine revint ensuite à Roland et l'accusa ouvertement d'avoir détourné, parmi les pièces trouvées dans l'armoire de fer, celles qui pouvaient nuire à son parti.

Sur le vol du Garde-Meuble, dont Girondins et Montagnards, nous l'avons vu, se renvoyaient la responsabilité, il déposa longuement.

« Nommé, dit-il, par la Convention nationale, pour, conjointement avec Cambon et Audrein. assister à la levée des scellés du Garde-Meuble, nous entrâmes par la même fenêtre où les voleurs s'étaient introduits, nous trouvâmes les scellés rompus ; j'examinai cet endroit par où les voleurs étaient entrés, et je me convainquis qu'ils n'avaient pu le faire sans enlever une lourde espagnolette qui traversait la croisée ; si cette barre de fer était à sa place, les voleurs n'ont pu l'enlever par la fracture qu'ils ont faite à la fenêtre ; si elle n'y était pas, pourquoi cette négligence de la part de celui qu'on avait commis à la garde de ce dépôt précieux ? Et cet agent était Restou ('2), créature de Pvoland.

ily Ducos afllrma qu'il n'avait pas tenu ce i^ropos, (2j Le peintre Iveslout.

(( Sur la fm de sa session. l'Assemblée législative avait créé une commission des monuments ; après la journée du 10 août, Lemoine-Crécy, garde général du Garde-Meuble, se présenta à cette commission et la pria de venir vérifier l'état de ce dépôt ; elle y alla. Lemoine-Crécy reporta, dans la salle des bijoux, la boîte qu'il tenait cachée chez lui depuis le commencement des troubles. Les membres de la commission se firent ouvrir ces boîtes par curiosité ; ils virent tous les diamants qu'elles renfermaient, et ennuyés dattendre les bijoutiers qui en devaient faire Texamen, ils les refermèrent, les laissèrent dans la salle et apposèrent les scellés sur la porte.

(( Il fut pris jour avec Lemoine-Crécy pour faire l'inventaire de ces bijoux afin de lui en donner décharge ; ce fut dans cet intervalle que Roland donna ordre à Crécy de céder sa place à Restou. On écrivit aux bijoutiers de venir faire l'examen des bijoux ; ils ne vinrent pas ; on écrivit une seconde fois. Un d'eux était en chemin pour se rendre à l'invitation ; mais il rencontra un quidam qui lui dit : Vous allez faire des pas inutiles, car vous ne trouverez personne ; il retourna sur ses pas. et le lendemain le vol fut fait.

(( Dans la procédure qui a été faite contre les voleurs qui ont été mis à mort, il n'a été nullement question de la cassette de bijoux dont je viens de parler, et que Crécv avait déposée, en présence des membres de la commission des monuments, dans l'une des salles du Garde-Meuble. J'observed"ailleurs que si deshommes, pressés par les circonstances, eussent trouvé cette cassette, ils s'en seraient contentés et ne se seraient

FARRE d'ÉGLANTLNE 197

pas amusés à briser des vases pour en retirer le peu d'argent qui les décorait. Voilà ce que j'avais à dire sur ce vol extraordinaire. J'ajoute un fait ; c'est que Thuriot ma dit qu'un de ces voleurs arrêté dans le faubourg Saint-Antoine fut assassiné au moment où il allait donner des éclaircissements. J'appelle sur ce vol la responsabilité de Pioland, et celle de toute la coalition dont il faisait partie. »

Au nom de son parti, si perfidement attaqué, Vergniaud répondit par un mot dédaigneux : « Je ne me crois pas, dit-il, réduit à l'iiumiliation de me justifier d'un vol. »

Fabre d'Églantine continua en accusant les Girondins et particulièrement Pétion d'avoir laissé commettre et même provoqué les massacres de septembre (1). Il les signala comme complices de Dumouriez, et, pour la seconde fois, invoquant le témoignage très suspect de Méaulle, il révéla leur prétendu projet de faire assassiner les patriotes de la Montagne, ce qui mettait ceux-ci en état de légitime défense, autorisait de leur part les mesures les plus iniques, et pour le public, qui ne demandait qu'à avoir de nouvelles raisons d'accabler les vaincus, transformait les bourreaux en justiciers.

J'ai insisté sur cette déposition de Fabre d'Eglantine, assez intéressante d'ailleurs par elle-même, afin

''Il « Les calomnies que Ion n'a cessé de répandre contre les patriotes, relativement aux massacres du 2 septembre, les ont forcés à rappeler dans leur souvenir tout ce qui s'était passé à cette époque. Nous nous sommes persuadé que les hommes qui tiraient un si grand parti de ce désastre pouvaient être soupçonnés d'en être les auteurs, »

198 FARHE d'ÉGLANTLNE

de montrer jusqu'à quel point il poussait sa déplorable habitude d'accuser et de dénoncer. C'est un trait de son caractère qui explique l'atmosphère de haine dans laquelle il se condamna à vivre, et qui devait être la principale cause de ses malheurs.

Tant qu'il n'avait accusé que les Girondins, il n'avait pas couru de trop grands risques ; mais il s'attaqua bientôt à des adversaires moins faciles à abattre.

Dans les derniers mois de l'année 1793, s'était formé, au sein même de la Montagne, sous la direction de Danton, un parti qui voulait « des lois et non du sang », qui demandait, pour parler le langage de l'époque, qu'on ralentît un peu la marche trop précipitée du char de la Révolution. A ce parti se rattachait Fabre d'Églantine et il en était un des chefs. « Thuriot, Fabre d'Églantine, Lacroix, et jusqu'à Legendre même, dit Levasseur (de la Sarthe) dans ses Mé)noires (1;, sonnaient le tocsin contre le comité de Salut public au nom de la modération. »

De ce changement dans ses opinions, l'homme qui avait jadis approuvé ou du moins jugé nécessaires les massacres de septembre, le jacobin fanatique qui avait si puissamment aidé à tuer la Gironde, donnait chaque jour de nouvelles preuves.

Le 17 juin, dans un long débat sur les contributions publiques, il avait combattu une proposition d'exempter de tout impôt ceux qui ne possédaient que l'absolu nécessaire.

Le 29 octobre, à propos du bonnet rouge qu'on voulait imposer aux femmes.il prononça un de ses

(1) T. II, p. 316.

FABRE d'ÉGLANTINE i 99

meilleurs discours, un de ceux où il montra le plus de libéralisme et de bon sens :

«Il y a déjà eu du trouble pour la cocarde; vous avez décrété que les femmes la porteraient (1). On demande aujourd'hui le bonnet rouge ; on ne s'en tiendra pas là, on demandera bientôt la ceinture avec les pistolets, de manière que cela coïncide parfaitement avec la manœuvre des attroupements pour le pain, et que vous verriez des files de femmes aller au pain comme on marche à la tranchée. Il est fort adroit de la part de nos ennemis d'attaquer la passion la plus forte des femmes, celle de leur ajustement; et sous ce prétexte on leur mettrait à la main des armes dont elles ne savent pas se servir, mais dont de mauvais sujets se serviraient fort bien. Ce n'est pas encore là le seul germe de division qui tienne à ce sexe. Il se forme des coalitions de femmes, sous le nom d'institutions révolutionnaires, fraternelles, etc. J'ai fort bien observé que ces sociétés ne sont point composées de mères de famille, de filles de famille, de sœurs occupées de leurs frères ou sœurs en bas âge, mais d'espèces d'aventurières, de chevalières errantes^ de filles émancipées, de grenadiers femelles. {On applaudit.) Je demande deux choses très urgentes, parce que les femmes à bonnets rouges sont dans la rue. Je demande que vous décrétiez que nul individu, sous

(1) 21 septembre 1793. (( La Convention nationale, sur la proposition dun membre, décrète que les femmes qui ne porteront pas la cocarde tricolore, seront punies la première fois de huit jours de prison ; en cas de récidive, elles seront réputées suspectes; et quant à celles qui arracheraient à une autre ou profaneraient la cocarde nationale, elles seront punies de six années de réclusion. »

200 FABRE d'ÉGLA.XTINE

quelque prétexte que ce soit, et sous peine d'être poursuivi comme perturbateur du repos public, ne pourra forcer aucun citoyen de se vêtir autrement qu'il le voudra. Je demande ensuite que le comité de Sûreté générale fasse un rapport sur les sociétés de femmes. »

Fabre d'Églantine ne se contentait pas d'exprimer, à la Convention, des opinions de plus en plus modérées et libérales ; il ne craignait pas, entraîné par son caractère agressif, d'attaquer ceux qui représentaient et défendaient les opinions contraires, et surtout Mazuel, Vincent, Maillard et Ronsin, fidèles lieutenants d'Hébert.

Aide de camp de Bouchotte lorsque celui-ci devint ministre de la guerre, Mazuel avait dirigé après le 31 mai les opérations militaires contre les fédéralistes de l'Eure. Il était, dans les derniers mois de 1793, adjudant général de l'armée révolutionnaire de Paris.

Né le 11 décembre 1703, à Neufcbâtel, dans la Seine-Inférieure, Stanislas Maillard avait débuté comme clerc chez son frère Jean-Bapliste, huissier à cheval au Chàtelet (1). On connaît son rôle, le 14 juillet et le 5 octobre 1789, et dans les journées de septembre où il présida la commission populaire qui s'était formée à la prison de l'Abbaye. Il fut alors accusé de s'être emparé des dépouilles des victimes qu'il avait fait égorger.

Maillard exerça ensuite les fonctions, peu hono-

'!) V. Stanislas Maillard, l'homme du 2 septembre 1792, par Alexandre Soiel. Paris, Aubrv, 1862.

FAP.HE D*Ér,LA>TINE :20l

rables mais très dignes de lui, d'agent du comité de Sûreté générale chargé de la surveillance des suspects. Il figura parmi les dénonciateurs des prisons, et ses victimes, notamment à la Force, furent nombreuses. Le vainqueur de la Bastille terminait sa carrière comme mouchard officiel. Le loup s'était fait mouton (1;.

Fils d'un concierge d'une des prisons de Paris et clerc d'avocat au moment de la R.évolution, Vincent, grisé comme bien d'autres par la lecture des auteurs anciens, avait embrassé avec ardeur les idées nouvelles. Admis au club des Cordeîiers, il y déclara un jour qu'il fallait égorger un tiers des habitants de la France (les nobles et les prêtres; pour assurer le bonheur des deux autres tiers. Marat n'aurait pas mieux dit.

Nommé par Pache, en octobre 1792, chef des bureaux de la guerre, Vincent fut destitué, au mois de février 1793, par Beurnonville; mais le successeur de Beurnonville, Pouchotte, fit de lui son secrétaire général. Plus ministre que le ministre lui-même, Vincent en profita pour distribuer des places à ses frères et

(1) « Des délateurs, ai^pelés moulons, furent placés dans les maisons de réclusion pour rapporter tout ce qui sV disait, tout ce qui s'y passait, et même ce qui ne s'y disait ou ne s'j- passait pas. Ils étaient chargés de fournir, tant au comité de Sûreté générale qu'à l'accusateur public, des listes de proscription ; et l'on a vu des nobles, détenus comme suspects, faire ce métier infâme pour échapper à la mort ou recouvrer leur liberté.

« Ces moutons avaient en outre une mission expresse, c'était, à force de vexations et de tj'rannie. d'exciter un soulèvement, une apparence de rébellion parmi les détenus, afin d'avoir un prétexte de les accuser de conspiration et de les envoyer en masse à la guillotine » Mrtnoircs de rcxéciiteitr des hautes œnifres, publiés par A. Grégoire (Lombard de Langres\ Paris, 1830, p. IGl.

202 FABRE DÉGLANTINE

amis — et c'est ainsi que RoDsin fut nommé général de l'armée révolutionnaire en Vendée, où il se montra, de la manière la plus évidente, aussi incapable comme tacticien que comme administrateur (1 1. Ce général de club pouvait, il est vrai, invoquer pour excuse que ses troupes ne valaient guère mieux que lui. A quelqu'un qui se plaignait de leurs excès : « Que voulez-vous que j'y fasse? répondit-il. Je sais comme vous que c'est un ramas de brigands ; mais il me faut de ces coquins-là pour mon armée ; trouvezmoi deshonnètes gens qui veuillentfairecemétier(2).)) Ce métier consistait à piller fermes et châteaux, à fusiller des paysans inoffensifs, des femmes, des enfants, à mettre tout un pays à feu et à sang.

La connaissance des mœurs littéraires, qui n'ont jamais beaucoup varié, permet de supposer que si Fabre d'Eglantine détestait tout particulièrement Ronsin, c'est que Ronsin. comme Fabre d'Eglantine, était auteur dramatique. Il avait composé, avant la Révolution, plusieurs pièces pour lesquelles le public manifesta une coupable indifférence, et en 1786, il les fit imprimer au profit de sa belle-mère (3j. Je crois le

ly Phelippeaux le dénonça comme responsable des désastres subis pendant cette guerre.

(2; Biographie moderne. Leipzig,180Q, t. IV. — Biographie nouvelle des Contemporains. Paris, 1825, t. XMII.

3 Théâtre de M. Ronsin, imprimé an profit de sa belle-mère. Paris, Cailleau, 1786.

Après la Révolution, Ronsin, que les directeurs et les acteurs avaient intérêt à ménager, réussit à faire jouer un certain nombre de pièces, parmi lesquelles nous citerons : La Fête de la Liberté ou le Biner des Patriotes, comédie en vers Théâtre-Français de la P»épublique, 1790 : — Louis XII, père du peuple, tragédie en trois actes (Théâtre-Français delà République, 1790 ; — La Ligue des fanatiques

FARRE d'ÉGLANTINE 203

cas absolument unique dans les annales du théâtre.

Contre Mazuel, Maillard, Vincent et Ptonsin. Fabre d'Eglantine, au club des Jacobins comme à la Convention, avait engagé résolument la lutte.

Au club des Jacobins, le '27 frimaire (10 décembre) (1), il s'étonnait qu'on n'observât pas davantage le règlement d'après lequel les candidats devaient être appuyés par deux membres et présentés par un troisième et il demandait — quoiqu'il sût très bien que c'était Hébert — qui avait présenté Vincent. Le jour, à la Convention, il prononçait contre Vincent. Maillard et Ronsin, un discours très violent dont le Journal de Perlet (2) donne ce résumé analytique :

« Il y a dans les bureaux de la guerre un homme qui a fait plus de mal que Roland. Des agents secrets envoyés par lui à Bordeaux ont été arrêtés : le comité de Sûreté générale a fait son devoir. Cet homme, c'est Vincent. Il tient des comités clandestins, à la tête desquels est un nommé Maillard, dit Tapedru, agent de police, mis en état d'arrestation parle comité et remis ensuite en liberté, à la sollicitation des bureaux de la

et des tyrans, tragédie nationale en trois actes i, Théâtre Molière, 1791); — Arétaphile ou les Réuoliitions de Cyrène, tragédie en cinq actes ; 1793 . On lui attribue également Sédécias, tragédie en trois actes, publiée en 1829 par Simien Despréaux de la Condamine, chez Didot.

V, La veille, il avait demandé la radiation de Coupé (ancien curé de Sermaize et député de l'Oise), convaincu d'avoir répondu, dans une lettre privée, à Loranger, curé d'Altichy, qui demandait une pension : « On a bien crié bravo aux curés qui se marient, mais ce ne sont que des bravos dérisoires ; je ne pense pas que vous puissiez rien obtenir. » Coupé fut exclus.

2, N" du 18 décembre.

204 FABRE d'ÉGLANTI.XE

guerre ( 1). Avez-vous lu sans frémir la lettre par laquelle B.onsin a prétendu influencer Paris? C'est Vincent qui l'a fait afficher. Il n'y a d'autre conseil exécutif que les bureaux de Vincent.

« Les agents s'introduisent dans vos comités; et plusieurs ont poussé l'audace jusqu'à prendre au collet des membres de la Convention.

« Vincent et ses agents ont voulu égarer la Société des Jacobins qui, heureusement, se régénère et chasse tous les intrigants ; ils ont tenté de lui opposer celle des Cordeliers. Ils s'imaginent tirer parti de cette division, qui n'a été que momentanée. Les patriotes ont vu le piège et sont restés unis. Toutes les fois que les bureaux de la guerre ont été attaqués, des courriers ont été expédiés et vous avez reçu des nouvelles trompeuses. Je demande l'arrestation de Vincent, de Maillard et de Ronsin. »

A la suite de ce discours, la Convention décréta à l'unanimité que Vincent, Maillard et Ronsin seraient mis sur-le-champ en état d'arrestation.

Quelques jours plus tard, le 22 décembre, Fabre d'Eglantine monta à la tribune pour dénoncer ce propos de Mazuel que lui avait répété le matin son collègue Expert : « Tout ce que fait la Convention est TefTet d'une conspiration ; si un député me déplaisait, je lui cracherais dessus (2). »

(1 Maillard avait été arrêté le 11 octobre 1793 et remis en liberté le 5 novembre. Avant Fabre d'Eglantine. Lecointre, le 14 décembre, le dénonça à la Convention.

■2) « Je frémis, dit-il, en répétant cette horreur: mais l'indignation arrache de ma bouche le cri de la vérité ><, et il termina son discours en demandant l'arrestation de Mazuel.

Cambon ajouta quelques mots : « Ce Mazuel, dit-il, a déjà été condamné par le tribunal correctionnel de Montpellier pour des délits particuliers ; il a prétendu depuis que ce jugement avait été provoqué par Taristocratie. Ayant toujours affecté un patriotisme ardent, il a su se faire nommer adjudant par Bouchotte. Il jouit d'ailleurs d'un grand crédit et prétend avoir rendu des services à la liberté dans son séjour à Beauvais, où il a commandé un bataillon de l'armée révolutionnaire.

« Je demande que sa conduite soit sévèrement exam.inée par le comité de Sûreté générale. »

L'Assemblée, sur laquelle Fabre d'Eglantine avait encore une grande influence, décréta :

1° L'arrestation de Mazuel et l'apposition des scellés sur ses papiers ;

2" Le renvoi de l'arrêté de la commission militaire de Bordeaux au comité de Salut public ;

3° La présentation prochaine d'un mode de punition pour quiconque insulterait à la représentation nationale.

Ainsi Fabre d'Eglantine semblait avoir atteint son l)ut. Maillard, Vincent, Bonsin, Mazuel étaient en prison. Malheureusement pour lui ils avaient des amis très désireux et très capables de les défendre.

Le 21 décembre, au club des Jacobins, Hébert, avec sa violence habituelle, tonna contre Phelippeaux, Bourdon de l'Oise, Camille Desmoulins et surtout contre Fabre d'Eglantine :

0 II est encore un autre homme, dit-il (1), qui est la

(1) Il venait de parler de Camille Desinouliiis et des machinations contre les patriotes les Hébertistes).

206 FABRE d'ÉGLANTLNE

cheville ouvrière de tous ces complots ; un homme qui va toujours exagérant nos dangers, et semant k discorde parmi les patriotes, qu'il fait accuser les un: par les autres pour les détruire. Serpent rusé, il s( replie en cent façons; il fait mouvoir la machine? son gré; il est de tous les comités, dont il a su gagnei la confiance : cet homme est Fabre d'Eglaiitine (Quelques ajjplaudissements.) D'abord lié avec le: ennemis de la France, il composa des ouvrages aris tocratiques ; puis voyant que l'aristocratie n'avait pas le dessus, à force de bassesses, de louanges adroitement distribuées et d'intrigues, il eut l'air de se mèlei parmi les patriotes et se fit nommer député sans qu'or pût citer de lui une action civique. D'Eglantine, noi content d'avoir intrigué pour lui-même, cabala poui son frère, Fabre Fond, qu'il fit nommer général d( brigade. Savez-vous, citoyens, quel est le mérite mill taire de ce Fabre Fond? Revêtu d'un habit de hussard il vendait du baume sur la place de Tours.

« A peine eut-il ol^tenu le brevet de général poui son frère, qu'il pressa vivement le patriote Audouir d'envoyer un courrier extraordinaire pour annonce; cette nomination véritablement extraordinaire. Vou lez-vous savoir pourquoi Fabre d'Eglantine a pour suivi le général Fvonsin avec acharnement dans le: dernières séances des Jacobins ? Apprenez que Ronsii a reproché à Fabre Fond, qui n'a jamais brûlé uni seule amorce, d'étaler un luxe insolent quand il étai dans la Vendée, de se faire traîner dans une berline d'être entouré d'une foule de courtisans et de se fain accompagner par des hussards. Voilà le mot d( l'énigme. »

FABRE D'KGLANTINE 207

Le môme jour, le club des Cordeliers avait présenté à la Convention une pétition dont plusieurs passages, sans le nommer, visaient directement Fabre d'Eglantine, et ceux-ci entre autres :

«... les Cordeliers, vigilants et fermes, qui ont toujours bravé les orages les plus grands, sauront encore déjouer les projets de tous les intrigants, de ces âmes de boue qui se jouent impunément du sort et du bonheur de leurs concitoyens, en entravant de la manière la plus perfide les opérations salutaires des comités de Salut public et de Sûreté générale...

« La terreur qui est à l'ordre du jour, peut-elle être dirigée contre les patriotes? Non... c'est contre les aristocrates, les malveillants et les agents perfides qu'elle est avec raison dirigée.

(' Vous avez abattu, législateurs, les chefs d'une faction liberticide, et leurs complices existent encore ! Ces complices fomentent par leurs agents, leurs amis, des troubles dans la République ; ils entretiennent la division et machinent sans cesse la perte des patriotes les plus ardents, qu'ils font calomnier de la manière la plus perfide : frappez-les aussi, législateurs, ces hommes. »

Maillardsedefendittoutseul.il répondit à Fabre d'Eglantine par une brochure intitulée : Le voile to))ihe et le calomniateur esl découvert, brochure dans laquelle il racontait, en l'arrangeant un peu, sa vie passée, sans se montrer trop agressif pour l'homme qui l'avait fait emprisonner (1). Il se borna à l'accuser de manquer de jugement.

(1 ) Celle brochure a été reprodiiile en eiilier dans la biographie de >hiilhud, par Alexandre Sorel, p. 47.

208 FABRE D'ÉGLANTi.XE

On a pu remarquer que les dénonciations de Fabre d'Eglantine ne portaient que sur des points de détail. Il avait l'air, en attaquant certains hébertistes, de vouloir ménager l'hébertisme. Il rapetissait les débats et diminuait considérablement la portée de ces accusations en n'apportant à la tribune que des racontars, des historiettes, et ce qu'on pourrait appeler des indiscrétions de coulisses parlementaires. Il lui manquait cette hauteur dame, et ce vrai courage, et cette conviction absolue qui donnent à un orateur une autorité que nul ne conteste. Chez lui. ce qui parlait, ce n'était ni le patriotisme ni le sincère attachement à un parti ; mais la haine, une haine sournoise et médiocre, une haine de politicien de province.

Etait-il dantoniste, hébertiste, favorable au triumvirat qui commençait à se former ? Personne n'aurait pu le dire. En réalité, il n'était et ne fut jamais qu'un intrigant, Vlntrigant. Habitué depuis longtemps à louvoyer entre les groupes rivaux, il ne savait s'attacher à aucun et tous le désavouaient. Seule l'amitié de Danton lui resta fidèle.

Son apparente indépendance était faite d'antipathies, d'engouements et de peurs. Il avait pour Danton une affection sincère ; mais Thomme qu'il redoutait le plus, c'était Robespierre.

0 L'auteur de lAmi des Lois, raconte Arnault dans ses ^'<oucenirs d'un Sexagénaire (1), s'était condamné depuis quelques mois à une réclusion volontaire pour éviter la prison que lui réservaient ses ennemis, quand une personne qui lui portait un vif intérêt me

(1 T. II, p. 39.

FAP-RE d'ÉGLAMINE 209

pria de prendre des informations auprès des gens en place que je pourrais connaître, pour savoir si les jours de Lava étaient menacés, et s'il y avait nécessité pour lui à se faire, en se privant de sa liberté, plus de mal que ses ennemis ne voulaient peut-être lui en faire. Au fait, il n'y avait pas de mandat lancé contre lui.

« Rencontrant un soir aux Italiens d'Eglantine, qui s'était montré obligeant pour moi lors de mon incarcération, je l'abordai, et après l'avoir félicité de s'être fait le patron des gens de lettres auprès des comités de gouvernement, je lui parlai de quelques-uns d'entre eux qui ne se croyaient pas en sûreté, et entre autres de Desfaucherets et de Laya. « Desfaucherets, me dit-il, je ne vois pas pourquoi il aurait de Tinquiétude. Il ne nous aime pas, mais il ne l'a pas prouvé publiquement. On ne pense pas à lui ; qu'il n'y fasse pas penser. Qu'il ne se montre pas ; on n'ira pas le chercher. S'il se trouvait dans l'embarras, au reste, venez me le dire ; je ferai ce que je pourrai pour l'en tirer. — Bien, mais Laya ? — Oh ! pour Laya, c'est autre chose, Laya qui a fait VAmi des Lou! — N aimeriez-vous pas les lois ? — Laya qui a attaqué Robespierre î — Vous aimez donc bien Robespierre ? — Robespierre ! » et, me regardant avec les yeux les plus expressifs ; (( Savez-vous ce que c'est qu'attaquer Robespierre ? peut-on se cacher trop soigneusement quand on a attaqué Robespierre ? — Est-ce donc un crime de lèse-majesté que d'attaquer Robespierre ? Robespierre est-il un roi ? — Robespierre... est Robespierre », répliqua-t-il en élevant l'index de sa main droite dont il gesticulait. « Atta-

FABlîE d'ÉGLANTIXE 14

quer Robespierre ! » répéta-t-il d'une voix qui devenait plus grave à mesure qu'il répétait ce nom. Je n'en pus pas obtenir d'autre réponse.

<( Je tirai de cela deux conséquences, qui, ce me semble, ne manquaient pas de justesse : l'une, que le pauvre Lava était infailliblement perdu si on le découvrait : je le lui fis dire : l'autre, que Robespierre était devenu un objet d'inquiétude et de jalousie pour ses noirs collègues ; et que, n'osant pas encore l'accuser commue usurpateur de Tautorité, ils s'étudiaient à le désigner pour tel, par la déférence qu'ils affectaient envers lui, par l'importance qu'ils feignaient d'attacher à sa personne.»

Les armes qu'avait employées Fabre d'Eglantine, ses ennemis à leur tour s'en servirent contre lui. On attaqua sa vie privée. Elle ne donnait que trop de prise à la critique.

Le 14 décembre, au club des Jacobins, il avait eu à répondre à deux <.< interpellations », la première sur son rôle dans la nuit du 9 au 10 aoùit 92 — on prétendait qu'il avait averti Louis XYI du mouvem^ent populaire qui se préparait, — la seconde, beaucoup plus dangereuse, sur l'origine de sa fortune. « On voulut rechercher, dit Edme Monnet (1), l'origine de ses richesses spontanées et d'un luxe qui faisait rougir les mœurs républicaines (2). On l'accusa de nouveau

(1) Mémoires d'un prêtre régicide..., t. I. p. 193.

(2 La note relative à Fabre d'Eglantine dans les Papiers trouvés chez Robespierre, se sert de la même expression :

« C'est avec raison que l'on reproche au cabotin d Eglantine d'étaler un luxe cjui fait rougir les mœurs républicaines. X est-il pas incroyable que cet homme, qui avait à peine des souliers le

FAIÎRE d'ÉGLANTINE 211

de concussion ; et sa réponse, pour expliquer laisance, fut, selon rnoi, plutôt adroite et spécieuse que concluante. »

Ce que disait Fabre d'Eglantine pour se défendre, nous le savons par son Précis apologétique, publié quelques mois plus tard et dans lequel il présentait, sous une forme résumée, tout ce qui pouvait aider à sa justification.

Son luxe nétait qu'apparent. Il avait un mobilier modeste. Les tableaux qu'on lui reprochait étaient de lui. Peintre, décorateur, donc de ce goût, intime et familier, qui tire parti des moindres choses, il ornait, presque sans rien dépenser, son appartement (1).

10 août, et qui mettait en gage un habit pour en retirer un autre, afin d'avoir le plaisir de changer de costume, se trouvât tout à coup avoir un brillant équipage et des domestiques pour le service de la citoyenne Rémy, sa maîtresse ? Qu'importe que son Louvre ne soit composé que de trois pièces, d'un cabinet et d'une cuisine, comme il le dit ; ce n'est pas la grandeur qui en fait la beauté et le luxe. Les ornements qui parent son modeste réduit ne consistent pas seulement en quelques peintures ; il est garni de meubles d'une rare beauté. Il est possible qu'il ne soit jamais entré aucun tapissier pour lui dans ce nouveau logement. L'histoire rapporte qu'il l'a trouvé tout meublé en y entrant, et là-dessus la critique raconte que le tout appartenait à un émigré ; mais qu'au moyen d'un arrangement fraternel, d'Eglantine sut se mettre en possession sans bourse délier. D'ailleurs il était nécessaire, pour connaître la vérité, de demander à d'Eglantine s'il entendait parler du sien seulement ou de celui de la citoyenne Hémy, car il est possible que son appartement soit d'une grande simplicité, et que tout le luxe soit dans celui de la citoyenne Rémy ; mais est-ce que l'un n'est pas celui de l'autre ? Entre eux tout est commun. Au reste, ce cfui me prouve que son modeste réduit était tout meublé quand il 3- entra, c'est que son appartement de la rue du Théàtre-F'rançais est resté meublé longtemps après qu'il l'eut abandonné. »

(l)«Mon Louure csl composé de trois pièces, d'un cabinet et d'une cuisine. \'oilà le château des fées, le palais brillant d'Armide. Il est

212 F^ABRE d'ÉGLAMLXE

Et même si ce luxe avait été réel, ses bénéfices littéraires ajoutés à son traitement de député ne le lui permettaient-ils pas ? Pour répondre à cette question, il citait des chiffres. Il évaluait à plus de 300.000 livres — qui représenteraient aujourd'hui le double — ce que lui avait rapporté son théâtre.

Mais les ennemis de Fabre d'Eglantine n'ignoraient pas que sa maison de la rue Ville-l'Evêque (1) était un logis très confortable, avec écuries et jardin, et que des tableaux d'amateur n'en constituaient pas l'unique richesse. Ils n'ignoraient pas davantage que ce député bien logé, bien rente, avait longtemps été pauvre et ils pouvaient à bon droit s'étonner que « vingt ans de misère » eussent abouti, du jour au lendemain, à une <( honnête aisance ». Ce rapide enrichissement avait-il pour cause principale — et en quelque sorte miraculeuse — le théâtre? Même à ceux qui avaient à leur actif plus de victoires dramatiques que l'auteur du Pliilinte, le théâtre rapportait peu et les traités qu'imposaient les directeurs n'étaient avantageux que pour eux (2). Ils gardaient presque tout l'argent et laissaient à leurs victimes les satisfactions de vanité, qui ne suffisent pas toujours.

Ceux qui essayaient, amis personnels ou alliés polivrai que ma maison est clans une belle position. Les ornements qui parent ce modeste réduit consistent dans quelques peintures que j'ai faites moi-même. La poésie est amie de tous les arts, et je les cultive avec plaisir. Je défie aucun tapissier de dire que jamais il ait mis les pieds chez moi. Si je jouis d'une honnête aisance, je lai bien acquise par vingt ans de peine, de travail et de misère. )) Précis apologétique.

(1) N" 998. Hôtel d'Aumont . Fabre d'Eglantine avait plusieurs chevaux qu'il monta un jour à RioufFe.

(2) V. Appendice ]y .

FABHE D'ÉGLAMI.XE ^13

tiques, de défendre le malheureux que poursuivaient tant de haines n'arrivaient pas, malgré tous leurs efiorts, à expliquer clairement comment, besoi^neux écrasé de dettes en 1792, il était devenu riche en 1793^ Ses mensonges - car évidemment lorsqu'il avouait :î00.000 livres de bénéfices, il mentait - justifiaient tous les soupçons, et sa vie plaidait contre lui.

La vertu - très prud'hommesque, comme on sait — de Robespierre et la jalousie de bon nombre de ses collègues reprochaient à Fabre d'Eglantine ses amours dramatiques. Il y mettait, à vrai dire, aussi peu de dignité que de discrétion.

Son titre de député, sans parler de son privilège de faiseur de pièces, aurait pu lui donner droit à une de ces actrices du Théâtre-Français, nées, semble-t-il, avec un diadème de carton sur la tête, et à qui l'habitude de déclam.er, de huit heures à minuit, des chefsd'œuvre classiques, communique une sorte de grandeur. Sans doute Hermione, Agrippine ou Chimène l'effrayaient par ce qu'elles gardaient, môme à la ville, de noble et de majestueux, car il leur préféra une jeune comédienne sans prétentions, et d'ailleurs sans talent, qui appartenait à la troupe de M"''^ Montansier. Les actrices, en ce temps-là — je ne crois pas que les choses aient beaucoup changé - ne voyaient dans le théâtre qu'un moyen de s'émanciper et de mener, sans que personne s'en étonnât, une existence joyeuse et libre. La citoyenne Rémy était si bien de cet avis qu'elle poussait jusqu'à l'abus l'autorisation tacite, accordée par l'opinion publique aux femmes de théâtre, de tromper leurs amants.

L'écrivain qui s'était montré si sévère pour Plii-

linte eut trop souvent, à défaut de la probité d'Alceste, ses complaisances excessives pour une coquette qui ne valait pas, à beaucoup près, Célimène. Le mouchard inconnu dont Ilobespierre conservait avec soin les révélations donne de cette indulgence poussée à l'extrême un exemple bien caractéristique :

V D'Eglantine se brouilla pendant quelques jours avec la citoyenne Rémy, qui était passée entre les bras d'un notaire, dont elle avait fait connaissance dans les coulisses du théâtre de la Montansier, où elle jouait la comédie. Pendant ces entrefaites, d'Eglantine fit la connaissance d'une jeune personne qu'il attira chez lui. Il n'oublia point de faire transporter les meubles de sa nouvelle maîtresse dans son domicile, rue du Théâtre-Français. Peu de jours après, il la mit à la porte, à minuit, après lui avoir retenu son lit et toutes ses bardes, ainsi que d'autres meubles. Tel fut le dénouement de cette intrigue amoureuse. Après avoir éconduit de cette manière une personne intéressante, il reconquit les bonnes grâces de la citoyenne Rémy (1) ».

Pour un homme de la Révolution, c'était vraiment se montrer un peu trop ancien régime. Lauzun ou Tilly n'auraient pas fait mieux.

Les hébertistes, que les préoccupations de moralité n'embarrassaient guère, se seraient fort peu souciés des écarts de conduite de Fabre d'Eglantine, s'il n'avait pas été leur adversaire politique ; mais ils se rendaient compte qu'en le présentant comme un libertin, sans cesse entraîné par ses passions, ils don-

(1) Papiers trouves chez Robespierre. Ed. Barrière et Berville.

FABRE d'ÉGLANTI.NE ^ I .j

naient encore plus de force aux accusations portées contre sa probité politique. Pouvait-on, disaient-ils, admettre quelque désintéressement chez un homme que sa vie amoureuse condamnait à de très grands besoins d'argent, à des dépenses exagérées ?

Ce raisonnement, qui en définitive se justifiait assez, tout le monde se le faisait autour de Fabre d'Eglantine. De plus en plus il était suspect.

Pour essayer de désarmer l'opinion publique, il publia, le 6 janvier 179i, dans une brochure destinée à être largement répandue, quelques-uns des articles qu'il avait consacrés à Marat, Dans le Moniteur du 18 nivôse, un entrefilet daté du 17 nivôse (7 janvier), et qui m'a bien l'air d'être une prière d'insérer, disait: (( Il a paru hier une brochure intitulée Portrait de Marat par Fabre d'Eglantine. L'Ami du peuple ne pouvait être mieux peint que par l'auteur du Philinte de Molière (1) ».

Ce portrait, singulièrement flatté, comme on devait s'y attendre et comme l'exigeaient les circonstances, est aussi remarquable par sa précision, par son souci du détaif par son réalisme à la Saint-Simon, que par l'admiration qui s'y révèle à chaque ligne.

« Marat, lorsqu'il est mort, écrivait Fabre d'Eglantine, avait vécu de quarante-cinq à cinquante ans ; il était de la plus petite stature ; à peine avait-il cinq

(1) A la même époque, on mettait en vente chez Drouhin, rue Christine, 2, un « Portrait de J.-P. Marat, de forme ovale, faisant suite à la collection des Grands hommes peints par Garnerej- et gravés au lavis en couleur par P. -M. Alix. Ce portrait est d'une parfaite exécution et très ressemblant ». Journal de Perlet, n» du .') janvier 1704.

pieds de haut ; il était néaninoiDS taillé en force, sans être ni gros ni gras. Il avait les épaules et l'estomac larges, le ventre mince, les cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts, et il les agitait avec vigueur et grâce. Sur un col assez court, il portait une tête d'un caractère très prononcé ; il avait le visage large et osseux, le nez aquilin épaté et même écrasé ; le dessous du nez proéminent et avancé : la bouche moyenne et souvent crispée dans Tun des coins par une contraction fréquente, les lèvres minces, le front grand, les yeux de couleurgris-jaune, spirituels, vifs, perçants, sereins, naturellement doux, même gracieux et d'un regard assuré ; le sourcil rare ; le teint plombé et flétri ; la barbe noire, les cheveux bruns et négligés ; il marchait la tête haute, droite et en arrière, et avec une rapidité cadencée qui s'ondulait par un mouvement des hanches. Son maintien le plus ordinaire était de croiser fortement ses deux bras sur la poitrine. En parlant en société, il s'agitait avec véhémence, et terminait presque toujours son expression par un mouvement du pied, qu'il tournait en avant et dont il frappait la terre en se relevant subitement sur la pointe, comme pour élever sa petite taille à la hauteur de son opinion. Le son de sa voix était màle, sonore, an peu gras et d'un timbre éclatant...

« Il se vêtissait {sic) d'une manière négligée. Son insouciance sur ce point annonçait une ignorance complète des convenances de la mode et du goût, et l'on peut même dire l'air de la malpropreté. »

Publié deux ou trois mois avant, le Portrait de Marat aurait pu avoir pour son auteur quelque utilité,

FABRE DÉGLA.NTl.NE 21

mais cet habile enthousiasme se manifestait trop tard. La situation politique de Fabre dEglantine était irrémédiablement compromise. Tout l'abandonnait, sauf ses illusions. Le 31 décembre, Hébert l'avait fait rayer (avec Bourdon de l'Oise et Camille Desmoulins) du club des Jacobins, et celui des Cordeliers se disposait à prendre une mesure analogue.

Le 8 janvier 1794, à ce même club des Jacobins où il avait été si puissant, dans une séance à laquelle il assistait, quoique d'après les règlements il n'en eût plus le droit, on lut le fameux 3^ numéro du Vieux Cordeiier (1), dans lequel Camille Desmoulins, avec une admirable éloquence, se faisait l'avocat de la Pitié. Cette lecture fut écoutée dans le plus profond silence, un silence qui était un premier jugement. Robespierre prit ensuite la parole, et son discours avait pour but d'excuser, sinon de défendre Camille et de compromettre celui qu'il accusait d'être son inspirateur et le plus perfide représentant du modérantisme. Sans les nommer, après avoir attaqué « les factieux », il flétrissait « les fripons », et tous les jacobins, à travers cette épithète, apercevaient Fabre dEglantine. Lui-même il parut se reconnaître. Au milieu du discours, il se leva et descendit de sa place. Robespierre demanda au club de le prier de ne pas sortir, et quand il s'approcha de la tribune, il l'arrêta d'un mot dédaigneux.

(( Si Fabre d'Eglantine, s'écria-t-il, a son thème tout prêt, le mien n'est pas encore fini. Je le prie d'attendre. » Il continua ensuite son discours, auquel

(1 Du Qnintidi frimaire, 3" décade 15 décenibre IT'JIJi.

218 FABRE D ÉGLANTTNE

servirent de conclusion ces phrases cruellement ironiques où s'exprimait une antipathie longtemps contenue, l'antagonisme de deux politiques, de deux caractères, de deux races, la haine instinctive du fanatique contre l'intrigant :

« J'invite la société à ne s'attacher qu'à la conjuration, sans discuter plus longtemps les numéros de Camille Desmoulins, et je demande que cet homme, qu'on ne voit jamais qu'une lorgnette à la main, et qui sait si hien exposer des intrigues au théâtre, veuille bien s'expliquer ici ; nous verrons comment il sortira de celle-ci. Quand je l'ai vu descendre de sa place, je ne savais s'il prenait le chemin de la porte ou de la tribune, et c'est pour s'expliquer que je l'ai prié de rester. »

La réplique de Fabre d'Eglantine fut pénible et embarrassée. On le devine en lisant les comptes rendus des journaux du temps, quoiqu'ils se bornent à résumer sa défense et ne signalent ni l'hésitation du débit ni le tremblement de la voix.

(( Tout ce que j'ai pu retenir, dit-il. du discours de Pvobespierre, c'est qu'il existe un parti divisé en deux branches, les ultra et les cifra-révolutionnaires.

« Je suis prêt à répondre à tout quand il voudra préciser les accusations : mais n'étant accusé d'aucuns faits particuliers, je garderai le silence, jusqu'à ce que je sache sur quoi je dois m'expliquer.

« Je suis accusé d'avoir influencé Camille, et d'avoir coopéré à ses numéros. J'adjure ici Desmoulins de dire si jamais je lui ai suggéré aucune idée. J'ai eu si peu de part aux ouvrages de Camille, qu'un jour, étant allé dans l'atelier où on imprimait le Vieux Cor-

FABRE rt'ÉGLAMLNE 219

ielier. Desmoulins a grondé un ouvrier, parce qu'il n'avait laissé jeter les yeux sur des feuilles volantes.

V Quanta Phelippeauxet à iiourdon de TOise, je ne les connais que pour les avoir vus en public ; jamais e ne lésai fréquentés particulièrement... »

A ce moment un des auditeurs, à qui ces explica- ,ions ne paraissaient pas suffisantes, cria : .1 la guillotine !

Robespierre demanda qu'on l'expulsât de la société, ;e qui fut fait à l'instant.

En entendant ce mot de guillotine, Fabre d'Eglantine avait pâli ; mais, devant ce public hostile, d'une ^oix qui faiblissait, il continuait à se défendre.

Peu à peu la salle s'était vidée. Par mépris — ou Dar pitié — le club refusait d'entendre davantage 'orateur, l'accusé. Il ne restait que quelques mem- Dres lorsque, vers onze heures et demie, la séance fut evée.

Ce jour-là, en regagnant, dans cette triste nuit d'hi- /er, sa maison delarue Yille-rEvêque, Fabre d'Eglanine dut comprendre qu'il était perdu. Et il ne savait :)as tout. îl ne savait pas que ses ennemis préparaient contre lui la plus inique des machinations, et que la îalonmie, à laquelle il n'avait eu lui-même que trop ;ouvent recours, allait bientôt le frapper, le tuer.

220 FABRE D'ÉGLA.MINE

L AFFAIRE DE LA COMPAGNIE DES INDES. — LES TRIPOTEURS DE LA CONVENTION.

Dans tous les groupements, même autorisés et protégés par la loi, même constitués avec un but très noble, les hommes d'une absolue probité et peut-êtn aussi d'une probité relative sont rares. Ils le son principalement dans les assemblées parlementaires

La politique, par les basses besognes et les humiliants marchandages qu'elle exige, est une écoh d'immoralité. Elle attire d'instinct ceux qui se sentent capables de tromper et d'exploiter le peuple, ceu> que des convictions très fermes ne gênent pas, \ei professionnels de la déclamation et du mensonge, leï marchands de phrases sur Tordre ou la liberté, suivant l'époque et le régime, les valets du prince ou le; courtisans de Démos. Ces derniers ne se montrent pas les moins serviles.

D"un autre côté, la politique permet et facilite les abus de pouvoir. A des liommes, le plus souvent médiocres, et que l'orgueil d'être quelque chose entle démesurément, elle met en quelque sorte sous la main l'arbitraire et Tiujustice. On peut considérer

Qmme des héros ceux qui n'en abusent pas. Leur ombre ne sera jamais très grand. A quoi me servilit, dit un personnage de comédie, d'être au pouvoir, i je ne faisais pas de l'arbitraire ? Ce mot, paradoxal Q apparence et au fond plein de vérité, devrait s'in- 3rire en tête de nos constitutions, d'hier, d'aujour- 'hui ou de demain. Il en dégagerait la moralité et en éterminerait le but. En principe, tout « gouvernant » st suspect.

Parmi ces détenteurs d'un fragment, grand ou petit, e l'autorité publique, les uns, qui sont de beaucoup îs plus nombreux, se cantonnent, sans doute parce u'ils ne peuvent faire davantage, dans les abus de étail. Ils se spécialisent dans le népotisme. A leurs arents, à leurs clients, à leurs amis, ils distribuent is places, les décorations, les faveurs de tout genre. Is remplissent le pays — surtout quand ce pays est ne république (1) — d'une multitude de dignitaires ans dignité et de fonctionnaires incapables de remlir leurs fonctions. De haut en bas, pour récompener des services électoraux qualifiés d'exceptionnels u pour enrichir leurs familles besogneuses, ils subtituent au mérite modeste et probe la médiocrité abile, souple et bruyante. Tôt ou tard, le pays en leurt.

Les autres, les financiers, les gens d'affaires, se mcent, toutes voiles déployées, dans les grandes enreprises. Ils organisent de véritables associations de orsaires et d'écumeurs parlementaires. Ils vendent

(1) « La (lémnciMtic, tlisail M" Udlaïul, ii'osl (ju' ouvernciiu'iil. une sorte de foin'. »)

OU leur appui ou leur opposition. Ils n"ont recherché le pouvoir que comme un moyen d'arriver à la fortune. Ils ne gouvernent pas, ils exploitent. Ils mettent toute une nation en coupe réglée. Le génie, le travail, le capital, ne peuvent rien tenter, rien créer, sans se voir condamner, sous peine de ne pas aboutir, à leur payer une dîme formidable. Autour d'eux gravite une foule de complices, de rabatteurs et de thuriféraires. Ils entretiennent la corruption parce qu'ils en profitent. Ils sont des rois, et pour leur permettre de régner, la France a fait quatre révolutions.

Pas plus que les autres assemblées, la Convention n"a pu se soustraire à cette fatalité, à cette nécessité psychologique et sociale, dont les historiens en général, avec leur optimisme, leur tendance à idéaliser, leur méconnaissance de ce qu'il y a de vil et d'ignoble dans l'âme de la plupart des hommes, et surtout des hommes publics, ne me paraissent pas avoir tenu assez compte.

Formée d'éléments très divers, recrutée en majeure partie dans un monde de besogneux qui aspiraient à ne plus rêtre, la Convention comptait avec quelques honnêtes gens, comme R.obespierre, bon nombre de demi-coquins dont je ne m'occuperai pas pour le moment. Je leur réserve une étude d'ensemble qui les fera, je l'espère, bien connaître et apprécier à leur valeur.

Au-dessus ou au-dessous, comme on voudra, de ces hommes qui restaient toujours à moitié chemin entre le vice et la vertu, entre le filoutage et la probité, il y avait une bande de tripoteurs qui était mêlée à toutes les affaires d'argent, qui intervenait, avec

FABRE d'ÉGLAiNTINE -223

plus ou moins de précautions, dans tous les marchés, et. en affectant le plus pur civisme, élevait le vol à la hauteur d'une institution, en faisait un des rouages du gouvernement.

C'était la bande de Delaunay, moins célèbre que celle de Cartouche, mais qui a probablement coûté plus cher au pays.

Delaunay l'aîné ou d'Angers avait débuté dans la politique, en 1791, en qualité de commissaire près le tribunal du district de sa ville natale. Député de Mayenneet-Loire à l'Assemblée législative, il se fit immédiatement admettre au club des Jacobins et se lia avec les principaux membres du parti démocratique. Toutes les mesures les plus rigoureuses, il les appuya de son éloquence âpre et hautaine. Avant de devenir un des exploiteurs delà Révolution, il fut un de ses théoriciens. Le 30 juin 1792, il présentait une motion qui parmi les députés et dans les tribunes publiques soulevait le même enthousiasme. <( Il n'y a plus qu'un principe, disait-il dans cette séance, qui doive guider les envoyés du peuple, un principe que je voudrais voir graver, dès ce moment, en caractères profonds et ineffaçables, sur le mur du sanctuaire des lois et dans les termes suivants : Jusqu après Vextinction de tous les foyers de conspiration et la clôture définitive de la révolution de V empire, les représentants des Français, dans leurs déterminations respectives contre les conspirateurs et les perturbateurs de V ordre public, ne consulteront que la loi impérieuse et suprême du salut public. »

Cette loi impérieuse et suprême poussa Delaunay d'Angers, lorsqu'il eut été élu à la Convention, à voter la mort du roi, à défendre au M mai les section-

naires insurgés et à se signaler parmi les adversaires les plus acharnés du parti girondin.

La préoccupation du salut public ne l'empêchait pas de songer à son intérêt particulier. A la législative, il s'était créé, convaincu qu'il réussirait tôt ou tard âen tirer profit, une spécialité d'orateur d'affaires. Le 5 décembre, avec toute l'indignation que comportait un pareil sujet, il avait dirigé une attaque à fond de train contre Tagiotage, auquel il attribuait la dépréciation des assignats. Depuis, dans les questions financières, cet honnête homme, dont ses collègues reconnaissaient la compétence, prenait habituellement la parole.

En 1793, Delaunay, tripoteur insigne, avait des intérêts dans un grand nombre de spéculations, plus ou moins véreuses, et notamment dans le rburn Robert, qu'on essayait alors de lancer 1 ).

Son compatriote, Benoît, était un de ses principaux associés. Ce Benoît avait été envoyé, en 1792 et 1793, par Brissot et Lebrun, comme sous-agent diplomatique à Londres. Revenu en France, il se hâta d'en repartir lorsque l'affaire de la Compagnie des Indes commença à prendre une mauvaise tournure. Cette fuite très opportune lui porta bonheur. Sous l'Empire et la Restauration, assez riche pour paraître honorable, il devint un personnage important — et cet habile voleur, dont les complices avaient été guillotinés, fut anobli. Le bon Aza'is aurait fait entrer cet exemple typique dans son système des compensations.

(1) Arch. mit. W'i' 342, u" 648. Déposition de Bazire le 26 brumaire.

FABRE DEGLANTINE 255

Julien (de Toulouse), autre affilié à la bande, était un ministre protestant (1) que le département de la Haute-Garonne avait envoyé à la Convention. Il n'y joua qu'un rôle de comparse. Au moment des poursuites contre ceux qui avaient trempé dans l'affaire de la Compagnie des Indes, il réussit à s'échapper et fut mis hors la loi. Il s'y était déjà mis lui-même pour plus de sûreté. Après le 9 thermidor, à une époque où tous ceux qu'avait attaqués ou frappés Ilobespierre étaient considérés, en principe, comme des innocents et des victimes, il demanda et obtint sa réhabilitation. A la suite de la journée du 30 prairial, il entra dans une des municipalités de Paris. «Le patriotisme de Julien, dit le Dictionnaire des jacobins vivants (2), lui tint lieu de probité, et non seulement on glissa sur cette petite étourderie de jeunesse, mais encore on l'honora de la magistrature, car il vient d'être nommé président de l'onzième municipalité, et en outre membre du comité de destruction au Manège, où il déclama avec chaleur contre les voleurs, les faussaires et autres scélérats. »

Mêlés, comme Julien de Toulouse, à tous ces tripotages — qu'on aurait probablement étoufTés si on n'avait pas s^oulu s'en servir contre Fabre d'Eglantine — Bazire et Chabot possédaient depuis longtemps une assez mauvaise réputation, comme en témoigne l'épigramme bien connue, mais toujours bonne à citer, car c'est une des mieux réussies qu'ait produites la Révolution :

(1) Il était né à Xîmes.

(2) Hambourg, 1799 (par L. (^alinau, de Metz .

Connaissez-vous rien de plus sot Que Merlin, Bazire et Chabot ?

Non, je ne connais rien de pire Que Merlin, Chabot et Bazire ; Et personne n'est plus coquin Que Chabot, Bazire et Merlin.

La culpabilité de Chabot ne peut laisser aucun doute. Celle de Bazire, dans cette affaire de la Compagnie des Indes, paraît très contestable. Il était très besogneux, et un document qui se trouve aux Archives (1) prouve que dans les derniers mois de 1792 il n'arrivait pas, malgré les meilleures intentions du monde, à payer sa domestique. Dans un de ses discours, le 12 novembre de la même année, il se donnait comme « le député le plus pauvre de la Convention ». On a dit, et M. de Xarbonne l'en accuse formellement, qu'il reçut de l'argent de la cour. Sa probité, d'une manière générale, me semble très douteuse ; mais les hommes, bons ou mauvais, ne sont pas faits d'une seule pièce. Ils manquent souvent de logique et d'unité. Vn coquin peut quelquefois s'oublier et se montrer honnête. C'est, je crois, ce qui arriva à Bazire.

A la bande de Delaunay se rattachaient probablei^-,ent — quoique pour certains d'entre eux l'aftiliation n'ait pas été bien établie— les frères Frey, banquiers juifs dont nous aurons à reparler, le baron de Batz, qui cherchait, dit-on, à déshonorer la Convention en la poussant à voler, Lhuilier, procureur syndic du département de Paris, une dame Beaufort, le banquier DuroyJ'abbéd'Espagnac, Hébert., sans compter ceux,

F'ABRE D EGLANTLNE

très nombreux sans doute, qui furent assez habiles, non seulement pour ne pas se faire prendre, mais même pour ne pas se laisser soupçonner.

C'était un singulier personnage que Tabbé Sahuguet d'Espagnac, et son histoire, dans un chapitre consacré aux tripoteurs de la Convention, mérite d'être racontée.

Petit-fils d'un maître de poste de Brives-la-Gaillarde, fils d'un ancien gouverneur de l'hôtel des Invalides, il avait été destiné àlacarrière ecclésiastique, pour laquelle il ne se sentait aucune vocation. On ne tint aucun compte de ses répugnances ; mais s'il fut prêtre, par la volonté de sa famille, il considéra comme une revanche de l'être aussi peu que possible.

Il essaya d'abord de la littérature, pour y chercher quelques satisfactions de vanité, et publia en 1775 un Elorje de Catinat (singulière idée pour un d'Espagnac que de louer un honnête homme!) et en 1780 des Ré/lexions sur V abbé Suger ; mais les lettres en ce temps-là — comme au nôtre d'ailleurs — rapportaient peu, et l'ambitieux abbé aimait Targent plus que la gloire.

Lié avec Calonne, qui s'entourait volontiers de coquins, il devint un de ses agents et participa, grâce à lui, à plusieurs affaires lucratives. Il y participa si bien que ses supérieurs s'alarmèrent et le firent exiler.

La Révolution, on doit lui rendre cette justice, a été pour les gens tarés une époque providentielle. En Î7S1), d'Espagnac reparut. Avec le plus flatteur empressement, les Jacobins l'admirent dans leur club,

228 FABHE d'églanti.ne

bercail patriotique où ne manquaient pas les brejjis galeuses. Désireux de se poser en homme indispensable, il présenta à l'Assemljlée constituante un plan de finances qui obtint les honneurs de l'impression. Au fond, il n'avait d'autre but que de voler le nouveau régime après avoir volé l'ancien. Pour y arriver vite et sûrement, il se fit munitionnaire.

Fournisseur de Tarmée des Alpes, il ne tarda pas à être accusé par Cambon de marchés frauduleux et décrété d'arrestation ; mais sa réputation d'habileté rendait bien des députés indulgents pour cette absence de scrupules inhérente à la profession qu'il avait choisie. Déjà, sans doute, Delaunay et ses complices le protégeaient, plaidaient sa cause. C'est un coquin, pensait-on, mais un coquin intelligent et nécessaire. On croyait avoir ];)esoin de son expérience, de l'habileté et de la promptitude avec lesquelles il trouvait de l'argent, quitte à en mettre un peu trop dans sa poche.

Il se tira de cette fâcheuse situation, sans trop de difficulté — en sacrifiant, pour sauver le reste, une notable partie de ses bénéfices exagérés — et obtint, avec un associé nommé Masson, l'entreprise des charrois de l'armée de Dumouriez.

Pour se concilier, dans le cas où de nouveau on l'accuserait, l'appui des Jacobins, il fonda un club à Bruxelles, puis il recommença à voler. Il l'aurait fait sans doute impunément si la trahison de Dumouriez n'avait pas attiré l'attention sur lui et fourni à ses adversaires l'occasion que depuis longtemps ils attendaient.

Pour détourner l'orage qui le menaçait, il était

FABRE D EGLAMI.NE 229

venu à Paris et, à force d'audace et de talent, avait réussi à désarmer pendant quelques jours la Convention {'[) ; mais dénoncé de nouveau comme complice du général en fuite, il fut arrêté au mois d'avril 1793 et on se décida à apurer ses comptes.

L'opération dura loni^temps, mais dès le premier examen la preuve, irréfutable, des malversations de d'Espagnac avait apparu.

Or, le 17 février 1793, l'ami de Delaunay, Julien de Toulouse, avait lu à la Convention, au nom de la commission des marchés, un rapport où il affirmait que d'Espagnac avait livré deux fois plus de voitures qu'il n'en devait fournir et que la République gagnait dans cette fourniture 103.200 livres — et il avait conclu par ce projet de décret :

« La Convention nationale, après avoir entendu le

[l; (( Ceux qui, après la trahison de Dumouriez, assistèrent à la séance de la Convention, où d'Espagnac fit un rapport de ce qu'il avait fait, de ce qu'il avait vu et des moyens qu'il croyait utiles au succès des armes de la République, se rappelleront que peu d'hommes ont montré un plus grand talent et surtout une plus grande facilité que d'Espagnac en montra à la barre de la Convention. Il improvisa, en effet, pendant trois heures sur des mouvements militaires, sur des détails de fournitures d armées et d'entreprises, et il fut écouté avec le plus grand intérêt. N'étant pas préparé, n'aj-ant rien écrit sur une matière aussi sèche, il aurait dû fatiguer par des répétitions, et surtout par la monotonie du sujet; mais, en homme habile et éloquent, il se livra à l'art difflcile de tracer des tableaux, et il fît oublier l'aridité des calculs qu'il était obligé de faire par des digressions touchantes, tantôt par des rapprochements bizarres, tantôt par des anecdotes curieuses et ignorées, et surtout, enfin, par une abondance d'images qu'un grand talent pouvait seul produire. Aussi parvint-il à se concilier tous les suffrages en faveur de son esjirit et à effacer les soupçons que ses rapports avec Dumouriez avaient fait naître contre lui. » Desessarts, 'Procès /"anicj/.c Itifjés depuis la Héuolution..., t. 111, p. 12.

230 KABRE rtÉGLANTlNE

rapport de sa commission des marcliés sur celui passé le 31 août dernier par le citoyen Servan, alors ministre de la guerre, et la compagnie Masson et d'Espagnac, pour le service des armées des Pyrénées,

« Décrète que ledit marché sera maintenu dans toutes les clauses et conditions qui y sont exprimées. » Ce projet avait été transformé en décret le l^'" mars.

Un mois après, comme on vient de le voir, la Convention faisait arrêter l'abbé d'Espagnac.

Julien de Toulouse avait-il été dupe ou complice de d'Espagnac ? Ce décret 'du 21 novembre) démontre que le comité de Sûreté générale s'était décidé à adopter la seconde hypothèse et que l'intéressé n'avait pas attendu que ses hésitations eussent pris fin.

« La Convention nationale, après avoir entendu son comité de sûreté générale et de surveillance, décrète que le passeport dont est muni Julien (de Toulouse), commissaire de la Convention nationale à la manufacture de papier de Courtalin, est déclaré nul ; ordonne à toutes les autorités constituées, civiles et militaires, et à tous les citoyens de la République, de saisir et conduire, au comité de Sûreté générale, Julien de Toulouse), mis en état d'arrestation par décret du 28 brumaire » ■18 novembre].

En même temps qu'ils percevaient une sorte de droit sur les vols commis par d'Espagnac au préjudice de l'Etat, Delaunay et ses associés s'occupaient d'une affaire encore plus importante et qui aurait pu leur rapporter d'énormes bénéfices.

Parmi les grandes corporations financières de lancien régime fcaisse d'escompte, compagnie des eaux de la ville de Paris, de la banque Saint-Charles, de la

gomme du Sénégal, de l'acier d'Aml)oise, etc.), la plus puissante était la Compagnie des Indes.

Créée par un arrêt du 14 avril 1785 (l),elle avait eu à subir, dès sa fondation, de nomljreuses et violentes attaques ; mais un arrêt du conseil d'Etat du 21 septembre 1786 avait étendu à quinze années son privilège, qui n'était d'abord que de sept ans.

En 1787, Mirabeau (qui vendait alors au plus offrant son talent de polémiste) dénonça Tagiotage auquel elle se livrait. Elle se défendit dans un mémoire intitulé Idées fvéliminaU'es sur le j^rivilège exclusif de la Compagnie des Indes (2). Trois ans plus tard, en 1790, le baron de Batz, dans un rapport très important, où elle était visée, signala les abus des grandes sociétés financières, et particulièrement de la compagnie des eaux.

L'Assemblée constituante la supprima le 14 août 1790. Sa situation était alors très prospère : « La Compagnie des Indes, disait un Mémoire pour les actionnaires 3), a été rétablie en 1785 ; elle a commencé avec vingt millions de capitaux; on a dit que ce fonds était insuffisant, et elle la doublé: son commerce

(1 Ou plutôt réorganisée. Il y avait eu déj'à d autres compagnies des Indes françaises avec monopole commercial en 1G04, en 1(342, en 1H64. Celle-ci dura jusqu'en 17G9, La Hollande et l'Angleterre avaient aussi des compagnies des Indes privilégiées.

(2; Paris. 1787. Mémoire signé par les commissaires : Le Couteulx de Molay, Louis Monneron. Boyd, J.-C. Piquet, Lalanne, Vandenh3'ver père. L.-.L Dangirard, Boscar\-, Ducloz du Fresnoj-, et les administrateurs : Sabatier, Desprez, Demars, Bezard, de Montessuy, (iourlade. Berard, Gougenot, Bernier.

.'} Mémoire pour les actionnaires de la Compagnie des Indes, Purm, 17ÎK), signé parles commissaires des actionnaires ; Le Couteulx de .Mollay (sic), GrelFulge, Boyd, Dangirard, Picquet. Le Cocq.

roule aujourd'hui sur un capital de vquarante millions, et son crédit, d'après son dernier bilan, double à peu près ce fonds social. »

Les actionnaires, dans ce même mémoire, se plaignaient qu'on les eût condamnés sans les entendre ; « Pàen ne nous a été communiqué ; rien n'est discuté avec nous. Nos adversaires sont appelés, entendus à la section du commerce ; et malgré l'empressement que notre administration a témoigné d'avoir le même avantage, elle n"a pu l'obtenir, et le rapport est commencé ! »

Supprimée légalement, la Compagnie continuait à fonctionner. Elle profitait de sa prétendue liquidation pour spéculer sur ses propres actions très cotées à l'étranger comme en France.

Loin de se tenir pour jjattus, les actionnaires se défendaient avec plus d'ardeur que jamais. Ils publièrent en 1792 un nouveau Mémoire, dans lequel ils s'efforçaient de répondre aux attaques dirigées contre eux, attaques résumées ainsi dès les premières lignes :

« Les Députés du Commerce et des Manufactures du Royaume demandent la suppression du Privilège de la Compagnie des Indes comme étant tout à la fois contraire aux intérêts de l'Etat et aux droits des Citoyens ;

« Comme retranchant à l'industrie nationale le commerce des deux tiers du Globe;

« Comme établissant un monopole qui pèse sur les consommateurs et les manufacturiers, et qui enlève aux négociants de tous les ports du royaume un approvisionnement qu'ils feraient avec plus d'abondance et d'économie. »

FABRE n'ÉGLANTLXE 233

A ces arguments en faveur de la liberté du commerce les actionnaires en opposaient de non moins sérieux. Disposant de très importants capitaux, servie par un personnel habile et expérimenté, et n'ayant à redouter aucune concurrence, la Compagnie des Indes pouvait, assuraient-ils, entreprendre de grandes opérations avec un minimum de risques, maintenir des prix rémunérateurs, faire correspondre les offres de marchandises aux demandes, en évitant d'encombrer le marché.

La question en était là lorsque la puissante institution commerciale et financière — puissante même après sa suppression fictive — entra en relations avec Delaunay et sa séquelle.

Le baron deBatz, dont le rôle ne'me paraît pas encore suffisamment déterminé pendant ces cinq ou six années de crise et en qui son dernier biographe, M. Lenôtre (1), se basant sur l'opinion de la plupart des contemporains, voit « l'imprésario de la Révolution, l'agent de toutes les discordes », s'était donné pour but de semer la défiance et la haine entre les hommes qui gouvernaient alors la France, de les avilir et de les déshonorer, de les rendre intolérables et impossibles dans un pays soucieux de sa probité et désireux de ne pas mourir. Il voulait, en un mot, portant le mal au paroxysme pour. qu'on ne put reculer devant le remède, noyer la Révolution dans un Ilot de sang et de boue. Pour arriver à ce résultat, il avait du courage, de la décision, une volonté prête à tout, peu em-

(1) Le baron de Balz. Paris, 1890.

23i FABRE d'ÉGLAMINE

barrassée par les scrupules, et de Targent recueilli parmi les royalistes ou à l'étranger.

Il chercha dans la Convention des hommes de moralité suspecte, faciles à acheter et à corrompre, et il n'en trouva que trop. Il se lia avec Julien de Toulouse, et le banquier Benoît lui amena Delaunay, qui était précieux par sa souplesse, son entregent, sa connaissance des coulisses parlementaires.

Par eux il eut Bazire (1) et Chabot. Becu, avec beaucoup d'égards, dans l'élégante maison de campagne de Charonne, dont Tactrice Grandmaison faisait très aimablement les honneurs, l'ancien capucin fat ébloui et conquis par ce luxe auquel il n'était pas habitué. Il ne demandait qu'à se vendre lorsque Batz le mit en rapport avec deux étrangers qui témoignaient pour lui une vive admiration.

Nés à Brunn, en Moravie, deux frères, aventuriers

(1) « Bazire n'avait que vingt-neuf ans lorsqu'il fut condamné. Ce jeune homme avait des connaissances; il aimait les sciences et les beaux-arts. Avant la révolution, il était commis aux archives des états de Bourgogne à Dijon. Son énergie et son amour pour la liberté l'avaient porté successivement aux premières places qui étaient à la nomination du peuple. Arrivé à l'Assemblée législative, il s'j' fit remarquer par sa facilité à improviser, et plus encore par la guerre constante qu'il fit à tous les partis qui voulaient retarder la marche de la Révolution.

« On prétend que dans les premiers temps de son séjour à Paris, ses mœurs étaient pures ; mais que bientôt, lorsqu'il fut époux et père de famille, il se livra à tous les excès de la débauche.

« Entraîné dans des orgies, ce fut au milieu de ces parties de plaisir que Bazire devint le confident et le complice des agioteurs. L'amour de l'or et le désir de faire une prompte fortune lui firent fermer les yeux sur les dangers attachés aux moyens qu'on lui i^roposait. C'est ainsi que Bazire courait à grands pas vers l'échafaud, croyant aller à la fortune. » Procès fameux jugés depuis la Révolution, par Desessarts. t. III. p. 6.

FABRE d'ÉGLANTTNE 235

juifs qui avaieut jugé utile de changer de nom et de s'affubler d'un titre de baron, Junius et Brutus Frey, étaient venus en France, en 1792, avec leur sœur Léopoldine, pour essayer de tirer un bon parti, pécuniairement, de la malheureuse situation du pays. Ils affectaient un républicanisme très avancé, péroraient au club des Jacobins, et, pour faire réussir leurs combinaisons financières, s'insinuaient de leur mieux dans le monde politique. 11 ne leur manquait que d'avoir à la Convention un député influent, vénal, qui leur fût tout acquis. Chabot présentait les conditions requises. Junius Frey lui donna sa sœur (1).

Le mariage fut célébré le 7 octobre 1793, et, malgré l'opposition de Dufourny, une députation du club des Jacobins y assista : mais bien des gens devinèrent dès lors le but que se proposait le prétendu baron autrichien et les machinations qu'il avait en vue en faisant entrer dans sa famille, riche sinon honorable, un excapucin sans sou ni maille.

« Je me méfie indistinctement, disait Robespierre le IG octobre '2). de tous ces étrangers dont le visage

1 « Au nombre de ces agents de discorde (dont vient de parler Levasseur', on distinguait surtout un baron allemand, qui jouait le républicanisme le plus exalté et se cachait sous le nom de Junius Frej'. Cet homme disposait, on ne sait comment, de sommes considérables ; il s'était lié intimement avec Chabot, qui, par son ardeur révolutionnaire, exerçait quelque influence sur la Montagne. Le perfide étranger s'attacha dès lors aux pas du député pour le corrompre. Après lui avoir donné une haute idée de son républicanisme, il acheva de l'enivrer en lui oflVant en mariage sa sœur, avec une dot de 200.000 fr. » Mémoires de R. Levasseur de la Sarthe , t. II, p. 165.

(2) Dans un discours en réponse à Chabot, quekpies jours après le mariaiie.

236 FARRE DEGLAMI.XE

est couvert du masque du patriotisme, et qui s'efforcent de paraître plus républicains et plus énergiques que nous. Ce sont ces ardents patriotes qui sont les plus perfides artisans de nos maux. Ils sont les agents des puissances étrangères ; car je sais bien que nos ennemis n'ont pas manqué de dire : « Il faut que nos émissaires affectent le patriotisme le plus chaud, le plus exagéré, afin de pouvoir s'insinuer plus aisément dans nos comaités et dans nos assemblées ; ce sont eux qui sèment la discorde, qui rôdent autour des citoyens les plus estimables, autour des législateurs même les plus incorruptibles (1) ; ils emploient le poison du modérantisme et l'art de lexagération pour suggérer des idées plus ou moins favorables à leurs vues secrètes. »

Les médiocres capacités de Chabot et son peu d'initiative, même dans le vol, le prédestinaient au rôle desimpie intermédiaire. Batzet Delaunay se servaient de lui quand ils désiraient ne pas trop s'avancer et pouvoir au besoin désavouer ce qu'ils l'avaient chargé de proposer ou de promettre.

Après divers tripotages (comme les marchés Masson et d'Espagnac, auxquels fut mêlée l'association dont ils faisaient partie, Delaunay et Chabot, encouragés, poussés par de Batz (2), abordèrent la question de la Compagnie des Indes.

Le 3 août 1793, Fabre dEglantine avait eu à parler de cette Compagnie, à la Convention, dans un rapport

i\j Robespierre, en parlant des législateurs les plus incorruptibles, ne pensait certainement pas à Chabot.

(2, De Batz n'avait aucun intérêt personnel dans cette intrigue, car il possédait des actions de la Compagnie des Indes.

FABRE d'ÉGLANTIXE 23'

dont il est nécessaire de donner un assez long extrait pour qu'on puisse comprendre ce qui va suivre :

'< Il n'y a que les actions de la Compagnie des Indes qui vont presque de pair avec le papier sur l'étranger ; aussi ces actions ont doublé de valeur ; et c'est là le second instrument dont on se sert pour discréditer l'assignat,

« L'action de la Compagnie des Indes, qui ne doit valoir que 600 livres, a acquis jusqu'à une valeur de 1.190 livres, et même de 1.200 livres: cette valeur extraordinaire a deux causes, la nature de l'action et la fraude des actionnaires, ou. pour mieux dire, des administrateurs.

« Je dis la nature de l'action, parce que les actions de la Compagnie des Indes sont des portions d'une valeur réelle, matérielle, indépendante des événements, et qui pis est, assurée à Londres : cette valeur consiste en marchandises actuellement emmagasinées, en vaisseaux ou en divers effets résultant du commerce de la Compagnie, ou servant à son commerce et à sa navigation.

«Je dis ensuite, de la fraude des administrateurs, parce qu'ils ont fraudé toutes les lois par lesquelles vous avez voulu arrêter ou balancer le poison de l'agiotage.

« Par la loi du '27 août 1782 {sic)^ vous avez assujetti les actions de la Compagnie des Indes au droit d'enregistrement de trois quarts d'un pour cent, c'est^ à-dire de quinze sols pour cent livres, pour chaque mutation ; de sorte que sur le pied de 1.100 livres de valeur, cliaque action permutée doit rendre au trésor national 8 livres 5 sous. Depuis environ dix mois,

238 FABRE d'ÉGLAMINE

il se fait 3.000 mutations par jour, et ie trésor national n'a pas encore touché un sou d'enregistrement. Les administrateurs ont imaginé un livre secret qu'ils ont entre les mains et qu'ils appellent livre de transfert ; c'est sur la foi de ce livre que les mutations se font, sans qu'il puisse apparaître que les actions ont été négociées. Il y a plus : ces administrateurs ont trouvé le secret de gagner sur cette opération ; ils se font payer un écu par mutation et par droit d'inscription sur le livre secret ; de sorte que ce qu'ils vous dérobent, ils le gagnent, et c'est assurément pousser l'agiotage et l'elfronterie à son comble que de convertir la loi en chiffon de papier et la violation de la loi en bénéfice.

« Par la loi du 22 août 1792, les compagnies financières sont assujetties à un impôt du cinquième de leurs bénéfices. La Compagnie des Indes se moquant toujours de la loi a converti ses bénéfices en remboursement de capitaux simulé ; elle a dit à chaque actionnaire : « Voilà 150 livres de profit que vous rapporte voire action cette année ; mais pour ne pas payer le cinquième de ce profit à TEtat, prenons que vous n'avez rien gagné ; prenons que ces 150 livres font un remboursement de capital ; cela ne nous fait rien, car le fonds est toujours à nous. »

(( Il résulte donc que l'action de la Compagnie des Indes, ne payant ni enregistrements ni impôts, qu'étant constituée en valeur effective et matérielle, et qu'étant assurée à Londres, sa valeur est très haute, très solide, et qu'elle offre aux capitalistes un moyen de réaliser leurs assignats, même sans sortir de France. Je ne me tromperais guère même, si je vous

disais que le commerce et la navigation de cette Compagnie sont plus en sûreté qu'on ne le pense ; et que Pitt ménage sur mer les vaisseaux de cette Compagnie qui le seconde puissamment dans sa campagne contre les assignats.

« Une observation très importante que j'ai à faire, citoyens, sur la Compagnie des Indes, c'est qu'elle jouit de la plénitude d'un privilège, et c'est ce qui concourt à l'exagération de la valeur de son action : car le privilège de cette Compagnie aboli de droit ne l'est pas de fait. C'est en vertu d'un privilège que cette Compagnie s'est constitué un fonds de quarante millions, qu'elle aaccaparé en magasins, en comptoirs, en vaisseaux, tous les moyens de s'emparer de tout le commerce de llnde. Vous avez bien détruit son privilège, mais non l'agrégation, la cumulation (sic de tous les moyens de commerce dans l'Inde qui ne sont que les résultats d'un privilège. Que voulez-vous qui entre en concurrence avec cette Compagnie ? Qui ne ruinera-t-elle pas ? En vain vous dira-t-elle qu'elle se liquide : cela n'est pas vrai, sa liquidation n'est que simulée; et la preuve c'est qu'elle est du double plus riche qu'elle ne l'était en commençant cette prétendue liquidation (1). »

Delaunay, un mois après ce rapport de Fabre d'Eglantine, probablement vers le milieu de septembre,

1) Rapport fait à la Convention nationale, dans la séance du 3 août 17i)3. sur Vaçjiotaçjc et le change et sur le surhanssenienl des denrées el des inarchandises fimpr. par ordre de la ('oiiveiilion). Dans ce rnpporl. l'ahrc (ri^nlaiitine s'occiipail plus spécialeineiil de la baisse des assij^iiats qii'ilnttribuait surloiil aux uiaiKeuvres de TtHrauger, de ces «agents de Pitt et de (^ol)ourg », dont la Kévdlutiou a tant abusé.

avoua à Chabot, dont il croyait être sur, qu'il avait le projet de proposer la mise en liquidation de la Compagnie des Indes (1). Son plan consistait à provoquer une baisse des actions — elles tombèrent en effet de 1.500 à 650 livres — et à en acheter le plus possible. Il présenterait ensuite aux actionnaires deux projets de décret, l'un qui ne leur laisserait aucun recours, l'autre, yayé par eux et rédigé avec leur collaboration, qui permettrait à la Compagnie de reprendre habilement ce qu'on avait Tair de lui enlever.

Les dépositions de Chabot et de Bazire devaient bientôt révéler, et de manière qu'on ne put conserver le moindre doute, tous les détails de cette intrigue.

L'ex-capucin, dans son mémoire du 25 brumaire (15 novembre;, s'exprima ainsi : v Delaunay me dit alors... que l'on spéculerait sur la Compagnie des Indes. Le petit baron de Batz, me dit-il, travaille deux projets de décret. Nous ferons peur d'abord à la Compagnie, et les actions baisseront. La Compagnie déposera un certain nombre de ses actions, et nous ferons décréter un projet qui, relevant ses actions, nous laisseront ^sic] un grand profit. Nous ne paraîtrons en rien. C'est mon ami Benoît qui se charge de toute l'opération. — Mais enfin, lui dis-je, vous avez l'air de voleurs de grand chemin. — Non. me réponditil. c'est le petit baron de Batz et Benoît qui feront tout. Nous n'aurons que le profit de leurs spéculations

(1 Mesure que ne justifiait ea rien la situation financière de la Compagnie. Son crédit avait résisté à toutes les attaques. Son commerce prospérait. Elle distribuait de très beaux dividendes aux possesseurs des quarante mille actions qu'elle avait émises.

sur un décret qui doit donner des millions à la République. Nous partagerons avec Julien de Toulouse, rhuriot, Bazire et toi. Cambon et Ramel travaillent îvec d'autres personnes... Danton et Lacroix et Fabre d'Eglantine, m'ajouta-t-il, spéculent d'une autre manière (1)... »

Le 20 brumaire, devant le comité de Sûreté générale, Bazire ne se montra pas moins explicite :

« Alors que la faction de Brissot, déclara-t-il en remontant aux origines de TafTaire, était encore en force, mais que cependant le comité de Salut public se trouvait composé de montagnards » (c'est-à-dire iu commencement de l'année 179.3;, Delaunay lui dit, ians le jardin des Feuillants, « que la Montagne n'avait ni énergie ni grandes vues et que celait l'elTet de la misère dans laquelle se trouvait la plus grande partie de ses membres, que le seul moyen de leur imprimer un caractère était d'élever tous ceux qui la composent au-dessus du besoin qui rétrécit l'esprit, 3t qu"au bout du compte il serait bien injuste de reprocher aux députés de faire leurs propres affaires 3n faisant celles de la République, que c'était l'avis de Danton...» Il le pria ensuite de lui fournir des renseignements sur l'état de fortune de leurs collègues.

Dans cette conversation, Delaunay ne s'était pas :rop livré. Après le ol mai, il exposa à Bazire son projet « de mettre les compagnies financières, les

(1) Arch. nat. W'h 342, n" 648. Plus loin, Chabot parle de la maîtresse de Delauna}', la D"*^ Descoins, qu'il accuse, et probablement avec raison, d'être une intrigante.

FABRE d'ÉGLANTIXE 16

banquiers et généralement tous les agioteurs à la raison », ce qui signifiait, connue l'expliqua ensuite Julien de Toulouse, qu'on se proposait, par d'habiles manœuvres, défaire baisser les actions de la Compagnie des Indes, d'en acheter une grande quantité, et de ramener la hausse par des décrets favorables aux actionnaires, Julien de Toulouse, après avoir ainsi précisé le but qu'on se proposait, apprit à Bazire que Chabot et lui. Julien, étaient « membres de la Commission de l'agiotage (l) ». Agiotage remplace ici sans doute un mot avec lequel il rime, celui de filoutage.

Tel était, d'après des témoignages que l'on peut croire véridiques, le plan de campagne contre la caisse de la Compagnie des Indes. Nous allons voir manœuvrer, sur un terrain choisi et préparé par eux avec tant de soin, ces stratèges de la concussion.

Julien de Toulouse avait dénoncé la Compagnie pour avoir prêté au roi des sommes très considérables destinées, affirmait-il, à payer les ennemis de la Révolution. Le 8 octobre, Delaunay, à son tour, prononça contre elle, à la Convention, un terrible réquisitoire dans lequel était flétrie tout d'abord, en quelques mots indignés, que les députés saluèrent de leurs applaudissements, <.< l'iniquité de l'ancien régime ».

Delaunay était un coquin, mais ce n'était pas un sot (2), comme Chabot par exemple, qui trouvait le

(1) Arch. nat. W'^ 342, n" 648.

(2) <ï Toutes les fois qu'il montait à la tribune, il était sûr d'être écouté en silence et souvent il en descendait au milieu des applaudissements. Au talent de la parole, Delaunaj' joignait celui d'écrire avec intérêt et souvent avec chaleur. Pour prouver que c'était un

FABHE D KG LA MI. Ni

moyen d'être l'un et l'autre. Dans ce discours du 8 octobre, il fit preuve dune grande habileté. Défenseur des intérêts de TEtat, il démontra que la Compagnie, afin d'éviter les droits d'enregistrement fixés par les lois du 27 août et du 28 novembre 1792, chaque fois qu'un titre changeait de propriétaire, substituait à ses actions des reconnaissances de même valeur inscrites sur ses registres. Le transfert s'eftectuait par une simple mention sur ces registres, sans que rien l'indiquât aux agents du fisc. Cette manière de procéder avait coûté à la République, en moins d'un an, 2.249.786 livres de droits d'enregistrement, représentant plus de 128.000 déplacements d'action.

Pour mettre fin à ces abus, dont personne ne pouvait contester l'existence et la gravité, Delaunay, comme conclusion à son discours inattaquable au point de vue financier, déposa un projet de décret ordonnant la mise en liquidation de la Compagnie des Indes et spécifiant que ses administrateurs actuels seraient chargés de cette liquidation.

L'Assemblée se disposait à voter sans modification le décret qu'on lui demandait, lorsque Fabre d'Eglantine. dont l'intervention n'était pas prévue, monta à la tribune. Il indique dans son Précis apologétique, avec beaucoup de clarté, les raisons qui l'y décidèrent.

(( Un jour,Delaunay d'Angers, après m'avoirtournoyé sur les bancs, en me caressant de l'œil ; après m'avoir dit : Tu vas être bien content, je vais abîmer la

écrivain qui avait les jïlus heureuses dispositions, il suffit de rappeler que Condorcet partagea avec lui la rédaction de la Chronique. » Desessarts, Procès fameu.v jugés depuis la Révolution..., t. III, p. î).

Compagnie des /^it/es; un jour, dis-je, Delaunay parut à la tribune avec un discours foudroyant contre cette Compagnie ; elle était traînée dans la boue, et si ignominieusement et avec tant de vérité, que je m'aperçus qu'il ne pouvait y avoir que les traînés, qui eussent pu dévoiler tant de turpitude pour en imposer à la Convention et lui escamoter un décret favorable à leurs vues (1). Effectivement ce discours était de leur fabrique. Tant d'efforts contre eux-mêmes, dans le considérant, n'était que pour que les députés adoptassent aveuglément le projet de décret subséquent, dans la supposition, assez juste, que la Convention prendrait pour destructeur de la Compagnie des Indes tout décret qui suivrait assez habilement une pareille diatribe ; mais la politesse de Delaunay et la connaissance que j'avais de ses précédentes opinions sur cette matière me tinrent en garde.

<( En effet, la lecture du projet de décret me démontra que les administrateurs de cette Compagnie ne voulaient autre chose que perpétuer la Compagnie et son agiotage en ayant Tairde la supprimer par une fausse liquidation. »

Prenant pour Itase les arguments produits par lorateur qui venait déparier, Fabre d'Eglantine se déclara résolument hostile à toute demi-mesure, fit ressortir ce qu'il y avait d'absurde et même de dangereux à investir d'une véritable mission de confiance des gens dont on suspectait à juste titre la probité,

fl) « Voyez la dénonciation de Chabot qui l'atteste ». Xofe di Fahie (VEglantine.

FABRE D EGLA>TI>E

et pour conclure demanda la suppression complète de la Compagnie des Indes.

Lédifice si habilement construit par Delaunay s'écroulait. L'incompétence de la plupart des députés en matière de finances le sauva, pour quelque temps. La Convention, que lassaient très vite ces discussions liérissées de chiffres, s'empressa de charger Delaunay, Cambon, Chabot, Ramel et Fabre d'Eglantine de présenter, après s'être mis d'accord, une rédaction définitive I j.

Le baron de Batz, qui menait l'affaire, rédige un nouveau projet de décret favorable aux intérêts de ses amis et à ses propres machinations. Les tripoteurs associés, mesurant les autres à leur aune, s'imaginent qu'avec de l'argent, beaucoup d'argent, — mais ce sacrifice s'impose et qui veut la fin veut les moyens — ils viendront facilement à bout de la gênante opposition de Fabre. Ils confient ces délicates négociations à Chabot. « Delaunay et Benoît, dit celui-ci (2), viennent me trouver et médisent qu'ilfaut que je parle à Fabre, que s'il a spéculé en sens contraire il sera défrayé, et il est convenu que l'on me remettra cent mille livres en assignats pour lui. Ils me chargent de lui présenter le projet de décret, signé par la commission... Je dis à Fabre d'y faire toutes les corrections qu'il vou-

(1) « Delaunay fait donc son rapport sur la Compagnie des Indes, après l'avoir eil'rayée par une motion d'ordre très menaçante. Fabre d'Eglantine lui crache sur l'amorce par un amendement qui fut renvoyé avec le reste du projet à la rédaction du comité (des finances) réunis à Fabre » Mémoire de Chabot, le 25 brumaire (15 novembre). Arch. nat. W"' 342, n"> ()48.

(2) Mémoire du 25 brumaire.

246 FABRE D'ÉGLANTI.NE

drait et il s'est conduit comme un homme infiniment probe dans cette affaire. Je me suis convaincu par sa manière quil ne spéculait ni pour ni contre et quil voulait faire justice aux pauvres porteurs d'effets de la Compagnie, mais faire regorger (sic) les agioteurs qui avaient frustré la nation. Je lui ai porté la nouvelle rédaction et il l'a signée le premier. Dès lors, je n'ai plus eu de crainte. »

Le récit de l'ex-capucin est un peu vague, et pour cause. Complétons-le avec celui de Fabre d'Eglantine.

(f Quelques jours après mon apparition unique à la commission des cinq, raconte celui-ci, me trouvant à la Convention, Chabot mappelaet me mena dans la salle de la liberté. Là il me dit : « Voici le nouveau projet de décret (bien projet de décret, bien intitulé Projet en toutes lettres). Voici, dit-il, le nouveau projet, c'est Delaunai qui l'a rédigé ; il n'a pas voulu le présenter, il craint, et je me suis chargé de te le communiquer et de te dire de le corriger, si tu ne le trouves pas bien, afin d'éviter les disputes. » Je lis le projet, et bientôt je m'aperrois qu'au moyen de cette rédaction, les administrateurs de la Compagnie des Indes pouvaient se rattacher de nouveau à leur proie et en écarter legouvernement. Je me récriai avec force, en disant que je voyais le piège. Sur quoi Chabot médit: <( Eh bien ! corrige, corrige ; je ne suis venu que pour cela : quant à moi, je n'y tiens pas du tout ; corrige, exprime ton opinion, et je la communiquerai. » Effectivement, je pris sur-le-champ mon crayon, j'effaçai du projet de Delaunai tout ce que je crus être en faveur des administrateurs, et j'écrivis en marge

FABRE D'EGLANÏINE ^4/

mes idées de manière à imprimer mon opinion au projet, laquelle était toujours que les administrateurs ne pussent éluder la main du gouvernement ; cela fait, je signai le projet, au crayon, avec paraphe à chaque correction, de peur qu'on ne doutât que ce ne fût pas bien là mon opinion ; et je renvoyai le tout à Delaunai et à mes collègues. Chabot reprit le projet et s'en alla. Il est à observer qu'il manifesta à cet égard une indifférence très marquée et un détachement complet (1). »

L'indifférence et le détachement de Chabot ne s'expliquent que trop bien. Chabot estimait que ce qui est bon à prendre est bon à garder. Il avait reçu cent mille livres pour les offrir à Fabre,mais il préférait se les donner à lui-même. Il les cacha soigneusement chez lui dans ses cabinets, et de telle sorte qu'à la moindre alerte rien n'était plus facile que de les faire disparaître.

Delaunay et Julien de Toulouse, qui attendaient impatiemment l'honnête courtier, le virent revenir l'air très satisfait, avec la minute corrigée parFabre. Leur désappointement fut très vif.

— Et les cent mille livres? interrogea Delaunay. Chabot, imperturbable, répondit :

— Je les lui ai offertes et il les a prises (2); mais, pour

(1) Précis apologétique.

(2) « Chabot a un tort très grave, c'est d'avoir fait accroire à Delaunai qu'il m'avait proposé et fait accepter les lUO.OOO fr. Il n'a pu vouloir lui persuader cette imposture, que pour l'autoriser à la supposition du décret dont il me déclarait par là complice à Delaunai : action, je le déclare, non seulement sans délicatesse, mais honteuse, mais bien digne d'autres noms. Sans cela, Delaunai surtout, d'après mes corrections obstinées, faites au crayon, Delaunai

248 FABRE d'ÉGLANTLNE

ne pas éveiller les soupçons, pour ne pas susciter d'obstacles qui vous seraient aussi préjudiciables qu'à lui, il veut agir avec prudence et vous aider sans se compromettre.

Puisque Fabre, comme on l'avait supposé, comme on l'espérait, était un coquin, puisqu'il avait pris l'argent, point n'était besoin de le ménager. On pouvait agir sans lui. Il ne protesterait pas.

Delaunay fit préparer dans les bureaux une copie de la rédaction acceptée par Fabre d'Eglantine et à laquelle il n'avait été apporté que de très légères modifications de forme. Le lendemain, d'assez grand matin.— car on avait hâte d'en finir,— Chabot apporta le document, à Ihôtel d'Aumont, chez Fabre. Celui-ci, qui était encore couché, sauta du lit et, sans prendre la peine de s'habiller, signa.

Pendant ce temps, se réunissaient dans la maison de Cliabot un de ses parents, Glandy, Delaunay, Benoît et Julien.

Aussitôt que l'ex-capucin fut de retour, ce petit comité de faussaires, après avoir relu le projet de décret, lui fit subir d'habiles retouches qui en modifiaient le sens, le détournaient de son véritable but.

Qui se chargea de cette délicate besogne ? Il semble assez probable, faute de preuves formelles, que ce fut Glandy ou Delaunay, quoiqu'on n'ait pas reconnu récriture de ce dernier lorsqu'on examina plus tard ces altérations.

n'eût jamais osé, non seulement supposer un décret, mais insister même pour faire passer un projet totalement dans son sens, en mon absence : bien sûr qu'il était que je l'aurais tôt ou tard fait rapporter, » Précis apologétique.

FABRE b'ÉGLANTlNE 249

Ce qui est hors de doute, c'est qu'au texte soumis à Fabre d'Eglantine furent ajoutés deux membres de phrase : sdon ses statuts et règlemeats et faits en fraude. Le premier restituait à la Compagnie l'autorisation de se liquider elle-même ou plutôt d'avoir l'air de se liquider, le second donnait aux acheteurs qui pourraient arguer de leur bonne foi la faculté de ne pas effectuer ce versement.

Delaunay effaça ensuite les mots Projet de, ce qui faisait d'un simple projet un décret, d'un brouillon un original. Au-dessus du nom de Fabre, il inscrivit cette formule : Ont signé, suivie des noms de Camljon, Julien, Chabot et Ilamel, et il signa lui-même, comme rapporteur.

Après avoir été ainsi truquée, dans Tintérét de la Compagnie et par conséquent dans lintérêt des tripoteurs qui se disposaient à jouer à la hausse, la minute fut apportée sans retard dans les bureaux de la Convention. Il ne restait plus qu'à l'expédier.

Cette feuille de papier, dont Fabre d'Eglantine devait mourir et qui aurait pu, examinée plus attentivement, prouver son innocence, disparut en temps opportun. Michelet la chercha inutilement aux Archives en 1^5:3. Le 21 janvier de cette année, il avait écrit de Saint-Félix, près de Nantes, à un de ses amis :

(f ... Il y a au dossier de Danton et de Fabre d'Eglantine, la pièce que Fabre a été accusé d'avoir falsifiée. C'est un décret sur la Compagnie des Indes. Le tribunal a refusé de représenter à Fabre la pièce même pour laquelle on Finculpait...

« Les historiens ont suivi servilement l'acte d'ac-

550 F-ABRE d'ÉGLANTINE

cusation.Moi, je voudrais vérifier la chose, savoir seulement si ces deux lignes coupables sont signées de Fabre et de son écriture.

« Ce petit fait a une importance incalculable dans notre histoire, — c'est avec ces deux mots que Robespierre a guillotiné Fabre, - et non seulement lui, mais par Fabre, il a sali Danton et C. Desmoulins, les a enveloppés, perdus ! Donc cette vérification est l'afTaire capitale de la terrible époque... »

Malheureusement elle ne put pas se faire, et peu de temps après Michelet écrivait à la même personne :

(f J'avais prié Lejean (secrétaire de Lamartine; de faire la demande en mon nom... L'absence de la pièce en question serait elle-même un fait bien grave. A-t-elle été soustraite par les accusateurs de Fabre qui n'osaient la représenter ? ou détruite par les amis de Fabre après Thermidor?

(f Je conçois fort Fhésitation des employés... Si vous allez aux Archives, je vous recommande l'affaire. Un œil aussi exercé que le votre verra plus en un moment que celui d'un homme de lettres. Le premier point et capital, c'est de trouver l'écriture de Fabre dans les notes qu'il a signées (1). »

A défaut de cette pièce, volontairement détruite ou égarée, il en existe une dans le dossier qui est presque aussi importante, le projet de décret apporté par Chabot à Fabre d'f]glantine à la Convention, et que celui-ci corrigea au crayon. C'est sur ces pages, qu'il

(1) Ces extraits de lettres ont été donnés dans un catalogue de livres et d'autographes, publié — en 1882. je crois — par la librairie du Bibliophile parisien.

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avait en partie couvertes de ses notes, que les faussaires firent leurs premières expériences, essayèrent leurs formules complémentaires. Selon ses statuts et règlements n'y avait pas encore été inscrit, ma^is faits en fraude y paraît déjà.

En 1867, au moment où il s'occupait de son excellent ouvrage sur les derniers jours de Danton et de ses amis, le docteur Robinet, comprenant le grand intérêt documentaire de ce projet de décret, eut l'idée de le soumettre à une vérification d'écriture. Il s'adressa à deux experts près la cour impériale de Paris, MM. Théophile Delarue, attaché à laBanque de France, et Eugène Durnerin, professeur d'écriture au lycée Louis-le-Grand.

Leur rapport, daté du 1'''" février 1867 et reproduit en entier dans le Procès des Dantonistes, déclare :

1^ Que les mots : Ont signé, Cambon fils aîné, Chabot, Julien (de Toulouse), Delaunay (d'Angers), Ramel, qui se trouvent à la fin du faux décret, ne sont pas de l'écriture de Fabre ni de ceux dont ils donnent les noms ;

2'j Que la signature placée à la fin, en marge, est bien celle de Fabre d'Eglantine et qu'elle n'a pas été faite avec la même encre que les autres signatures ;

3" Que les mots : faits en fraude — le ministre des contrihutio7is publiques — de veiller à ce que la vente et liquidation de la Compagnie se fassent de la manière et dans les délais ci-après déterminés, ne sont pas de Fabre, et que cette dernière phrase est de la main de Delaunay ;

4" Que le texte du faux décret n'a pas été écrit par Fabre, et que les mois faits en fraude sont une imitation maladroite de son écriture.

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Toutes ces intrigues s'étaient déroulées dans leï derniers jours d'octobre et les premiers jours de novembre. Delaunay croyait avoir pris assez de précautions pour ne courir aucun risque. Il escomptai! déjà le succès, lorsque le 23 brumaire (13 novembre), Hébert, au club des Jacobins, demanda l'exclusion de Chabot, en faisant planer sur lui de vagues accusations.

Le beau-frère des Frey ne brillait pas par le courage. Menacé, il n'eut pas le moindre désir de sesolidariser avec ses complices. Il ne songea qu'à les dénon cer sans perdre de temps. Le 15 novembre, il rédigée le mémoire dont nous avons cité les principaux pas sages et ilrévéla à Piobespierre les tripotages financien auxquels il avait été mêlé et lui apporta les cent mil h livres remises par Delaunay. Ilobespierre refusa de prendre en dépôt cetargent et conseilla à Chabot dal 1er au comité de Sûreté générale. Il s'y présenta le lendemain, très inquiet, mais décidé, pour sauver si peau, à s'attribuer un rôle très patriotique, en mêlan aussi habilement que possible la vérité et le men songe. Le comité affecta de prendre au sérieux se protestations de civisme et on traita en justicier ci voleur qui offrait de livrer ses amis. Il fut conveni que le lendemain, à 8 heures du soir, on ferait arrête chez lui le baron de Batz, Benoît, Delaunay et Julien Il partit complètement rassuré. Quelques heures plui tard, dans la matinée du 17, il était emprisonné ai Luxembourg, d'oîi il devait envoyer, le 28 nivôse (1' janvier), un nouvel exposé de toute cette affaire (1)

[Ij V. Appendice \'

FAP.RE d'ÉGLANTINE ^o3

La veille, Bazire, interrogé après Chabot par le îomité, avait fait aussi de très graves révélations, ^lles eurent pour résultat son arrestation et celle de )elaunay et de Julien.

Le 18 novembre, à la Convention, Amar, au nom les comités de Salut public et de Sûreté générale, lénonçait une grande conspiration.

« Elle cesse d'être dangereuse, dit-il, puisqu'elle ist dévoilée : elle tendaità dissoudre lareprésentation lationale, en dilTamant une partie de ses membres !t en achetant l'autre.

ft Quatre représentants du peuple se trouvent im- )liqués dans cette trame horrible. Pitt et Cobourg .valent parmi nous des agents pour la diriger. P)azire it Chabot ont eu connaissance de ce complot. Ils assu- •ent ne l'avoir suivi que pour le déjouer ; ce sont lUX qui l'ont dénoncé au comité de Sûreté générale : Is ont désigné Julien de Toulouse et Delaunay d'Angers, comme les principaux instruments de la corrupion.

(( Pour commencement de preuves, Chabot a dé- )Osé au comité cent mille livres, Julien de Toulouse it Delaunay d'Angers sont arrêtés.

« Le comité a cru devoir aussi s'assurer de Chabot it Bazire, sans cependant rien préjuger sur ce qui les oncerne. D'autres coupables, hors de la Convention, lous ont été dénoncés. Les uns sont arrêtés ; on est à a poursuite des autres. Pour ne pas leur donner éveil, le comité pense qu'il doit dilTérer de quelques ours la lecture des pièces qui constateront cette aste machination. Sous peu, elle sera étalée tout ntière à vos yeux et à ceux de la France. »

FABRE D EGLAMINE

Ce même jour, Fabre d'Eglantine fit au comité de Sûreté générale une déclaration dans laquelle il indiqua, comme il devait le faire quelques mois plus tard avec plus de détail (1) dans son Précis apologétique, les tentatives de corruption dont il avait été lobjet.

On ne l'entendit qu'à titre de renseignement et sur sa demande. Il n'était pas compromis, et aucun de ceux qui venaient d'être arrêtés ne l'avait mis en cause.

Cependant ses ennemis devinaient que ces intrigues, s'ils savaient en tirer parti, pouvaient lui devenir funestes. Lui-même attribuait ce désir de le compromettre à un mémoire qu'il avait rédigé deux mois auparavant sur cette conspiration, mémoire lu à cette époque à une douzaine de membres des comités convoqués expressément. et à l'appui qu'il avait donné au rapporteur cbargé de cette affaire. Son intervention effrayait, menaçait bien des gens (2).

Pour le transformer de témoin en complice, il ne fallait qu'un prétexte. Ce prétexte ne tarda pas à s'offrir.

Le 15 nivôse an II (4 janvier 1794), Jagot et Amar sétaient transportés, pour faire une perquisition, chez Delaunay, qui habitait au n^ 545 du boulevard Montmartre. Là, en sa présence, — on Lavait

(1) Et à peu près dans les mêmes termes, ce qui nous dispense de la donner ici. Ld docteur Robinet l'a publiée in extenso dans le Procès des Dantonistes, p. 535.

(2l La Compagnie des Indes fut définitivement supprimée le 17 septembre 1794, par un décret qui reproduisait, sauf sur certains points de détail, le projet de décret retouché par Fabre dEglantine. A peine avait-elle disparu qu'on commençait à se rendre compte des services qu'elle avait rendus, qu'elle pouvait rendre encore. De nombreuses brochures, parmi lesquelles celle de .1. Blanc de Voix, Du commerce de /'/nde (Paris, 1802), demandaient son rétablissement.

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amené du Luxembourg où il était détenu, — les deux délégués se saisirent du projet de décret caché dans son secrétaire.

Robespierre, Saint-Just pouvaient respirer. Ils avaient entre les mains la pièce qui permettait, pourvu qu'on ne la regardât pas de trop près, d'envoyer Fabre d'Eglantine à l'échafaud.

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