L ARRESTATION. — LA PRISON DU LUXEMBOURG
Par une triste journée d'hiver, pluvieuse et sombre, le 24 nivôse (13 janvier), de grand matin, Fabre d'Eglantine fut arrêté. Des policiers et des gardes nationaux envahirent sa maison de la rue Vilie-l'Evêque, l'arrachèrent aux bras de la citoyenne Rémy qui, ce jour-là, oubliant qu'elle était actrice pour se rappeler seulement qu'elle était femme, n'eut pas le courage de jouer la comédie et versa 'de vraies larmes.
Tandis que le malheureux était conduit à la prison du Luxembourg, on mit les scellés sur ses papiers, dans lesquels on n'avait pu découvrir aucune pièce compromettante (1).
Quelques heures plus tard, à la Convention, Amar montait à la tribune et prononçait ces paroles :
« Jeviens vous rendre compte d'une mesure desùreté générale que le comité (de Sûreté générale),dont je suis l'organe, a cru devoir prendre vis-à-vis de Fabre d'Eglantine. D'après une déclaration de Delaunay d'Angers, nous avons découvert une pièce essentielle.
(1) V. rénumération de ces pièces à l'appendice VL Nous ei avons reproduit quelques-unes dans l'appendice.
FAllRE D EGLAMINE
C'est Toriginal du décret qui exige des compagnies financières, et notamment de la Compagnie des Indes, des droits qu'elle n'a pas acquittés ou qu'elle a tVau- :lés. On voit aux marges des pages 1, 2, 3 et 4 des idditions, au crayon, non convenues et qui portent 3ur le sens et le fond des choses : ces additions sont signées par Fabre d'Eglantine : de cet ensemble on i formé un autre fond de projet de décret signé par rabre d'Eglantine et Delaunay d'Angers, et remis au secrétariat pour être expédié, sans que la rédaclion sn ait été soum.ise à l'Assemblée.
« 11 y a un faux matériel ; une pièce originale a été dénaturée ; le projet signé par la commission des finances n'a point été conservé tel qu'on l'avait prononcé. Il y a eu par conséquent des intentions pertides. Je vous propose de confirmer l'arrestation de Fabre d'Eglantine (1 . »
Vouland. Yadier et Gambon confirmèrent, en entrant dans quelques détails complémentaires, ce que venait de dire Amar.
Par l'arrestation de l-^abre d'Eglantine, Danton se sentait visépar leurs communs adversaires. 11 le savait innocent du crime dont on l'accusait. Il essaya de le sauver sans le défendre trop ouvertement. « Danton, dit Edme Monnel (2), se réveilla bien dès le lendemain de l'arrestation de Fabre. Le taureau avait compris le bourdonnement de l'ennemi qui le menaçait luimême. Sa voix tonnante demanda que Fabre lut en-
' {\) Journal de Perlet, n' du 14 jan\ier 1794. Le nirme journal écrit, dans son numéro dulG janvier : « Beaucoup de citoyens, prévenus de complicité avec Fabre d'Eglantine, ont été arrêtés. » (2y Mémoiies d'un Prêtre réijicide.
258 FABRE d'ÉGLANTIXE
tendu à la barre de l'Assemblée. « La barre, c'est l'écbafaud », lui répondit Vadier.
Yadier, suivant son habitude, n'avait pas manqué de voir, dans le vol qu'on reprochait à quelques-uns de ses collègues, une tentative de contre-révolution, avec l'appui de l'étranger. Pour lui.Fabre d'Eglantine était « le premier pensionnaire de Pitt » et il affirmait, sansapporteraucune preuve ni aucun sembiani de preuve. qu'il avait voulu « exciter une guerre entre les catholiques et les protestants », dénonciation tellement absurde qu'on s'étonne qu'elle ait pu se produire, même dans une assemJilée révolutionnaire Le vieux prescripteur ajoutait, acharné à accabler un ennemi vaincu : « Il y a dix-neuf personnes arrêtées, qui n'étaient que ses gagistes et ses valets », et il concluait par cette phrase meurtrièreabrégée par Monnel ; « C'est à la guillotine et non pas à la barre qu'il doi1 être conduit. »
La Convention partageait sans doute cette opinion, car elle accueillit son discours par de vifs applaudissements, et si on n'osa pas voterencore, parce qu'or ne se trouvait pas suffisamment renseigné, un décrel d'accusation (que réclamait Charlier , l'arrestatior fut maintenue.
La prison du Luxembourg, dans laquelle le comité de Sûreté générale avait fait conduire Fabre d'Eglantine, était une des plus peuplées de Paris.
D'abord réservée, depuis le 2 juin 1793, aux dépu tés suspects de fédéralisme, elle avait commencé È recevoir d'autres citoyens que des députés le 11 octobre. Les premiers détenus qu'on y enferma ce jour-lî étaient des Anglais et des Anglaises, parmi lesquels
FABRE D'ÉGLANTTXE 259
une amie de la Gironde, Miss Helena Williams (1).
Digne d'être peint par Oreuze et célébré par P)Ouilly, le concierge Benoît, « septuagénaire plus respectable encore par ses vertus que par son âge (2) », faisait tous les efforts possibles pour adoucir le sort des prisonniers. Cette pitié, dont il ne pouvait se défendre, pour des malheureux que guettait la mort, finit par le rendre suspect. Il fut arrêté le 2 floréal an II (21 avril 1794) « comme conspirateur et comme ayant gardé à sa disposition une somme en or appartenant à un détenu qui avait péri sous le glaive de la loi ». On le remplaça par un concierge dont les hôtes du Luxembourg n'eurent pas trop à se plaindre et auquel succéda un fonctionnaire de moins bonne composition, Guyard.
En général, les geôliers, par goût naturel ou pour ne pas s'exposer aux souprons dont le vénérable Benoît avait été victime, allectaient la plus ignoble brutalité :
« Parmi les prisonnières, raconte Beaulieu (3j, se
fl) Miss Helena \\'illia!iis, femme de lettres, auteur dun poème sur la conquête du Pérou et d'un roman, Jiilia 1790\ qui eut un assez grand succès, publia en 1824 des Soiwenirs sur la Hcvohition. Elle avait donne en 1802 un recueil de lettres attrihuèesà Louis X\'I et dont la plupart sont d'une authenticité très douteuse.
(2) Tableau du l.uxemhourij fait P«^ "" suspect arrêté en frimaire an II, dans V II istoire des Prisons de Xougaret. «. Il y avait alors jjour concierjîe dans celle maison d'arrêt un homme de bien, un vieillard respectable ; il s'appelait Henoît... Ce bon Benoit, environné d'une nombreuse famille donl il était adoré, chérissait les prisonniers comme ses enfants. » Déposition de Héal dans le procès de Fouquicr- Tinville.
( Essais hisloritjucs sur les causes et les effets de la liéoolulitiu en France, Paris, 1801.
200 FABRE ri EGLAM I.NE
trouvaient les duchesses de Noailles A) et dAyen : la première était âgée d'environ quatre-vingt-trois ans et presque entièrement sourde ; à peine pouvaitelle marcher ; elle était obligée d'aller comme les autres à la gamelle et de porter avec elle une bouteille, une assiette et un couvert de bois : il n'était pas permis d'en avoir d'autre. Comme on mourait de faim, lorsqu'on allait à ce pitoyable dîner, chacun se pressait pour arriver le plus tôt possible, sans faire attention à ceux qui étaient à côté de soi. La vieille maréchale était poussée comme les autres et, trop faible pour résistera ce choc, elle se traînait le long du mur pour ne pas être à chaque instant renversée : elle nosait avancer ni reculer, et n'arrivait à table que lorsque tout le monde était placé. Le geôlier la prenait rudement par le bras, la faisait pirouetter et la faisait asseoir sur le banc.
« Un jour, croyant que cet homiUie lui adressait la parole, elle se retourna : — (Ju'est-ce que vous dites ? — Je dis. vieille b..., que tu n'as personne ici pour porter ta cotte ; f... toi-là.
Et il la plaça sur le banc comme s'il y eût mis un paquet. »
C'était dans les prisons, à cette époque, que se trouvait — sans s'y donner rendez-vous — la meilleure société. Le Luxembourg ne faisait pas exception. On y logeait, en 1793, le maréchal de Mouchy et sa femme, née de Xoailles, dont nous venons de par-
(1) La maréchale de Xoailles fut guillotinée avec la duchesse d'Aven, sa belle-fille, et la vicomtesse de Xoailles, sa petitefille'.
FABRE d'ÉGLANTLNE 261
Jer, le générai Fiers, ie générai d'Apremont et le général O'ilaara, ie président de Nicoiai, la femme de l'ex-ministre Amelot, ie duc de Levis, le marquis de Fieury, le comte de Mirepoix, le journaliste Dupiain de Saint-Albin, rédacteur en chef d'une feuille qui fut jugée trop modérée, le Courrier extraordinaire ou. le prender arrivé (1). Presque tous furent guillotinés.
Cette maison d'arrêt renfermait trop d'aristocrates pour que le comité de Sûreté générale ne la fit pas surveiller avec le plus grand soin. Outre les guichetiers, très zélés et très nombreux, des sentinelles étaient postées au dehors pour écarter — brutalement — les parents et les amis des détenus qui auraient essayé de leur apporter, par leurs paroles ou par leur présence, quelques minutes de joie et un peu d'espoir. Une corde tendue marquait autour de l'ancien palais une limite que nul, à moins de montrer patte blanche ou plutôt patte rouge, n'avait le droit de franchir, et sur chaque arbre, pour plus de sûreté, on avait placé une inscription ainsi conçue : v Citoyens, passez votre chemin sans lever les yeux sur la fenêtre
^1) Celte feuille, qui parut du 2 avril 1790 au 11 août 1792, est une des plus curieuses de l'époque révolutionnaire : « Le journal devait être expédié par un courrier extraordinaire partant tous les jours de Paris, et gagnant sur les courriers de la poste dix heures au moins, dans l'espace de 80 à 100 lieues, sur les routes de Lyon, de lîordeaux, de Lille et de Nantes... Ce nest pas tout : chaque abonné avait la faculté défaire transporter par ce courrier, chaque semaine, gratuitement, un pa([uet du poids maximum de deux livres, qui serait rendu à destination, en moins de temps «pie n'en mettrait la poste. » Hatin, IiihUo(jvapliie de. la presse, Paris, 18G6, p. i:58.
262 FABRt: d'églamine
de cette prison (1) » Les citoyens se gardaient bien de désobéir à cet ordre. Un regard apitoyé ou même indifférent pouvait coûter cher, en 1793. Seuls les colporteurs de journaux, peu suspects de modérantisme, s'attardaient volontiers dans ces rues qu'on traversait très vite, les yeux baissés. Ils entraient librement dans les jardins d'où on les entendait crier de leur voix aiguë : « Voici la liste des gagnants à la loterie de la très sainte guillotine ! Qui veut voir la liste ? Il y en a aujourd'hui soixante ! (2) » C'est par eux que Fabre d'Eglantine dut apprendre « la grande colère du Père Duchêne contre le frocard Chabot ».
Parmi ces prisonniers, — quidans les premiers mois de 1703 atteignaient presque au nombre de 9U0, — beaucoup devinaient le sort auquel les réservait la justice révolutionnaire ; mais la plupart paraissaient n'en avoir aucun souci. Ils étaient les fils de ce dixhuitième siècle qui ne prit au sérieux que la frivolité. Ils appartenaient à cette race légère et charmante, héroïque à ses heures, qui sut braver le malheur, sourire à la mort, et n'eut jamais peur que de Fennui.
Ils étaient si épris dévie mondaine qu'ils transformèrent leurs cachots en salons. Ils y apportaient leur amabilité imperturbable et aussi leur goût de la hiérarchie. Ils s'appelaient gravement, au milieu des citoyens guichetiers, Monsieur le maréchal, Monsieur le duc. Monsieur le premier président. Ils baisaient
(1) Proussinalle (Roussel , Histoire secréle du Tribunal révolutionnaire, Paris, t. I, chap. vin.
'2i Beaulieu, Essai sur les causes et les effets de la Révolution en France.
FABRE d'ÉGLA.NTINE 263
la main aux dames, avec toute la grâce raffinée d'un Piichelieu ou d'un Lauzun. Ils prodiguaient encore, entre le juge et le bourreau, les bouquets à Chloris. Comme dans leurs hôtels, ils faisaient les honneurs de ces chambres communes, de ces tristes dortoirs où s'empilaient dix ou douze personnes et dans lesquelles chacune, quel que fût son âge ou son titre, n'avait droit qu'à un lit de sangle, à un matelas et à un traversin.
Tout nouvel arrivant était conduit dans la chambre où il devait loger. La communauté d'infortune rendait l'accueil très cordial et les amitiés rapides. On vivait là, en attendant la mort, dans l'union la plus étroite. Il s'y était établi une sorte de règlement que personne ne songeait à enfreindre. Chacun à son tour, le balai ou le plumeau à la main, nettoyait la pièce, allait chercher Teau dans la cour et faisait, avec plus d'empressement que de succès, une cuisine qui laissait beaucoup à désirer, mais qu'on affectait de manger avec plaisir, par politesse. Dans ces petits phalanstères, le riche payait pour le pauvre, et on ne dépensait pas plus de quarante sous par jour.
« Le soir, les voisins de chambrée s'assemblaient dans une grande pièce autour d'une table où l'on jouait au vingt et un ou à l'as qui court. Pendant qu'on jouait arrivait le terrible Yernet, chef des porte-clefs, ayant à la main ce que l'on appelait la liste de la loterie. Ce petit papier contenait les noms des détenus devant aller le soir même à la Conciergerie et le lendemain à l'échafaud. On sait que très peu étaient acquittés. La fatale liste circulait ; ceux qui y trouvaient leurs noms pâlissaient, se lovaient
264 FABRE d'ÉGLA.XTINE
et disaient un triste adieu à leurs camarades en les embrassant. Yernet donnait en même temps le journal du soir dans lequel on trouvait, au rang des morts, les infortunés avec lesquels on avait joué la veille (1). »
Cette liste de la loterie n'épargnait personne. Elle envoyait avec la même rigueur, à la guillotine, ceux que la mort semblait avoir oubliés et ceux qui entraient à peine dans la vie. Elle frappait au hasard.
« Un jeune enfant^ déclarait liéal dans sa déposition au procès de Fouquier-Tinville, un jeune enfant, appelé Mellet, âgé d'environ seize ans, par sa douce gaîté, par son affabilité, par cet air de candeur qui annonçait sa belle âme, se faisait aimer de tous les prisonniers ; ce malheureux enfant passait dans notre chambre la moitié de son temps ; il venait avec nous cherclier dans nos livres et dans notre musique la consolation dont il avait besoin. Son père et sa mère étaient incarcérés comme lui, mais dans une autre prison ; on avait refusé à cette famille désolée la consolation de supporter ensemble leur malheur commun.
« Le 3 thermidor (an II), le nom Mellet, sans prénom, est cité dans la cour à l'instant du fatal appel du soir. Il monte dans une chambre, tombe, en pleurant, dans mes bras : « Eh, mon Dieu ! dit-il avec cette douce inflexion de voix, cet accent périgourdin
(1; Relation de ce qui s'est passé au palais du Luxewbourfj, deux mois avant le départ de Monsieur, traits anecdotiques et scènes de i intérieur du même palais au temps de la Terreur, par M. Labiée un des soixante administrateurs de la Commune de Paris et président de la section du Luxembourg en 1791). Paris, 1823, p. 52.
FABRE d'fGLANTINE 26Î
qui frappe encore mon oreille ; ils ni'api>clleiit^ que leur ai-je tait? Je vais donc revoir mon père et ma pauvre mère... » Je voulus en vain lui donner la force et le courage que je n'avais plusmoi-même, il me quitta,
<( Il parut au tribunal, il y parut seul de sa famille ! Seul il a été guillotiné. C'est une erreur de nom. L"acte d'accusation lui fut entièrement étranger ; il n'y est pas une seule fois question de lui. Si ce n'avait point été une erreur de nom, n'aurait-on pas mis en jugement avec lui son père, sa malheureuse mère ! Que les témoins qui ont été appelés contre ce malheureux enfant se lèvent et répondent; leurs noms doivent être portés au procès-verbal d'audience ; ils sont tous de la prison du Luxembourg ; tous le connaissaient ; auraient-ils osé faire de cet enfant de seize ans un conspirateur ? 11 fut appelé par erreur au tribunal, guillotiné pour un nommé Bellay ; et sa mort a condamné à un désespoir affreux sa mère, qui depuis s'est évanouie dans ces mêmes bras qui avaient soutenu son fils (1). »
Ces drames quotidiens, ces continuelles angoisses, cachées sous un sourire, n'empêchaient pas les hommes et empêchaient encore moins les femmes de céder à un impérieux besoin d'aimer — et on aurait dit que dans cette prison les cœurs se sentaient plus libres.
Des groupements sympathiques s'étaient formés. Grands seigneurs et grandes dames faisaient assaut
(r Bûchez et Roux, Histoire parlementaire..., t. XXXIV, p. 391. .le n'ni pas trouvé ce nom de Mellet dans les listes des condamnés à mort du 1"" au 1) thermidor. l'.éal a ch'i vouloir parler du jeune Maillé, ex-noble, âgé de seize ans, ({ui fut condamné le 6 thermidor.
266 FABRE d'ÉGLANTI.VE
de coquetterie et de tendresse, et plus d'une fois la noblesse, oubliant sa fierté, se rapprocba de la bourgeoisie. Des marquises, pourvues de noms illustres, mais très sensibles, pardonnèrent à des vilains, emprisonnés pour la bonne cause, de n'être pas nés, à condition qu'ils fussent jeunes. Une jolie tournure et des yeux expressifs remplacèrent avantageusement, surtout à la nuit tombante, un blason qui datait de loin.
Les jeux innocents, qui ne Tétaient pas toujours, autorisaient d'agréables familiarités. La musique de Grétry,de Monsigny ou de Dalayrac facilitait des aveux qu'on n'osait d'abord exprimer trop ouvertement, et plus d'une bergère répondit ainsi à plus d'un berger. VAlmanacJt des Muses, pour vaincre une pudeur fragile, une pudeur qui essayait de lutter encore, fut mis à contribution. De petits vers traduisirent de grands sentiments.
Les journées, si agréablement remplies, paraissaient trop courtes, et la prison du Luxembourg tendait à devenir une abbaye de Tbélème. (^ Lacbose alla si loin que l'ex-administrateur de police Marino s'écria un jour, dans un accès de vertu : « vSavez-vous ce qu'on répand dans le public?... que le Luxembourg est le premier b... de Paris : que vous êtes ici un tas de p... et que c'est nous qui vous servons de m... (1) » Marino ne ménageait pas ses termes ; mais, au fond, il avait raison. On fut obligé de séparer les deux sexes (2).
1; Histoire des Prisons Recueil de Xougaret .
2 " La publicité de certaines aventures galantes, la luxure dt
FAP.HE D'ÉC.LANTl.Nt: ^07
D'ailleurs cette maison d'arrêt transformée en maion d'amour, et où tant de jeunes femmes s'eirorr-aient le rendre plus douce leur captivité, s'encombrait de >lu3 en plus d'une société fort mauvaise, je veux dire ['une société très jacobine.
Chaque jour se présentaient, accueillis avec un nédiocre enthousiasme, de nouveaux membres des lartis vaincus. Les plus notables étaient Lhuillier, ncien procureur syndic du département de Paris, 3S acteurs Grammont père et lils (1), le juif Kalmer, larino, Vincent, qui passait son temps à injurier ses o-détenus. Savard, Duret. On les tenait le plus posible à l'écart.
Ue groupe en groupe, le nez au vent et l'oreille at- 3ntive, les dénonciateurs, les moutons, essavaient de
Lielques dames, parmi lesquelles il faut compter la citoj'enne d'O..., ai se payait avec usure de quelques années d'une abstinence Ibr- ;e, firent prendre à l'administration de police le parti de séparer s deux sexes. Un jeune homme du d<.'hors s'était, à prix dargent, ivert les portes de la prison, et, caché derrière un paravent, seule irrière à la curiosité indiscrète, il goûtait tranquillement, en plein ur, dans les bras de sa maîtresse, les plaisirs de l'amour. La dame, n-j)rise en flagrant délit, feint de se fâcher, jette les hauts cris, se \ frajipée, crie au viol et s'évanouit. Pendant cette scène, l'Adonis l'chappe avec la légèreté d'un trait et se fait ouvrir le guichet à
faveur d'arguments que le bon Basile appelait Jadis irrésistibles. » 'ihledii du Liixeinboiirg fait par un suspect arrrlé en frimaire an II ians l'Histoire des Prisons).
(1) (( (irammont. peu content d'avoir assassiné à ^'ersailles les 'isonniers d'Orléans, eut l'horreur de se vanter en plein café, au uxembourg, d'avoir bu dans le crâne de l'un d'eux. Il avait élevé m lils dans ces principes atroces, et ce monstre était encore plus roce que son père : 1 un et l'autre étaient ofliciers de l'armée ré- )lutionnaire, » Tableau du Luxembourg fait par un suspect arrêté I frimaire an II.
-G8 FABHE d'ÉG LAMINE
surprendre les prétendus complots dont on avait besoin pour vider plus vite les prisons.
Ces moutons étaient nombreux au Luxembourg, et ils inspiraient, là comme ailleurs, autant de crainte que de mépris. La plus élémentaire prudence imposait à tous les détenus l'obligation de les ménager : ] « Un jeune poète d'un grand talent, raconte Labiée dans sa relation [i), avait osé contrarier Tun d'eux dans une conversation sur un sujet purement littéraire ; je tremblai pour lui ; le lendemain il n'existait plus. »
Parmi ces colporteurs de faux témoignages, agents plus ou moins reconnus des comités, mouchards par goût ou par métier, ceux qui déployaient le plus de zèle, ceux qui firent le plus de victimes, étaient Beyenval, Laflotte, Beausire, Benoit, Letellier. Lenain, Lapai u et Amans.
Beyenval, tailleur rue des Poulies, avant sa détention, et lieutenant d'infanterie légère, avait apporté au Luxembourg sa haine féroce contre les nobles, et il essayait de la satisfaire par d'incessantes dénonciations. Il lui arriva un jour de dire, dans un moment d'expansion, au portier de la prison. Nicolas Stral, que sur huit ou neuf cents détenus, il n'en échapperait pas plus de trente ou quarante (2i.
Laflotte joua un rùle odieux pendant le procès des Dantonistes. Nous aurons à en reparler.
Benoît, qui émigra bientôt du J>uxembourg aux Carmes, était un ancien commissaire du pouvoir exé-
'2^ Dôposiliou de Nicolas Stial dans le procès de Fouquier-Tiaville.
V\VA\i: n'i-C.LA.MINE îî(i!t
cutif dans l'Eure. Letellier avait pris part aux massacres de 179*2. « Il lut chargé ensuite de faire laver les habits sanglants des victimes, d'en tirer parti et de délivrer les extraits mortuaires, ce qui fut plus lucratif encore (1). »
La d'Oliva, dont on se rappelle le rôle dans l'afïaire du Collier, avait épousé, le 24 avril 1787, Jean-lîaptiste-Eugène Toussaint de Beausire, fils du lieutenant du roi au grenier à sel. Ce demi-aventurier était devenu sous la llévolution un personnage assez important. En 1790, il commanda la force armée du Temple et plus tard on le nomma procureur de la commune de Choisy. Enfermé au Luxembourg, il s'y montra un des dénonciateurs les plus ardents, et ce fut là le couronnement de sa peu honorable carrière.
Lenain, jacobin bien rente que les frères et amis considéraient comme un aristocrate, ne s'efforça d'envoyer un certain nombre de ses co-détenus à la guillotine, que pour ne pas y aller lui-même.
Bien différent était Lapalu, qui dénonçait pour le plaisir et avec la conviction la plus absolue. « Digne héritier des projets de Vincent, ce scélérat, qui portait empreintes sur son visage la scélératesse et la férocité, devait, en sortant de sa prison, faire égorger la plupart de ses compagnons d'infortune. Déjà l'on faisait des listes, déjà plusieurs détenus avaient été sondés sur les motifs de leur arrestation : on prenait leurs écrous, on donnait des espérances aux uns. on menaçait ouvertement les autres. Il s'était entouré de tous ceux qui lui paraissaient capables de seconder
(1) lilographie moderne, Lcipziff, au mot Letellier.
270 FABRE p'KGLANTTNE
ses infâmes desseins ; mais la guillotine l'arrêta au m.ilieu de sa carrière, ce qui réjouit singulièrement les habitants du Luxembourg (1). »
Juge de paix àTissey, dans TYonne, et bientôt après membre du tribunal de Feurs, dans la Loire, Lapalu avait multiplié, en 1793, les arrestations arbitraires et les exécutions précédées de simulacres de jugements. H se vantait lui-même, mais avec une évidente exagération, d'avoirfaittomber, danslarégion où il exerçait sans titre officiel des pouvoirs quasi dictatoriaux, plus de sept mille têtes, et il ajoutait, pour donner une preuve de sa clémence et de son horreur pour le sang, qu'il aurait pu envoyer à l'échafaud les quatre cent mille fédéralistes qui habitaient les départements autour de Lyon, et qu'il ne lavait pas voulu.
Emprisonné au Luxembourg, il contribua largement par ses rapports haineux à remplir les autres prisons. Rien qu'à la Conciergerie, il fit enfermer plus de quarante malheureux (2; . 11 espérait que les services qu'il rendait à la République, en lui signalant ses ennemis, lui vaudraient sa mise en liberté ; mais l'excès de ses crimes épouvanta des hommes qui cependant ne reculaient pas d'ordinaire devant le crime. Condamné comme complice d'Hébert et de Chaumette, il fut exécuté le 24 mars 170i. Il avait vingtsix ans.
1 Tableau du Luxembourg fait par un suspect arrêté en frimaire an IL
i2> De la Conciergerie où. faute de soins, la plupart étaient tombés malades, on les transporta au Luxemhourj,'. Quelques-uns ne purent se rétablir. Quand on apprenait à Lapalu la mort de l'un d'entre eux, il se contentait de répondre : << Tant pis, c'est un de moins jiour la guillotine. »
De tous ces pourvoyeurs de Téchafaud, de tous ces valets de Sanson, aucun peut-être autant qu'Amans ne provoque l'antipathie et le dégoût. Celui-là n'était pas, comme le tailleur Beyenval, une brute fanatisée, ou comme Lapalu un fou furieux. Il n'avait pas l'excuse de l'inintelligence, du manque de culture ou de la passion politique poussée au paroxysme. Aide de camp de Carteaux, il était passé par ces armées révolutionnaires qui étaient presque toujours, et lorsqu'elles ne luttaient pas contre des Français, d'admirables écoles d'héroïsme. Il aurait pu avoir la générosité du soldat. Il n'en avait que l'uniforme. Jamais coquin plusvil, digne de porter un styletà sa ceinture, n'y attacha une épée. « Ce jeune homme, plus coupable que les autres (mouchards), parce qu'il avait plus d'éducation, écrit dans son Tableau du. Luxembourg le (( suspect » dont noua avons cité plusieurs passages, réunissait toutes les qualités d'un scélérat accompli : à une dissimulation profonde, il joignait un empire si absolu sur lui-même, une hypocrisie si parfaite, que le miel semblait couler de ses lèvres empoisonnées. On le nommait avec quelque raison le troisième volume de Robespierre. »
Amans était en efiét un agent de Robespierre. Profondément probe lui-même, Robespierre avait autour de lui, plus capables de le compromettre que de le servir, une cour d'hommes tarés, qui en llattant ses haines s'imposaient k son indulgence. Amans était un de ces hommes, mystérieux comparses de la politique, ouvriers de toutes les basses besognes, inspirat(Hirs des mesures les plus iniques, un de ces complices discrets qui restent dans les coulisses, que le public ne
FARRE r» EGLANTINE
voit jamais, et dont Ihistoire, à moins que quelque hasard ne 1 aide un peu, ignore les perfides machinations.
Ce hasard s'est produit pour Amans ou plutôt contre Amans. Les commissaires nommés par la Convention trouvèrent dans les papiers de Tiol)espierre. après le î> thermidor, une lettre que lui avait écrite Tignohle coquin le 25 nivôse ( 1 -4 janvier 1791), et dans laquelle il racontait ce qui s'était passé à la prison du Luxembourg depuis l'arrestation de Fabre d'Eglantine('l). Deux passages seulement visent celuici dans cette dénonciation, dirigée surtout contre Dillon : « Je me méfiais d'eux, écrivait l'aide de camp mouchard, après avoir cité Dillon, Dublin, Doucet et Doldemkopf (2), d'autant mieux qu'ils parlaient toujours à l'avantage de Camille Desmoulins, de Philippeaux et de Fabre d'Eglantine... L'arrestation de Fabre d'Eglantine me confirme encore mieux dans l'idée que jai qu'il y a une grande conspiration. »
Malade, livré aux soupçons, disposé à ne voir partout que des ennemis, Fabre d'Eglantine, dans sa prison du Luxembourg, se tenait à l'écart le plus possible. Cet homme qui avait tant écrit, tant parlé, gardait un obstiné silence. 11 passait muet, sombre, dans les couloirs, plongé dans les plus tristes pensées et déjà tout couvert de l'ombre de la mort. La détente nerveuse avait produit chez lui un insurmontable
(1) V. Rapport de Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre, p. 143 Le document original fit plus tardpartiede la collection d'autographes Fossé-Darcosse ^^^ le Catalogue, Taris, 18(51, p. 182. y II porte en tète le nom d'Amans, écrit par Courtois. 2) Je suppose qu'il dénonçait en suivant l'ordre alphabétique.
FABRE d'ÉGLAMINE 273
accablement. Ces natures bruyantes, en dehors, ultra- -Hnsibies.se brisent souvent au premier choc. Pleines de brio et d'énergie dans l'attaque, elles faiblissent dans la résistance.
Sa maison de la rue Yille-l'Evêque, ses tableaux, ses travaux commencés, ses maîtresses, tout ce qu'il avait aimé, tout ce qui avait été sa vie, le malheureux le regrettait amèrement, y songeait sans cesse. Chose étrange, mais qui ne surprendra pas trop ceux qui savent à quel degré de folie peut atteindre la passion littéraire, l'auteur dramatique souffrait plus que l'amant. Lorsque, par hasard, il lui arrivait de dire un mot à un de ses co-détenus, c'était presque toujours pour parler de ses œuvres, pour se plaindre qu'on eût pris dans ses papiers une comédie inachevée, VOrange de Malte. Un de ses rivaux, Collot d'Herbois par exemple, n'allait-il pas la publier sous son nom ?
Il était prisonnier, désarmé, et cette gloire rêvée par lui depuis si longtemps et dont il n'avait goûté que les premières douceurs, sans doute on se disposait à la lui voler. Que d'œuvres admirables il se sentait encore capable d'écrire! Que de sujets, si dramatiques, si passionnants, l'obsédaient encore ! Et à certaines heures, quand il avait la force d'oublier sa situation présente; quand son àme, un instant libérée, s'évadait de son cachot, il revoyait les théâtres où on jouait ses pièces, il entendait le bruit des applaudissements.
Puis il retonjbait, avec plus de désespoir, du rêve et de l'illusion dans la réalité. Sa santé s'altérait chaque jour davantage. Le cerveau affolé par l'idée du néant, le cœur resserré par une angoisse qui augmen-
F.VBRE d'ÉGL.^NTINE 18
274 FABRE d'ÉGLANTI.XE
tait sans cesse, il ne sortait presque plus de sa chanibre. Il n'avait pas pour le soutenir le réconfort que Dieu donne à ceux qui croient en lui, ou le souvenir, si reposant, d'une existence consacrée au bien. Il r. grettait la vie, quoiqu'il l'eût si mal employée. li mourait lentement de la peur de mourir.
Quelques jours après son incarcération, et alors qu'il ne savait pas encore bien exactement de quoi on l'accusait, il avait envoyé au comité de Sûreté générale, le 11 pluviôse an II (30 janvier 1794), une lonL lettre relative à l'arrestation de Vincent et de ^ ... amis, et dans laquelle il exposait les motifs qui lavaient déterminé, à cette époque, à accuser les chefs du parti hébertiste :
« Citoyens collègues, disait-il, je n'avais point été sollicité ni sommé de déposer au comité de Sûreté générale les motifs sur lesquels je me suis appuyé pour demander l'arrestation du citoyen Vincent. Je vois dans les journaux qu'il est nécessaire que je me porte à cette démarche, sans autre intention néanmoins que celle dont je vous entretiendrai plus bas, après l'exposition des faits et des motifs que voici :
« D'abord les journaux, comme à l'ordinaire, confondant les motions, les discours des opinants, surtout quand les opinions se coupent, se croisent et se succèdent avec rapidité ; les journaux, dis-je, qui se copient, ont mis sur mon compte bien des choses que moi je n'ai pas dites, et ont omis ce que j'avais énoncé. J'ai donc fondé ma motion contre le citoyen Vincent sur les quatre faits suivants :
« Premier fait. — Le citoyen Vincent avait manifesté l'intention formelle de faire organiser sans retard
FABRE I» EdLAMlNE
le conseil exécutif selon le mode de la constitution de 1793. La notoriété publique, qu'il n'est pas permis d'ignorer, et dont un représentant du peuple a droit de faire usage, quand d'autres faits viennent à l'appui, est la preuve de ce fait. Ajoutez les opinions énoncées à la Société des Cordeliers, par le citoyen Vincent, la doctrine de cette Société dans ce temps ; les inclinations de quelques journaux, les expressions formelles de quelques feuilles des rues, les actes différents servant de conséquence à cette intention : voilà des preuves assez indicatives pour me faire redouter l'exécution d'un projet tendant à organiser sans délai le conseil exécutif selon le mode constitutionnel de 1793. J'ajoute encore la connaissance que j'avais d'un serment exigé dans quelques Sociétés populaires de sections, tendant à maintenir l'exécution de ce projet et des pétitions colportées avec sollicitation et exigence de signatures, lesdites pétitions tendant au même but. J'en fournirai la preuve.
<( Deuxième fait. — Le représentant du peuple Le Got (l) m'avait dit avoir entendu de la bouche du citoyen Vincent que son projet était défaire, sans retard^ organiser le conseil exécutif selon la constitution de 1793. Sur quoi, le représentant Le Got m'avait répété ce discours formel et littéral, à lui tenu par le citoyen Vincent : (( Nous forcerons la Convention à organiser tout de suite le conseil exécutif selon la constitution de 1793. Nous ne voulons pas être les valets du comité
1; Chef de légion à Falaise, dépiilé du Calvados à la Convention nationale. Il ne prit que très peu de part aux luttes qui divisèrent r Assemblée. Membre du conseil des Cinq-Cenls, il en fut exclu après le coup d'Etat du 18 brumaire.
276 FABHE d'ÉGLAMI.NE
de Salut public. » Ce fait, qui mavait été rapporté par mon collègue Le Got, a été un des principaux motifs de ma conclusion contre Vincent ; je lai cité ; j'ai surle-champ, de la tribune, sommé Le Got de déclarer la vérité. Le Got est monté à la tribune, a répété la même opinion, la même intention du citoyen Vincent, les mêmes mots, comme tenus devant lui. 11 a attesté en face de la Convention nationale : la Convention est là, Le Got estlà^ les journaux sont là.
« Troisième fait. — La veille de ma motion contre le citoyen A'incent, étant au comité de Salut public, et parlant de Topinion énoncée et de l'intention funeste énoncée dans le premier et le deuxième fait, il me fut communiqué par un membre du comité de Salut public une lettre des représentants du peuple actuellement à ]]ordeaux, lettre adressée au ministre de la guerre. Je la lus. Je demandai permission d'en extraire quelques lignes. On me le permit. Voici l'extrait : « Crois-tu que cela puisse durer encore longtemps? Quel est ce nouveau pouvoir qui prétend s'élever contre Tautorité légitime ? ou plutôt est-il deux pouvoirs en France ? Non, dit le peuple ; oui, disent les commis. Encore hier, je lus ces mots dans la lettre de l'un d'eux : Il est temps que la Convention nationale trace la démarcation des pouvoirs. N'était-ce pas là le langage de la cour, et faudra-t-il que le peuple fasse le siège de ces bureaux comme il a fait celui des Tuileries, ^xgné : Ysabeau. »
« Ce paragraphe fut encore un des motifs qui autorisèrent ma motion contre le citoyen Vincent, et d'autant plus que je croyais mon opinion conforme à celle du comité de Salut public. Je citai à la tribune cet
FABRE DEGL AMINE
extrait et la lettre d'où il provenait. Deux décrets de la Convention nationale, l'un du moment, l'autre du lendemain, ordonnèrent l'apport et la lecture de cette lettre à la Convention. Ces deux décrets consécutifs sont restés sans exécution : je ne juge ni ne blâme les motifs de cet oubli, mais ma raison et ma preuve subsistent.
(( Quatinème fait . — LegénéralRonsinavait écritune lettre privée au citoyen Vincent. Le citoyen Vincent transforme cette lettre en placard, et comme acte de fonctionnaire public. Le placard affiché avec profusion, sous rintitulé de la Société des Cordeliers, portait en substance et en termes exprès : <.< Que la population de Lyon (Commune affranchie) était de cent vingt mille âmes ; qu'il n'y avait pas dans tout cela, non pas même quinze cents patriotes, mais quinze cents personnes que l'on put épargner, et qu'avant la fin du jour le Pvhône roulerait les corps sanglants de tous les coupajjles. » Je citai donc contre le citoyen Vincent ce placard effrayant, affiché, non seulement comme une action barbare et impolitique, mais comme provenant d'une autorité constituée, ou du moins l'insinuant. Ilonsin n'avait écrit, je le répète, qu'une lettre privée ; c'est ce qui m'a été dit.
« Tels sont les faits positifs sur lesquelsj'ai fondé ma motion. Je dis positifs, parce que les preuves du premier fait sont dans la notoriété constatée par les journaux, les témoins, la voix publique, les actes subséquents et les faits qui suivent ; parce que la preuve du second fait est dans la déclaration authentique, patente, solennelle, littérale et consommée du représentant du peuple Le Got ; parce que la preuve du
278 FARRE d'kGLANTINE
troisième fait est dans la lettre des représentants du peuple Ysabeau et Tallien, déposée au comité de Salut public ; parce que la preuve du quatrième fait est dans le placard authentique, public et positif. Je ne dis pas que le citoyen Vincent ne puisse se justifier sur ces faits, mais je dis seulement que ma conscience et mon devoir en avaient assez pour me dicter ma motion et mes conclusions contre le citoyen Vincent.
« Je n'ai cité que le général Ronsin et à cause du placard ; je n'ai rien dit ni voulu dire contre lui ; je nai point demandé son arrestation. C'est à d'autres motions subites, incidentes et successives qu'il faut attribuer le décret contre le général Pvonsin. Les journaux ont tout confondu, mais la Convention et les auteurs des motions additionnelles à la mienne sont là. Je n'ai pas même demandé l'arrestation de Maillard, qui fut résolue alors. C'est à quelque autre opinantquappartientcettearrestation de Maillard (l;, ; j'ai pu le citer dans une motion improvisée, mais je n'ai pris à cet égard aucune conclusion. Voilà les faits, citoyens collègues ; je vous fais passer cette lettre déclaratoire, non pour insister sur son effet, non pour faire revivre ses conséquences, mais pour donner à connaître que je ne suis point le calomniateur du citoyen Vincent, mais un représentant du peuple alorseffrayé d'une intention funeste bien avérée âmes yeux, un représentant dont l'opinion a aussi sa latitude et qu'il lui est donné de combiner et de modifier
(1; F'abre d'Eglantinc joue sur les mois. C'était demander l'arrestation de Maillard — en admettant qu'il ne l'eût pas demandée formellement — que de l'accuser comme il le fil, dans la séance du 17 décembre 1793.
FABRE d'ÉCLANTINE 279
selon ses lumières, grandes ou petites, mais appliquées à l'utilité publique. Au reste, ma crainte était assez fondée, puisqu'elle fut partagée par la Convention nationale, qui se leva à l'unanimité la plus complète et la plus rapide pour décréter mes conclusions contre le citoyen Vincent.
(( Si je ne déposai point dans le temps, au comité de Sûreté générale, les motifs et les faits qui m'avaient déterminé, c'est que l'arrestation du citoyen Vincent causa et cause encore un tel trouble, que j'en fus à rélléchir si je n'avais pas fait, non pas une injustice, j'en étais bien sûr, mais une imprudence. Le comité de Salut public, que j'avais bien sincèrement cru seconder, me parut être d'une opinion d'abord indifférente, ensuite mitigée, et enfin contraire à cet égard. On se cliargea d'amortir les effets de ma motion ; je promis alors de n'y donner, sous aucun rapport, ni suite ni attachement. J'ai fidèlement, religieusement et bien en entier, sous tous les aspects, même les plus minimes, tenu ma promesse: on a cru le contraire, on s'est bien trompé. On semble se prévaloir aujourd'hui de ce qui n'a été que l'effet de cette promesse et de ce détachement. Je dois donc vous exposer mes motifs, les motifs de ma motion contre le citoyen Vincent : je vous les expose ; je les livre au comité de Sûreté générale ; je n'y ajoute aucune conclusion et n'en réclamerai pour ma justification que les vérités qu'ils renferment et qui m'ont déterminé.
(( Citoyens collègues, salut et fraternité.
« Sit/ué : Fahhf. D'Fjir.ANTiNE (I). »
(1) Huchrz cl iioux, Ilisloire pitrlcivriitaire..., t. XXX, p. 383.
A la même époque où il écrivait cette lettre, l'auteur du PliUinle faisait publier une défense très étendue, qui porte comme titre :
« Fabre dEglantine à ses concitoyens, à la Convention nationale et aux comités de Salut pu}>lic et de Sûreté générale. Précis apologétique. »
Dans cette défense, écrite de verve et qu"ii dut rédiger dans une période d'heureuse détente, car rien n'y sent l'accablement, il répondait à toutes les accusations dirigées contre lui. Il n'était pas toujours sincère ni véridique, mais son Précis aprdofjéiique, à ne le juger qu'au point de vue littéraire, renferme quelques-unes des meilleures pages, les plus véhémentes et les plus émues^ qu'il ait laissées. C'était sa vie et peut-être aussi sa réputation qu'il essayait de sauver dans ce mémoire plein de précision, de logique, souvent de véritable éloquence, dans ce plaidoyer d'un avocat d'autant plus passionné et d'autant plus habile qu'il défend sa propre cause. Malheureusement ni les contemporains ni la postérité n'ont voulu l'absoudre.
Les ennemis de Fabre d'Eglantine n'avaient pas désarmé. Aux eftorts qu'il faisait pour se concilier l'opinion publique, ils opposaient sans cesse de nouvelles attaques.
Le 12 février, Hébert, au club des Cordeliers, prononçait contre lui un discours dans lequel il disait: « Sans doute, Fabre d'p]glantine va subir le châtiment dû à ses forfaits. «
Quelques jours plus tard, le 21) février, la Convention recevait cette pétition qu'elle renvoyait, après en avoir pris connaissance, au comité de Sûreté générale :
FABRE d'ÉGLANT1>E 281
« La Société révolutionnaire séant dans une salle du café Chrétien, près le Théâtre-Italien, répond k la dénonciation faite contre elle par Fabre d'Eglantine. Elle rappelle les services qu'elle a rendus à la liberté et ce qu'elle a fait pour la République. Toujours unie à la Société des Jacobins par la conformité de ses principes, elle n'a cessé de protéger les patriotes contre le despotisme de tous les partis qui jusqu'à ce jour ont voulu perdre la liberté. La Société révolutionnaire demande que la Convention se fasse faire un prompt rapport sur l'arrestation de Maillard, l'un de ses membres ( L . »
A cette sommation. Amar obéit, le 16 mars, en faisant à la Convention un exposé très partial, plein d'erreurs, de ce qu'on appelait l'affaire Chahof.
Il en attribua l'origine et l'organisation aux intrigues de l'étranger, et surtout de l'Angleterre. D'une tentative de vol commise par quelques députés avides ou besogneux il fit un « complot infernal, ourdi par les puissances coalisées », et tendant à détruire la République, qui déjà se détruisait très bien toute seule. Inspiré par les ennemis personnels de Fabre d'Eglantine, il s'acharna à le présenter comme coupable, alors que les dépositions de ses prétendus complices, les déclarations formelles de Chabot, l'attitude embarrassée de Delaunay, les pièces que les Comités avaient eues sous les yeux, démontraient, criaient son innocence.
'1 Moniteur du 25 février 1794. Maillard mourut deux mois après, le 15 avril, place de la Maison commune, n" 57, section des Arcis.
^H'2 FARRE d'K'ÎLANTINE
Ce rapport d'Amar — approuvé par la Convention, qui vota un décret d'accusation (1) contre Chabot, Delaunay, Julien de Toulouse, Bazire et Fabre d'Eglantine — était tellement inique et calomnieusement absurde, il révélait de si monstrueuses machinations contre Fabre, en qui on voulait atteindre Danton, que ceux mêmes qui l'avaient en quelque sorte dicté en eurent peur. Leurs appréhensions, peut-être aussi leurs remords, décidèrent qu'il ne serait pas imprimé (2). Il n'en parut que des extraits et des résumés très succincts (3).
Cependant Robespierre et la majorité des comités — convaincus, à chaque tête livrée par eux au bourreau, qu'ils sauvaient la patrie — poursuivaient leur œuvre
(1) Avec un amendement de Ijillaud-Varennes. Billaud-Varennes était monté à la tribune après Amar. (( Ce projet '^de décret), avait-il dit, est incomplet. Il n'est personne qui n'ait été soulevé au récit de tant d infamies ; mais le principal objet de cette conspiration n'avait pas pour but d'envelopper dans la scélératesse et la turpitude les députés qu'on a nommés ; il avait pour but de devenir un sj'stème de diffamation sur la Convention, en présentant au peuple ses représentants comme un ramas de fripons ou d'imbéciles. C'est donc sous ce rapport principal qu'il faut accuser Chabot et les autres d'être comj^lices de l'avilissement de la représentation nationale. »
(2; V. Robinet, Le Procès des Danfonisles, p. 389.
'3) V. à l'appendice XI le résumé donné par \fî Journal de Perlel. Le rapport se terminait par ce projet de décret :
« 1. La Convention nationale accuse (^labot, Delaunay d Aiigeis. Julien de Toulouse et Fabre d'Hlglaiitine d"avoir trafiqué de leur opinion et d'être auteurs ou complices de la suppression et de la fabrication du décret relatif à la Compagnie des Indes.
« 2. VA\e accuse Bazire d'avoir été leur complice en gardant k silence sur les révélations et propositions intéressées qui lui ont élifaites à ce sujet.
«3. Klle renvoie ces ciiui représentants du peuple par-devant le tribunal révolutionnaire pour 3- être jugés conformément aux lois. »
FABME IM-iiLANTINE 283
terrible, Hébert, Ronsin, Vincent venaient à peine de disparaître, lorsque, dans la nuit du 30 mars, les Dantonistes furent arrêtés.
Le lendemain, à la Convention, Robespierre répondait àLegendre, qui essayait de défendre Danton, par un discours très agressif, véritable réquisitoire d'accusateur public, et Saint-JuGt lisait, au nom des comités de Salut public et de Sûreté générale, un volumineux rapport (1) dans lequel, après avoir parlé de Manlius et de Regulus, il accablait de sa haine froide et dédaigneuse le parti vaincu. De ce rapport, pour montrer dans un tableau d'ensemble comment ses adversaires jugèrent Fabred'Kglantine, nous citerons les passages — trop nombreux pour lui — qui le mettent en cause.
(( Il y eut un autre parti (Saint-Just avait d'abord flétri les Orléanistes et les Hébertistes) qui fut et 5e joua de tous les autres ; qui tantôt voulut usurper, tantôt fut royaliste, tantôt voulut des richesses, tantôt songea à se ménager une grande autorité, quelque régime qui survînt ; tantôt servit l'étranger.
« Ce parti, comme tous les autres, dénué de courage,
(1) C( Il 3' a quelques années qu'ont été retrouvées, écrites de la main de Robesjjierre, les notes qu il avait données à Saint-.Iusl pour le guider dans ce travail et lui en fournir les matériaux. Plusieurs de ces fragments, que le rapporteur devait faire entrer dans le système général de l'accusation, y furent transcrits textueileuient ; les autres sont reconnaissables, quoique traduits en langa-^e déclamatoire. «De Harante, //is/of're J<' la Convention no//ono/e, 18.")! , t. IV, p. l.S."). Ces notes avaient servi à Hobesjiierre pour son discours Sur 1(1 faclicn Fabrc d' lùjhinline, discours qu'il n'eut pas l'occasion ou le courage de prononcer et (ju'on découvrit dans ses papiers. Y . Rapport de (Courtois du Ki nivôse an III^. p. .')8 et 192. Nous donnons un extrait de ce discours à l'appendice XII.
284 FABRE d'lglantini:
conduisit la Révolution comme une intrigue de tliéàtre. Fabre d'Eglantine fut à la tête de ce parti. Il n"y fut point seul : il fut le cardinal de Retz d'aujourd'hui ; panégyriste de d'Orléans, il a été jusqu'au moment de sa détention, et même depuis, le continuateur de toutes les factions ; il usa même de toutes les intrigues des autres pour intriguer par elles ; les dénonçant pour ne point partager leurs périls et leurs imprudences ; les servant lorsqu'il était sûr de ne se point compromettre : laborieux, parlant toujours aux autres le langage qui était dans leur cœur avec un front péniblement sincère, et les conduisant par leurs propres penchants ; cherchant soigneusement tout ce qui se passait pour savoir où trouver un fripon pour instrument de ses desseins, et connaître tous les veux ouverts sur l'intérêt de la patrie pour les éviter ou les tromper. Il peignit faussement Marat sous quelques-unes de ses propres couleurs pour s'attirer une estime secrète. Il joua sur les esprits et sur les cœurs, sur les préjugés et sur les passions, comme un compositeur de musique sur les notes d'un instrument.
« Fabre fut royaliste de tout temps dans le fond de son cœur; il dissimula comme les autres, parce qu'il était lâche. Ce fut dans la journée du 10 août que les chefs des différents partis royalistes se montrèrent à découvert. Fabre, Pétion, Carra, Vergniaud, Chabot, Rrissot, s'efforcèrent d'enchaîner le torrent du parti républicain ; on les vit implorer le peuple en faveur du tyran et de sa famille. Fabre contribua à sauver Duport. Il avait eu avant le 1(> août des intelligences avec la cour; il se prétendait le confident de toutes
les intrigues des Tuileries ; beaucoup de gens lui ont entendu dire qu'il jouait la cour : il est très vraisemblable qu'il jouait tout le monde.
« Fabre ne dit presque mot pendant les dix premiers mois de la Convention. Il ménagea Dumouriez, Brissot et les Jacobins, et attendait en équilibre que la victoire se fût décidée entre le crime et la vertu. »
Saint-.lust accuse ensuite Fabre d'Eglantine de s'être allié, plus ou moins ouvertement, avec les Hébertistes, avec le parti « chargé par l'étranger de corrompre la République, d'y lancer la guerre civile par des opinions brusquement énoncées et soutenues par la violence ». Dans une longue prosopopée, il s'adresse ensuite à Danton :
« Ce fut toi, lui dit-il, qui fis nommer Fabre et d'Orléans par l'assemblée électorale, où tu vantas le premier comme un homme très adroit, et où tu dis quf sa présence au milieu des représentants du peuple leur donnerait plus d'importance aux yeux de l'Europe.
« Chabot parla en faveur de Fabre et d'Orléans. Tu enrichis Fabre pendant ton ministère ; Fabre alors professa hautement le fédéralisme et disait qu'on diviserait la France en quatre parties...
« Tu envoyas Fabre en ambassade près de Dumouriez pendant cet hiver (de 1792), sous prétexte, disaistu, de le réconcilier avec Kellermann. Les traîtres n'étaient que trop unis, pour notre malheur ; dans toutes leurs lettres à la Convention, dans leurs discours à la barre, ils se traitaient d'amis, et tu étais le leur. Le résultat de l'ambassade de Fabre fut le salut de l'armée prussienne, à des conditions secrètes, que
:286 FABRE d'églantlne
ta conduite expliqua depuis. Dumouriez louait Fabru Fond, frère de Fabre d'Eglantine. Peut-on douter de votre concert criminel pour renverser la llépubli que '?...
« Achevons, continue Saint-Just, de peindre cei hommes qui, n'osant se déclarer, ont conspiré dam la poussière ;... Fabre disait de Danton qu'il étail insouciant, que son tempérament l'entraînait à L campagne, aux bains, aux choses innocentes. Dantoi disait de Fabre que sa tète était un imbroglio, ui répertoire de choses comiques, et le présentait comrai ridicule, parce que ce n'est presque qu'à ce prix qu'i pouvait ne point passer pour un traître, par le simpl aperçu de sa manière tortueuse de se conduire...
« Camille Desmoulins, qui fut d'abord dupe, et finit par être complice, fut, comme Philippeaux, un in strument de Fabre et de Danton. Celui-ci raconta comme une preuve de la bonhomie de Fabre, que, & trouvant chez Desmoulins au moment où il lisait ; quelqu'un Fécrit dans lequel il demandait un comit de clémence pour l'aristocratie, et appelait la convention la cour de Tibère. Fabre se mit à pleurer ; 1 crocodile pleure aussi...
« Fabre, plus d'une fois, provoqua l'agrandissemen des pouvoirs du comité de Salut public, soit par lui même, soit par ses amis : nous frémîmes souvent d'u piège si méchant. Fabre espérait que nous succomberions sous le fardeau de tant d'affaires ; il s'en vantait ; mais le génie de la liberté a vaincu pour nous. Celui qui, parmi nous, accepta toujours avec le pli de joie le pouvoir fut Hérault, le complice de Fabre ei de l'étranger.
FABRE D EGLAMINE
K Tout se lie : après que Fabre eut tout fait pour nous donner une juridiction dans le dédale de laquelle il espérait nous pei-dre, alors il fit attaquer les opérations du gouvernement : alors Hérault, qui s'était placé à la tête des atfaires diplomatiques, mit tout en usage pour éventer les projets du gouvernement. »
La conclusion du rapport de Saint-Just, presque entièrement dirigé contre Fabre d'Eglantine. fut ce décret, voté à Via^animité, au milieu des applaudissements (1) :
« La Convention nationale, après avoir entendu le rapport des comités de Sûreté générale et de Salut public, décrète d'accusation Camille Desmoulins, Hérault, Danton, Philippeaux, Lacroix, prévenus de complicité avec d'Orléans et Dumouriez, avec Fabre d'Eglantine et les ennemis de la République, d'avoir trempé dans la conspiration tendant à rétablir la monarchie, à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain. En conséquence, elle ordonne leur mise en jugement avec Fabre d'Eglantine. «
(1) « Ce rapport sera imprimé, envoyé aux départements et aux armées. Il a été vivement applaudi. » Journal de Perlet, numéro du 1"' avril 1794 Le même journal écrivait dans le numéro du 2 avril : « Quelque étendue que soit lanah-se que nous en avons présentée (du rapport;, nous n'avons pu suivre toute cette chaîne d'intrigues, de conspirations sans cesse déjouées et toujours renaissantes à la faveur desquelles des ambitieux n'ont cessé de vouloir tourner la Révolution à leur profit, et faire d'un peuple entier la dupe de leurs hypocrisies et l'instrument de leurs vues particulièresetdcleurgrandeur usurpée. L'exemple de tant de traîtres qui, au faite où ils cherchaient à monter par le crime, n'ont trouvé que la honte et le tombeau, dégoùtera-t-il donc enfin ceux qui seraient tentés de séparer leurs intérêts de ceux du peuple, de chercher une autre grandeur que la sienne, une autre gloire que de le servir franchement, loj-alemeut, et sans abuser de ses vertus pour le tromper ? »
:288 FABBb: d'égla.ntine
Danton, Camille Desmoulins, Lacroix et Philippeaux avaient été conduits à la prison du Luxembourg. Danton gardait une contenance assurée : (' Messieurs, dit-il aux détenus qui se pressaient autour de lui, je comptais vous faire sortir d'ici; malheureusement m'y voilà renfermé avec vous. Je ne sais plus quel sera le terme de tout ceci » ; et. avec une gaîté un peu contrainte, il ajouta : a (Juand les hommes font des sottises, il faut savoir en rire... Je vous plains tous ; si la raison ne revient pas promptement, vous n"avez encore que des roses. » .j|
Hérault de Séchelles avait .quitté sa partie de galoche pour venir embrasser Lacroix. Celui-ci était accueilli avec moins d'etïusion par les royalistes. Ils atTeclaient de le narguer. L'un d'eux, La Roche du Maine, s'écria en le voyant passer et pour se moquer de sa haute taille : « Voilà de quoi faire un beau cocher. » Lacroix se contenta de lui jeter un regard dédaigneux.
Camille Desmoulins songeait à sa femme et ne pouvait s'empêcher de verser des larmes. Rudement, avec sa brutalité coutumiére, Danton essaya de le consoler. «Pourquoi pleurer? s'écria-t-il; puisqu'on nous envoie àl'échafaud, marchons-y gaiement. » Camille, déjà obsédé par l'idée de la mort, avait apporté, pour rendre encore plus tristes ses derniers moments, les Auils d'Young, les Méditations d'Hervey et d'autres ouvrages aussi lugubres. « Est-ce que tu veux mourir d'avance? lui demanda Real. Tiens, voilà mon livre, à moi, c'est la Pucelle ciUrlcans L. »
[1) Tableau du Luxembourg par un suspect arrêté en frimaire an II.
FABRE d'ÉGLA.XTLNE 289
De leurs chambres, qui n'étaient séparées que par celle de Camille Desmoulins et dont ils avaient ouvert les fenêtres, Danton et Lacroix continuaient à se parler : « Oh! si j'avais su qu'ils voulaient m'arrêter! s'écriait Lacroix. — Je le savais, répliqua Danton ; on m'en avait prévenu, et je n'avais pu le croire. — Quoi ! Danton était prévenu et Danton s'est laissé arrêter ! C'est bien ta nonchalance et ta mollesse qui t'ont perdu. Combien te l'a-t-on prédit de fois! »
Quelques jours avant l'arrestation de ses amis, le 26 mars, Fabre d'Eglantine avait été interrogé au Luxembourg par Etienne Masson, juge du tribunal révolutionnaire, assisté de l'accusateur public. Il s'était dit « natif de Carcassonne et âgé de 39 ans (1) », il avait déclaré n'avoir jamais trafiqué de son opinion en qualité de représentant du peuple et avait fait choix du citoyen Boutroux pour conseil (2^,
Il était à cette époque accablé par Langoisse et par la douleur, très gravement atteint et presque incapable de quitter son lit. Il vivait de plus en plus isolé dans la prison, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, abandonné par les autres détenus.
Le l^'" avril, Camille Desmoulins écrivait à Lucile : « J'ai découvert une fente dans mon appartement, j'ai appliqué mon oreille, j'ai entendu gémir ; j'ai hasardé quelques paroles ; j'ai entendu la voix d'un malade qui souffrait. Il m'a demandé mon nom ; je le lui ai dit : <( 0 mon Dieu! « s'est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit. d'où il s'était levé, et j'ai reconnu distinc-
II en avait en réalité quarante-quatre.
2 Arch. nat. W^i> 342.
290 FABHE DÉr.LANTI.NE
tement la voix de Fabre d'Eglantine : a Oui, je suis Fabre, m'a-t-il dit; mais toi ici, la contre-révolution est donc faite ? »
Quelques heures plus tard, dans la nuit du 1^^ au 2 avril, les Dantonistes furent appelés au greffe de la prison. Là, on leur annonça qu'ils allaient partir pour la Conciergerie, et on leur remit leur acte d'accusation. « Camille remonta en écumant de rage, se promena à grands pas dans sa chambre; Philippeaux, sensiblement ému, joignait les mains, regardait le ciel; Danton revint en riant, et plaisanta beaucoup Camille Desmoulins. Rentré dans sa chambre : <.< Eh bien, Lacroix, qu'en dis-tu? — Que je vais me couper les cheveux pour que Sanson n'y touche pas. — Ce sera bien une autre cérémonie quand Sanson nous démantibulera les vertèbres du cou. — Je pense qu'il ne faut rien répondre qu'en présence des deux comités. — Tu as raison, il faut tâcher d'émouvoir le peuple (1). »
En passant sous lavoùtede la Conciergerie, Danton, devant les guichetiers qui ne pouvaient s'empêcher d'être émus, murmura : « C'est à pareil jour que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes. Mon but était de prévenir la répétition des massacres populaires et non de déchaîner un nouveau fléau contre l'humanité. »
Puis, songeant à ses collègues, dont la plupart avaient été ses amis et qui le laissaient égorger, il
(1) Tableau du Luxembourg fait par un suspect arrêté en frimai an IL
FABKE d'ÉGLANTLNE 291
ajouta : ce Ce sont tous des frères Gain. Brissot m'aurait fait guillotiner tout comme Robespierre... »
Fabre d'Eglantine, qui jusqu'à la mort devait lui rester fidèle, était tellement malade, au moment de ce tragique départ, qu'il avait fallu presque le porter jusqu'à la voiture.
292 FABRE d'ÉGLAMLNE