ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET C
15, Rue de Clunij, 15
Fahre d'Eglantine
LA FAMILLE FABRE. — CHEZ LES DOCTRINAIRES. — l'académie des jeux FLORAUX. ~ FABRE d'ÉGLAN- TINE ET SOPHIE POUDON.
Vers le milieu du xviir siècle vivait à Carcassonne, au n" 92 de la Grand'R.ue, où il avait sa boutique (1), un marchand drapier, nommé François Fabre, dont le père, Antoine Fabre, marchand drapier également et (( bourgeois de la ville de Carcassonne », avait été anobli, par mesure fiscale, en vertu de l'édit de 1696 et moyennant la somme de vingt livres une fois payée. Parce que Louis XIV avait été obligé, pour entretenir ses armées, de donner au rabais des titres nobiliaires, les Fabre portaient « d'argent à trois pins
(1) Cette maison fut achetée le G mars 1778 par Jacquette Dardé, veuve de Guillaume de Lortal, baron de Moux, à M. Pierre Sabatier, docteur en médecine, qui la possédait comme cessionnaire des droits des fils et héritiers d'Anne-Cathçrine-.Jeanne-Marie Fons.
j;(;lantine
de sinople sur une motte de même, surmontésde deux oiseaux affrontés, aussi de sinople, et un chef d'azur chargé d'un croissant d'argent accosté de deux étoiles de même ». On voit que sur cet écu de fraîche date l'argent ne manquait pas. Sans doute, Théraldiste officiel avait cru devoir le prodiguer, en guise de compensation, dans des armoiries acquises à beaux deniers comptants.
Plus tard, le fils de François Fabre, le futur conventionnel, trouvant un peu m.odeste sa situation de marchand drapier, affecta de le confondre avec un de ses parents sur lequel nous n'avons pas de renseignements précis, un autre François Fabre, reçu « licencié en droits », le 7 janvier 1767, devant la Faculté de Toulouse. L'honnête boutiquier fut ainsi transformé en avocat au parlement (1).
François Fabre, le vrai, le marchand drapier, avait épousé Anne-Catherine-Jeanne-Marie Fonds ou Fons de Nihor, d'une ancienne famille qui confinait à la noblesse et comptait parmi ses membres un brigadier d'infanterie des armes de Louis XIV, M. de Poulhariès.
De ce mariage naquit d'abord une fille, puis un fils dont Labouisse Rocheforta retrouvé dans les registres de la paroisse Saint-Vincent l'acte de naissance donné textuellement dans l'excellente étude de M.Faber sur Fabre d'Eglantine (2) :
(1) Roussel, dans la biographie de Fabre d'Eglantine qui précède la Correspondance amoureuse (1796y, dit que sou père était «pauvre avocat et avocat pauvre ».
(2; De Labouisse-Rochefort. Souvenirs et Mélanges, Paris, 1826, t. II, p. 349. — Faber. La Carrière dramatique de Fabre d'Eglantine,
FABRK D EGLAMF.NE 3
(( Le^O juillet 1750, a été baptisé Philippe-Fr ançois- Xazaire, filsde M. François Fabre, marchand drapier, et de demoiselle Anne-Gatherine-Jeanne- Marie FoNS, mariés. Son parrain, M. Philippe Fabre, aussi marchand drapier ; sa marraine, dame Marie-Thérèse Andrieu de DuTHiL. — Présens : M. François Dominique Fabre, M. Jean Duthil, procureur du Roy, et M. Jean Andrieu, oncle, signez avec nous, curé de Saint-Martin, à ce prié.
« Fabre — Fabre — D. Fons -Andrieu, Duthil- Andrieu-Dutheil, oncle ; — Andrieu, curé. »
François Fabre eut en 1755 une seconde fille, Jeanne- Antoinette. Vers 1757, pour des raisons qui nous sont inconnues, probablement parce que son commerce périclitait à Garcassonne, il alla se fixer, avec sa famille, à Limoux, où naquit, le 9 mars, sa troisième fille, Louise-Germaine-Thérèse.
G'est à Limoux, dont il a chanté en vers émus (1) les coteaux couverts de vignes, les paysages dorés par l'ardent soleil, que s'écoula, très heureuse, presque toute l'enfance de Fabre d'Eglantine, jusqu'au moment où ses parents le placèrent, pour y faire ses études, chez les Doctrinaires de Toulouse (2).
publiée dans les Mémoires de la Société des Arts et des Sciences de Garcassonne, t. IV, 3*^ partie, 1884.
(1) Epître à Monsieur de Lauraguel (1787).
2lLes Doctrinaires ou prêtres de la Doctrine chrétienne furent institués en 1592 par César de Bus, chanoine et théologal de Cavaillon, dans le but de catéchiser le peuple. Ils avaient beaucoup de collèges en France, et la destruction de l'Ordre des Jésuites en augmenta le nombre. Supprimés par la Révolution, ils ne furent pas rétablis.
Avecle français, le latin et un peu de grec, il apprit ce qu'on enseignait alors dans beaucoup de collèges, plus ouverts sur le monde que nous ne le supposons : la musique, le dessin, la peinture. Ces arts d'agrément, un peu dédaignés par ses maîtres, l'attirèrent beaucoup plus que la lecture ou la traduction des auteurs classiques, et lui rendirent, quand il se trouva dans Tobligation de gagner sa vie, de plus grands services. Il leur dut, à certaines heures, de manger à peu près à sa faim.
Malgré son goût médiocre pour les humanités dont abusaient les régents de cette époque et dont ceux de la nôtre abusent peut-être encore, Fabre d'Eglantine, écolier un peu irrégulier, mais brillant et plein de feu, n'avait pas eu beaucoup de peine à se montrer très supérieur à la plupart de ses condisciples qui, incapables d'écarts, bêtes patientes et résignées, labouraient docilement leur sillon. Les Doctrinaires de Toulouse l'apprécièrent à sa valeur. Ils le firent entrer, ses études terminées, dans leur congrégation, moins bien recrutée que celle des Jésuites et où les sujets remarquables n'abondaient pas. En attendant de lui trouver un poste digne de son mérite, ils lui confièrent, dans leur collège, les basses classes, les plus rebutantes de toutes.
L'Académie des Jeux Floraux, la plus ancienne, sinon la plus illustre du royaume, offrait alors à des vanités peu exigeantes des récompenses assez recherchées. Des fonctionnaires àqui leurs charges laissaient des loisirs qu'ils consacraient aux muses, des officiers, surtout des prêtres et des moines, recevaient, en ^change de vers correctement médiocres, des fleurs
FAERE D EGLANTLNE
emblématiques qui pouvaient leur donner illusion de la gloire.
En quelle année Fabre concourut-il et quel prix lui fut accordé et pour quel poème ? On ne Ta su exactement que dans ces dernières années.
D'après une tradition qui ne s'écartait pas. comme nous le verrons tout à l'heure, de la vérité, la pièce couronnée était un sonnet à la Vierge ; mais le prix du sonnet était un lis d'argent. L'églantine (d'orj dont Fabre avait pris le nom était réservée au prix d'éloquence. Dans le recueil de l'Académie des .Jeux Floraux, on rechercha quels étaient les lauréats qui, de 1760 à 1774, avaient obtenu cette récompense, et la liste suivante fut dressée :
1760 R-. P. Ceruti, delà Société de .Jésus.
1760 R. P. Dom Pont, Bénédictin.
1761 R. P. Navarre, de la Doctrine cIj rétienne.
1762 le même.
1763 le même
1764 Prix réservé.
1765 Espic, avocat au parlement.
1766 Prix réservé.
1767 Abbé de Mourlens.
1768 le même.
1769 Prix réservé
1770 Baragnon(d'Uzès),avocatauParlement de Paris.
1771 Prix réservé,
1772 Cairol, ancien capitaine d'artillerie dans l'Inde.
1773 Abbé Boscus, prévôt du Chapitre de Vernon-
sur-Seine.
1774 R. P. Yillars, de la Doctrine chrétienne (1).
(1) On voit que iDendant cette période de dix-sept ans le prix
FA uni:: I) I- G LA M!. NE
Ainsi Fabre n'avait jamais obtenu l'églantine d'or. D'un autre côté, on ne trouvait aucun sonnet dans le recueil de ses Œuvres postJiumes, publiées en l'an XL
L'énigme paraissait indéchiffrable, lorsqu'une descendante du conventionnel écrivit à l'Académie des Jeux Floraux qu'elle possédait le manuscrit d'un sonnet à la Vierge écrit tout entier de la main de Fabre et signé par lui. Cette pièce, dont l'auteur était resté anonyme, gisait, inconnue ou oubliée, dans le Recueil des ouvrages de Poésie et d'Eloquence présentés à VAcadémie des Jeux Floraux^ en Vannée 1771^ i772 et 177 S (1). La voici :
SONNET A L'HONNEUR DE LA SAINTE VIERGE Qui a remporté le prix par le jugement de l'Académie en Vannée 1771.
Grand Dieu 1 si mes forfaits ont armé ta vengeance, Daigne arrêter les coups de ton bras irrité : Sois sensible à mes maux, pardonne mon offense, Mes pleurs et mes soupirs implorent ta bonté.
Tu m'entends... Le ciel s'ouvre, et déjà ta clémence Va rompre les liens de ma captivité ; Guidé par son amour, le Verbe, ton essence, Vient se charger du poids de mon iniquité.
avait été obtenu neuf fois par des prêtres ou religieux et quatre fois par des Pères de la Doctrine chrétienne. Le collège des Doctrinaires de Toulouse devait être une pépinière de lauréats.
1) Toulouse, F. Rayet, p. 8. Cette pièce porte pour épigraphe : Ipsa conteret caput tuuni (Gen., cap. iiii.
Ces renseignements m'ont été très aimablement communiques par M. Gaston .Jourdanne dont tous les amis des lettres regretteront la perte prématurée. Auteur d'une excellente histoire du P^élibrige, érudit très renseigné, chez qui le goût des recherches curieuses n'avait en rien étouffé de rares dons de poète, M. Gaston Jourdanne préparait, au moment où il est mort, une étude sur les Bibliophiles de l'Aude, dans laquelle quelques pages, du plus vif intérêt, sont consacrées à Fabre d'Eglantine.
FABRE L EGLANTLN'E
C'en est fait : l'Esprit-Saint dans les flancs de Marie Produit le germe heureux qui me donne la vie ; Mon Rédempteur paraît sous les traits d'un enfant.
Du berceau de ce Dieu naît le bonheur du monde : L'oracle s'accomplit ; une Vierge féconde Ecrase pour jamais la tête du serpent.
Fabre du Lys, c'était uq nom qui eût fait entrer le fils du marchand drapier à Carcassonne dans la famille de Jeanne d'Arc (1). Il recula sans doute devant cet excès d'iionneur, et puisqu'il voulait emprunter un titre à l'Académie des Jeux Floraux, il prit celui de d'Eglantine, qui devait singulièrement dérouter tous ses biographes. A la même époque il se fit faire un chiffre avec cette devise parlante : Fahre, Fcihri, Fahricanatr. Peut-être voulait-il indiquer par là qu'il s'était fabriqué une noblesse.
Ce lys d'argent, obtenu pour un sonnet des plus médiocres, avait éveillé ses ambitions. Il se croyait destiné à une magnifique carrière littéraire. En 1771 probablement, l'année de son premier succès, il jeta le froc aux orties, et partit, un peu à l'aventure, pour chercher fortune (2). Sa fam.ille, qui l'avait vu avec regret abandonner une situation sûre, sinon brillante, lui tenait rigueur, et l'indifférence que lui témoignait sa mère lui rendait odieux le séjour de Limoux.
(1' On sait que la famille de Jeanne d'Arc, anoblie par lettres de Charles VII de décembre 1429, avait reçu le nom de du Lj's.
l2 On a dit qu'en 1763 il avait quitté la maison paternelle, et que, engagé, comme utilité, chez la Montansier, qui jouait à Versailles l'opéra comique, il s'était mis en ménage avec une actrice de la troupe, la Dubocage, surnommée la Borgnesse. Or, en 1763, il avait treize ans.
8 f ABRE D ÉGLANTI^'E
Il se trouvait à Grenoble, en ill^2, plein d'illusions, plein de confiance dans l'avenir, lorsque son père lui écrivit de Limoux, le 15 avril, cette lettre (1) dont certains passages restent pour nous, faute de documents précis, enveloppés de mystère :
« Si vous ne m'eussiez pas trompé, mon fils, aussi souvent que vous l'avez fait, je pourrais croire moins difficilement ce que vous me marquez par votre lettre du 8 du courant. L'étalage que vous me faites de votre bonne fortune me paraît d'ailleurs trop peu s'accorder avec votre conduite passée et votre dernier état pour que je donne tête baissée et sans autre information que la vôtre dans une affaire aussi avantageuse et honorable pour vous si elle était vraie, que flatteuse pour moi si elle avait son effet.
« Mais cependant, malgré tout le passé, et pour que vous n'imaginiez point que je refuse de concourir à votre avancement, si tant est que la nouvelle que vous me donnez ait quelque certitude, je veux bien vous prouver, dans cette occasion surtout, combien je suis bon père. En conséquence, comme ce serait une assez grande imprudence de ma part de ne m'en rapporter qu'à vous seul dans cette circonstance délicate, je me suis adressé directement à M. Cairol de Madailhan, actuellement chez Monsieur son frère, évèque de Grenoble, pour le prier de vouloir bien prendre des informations précises sur ce que vous m'annoncez; et si ce que je vous souhaite d'apprendre
(1 La suscriptlon porte : A Monsieur Monsieur Fahre d'Eglaw tine, poste restante à Grenoble (en Dauphiné).
FABRE DEGLANTÎNE 9
se trouve conforme à ce que vous me dites, vous devez être persuadé qu'en donnant les mains à cette affaire, je vous donnerai également mon consentement de très bon cœur, et tout ce qui sera en mon pouvoir et volonté de vous accorder -, ne désirant rien tant que de coopérer à votre avancement, surtout lorsque ce sera pour embrasser un état fixe qui puisse, en réparant votre inconduite, vous faire vivre désormais en homme de bien et digne de répondre par de bons sentiments à ceux que je n'ai cessé de vous inspirer. J'espère qu'on ne prendra point en mauvaise part ce que je viens de vous dire, puisque, ayant ma délicatesse et mes bonnes intentions pour garants de ma façon de penser, tout ne tend de mon côté qu a vous rendre digne de la main qui veut bien vous honorer de la sienne.
« Sur la lettre que j'ai écrite à M. de Madailhan. vous pourrez lui présenter vos respects et rengager à vous accorder sa protection en toutes choses. M. de Barry, qui m'a secondé dans cette occasion, a bien appuyé mes prières en tout genre.
« J'imagine que tout ce que vous me dites dans la suite de votre lettre n'était susceptible d'aucun doute, vous n'auriez fait part, comme vous l'auriez dû, des lettres prussiennes qui vous ont été écrites à l'occasion de votre dédicace, ainsi que de bien d'autres choses que vous me dites avoir été imprimées ; je veux croire que c'est plutôt une légèreté de votre part d'y avoir manqué, qu'un défaut de vérité dans le fait ou un manque de défiance à mon égard.
« Du reste, si vous aviez cru bien faire d'écrire à votre oncle de Niort touchant l'affaire présente, je
10 FABRE d'ÉGLAMINE
pense au contraire que vous avez eu tort ; vous savez comment nous vivons ensemble, et quelles sont ses continuelles distractions et ses idées romanesques, et vous vous adressez à lui en même temps qu'à moi : cela ne me paraît pas bien ; je devais être le premier et le seul instruit de votre projet, et quand il en aurait été temps, nous en aurions fait part à qui de droit ; mais jusque-là M. Fonds de Niort serait en état de tout gâter comme vous le dites à cause de son inconséquence et de son indiscrétion. Il y a apparence que s'il a reçu votre lettre, il ne me la communiquera point.
« Si vous ne me trompez point dans cette affaire, je ne manquerai point, lorsque j'en serai bien instruit, de faire les démarches nécessaires vis-à-vis des personnes qui doivent être l'instrument de votre bonheur et de ma plus grande satisfaction. Je souhaiterais seulement, cela étant, que vous eussiez la fortune et le mérite nécessaires pour posséder toutes les éminentes qualités qui vous sont offertes ; en tout cas, au défaut de tout ce que je voudrais que vous eussiez pour cela, si vous pensez comme moi, une reconnaissance éternelle devra être le garant de votre volonté et de vos désirs pour obtenir par les sentiments ce qui vous manque à cet égard ; moi dans mon incertitude je ne crois pas devoir vous en dire davantage. Sinon que je suis malgré votre ingratitude.
« Votre bon père, « Fabre L. E. »
Cette lettre, malgré ses côtés énigmatiques, nous apprend que la famille de Fabre d'Eglantine était
FABHE d'ÉGLAMLNE il
très irritée contre lui ; qu'à la suite de son départ de chez les Doctrinaires de Toulouse il avait eu une profession peu honorable, probablement celle d'acteur, et qu'il cherchait, au moment où lui écrivait son père, à faire un riche mariage.
Le mariage projeté n'eut pas lieu, et Fabre d'Eglantine retomba dans sa misère et sa vie errante.
Edme Monnel assure qu'il débuta dans la carrière peu enviable de comédien ambulant au théâtre de Bordeaux (1). A quelle époque? nous l'ignorons. Probablement en 1771, avant son séjour à Grenoble.
Trois ans plus tard, en 1775, nous retrouvons Fabre d'Eglantine à Chalon-sur-Saône (2). Lannée suivante, il jouait au théâtre de Beauvais et logeait chez une dame de Poix. actrice. Après un court voyage à Paris (3), pendant lequel, vraisemblablement, il composa pour Turgot, une ode de poète mendiant (4), il
(1; Mémoires d'un prêtre régicide^ Paris, 1829, t. I, p. 190. — « D'Eglantine était autrefois comédien à Bordeaux. Impertinent au théâtre com.me à la ville, il éprouva des désagréments qui le forcèrent à déguerpir promptement de Bordeaux. » Papiers trouvés chez Robespierre. Ed. Barrière et Berville.
2 Boussel, dans la notice qui précède la Correspondance amoureuse, attribuée à Fabre d'Eglantine, prétend qu'au mois d'avril 1775, il se trouvait à Troj'es, où il faisait le portrait au pastel d'une demoiselle Ravar\-, « Parisienne très aimable, fille deux fois majeure». Il lui chantait des romances composées par lui, et de romance en romance, était devenu, sans trop de difficultés, son amant. Il avait alors, dit Roussel, un revenu de cent pistoles (d'où diable l'aurait-il sorti ■?) payable en douze termes, revenu qu'augmentait encore (( la générosité d'un prince généreux » . Nous n'avons pu découvrir aucune trace de ce séjour à Tro3-es.
(3) Il s'y trouvait au mois d'août.
(4) M. Fossé-Dacosse en possédait l'original, orné par l'auteur de vignettes au lavis. V. catalogue, sa collection d'autographes, Paris, 1861, p. 182.
revint à Chalon-sur-Saône où le rappelait un nouveau projet de mariage.
Les femmes avaient déjà joué et devaient jouer de plus en plus, dans la vie de Fabre d'Eglantine, un rôle prépondérant. Et cependant il n était pas beau (1). Ses portraits nous le montrent les cheveux rejetés en arrière, les yeux petits, ronds et enfoncés sous l'arcade sourcilière; le nez, un peu trop fort, tombant sur la bouche, le bas du visage proéminent et les pommettes saillantes.
On l'accusait même de négliger les soins de propreté les plus élémentaires, sauf dans de rares occasions où il affectait au contraire une recherche exagérée (2).
Malgré sa saleté habituelle et sa laideur, il eut de grands succès passionnels. Les femmes, celles dumoins qu'il eut à sa portée, appréciaient beaucoup sa verve méridionale. Tart avec lequel il savait les flatter, et surtout la vivacité de son regard, sa fièvre amoureuse, ses entraînements irrésistibles, Térotisme qui se dégageait de lui. Elles aimaient en lui le plaisir qu'il leur promettait. Il avait pour elles lattrait le plus
(Il Fabre d'Eglantine n'était rien moins que beau : cependant il eut beaucoup de ce que l'on appelle bonnes fortunes. Il était bien insinuant et rempli de petits soins vis-à-vis les femmes. Avare pour les hommes, il prodiguait tout aux femmes, j) Correspondance amoureuse, t. I, préface, p. 7.
(2) « Fabre d'Eglantine était naturellement sale et crasseux, et l'on a vu pourrir une chemise sur son corps dans un temps où il pouvait en changer. Cependant il passait quelquefois de son excès de malpropreté à la mise élégante des plus ridicules petits maîtres. Mais lorsque le sans-culotism.e régna, il reprit sa crasse et l'on peut dire que sous ce rapport il est mort comme il est né. » Id. t., I, p. 6.
FABRE D EGLAXTINE 13
puissant, celui du vice. Les rouées comme les ingénues s'y laissaient prendre également.
En 1775, Fabre d'Eglantine avait connu à Chalonsur-Saône une jeune fille, Sophie Poudon, moins dépourvue de sensibilité que d'orthographe — on le verra par ses lettres — et dont il s'était fait aimer. La mère n'y voyait pas grand inconvénient. Elle songeait au mariage. Sans doute Fabre d'Eglantine avait du se présenter comme un soupirant très avantageux, aussi noble que riche. Elle lui écrivait le 29 janvier 1776 à Beauvais (1), pour le remercier de l'envoi d'une cassette :
« L'empressement d'avoir de vos nouvelle nous foissent dessirer de recevoir cette cassette plutôt quel n'est arrivé. En la deballans, quel surprise agréable d'y trouver des choses toutte plus joly les une que les autres. Je voioit tout cela avec un plaisir infîny, je voudrois pouvoir vous faire mes remercimants de vive voix ; votre attansion pour moy comme de mes enfants me flatte infinyments. Que ses charmants d'anvoier tout cela de sy loin. Je ne puis pas vous exprimer toute notre joie. Cela a un peu calmé l'inquiétude de Sophi, s'est ainsi que vous l'avez nommé, dès Tinstan quel me fit confidance de tous ce qu'ils se passoient entre vous et elle, joints à la jolly expression de touttes vos lettre que j'ay Iheu avec bien de la satisfaction. Vous ette bien fait pour avoir l'estime de tous ceux qui vous conoitront.
(( Etans persuadé de votre jolly fassion de pensé, de
(1) La lettre est adressée : a A Monsieur, Monsieur de Saini- Nazaire, sur la grande place à Beauvais en Picardie. A Beaiipais. »
14 FABRE d'ÉGLANTIXE
VOS sentiments pour la petite amy Marion, je suis enchanté que vous m'apeliez marnent. Je ne puis pas vous peindre Teffet que m'a causé votre agréable lettre. J'ay senti dans mes entraille que cet entant que j'ay misse au monde, que viendra le moment de la quitter, quel sacrifice j'aurai affaire. Mes consollations seras de la voir avec un épousquilluy seratouttesa félicité. Cela me mettras au comble de tous mes shoits. Aussi je vous dire que comme vous me mandé de conserver votre bien-aimé, elle nest malade que lorsque vous ne luy donné point de vos nouvelle. Par conséquent, je vous prie avec un vif intérêt de nous en donné le plus souvent que vous lepourré...
(( Vve PouDON (1). »
Dans une autre lettre, du 27 décembre 1776, la veuve Poudon assurait à Fabre d'Églantine que ni de sa part, ni de celle de sa fille, il ne devrait pas craindre de « chanchement ». Les promesses faites seraient tenues. « Je vois, ajoutait cette excellente mère, que sest le moment de ne rien desgaisser. Vous as-
(1 Le 2 février, une amie de Sophie Poudon écrivait à Fabre d'Eglantine avec quel plaisir avait été reçue sa cassette : « En vérité il n'j' a que vous qui puissiez faire des galanteries de cette espèce, et l'aimable Sophie a bien raison de dire que son ami est unique dans tous les genres.
« Je suis fâché de ne pouvoir vous rendre touttes les folies que notre amie a fait à l'ouverture delà caisse, ne m'j- étant pas trouvée elle sait chargée de ce soin. Nous avons beaucoup ris de l'envie que vous avez eue de vous enfermer dans cette boitte, avoué que rien n'aurait été aussi plaisant, si l'on vous eut déballez, surtout en présence du chanoine, mais vous ne pourriez, dites-vous, servir d'étrennes à tout le monde; quatre femmes... oh. je conviens que le nombre est excédent. »
pire à Tinstans de l'épousser. Vous auré un enfant d'un jolly caractère et beaucoup de conduitte ; ces là tous sons bien pour le présent. Osserai-je vous dire quel ne pourras jouir que de mille livres que sa grandrner lui a donné. Je pense que l'oncle (1) lui donnera un petit troussel ; j'ignore du surplus qu'il feras pour elle. A l'avenir, elle aura cinq ous six mille livre pour elle ous les siens. »
La jeune Sophie Poudon semblait chercher, dans sa correspondance avec Fabre d'Églantine, à compenser l'insuffisance de sa dot par un excès de tendresse. Elle se disait et peut-être était-elle réellement très éprise.
<( Mon cher bon ami, écrivait-elle le 29 novembre 1776, à son fiancé (2 , que je suis contente... à sy l'on meurt de joie je dois perdre la vie. Quel lettre, quel charmante lettre, elle m'anonce qu'avant la Saint- Jean, mon ami, mon tendre am.i sera à moi. A, comme je vas compter les jours... vous me dite, cher poulot, que vous comptés sur ma fermeté et ma résolution a faire tout ce que vous me dites, que pouraige ne pas mettre en usage pour devenir l'épouse de celui que jadore... et que pourroit-il lui-même m'ordonner de sy difficile ?... Mament vous aime, vous fait un million de compliment, et attans la Saint- Jean avec une impatience qui ne peut égaler celle de votre bonne amie Sophie. . Adieu, adieu, cher ami, cher amant, cher époux, aimés celle qui ne respire que pous vous, et qui ne soroit vivre sans vous...
(1 Par une curieuse coïncidence, cet oncle s'appelait Danton. (2^ Alors à Namur.
Adieu, répondes moy au plutôt. Adieu, je vous aime à jamais, je vous adore, adieu. »
Cette pauvre personne pressée, on le devine, de se marier, ne se montrait pas moins affectueuse dans sa lettre du 31 janvier 1777. Elle y appelait Fabre d'Eglantine « cher ami de mes jours ». avec Tespoir, on peut le croire, qu'il serait également l'ami de sesnuits. « Aimons nous, lui écrivait-elle le 5 février, ô aimons sy il est possible plus que nous ne l'avont fait encore mais quedige, il me serait impossible à moy, non, ma tendresse ne peut ôgmanter, elle est des plus forte, on na jamais aimez comme j'aime, o cher ami, o cher et tendre amant, que deviendra mon époux, oui vous le serez malgré tout (1). »
La pauvre fille se faisait illusion. Fabre d'Églantine ne devint pas son époux, sans doute parce qu'il n'y tenait plus. Je crains que la franchise in extremis delà mère Poudon, l'aveu que Sophie était pauvre n'ait un peu diminué l'ardeur à cet amant trop aimé. Au moment où celle qui s'obstinait à le traiter en fiancé lui prodiguait ses tendresses, le « cher poulot », à Namur, se lanrait, à corps perdu, dans une intrigue amoureuse, moins innocente et plus dangereuse. Sophie Poudon n'existait plus pour lui. S'en consolat-elle? C'est assez probable ; mais l'histoire ne le dit pas et n'en sait rien.
1 Les lettres de la veuve Poudon et de sa fille se trouvent aux Archives municipales de Namur. La police s'en empara lors du procès de Fabre d'Eglantine dans cette ville. ^L Faber les ^ publiées dans son étude sur Fabre d'Eglantine.