LA TROUPE DE NAMUR. — UN ROMAN D AMOUR. CATHERLNE DERESMOND
Assez mal recrutées en général et encore plus mal payées, quand par hasard on les payait, les troupes ambulantes qui exploitaient, — et le mot doit être pris ici dans ses deux sens, — les villes de l'étranger et de la province étaient formées d'épaves dramatiques, d'acteurs à tout faire, auxquels aucun genre, tragédie, comédie ou opéra comique, ne devait être épargné. A défaut de talent, on leur demandait de solides poumons, de vagues connaissances musicales, une voix à peu près juste, et un répertoire très varié. Comme ses camarades, Fabre d'Eglantine parlait et chantait sur la scène avec le même zèle, que le succès ne récompensait pas toujours.
Pour la saison 1776-1777, le directeur du théâtre de Xamur, le sieur Hébert (1), ancien directeur du
(1 Cet Hébert, quoi qu'en ait dit M. Faber, n'a rien de commun avec ce'ui de la Révolution. Sa troupe était formée en grande partie de la famille Eeresmond : François Deresmond et sa femme Madeleine Bechard, François et Jean-Baptiste leurs fils, Catherine, leur fille
théâtre devienne, en Dauphiné, lavait engagé comme basse taille, mais ce titre officiel, inscrit sur son traité, ne le dispensait pas le moins du monde de tenir au besoin d'autres emplois.
Les représentations avaient comm encé depuis un mois, lorsqu'il arriva à Xamur, le 26 décembre.
Tenus à l'écart par les citadins de Namur qui n'aimaient à les voir qu'au théâtre, obligés, par luniversel mépris, de ne vivre qu'entre eux, les acteurs de la troupe Hébert se réunissaient d'ordinaire, rue des Fossés-Fleuris, chez un traiteur nommé Close, où logeaient Destival, M"'^ de Poix et la famille Deresmond. Ils y menaient une existence joyeuse et bruyante, surtout les jours où ils avaient quelques écusà dépenser, et c'est là, à cette table hospitalière, dans cet asile à peu près inviolé où ne venaient guère que cinq ou six officiers du régiment suisse en garnison à Namur, qu'ils parlaient le plus volontiers et le plus abondamment de leurs campagnes dramatiques, de leurs triomphes éclatants. Ils essayaient mutuellement de se tromper, comme s'ils se rencontraient pour la première fois, et donnaient libre cours à cette vanité naïve, intarissable, qui distingue les comédiens, et plus encore que les autres, les comédiens ambulants.
Les Deresinond avaient une fille, Catherine, qu'on appelait familièrement Catiche. C'était une assez jolie
aiaée, lîechard le frère de Madeleine. Elle comprenait, en outre, Aufresne, du Théâtre-Français, Destival, Lamotte, Saint-Preux, Grandeville. Delhise, M™'s Je Poix et Derloy, et Fabre d'Eglantine. Cette troupe devait jouer trois fois par semaine, de décembre à mars» le dimanche, le mardi et le jeudi.
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brune, bien plarxtée, et que l'habitude de jouer au théâtre des rôles d'ingénue, ne rendait pas beaucoup plus naïve. Autour d'elle, dans ce milieu sans préjugés où le hasard l'avait placée, se nouaient et se dénouaient des intrigues amoureuses qui l'intéressaient comme le plus agréable des romans. Peu à peu son cœur finit par s'émouvoir. Elle enviait, sans le dire trop haut, celles de ses camarades qui avaient des amants tendres et ridèles,car elle ne supposaitpas qu'il put en exister d'autre sorte. Quand connaîtrait-elle à son tour les aveux timides, les billets doux, pleins de ferveur, et après un délai moral, qu'il ne faudrait ni trop raccourcir ni trop prolonger, la douceur du premier baiser ? Ainsi Catiche s'abandonnait à ces rêves charmants. Catiche avaitl'àge de Juliette et elle attendait Roméo. Ce fut Fabre d'Eglantine qui se présenta.
Ils s'aimèrent tout de suite et, sans plus attendre, se le dirent. Malheureusement pour eux la famille Deresmond faisait bonne garde. Elle destinait Catiche à un certain Bivort, fils d'un maître de cuivrerie. La j eune fille fut soumise à une telle surveillance qu'il lui devint impossible de se trouver seule avec son adorateur. Le jour, son père, sa m^ère, ses frères, gardiens vigilants, ne la quittaient pas des yeux. La nuit, elle couchait avec la servante Catherine Grevet, que ses maîtres, pour abréger, appelaient Catin. Singulier nom pour une servante de comédie !
Défendre à une jeune fille d'aimer, c'est la pousser à aimer davantage. En dépit des obstacles qu'on opposait à leur passion, Catiche et Fabre d'Eglantine trouvaient le moyen de s'écrire, de se rencontrer,
de causer, aux répétitions, dans la rue, même dans la maison du traiteur Close, quand la surveillance se ralentissait un peu.
On peut croire qu'ils étaient l'un et l'autre, en leur qualité de gens de théâtre, pressés d'arriver au dénouement. Une circonstance les y aida.
Dans les premiers jours du mois de janvier, Aufresne (1) donna au théâtre de Namur une série de représentations. Les Deresmond y jouaient. Un soir, Fabre d'Eglantine les reconduisit, après le spectacle, jusque chez eux. Il donnait le bras à Catherine. Il profita naturellement de Toccasion pour lui exprimer une fois de plus son amour et même pour lui demander un rendez-vous dans la chambre d'un de ses frères. Elle l'accorda sans trop de difficulté.
Les deux amants, qui n'en étaient encore qu'aux bagatelles de la porte, devaient se réunir le surlendemain ; mais, ce jour-là, M"^^ Deresmond obligea sa fille à rester auprès d'elle avec ce Bivort à qui elle désirait la marier et qui peut-être n'y tenait pas beaucoup. Il se serait volontiers contenté de l'avoir pour maîtresse (2).
(1) Aufresne avait débuté au Théâtre-Français le 30 mai 1765, par le rôle d'Auguste dans Cinna. Il ne put parvenir à être sociétaire et fit presque toute sa carrière à l'étranger. Il mourut en Russie, en
(2) Il assurait, d'après Fabre d'Eglantine, t navoir donné son souper que pour M. Aufresne, et que, si c'eût été pour M'"' Resmond, qu'il ne voyait que comme une amusette, ne pouvant faire autre chose, il lui suffisait, pour la traiter, d un plat d'huîtres et d'un écu de six francs ; qu'il avait quitté la Derloix (actrice de la troupe) parce qu'elle était trop bête, mais qu'il n'avait pas gagné au change...» Lettre de Fabre d'Eglantine à M"«= Deresmond, le 20 janvier 1777.)
Le rendez-vous fut donc retardé, mais d'une journée seulement, et Fabre d'Eglantine et Catiche purent se croire au comble de leurs vœux. Leur camarade Destival les rencontra au moment où ils sortaient de chez Close, et il se mit à les plaisanter. Fabre d'Eglantine prit aussitôt une attitude très réservée et déclara qu'un galant homm.e n'avouait jamais ses bonnes fortunes.
Quelque temps après , Bivort invita à un souper, au restaurant Close, Aufresne, les Deresmond et George Maye, officier du régiment suisse. Irrité qu'on l'eût exclu de cette fête, dans laquelle son rival pouvait singulièrement avancer ses affaires, Fabre d'Eglantine écrivit à Catherine une lettre très injurieuse pour sa mère.
«... 0 ma chère amie, ma bienaimée, disait-il, je ne cesserai jamais de le répéter; ta mère est la plus dangereuse femme que je connaisse pour toi. Oui, elle te perdra, te vendra, te livrera, et tout ainsi qu'une esclave, tu perdras ta santé et ta beauté, ton talent, ta poitrine et les espérances de ton amant, sans retirer d'autre fruit de ton déshonneur et de dépendre davantage de tes persécuteurs... )>
Il ne se montrait pas plus aimable pour les autres membres de la famille, et ne pardonnait qu'à Jean- Baptiste Deresmond, qui sans doute ne voyait pas de trop mauvais œil ses amours avec sa sœur :
« Tout chez toi, ajoutait-il, exceptes-en ton frère frère Baptiste, est indigne de vivre avec toi . Catin te trompe; sois en sûre ; ton frère aîné (François) est un gueux décidé à qui je voue une haine décidée parce que je déteste les sournois et les cœurs dou-
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bles. Ne te fie donc pas à ces gens là, confie toi cependant à Baptiste, il a des sentiments ; tu en as aussi, mais si tu n'y prends garde, tu les perdras... »
Et il terminait par de tendres protestations d'amour :
« Adieu, j'embrasse celle que je chéris au delà de la vie ; ah ! c'est bien toi, mille, mille baisers sur ton gentil brunet, qu'il soit tout à moi... Adieu, jettemoi donc des baisers sans fin... Adieu, adieu, mon amour, ma belle amie, adieu. »
Cette lettre où elle était si peu ménagée causa à ]yjme Deresmond une vive irritation, d'autant plus qu'elle ne pouvait désormais conserver aucun doute sur les relations qui existaient entre sa fille et Fabre d'Eglantine. La surveillance n'en devint que plus rigoureuse.
Un nouveau scandale contribua encore à envenimer les choses. Le 19 janvier, Hébert et la plupart de ses artistes étaient réunis chez les Deresmond, lorsque Fabre d'Eglantine, à qui on avait interdit l'entrée de la maison, arriva, fou de colère, armé d'un sabre et d'un pistolet. La mère Deresmond, forte gaillarde qui se laissait difficilement intimider, avait saisi, pour défendre sa fille, un bâton. On allait en venir aux mains. Hébert pensa qu'il était de son devoir d'intervenir. H le fit avec autant de vigueur que de décision. H saisit l'assaillant à bras le corps et le mit à la porte.
Puisque la violence lui réussissait si mal, Fabre d'Eglantine eut recours à la douceur. Le lendemain de cette déplorable aventure, il écrivit à M"'^ Deresmond pour s'excuser et pour retirer les
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injures qu'il lui avait adressées dans sa lettre à Catherine.
(( J'ai couru hyer, disait-il, et nombre de personnes ont couru aussi avec moi le danger le plus terrible ; je n'y saurais penser sans frémir, et je ne puis comprendre comment il peut exister des âmes assez noires pour concerter des projets si odieux ; ma prudence, et j'ose dire encore mieux mon innocence et la pureté de mon cœur ont écarté et heureusement prévenu un péril imminent et qui aurait fait compter nombre de victimes...
(( J'aime M"^ votre fille, et avec un cœur tel que le mien, ce n'est certainement pas vous oftenser; cet amourettes propos, surtout de Bivorre, m'ont conduit aune grande imprudence...
(( Dans un accès de vivacité d'amour, et je puis même dire d'enthousiasme pour la véritable honnêteté, j'ai tracé cette lettre que je révoque, que je désavoue et que je vous supplie d'anéantir et avec elle le souvenir qu'il peut vous en rester...
(( L'amour que j'ai pour M'^' de Resmond m'a aveuglé, il faut dire, je craignais tout pour elle. On m'étourdissait tant, surtout d'après Bivorre, que je dois être bien authorisé à présenter mes excuses ; enfin, pour ne plus me répéter, je vous conjure par les sentiments d'une bonne camarade de passer l'éponge sur toute cette triste avantage. Je ne vous parlerai plus que de votre aimable fille...
(( J'aime Catichr, Catiche m'aime, elle me l'a dit, me Ta promis, me l'a juré, m'en a donné toutes les preuves (je le cacherais en vain, vous le savez) ; par toutes ces raisons, et surtout par la dernière, mon
amour se croit justement authorisé à vous la demander; oui, je veux l'épouser, telle est mon intention, et voici quelle en est la nécessité, et quelles en seront les suites avantageuses.
(( Elle est à moi par le droit de l'amour, qui m'en a rendu le maître absolu, droit bien doux dont j'ai usé, et qui une fois acquis en nécessite la continuation ; son état, son manque de fortune, la nombreuse famille qui l'entoure, ne lui permettent pas d'espérer un sort assez brillant pour le préférer à celui que peut lui faire un comédien. A prendre un comédien, je ne vois pas pourquoi en possédant son cœur et mes droits, je ne serais pas préféré à tout autre : je ne veux point me flatter, mais sans parler du talent de la comédie (1) que je puis pousser aussi loin que tout autre, je crois qu'il s'en trouve peu qui réunissent comme moi à la naissance et à l'éducation autant de talents divers, tous beaux^ tous utiles, tous relatifs les uns aux autres, tous indépendants les uns des autres, et qui peuvent devenir, suivant les circonstances, des sources de bien-être et d'avancement; joignez à cela que je ne suis pas sans espérances^ et que l'avenir ne m'offre qu'un sort prospère (2) pour lequel ma conduite, mes goûts, mon humeur donnent d'heureux préjugés.
« Je suis engagé pour l'an prochain, et je puis procurer le même avantage à Catiche. Vous me direz qu'en me la donnant vous vous privez de beaucoup d'espérance ; désabusez-vous ; Catiche, auprès de
(1) Il ne parle ici, croyons-nous, que de sentaient d'acteur.
(2) La guillotine.
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moi, bornée à un seul emploi, peut gagner beaucoup pour le talent ; employée à tout auprès de vous, elle ne fera rien ; d'ailleurs je m'obligerai à vous rejoindre l'année suivante si Hébert fait troupe avec vous ; et pour la présente, c'est-à-dire celle où nous allons entrer, bien loin d'exiger une dot pour votre fille, je vous donnerai vingt-cinq louis avant mon départ pour joindre ma troupe...
(( D'ailleurs il est toujours consolant davoir un fils ou une fille qui toujours placés avantageusement peuvent, dans des moments de crise, vous prêter du secours, et vous donner un asile en cas d'événement ;tout autre projet est vain et frivole. On passe sa vie à espérer et à ne rien avoir, on sort d'un labirinthe pour entrer dans un autre ; et ensuite la meilleure raison que je puisse vous donner, c'est que tôt ou tard il faut se quitter, il vient de nouvelles amours tous les ans, une d'entre elles finira par exécuter ce que vous aurez en vain prévu, on se cachera de vous, on vous fuira, et c'est alors que vous perdrez réellement une fille que vous conserverez en me la donnant. D'ailleurs, je le répète, si notre intérêt général s'y trouve, je ne demanderai jamais mieux que de vous rejoindre et d'associer mon sort au vôtre.
« Pvéfléchissez à tout cela, je vous prie ; croyez que je parle sensément et sincèrement.
« Pour me prouver que vous me pardonnez et que vous oubliez mes torts, je vous demande une grâce, c'est de me donner les marques de notre reconciliation, en soupant mardi soir avec M. Aufresne que nous avons invité d'Estival et moi ; soyez persuadé
qu'il (Destival) n'est pas plus coupable que moi des propos que Bivorre nous a fait tenir au caffé ; c'est une calomnie des plus atroces...
« J'espère vous en dire davantage de vive voix, ce soir à cinq heures, et vous assurer que malgré mon imprudence et ma vivacité, je suis toujours du meilleur de mon cœur,
(( Votre bon et très bon camarade, « Fabre d'Eglantine. »
A cette lettre, ou plutôt à ce mémoire justificatif, les Deresmond, qui avaient encore sur le cœur les procédés violents de cet amoureux tenace et sa candidature à main armée, ne firent aucune réponse. Le plaisir de dîner avec Aufresne et de recevoir, en échange de leur fille, vingt-cinq louis, dont ils avaient peut-être grand besoin, ne purent fléchir leur détermination. A aucun prix, ils ne voulaient de ce gendre, prodigue de magnifiques promesses et si assuré d'un brillant avenir.
Fabre d'Eglantine ne se tint pas pour battu. Il continua à accabler Catherine de ses lettres passionnées (1). Pour se rapprocher d'elle qui désirait aussi se rapprocher de lui, sans cesse il imaginait quelque
(1) Voici, entre autres, un billet non daté : « Ta douleur me donne la mort, ô ma bien -aimée, dis-moi si ta colère est feinte ou si c'est tout de bon. Hélas ! que t'ai-je fait ? Par grâce, prends pitié de ton amant ! Serai-je parvenu au comble du bonheur pour être décidément malheureux ? Pardon, ma chère maîtresse, si je t'ai offensée, mais dès que tu auras lu ce billet, jette-moi un baiser en signe de grâce, si tu ne veux pas que je me désespère. »
combinaison nouvelle. Dans les premiers jours de février probablement (1), il lui écrivait :
«. Aujourd'hui, si la chose est possible, je veux chercher à te voir, et j'espère y réussir; ne crains rien surtout. Voici mon projet. Je me cacherai dans ta chambre, sous le lit, sans être apperçu, je m'y tiendrai tranquille jusqu'au moment propice, c'est-àdire dès que tes frères seront retirez et que Catin (la servante) aura fermé la porte ; tu n'auras qu'à faire semblant de verser de l'eau, et derrière le pied du lit, au chevet, tu trouveras une topette de liqueur dans laquelle j'aurai soin de mettre un peu de sirop de pavot. Tu diras à Catin que tu l'as reçue ou volée, de qui ou à qui tu voudras, tu trouveras la raison toi-même ; tu pourras même la prévenir dès que tu seras certaine d'avoir la bouteille, tu lui en feras une espèce de fête ; tu lui feras boire copieusement de la liqueur, tu feras semblant d'en boire, et bientôt elle s'endormira. Alors, bien tranquilles, je t'assure, nous passerons la nuit la plus délicieuse ; le lendemain, au jour, tu l'éveilleras de force, tu lui enverras prendre un rolle dans la chambre de ta mère, alors je sortirai, je monterai chez Destival en feignant d'avoir quelque chose à copier chez lui, et j'en descendrai à neuf heures, pour qu'on ne se doute de rien. C'est de cette manière que nous jouirons malgré tous les surveillants, et sans qu'ils puissent s'en douter, de tous les plaisirs dus à notre amour... »
Plan très ingénieux mais qui exigeait, pour réus-
(1) La lettre porte en tête : (( Lundi, dès la pointe du jour, et de mon lit, où je voudrais bien tenir mon aimable maîtresse. »
sir, plus d'aplomb et d'expérience que n'en avait la jeune ingénue du théâtre de Namur. Chaque soir, sans doute pour se procurer d'agréables rêves, Catiche, pendant que Catin dormait, lisait au lit les billets, tout parfumés d'amour, de son fiancé éventuel.
Or, ce soir-là, Fabre d'Eglantine était déjà à son poste, couché sous le lit, lorsque son amante ouvrit un peu trop tard la lettre qui lui promettait une nuit charmante. Elle en fut tellement troublée que son émotion put se lire sur son visage. La servante qui ne dormait que d'un œil se réveilla complètement. Gardienne impitoyable, elle questionna, et bientôt,à force de prières ou de menaces, obtint des aveux complets.
Pendant que la jeune fille versait d'abondantes larmes, arrachées par le remords ou par le regret, Catin, très irritée, s'était penchée sous le lit, et accablait de reproches l'amoureux transi qui ne se hâtait pas de sortir. Il s'y décida enfin. On l'installa sur une chaise, et pendant toute une nuit, qui dut lui paraître un peu longue,
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris,
il regarda dormir les deux femmes. Ce n'était pas pour cela qu'il était venu.
Au point du jour, on lui rendit sa liberté. Il partit discrètement, sans bruit, l'oreille basse, et ni lui, ni Catin ni Catiche ne divulguèrent cette petite histoire, trop peu flatteuse pour son amour-propre.
Après tant de mésaventures, un autre, moins épris ou plus sage, aurait, pour toujours, battu en retraite ;
mais la passion de Fabre d'Eglantine semblait croître avec les obstacles qu'on lui opposait.
A cet amour forcené, si exagéré dans ses manifestations qu'il en devenait à la fois ridicule et paradoxal, une ressource restait encore, dont on usait beaucoup en ce temps-là : l'enlèvement. Les deux amants s'y décidèrent et trouvèrent, sans trop de peine, un complice, l'officier George Maye.
La saison théâtrale touchait à sa fin, et le directeur Hébert avait déjà fait faillite. La troupe s'était formée en société et continuait à se réunir chez les Deresmond, dans la maison, un peu moins joyeuse, un peu moins bruyante, du restaurateur Glose. Le 16 février 1777, jour du dimanche gras, acteurs et actrices, après avoir causé de leurs affaires, des recettes et du répertoire, se donnèrent rendez-vous au bal du théâtre.
L'officier George Maye, qui devait jouer dans cette affaire de rapt un rôle très important, avait pu, sans éveiller l'attention, glisser quelques mots à l'oreille de Gatherine et l'avertir qu'il Tattendrait au bas de l'escalier. Vers minuit, M'"^ Deresmond envoya sa fille chez M™^de Poix, qui logeait, nous l'avons dit, dans la même maison et à l'étage au-dessus.
La jeune fille, au lieu d'aller chez l'actrice, descendit rapidement, et, bien enveloppée dans son manteau, pour ne pas être reconnue, suivit l'officier.
Après s'être habillée pour le bal, Mme Deresmond monta chez M'"*' de Poix et fut bien surprise de ne pas y trouver sa fille. Prise de soupçons, elle se rendit sans retard chez le sieur Goval, vis-à-vis la halle aux grains, où Fabre d'Eglantine avait son appartement, et de lâchez la veuve Pirmez, rue des Recol-
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lectines, où habitait George Maye. L'officier était absent. Les Deresmond le rencontrèrent, quelques minutes plus tard, au bal du théâtre, et il leur affirma qu'il ignorait où pouvait être leur fille. Le lendemain, mandé chez le commandant de la garnison, il répéta la même déclaration et s"étonna qu'on eût osé le soupçonner.
M"^*' Deresmond n'oubliait pas, dans cette déplorable affaire, qu'elle était actrice. Elle jetait à tous les échos le nom de sa fille. Elle remiplissait Xamur des manifestations sincères, mais un peu trop bruyantes, de son indignation et de sa douleur. Elle s'était rendue chez le lieutenant mayeur, et ce magistrat avait ordonné qu'on empêchât Fabre d'Eglantine de sortir de la ville. A toute personne qui la renseignerait sur la retraite des fugitifs, elle promettait une récompense de deux louis.
Le domestique de la veuve Pirmez, un certain Joseph Stiernon, se laissa tenter. Le 19 février, vers sept heures, il se présenta chez les Deresmond et les avertit que leur fille se cachait dans la maison de sa maîtresse et dans l'appartement de George Maye. Ils y coururent aussitôt ; mais la veuve, qui sans doute était payée et bien payée pour se taire, « de concert avec ledit Deglantinnes et l'officier George Maye commença à nier le fait » (1). Sur la plainte qu elle lui adressa, à la suite de cette démarche inutile, le lieutenant général de Xertelle donna l'ordre de visiter la maison.
Ij Requête des époux Deresmond au magistrat de Namur ^le 20 février).
Catiches'y trouvait encore avec son amant. L'avantveille, peut-être pour dérouter les soupçons, Fabre d'Eglantine avait écrit à Mave une lettre, datée de Huy, dans laquelle il expliquait pourquoi il s'était décidé à enlever M"'*^ Deresmond qui avait « grande raison de ne pas vouloir se sacrifier entièrement pour des gens étrangers à son cœur », et le priait de payer diverses dettes que son départ précipité Tempêchait de payer lui-même :
(( Au sieur Livain, fourreur, rue de la Croix, 24 1.
(( Au sieur Sava, tailleur, une couronne, 6 1.
(f. A la dame^Charlier, marchande de modes, 8 1. 10 s. »
En réalité, ils attendaient une occasion favorable pour prendre la fuite. La perquisition du 19 février les obligea à partir plus tôt qu'ils n'auraient voulu.
Vers onze heures, arrivèrent, très ennuyés d'une opération qui les obligeait à se coucher tard et désireux d'en finir le plus tôt possible, l'aide major Cocq et le lieutenant mayeur Mathieu. La veuve Pirmez leur annonça que son locataire n'était pas chez lui. Ils l'attendirent pendant une heure, et à minuit ils partirent. Ils venaient à peine de se retirer lorsque George Maye rentra, accompagné d'un de ses parents, Maye-Carillon. Dans le vestibule qui donnait sur le logement de TofLcier et sur la cuisine de la veuve Pirmez, M™^ Deresmond montait la garde. Cieorge iMaye et Maye-Carillon la saisirent par les §paules, et, malgré ses véhémentes protestations, l'expulsèrent manu militari. Pendant ce temps on 'aisait évader Fabre d'Eglantine et Catiche par une porte charretière qui s'ouvrait sur la rue des Récollectines.
Le lendemain les Deresmond adressaient au magistrat de Namur une requête qui accusait Fabre d'Eglantine de rapt (1).
Les fugitifs étaient partis, escortés par George Maye, Maye-Carillon, lofficier Schuffelberg et un perruquier, Antoine Cavelier. Le traître du drame, Joseph Stiernon, les suivait à distance respectueuse, pour renseigner la famille Deresmond et gagner honnêtement ses deux louis.
Ils essayèrent de trouver un asile dans un cabaret que tenait, rue Saint-Nicolas, la fille Servais ; mais on refusa de les y recevoir. Le perruquier Cavelier les cacha dans sa chambre et ils y restèrent toute une journée. Dans la nuit du 20, ils réussirent à sortir de la ville. Ils franchirent la Sambre et se réfugièrent à Cabaca. village qui faisait partie du territoire de Liège. G"est là qu'ils furent arrêtés le 22. On Jesécroua aussitôt dans la prison de Xamur.
La veille avait commencé le procès. Ils se prolongea jusqu'au 22 mars. Les dépositions des témoins et la défense de l'accusé nous donnent de très curieux détails sur la vie et les mœurs des comédiens errants
(1) Fabre d'Eglantine prévoyait cette accusation. Il avait fait signer à Catherine ce billet qui prouvait sa complicité : « Ce soir sans faute, avant le grand bal, tu n'as qu'à m'attendre, mon bienaimé. vis-à-vis la pompe de la première rue à gauche sous un couvercle qu'il y a. J'irai t'}- prendre ou bien viens à la maison et dans le tems quêta praisence écartera les soupçons j'airai t'atendre sous le même couverte où tu viendras un moment après. Alors nous nous délivrerons de tant de persécutions. Adieu, mon ami, jai tout plein de courage et je t'embrasse de tout mon cœur. A ce soir, je t'attends avec impatience.
« Catherine de Resmond. »
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à la fin du xviii^ siècle. C'est un nouveau chapitre à ajouter au Roman comique.
Interrogée sur l'éducation donnée par ses maîtres à leur fille aînée, la servante, Catherine Grevet, répondit qu'ils s'étaient toujours eirorcés de ne lui inspirer que des principes de vertu, d'honneur et de religion ; « que particulièrement ils lui avaient appris les prières du matin, du soir, le Benedicite et les grâces, et toutes celles enfin qu'un bon chrétien doit savoir; que cette famille étant de la religion catholique, apostolique et romaine et la professant, ledit Deresmond et son épouse avaient toujours eu soin, comme il est encore, de recommander à leurs enfants de veiller à ce qu'ils feraient exactement leurs devoirs de religion, et spécialement d'entendre la messe les jours d'obligation, sans jamais y manquer. »
Le tableau tracé par Fabre d' Eglantine au cours de son interrogatoire fut un peu moins touchant. Il déclara :
1" Que Madeleine IJechard, si sévère pour le prétendu ravisseur de sa fille, avait été enlevée ellemême à quinze ans par François Deresmond, plus igé qu'elle de vingt ans et exerçant, à cette époque, sur les places publiques, la profession de dentiste, ie sauteur et de joueur de gobelets. Pour épouser, malgré sa famille, ce saltimbanque, elle avait abjuré la religion protestante dans laquelle elle était née ;
2° Que cet ancien saltimibanque, devenu plus tard acteur, et acteur fort médiocre, avait essayé, pendant le séjour de la famille Deresmond à Sedan, d'abuser ie sa fille (1) ;
(1) Fabre d'^glanlinc invoquait comme témoin l'acteur PoiUilly, lui avait fait partie, en 1777, de la troupe de Mons.
lAimr. i)'i;<;i.AMiNr: 3
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3° Que la femme Deresmond avait pour amant, de notoriété publique et sans doute avec le consentement de son mari, le directeur Hébert ;
4° Que Catherine Grevet, qu'on avait chargée de veiller sur la jeune de Catiche et qui s'en acquittait avec tant de zèle, était la maîtresse du fils aîné du Deresmond, François, et en avait eu deux enfants.
C'était, à en croire Fabre d'Eglantine. pour soustraire celle qu'il aimait à ce triste milieu, qu'il s'était décidé à l'enlever. D'ailleurs il en était plus que jamais épris et ne demandait qu'une chose : qu'on lui permît, en l'épousant, de réparer sa faute.
Le tribunal ne partagea pas cette manière de voir. Le 20 mars, il conclut « à ce que pour les excès amplement repris au procès, ledit prisonnier soit puni et châtié selon la rigueur des ordonnances », et, le 22, il décida que l'arrêt suivrait son cours.
Cet arrêt condamnait Fabre d'Eglantine à la pendaison, peine tout à fait disproportionnée au crime.
Il y eut à Namur, quoique les Français et particulièrement les acteurs y fussent très peu populaires, des protestations presque unanimes. Les femmes surtout déploraient le sort de ce jeune homme qui n'était en somme coupable que d'un excès d'amour.
Déjà, Destival et trois autres comédiens de la troupe de Namur, convaincus d'avance qu'on jugerait Fabre d'Eglantine avec une extrême rigueur, avaient adressé au prince Charles de Lorraine, gouverneur des Pays- Bas, pour faire appel à sa clémence, cette supplique, pleine de bonnes intentions mais d'une forme bizarre :
« A Son Altesf^e Royale Monseigneur le Prince Charles de Lorraine, grand maître de l'Ordre de la Toison d'or, etc.
« La clémence est la vertu des ro}s 1 »
<( C'est SOUS de tels auspices que la Flandres a eu les beaux jours du règne de Charles, jours heureux qui brilles encore, et dont le tendre souvenir fera notre bonheur dans les tems éloignés.
« Monseigneur, du sein de la grandeur et de l'opulence, vous avez daigné quelquefois jetter un coup d'œil favorable sur l'innocent languissant dans les fers ; la même main qui le secourait ne s'est-elle pas souvent étendue jusqu'au coupable, qui, anéanti par les remords et accablé sous le poid de la misère, payait aussi la peine due à sa faute.
« Oui, Monseigneur, Thémis vous a vu cent fois opposer votre bonté à son inflexibilité ; et désarmée par votre sensibilité elle a suspendu son bras prêt à frapper.
« Un criminel, Monseigneur, tombé à vos genoux, les arrose de larmes amères que leur arrache le repentir, et on vous implore en sa faveur.
« Qui pourrait le retenir? Votre rang. Monseigneur, ah ! on sait trop bien qu'il n'est rien à vos yeux et que tous les malheureux parlent à votre cœur !
« Le Sieur Fabre d'Eglantine, gentilhomme languedocien, natif de Carcassonne, âgé de 28 ans, autrefois avocat et maintenant comédien ; guidé par le fougue de rage, né d'ailleurs sous un climat où les passions fermentent avec force, enleva, il y a un mois, la fille du comédien nommé Deresmond, fille légitime et née d'honnêtes parents.
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« Le sieur Fabre se cachât quelques jours dans Namur, lieu où se fit l'enlèvement, et partit ensuite pour un petit village distant d'une lieue ; la mère de la demoiselle fit ses plaintes au procureur fiscal de cette ville ; deux jours après, on arrêta ledit sieur et la demoiselle à l'endroit où ils s'étaient réfugiés et on les transfera dans la prison de Namur.
(( La discrétion de la justice ne permet pas que l'on puisse pénétrer aucunes de ses démarches, mais le bruit général est que l'on a trouvé dans les papiers de cet infortuné gentilhomme des lettrée qui lui sont pas favorables.
« Quels sont ces papiers ? Que contiennent-ils ? C'est de quoi, je ne puis, Monseigneur, avoir l'honneur de vous informer.
(( Le malheureux pour qui je m'intéresse et dont je fus autrefois l'ami, est resséré dans une étroite prison, je ne saurais lui parler, et dans ce moment même, il ignore que j'ose, Monseigneur, vous implorer en sa faveur.
(( La demoiselle enlevée n'est âgée que de quinze ans et demi, c'est l'âge des passions, le sieur Fabre a pu les faire naître ou du moins en faire eclore l'étincelle : il a 28 ans, disproportion totale d'expérience et de raison ; ce coup hardy, s'il était authorisé, entreneroit la dégradation des familles, l'anarchie du bon ordre, la chute des rangs et la destruction du pouvoir souverain.
« C'est ainsi que parle laustère vertu ; mais l'indulgente amitié, sans excuser, ne voit là qu'un jeune bouillant dont le caractère vif et entier fait le premier tort ; qui soudain après sa faute s'en sera repenti
et qui, craignant la peine qu'il pourrait encourir s'il était repris, déchiré par la douleur d'abandonner ce qu'il aimait, aura suivi imprudemment les conseils de l'amour, se sera ainsy perdu faute de réflexions.
« Tel est, Monseigneur, le malheureux qui gémit, loin de Votre assistance, et qui, s'il a le malheur de ne point trouver grâce à vos yeux, va perdre la vie, pour la faute d'un moment, et couvrir son nom d'un opprobre éternel.
(( Quand com.me Vous, Monseigneur, on est chargé du bonheur de tout un peuple, tous les momens sont précieux, et vous en faire perdre quelques-uns, c'est peut-être vous dérober le plaisir d'accorder une grâce.
« J'ai l'honneur d'être, très respectueusement, de Votre Altesse Royale, Monseigneur, le très humble et très obéissant serviteur.
« Signés : Destival, comédien, Lamotte, J. B. Bechard, Depoix. »
Le 18 mars cette supplique avait été transmise par le prince de Stahrenberg, ministre plénipotentiaire, au Magistrat (ou Tribunal) de Xamur pour qu'il suspendît l'exécution du jugement et envoyât au gouverneur des Pays-Bas un rapport sur cette délicate affaire (1).
Ce rapport, écrit dans un style prudhomesque, conclut au bannissement perpétuel, et ce fut la peine à laquelle s'arrêta, après avoir pris l'avis de son con-
^1) V. Appendice I.
seil privé, le prince Charles de Lorraine. Il ordonna, le 31 mars, la mise en liberté de Fabre d'Eglantine. en lui interdisant à jamais tout séjour dans les Elats soumis à la domination de l'Autriche et en le condamnant à payer les frais du procès. La somme s élevait, d'après un acte du Magistrat de Namur du 31 décembre, à sept cent trente-quatre florins un sol dix-huit deniers. Fabre d'Eglantine aurait été bien embarrassé pour les payer. Ce fut le gouvernement qui se chargea de ce soin.