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LE PHILINTE DE MOLIERE

Sacrifier son avenir littéraire à sa carrière politique, Fabre d'Eglantine n'en avait nullement l'intention. Il voulait au contraire utiliser Tune pour arriver plus facilement à assurer l'autre. Le tribun devait aider l'auteur dramatique à caser ses pièces et à les faire réussir.

Cette vie en partie double, ballottée entre le club des Cordeliers et le Théâtre-Français, imposait à Fabre d'Eglantine une terrible besogne. Aussi pouvait-il écrire, dans les premiers mois de 4790, à M™^ Gamot, qu'il était accablé d'affaires, avec le Philinte qu'on jouait à cette époque, avec une nouvelle pièce toute prête qu'il essayait de placer, sans compter ses nombreuses occupations comme « présidentdu district des Cordeliers, député à l'archevêché, deffenseur des sept prisonniers de la Conciergerie, et le diable et le tems (1) ».

En même temps, poussé par son esprit inquiet et son humeur irritable, il prenait part, une part

Ij Catalogue d'une collection de lettres autographes vendues le 12 mai 1882. Paris, E. Charavay. 1882.

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probablement très active, à la lutte des auteurs dramatiques contre les grandes scènes privilégiées. Il était un des signataires de la pétition que La Harpe présenta et lut à r.Assemblée nationale, le 23 août 1790, et qui, après avoir inspiré le rapport de Chapelier, aboutit au décret du 13 janvier 1.791. Ce décret consacrait, dans ses premiers articles, la liberté des théâtres et garantissait, pas encore suffisamment, mais mieux que par le passé, les droits des auteurs dramatiques.

Tout citoyen pouvait désormais élever un théâtre public et y faire représenter des pièces de tout genre, sans autre condition qu'une déclaration préalable de la municipalité.

Les ouvrages des auteurs morts depuis cinq ans et plus étaient une propriété publique, et tous les théâtres, indistinctement, avaient le droit de les représenter.

Les ouvrages des auteurs vivants ne pouvaient être joués sur aucun théâtre public sans le consentement formel et par écrit de ces auteurs, sous peine de confiscation à leur profit du produit total des représentations.

Les entrepreneurs (directeurs) ou les membres des différents théâtres étaient placés, à raison de leur état, sous l'inspection des municipalités, et les officiers municipaux, de qui uniquement ils relevaient, ne pouvaient ni arrêter ni interdire la représentation dune pièce que conformément aux lois et aux règlements de police.

Plus que tout autre, Fabre d'Eglantine était intéressé à ce qu'une législation équitable permît aux

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auteurs dramatiques de tirer de leur talent un bon parti, car il venait d'avoir, après tant d'échecs, son premier grand succès.

Le Philinte de Molière fut joué pour la première fois au Théâtre-Français du boulevard Saint-Germain, le 22 février 1790. La pièce, même avant d'être représentée, avait fait quelque bruit, et je suppose que l'auteur ne s'en plaignit pas. On peut même croire qu'il dut y contribuer de son mieux.

Pour la plupart des critiques, grands admirateurs — et, trop souvent, imitateurs très médiocres — du théâtre classique, c'était un crime de lèse-Molière que de prétendre donner une suite au Misanthrope.

Fabre d'Eglantine, qui tenait surtout à ce que son Philinte réussît et qui voulait mettre le public de son côté, composa un prologue, qui fut représenté avant la pièce, et dans lequel, convaincu que la satire plaît toujours à des spectateurs français, il attaquait d'avance les critiques trop sévères ou les rivaux jaloux el entre autres « le froid Arcas » et « le doucereux Philon ;), c'est-à-dire, croyons-nous, La Harpe et Collin d'Harleville,

Qui pour mieux me haïr feignant d'aimer Molière, Fanatiques meurtriers de cet homme immortel, Mimmolent à leur haine au pied de son autel.

Cette haine, il la bravait, il s'en glorifiait, car il avait la conviction que sa pièce devait mériter et obtenir les sympathies de tous les honnêtes gens. Il souhaitait le succès « en bon citoyen bien plutôt qu'en poète ». Il ne flétrissait dans la personne de

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Philinteque Tégoïste, Thypocrite, le méchant, comme l'avait déjà fait Jean-Jacques Rousseau,

Protecteur de l'Enfance et de l'Humanité, L'apôtre précurseur de notre liberté.

Les ennemis de l'auteur n'avaient pas désarmé, et la première représentation fut, surtout au début, assez orageuse. La Harpe manifestait autant d'irritation que si on avait refait ou continué une de ses pièces. Molière lui-même eût trouvé ce zèle un peu exagéré. Pendant que s'agitait et se trémoussait « le nain du Parnasse », le public se laissait de plus en plus empoigner par la verve du dialogue et le jeu des acteurs. L'interprétation, avec Mole 'Alceste), Xaudet (Philinte), Dugazon (Dubois, valet de chambre d'Alceste), Vanhove (un Avocat pauvre) (1) était de premier ordre. Mole surtout fut excellent.

Le succès, en définitive, fut très vif. Grimm le constata dans son compte rendu aigre-doux, qui est daté du mois de mai (2). Il mêle à ses éloges des critiques ; mais ce sont les éloges qui dominent, et Grimm n'a pas l'habitude de les prodiguer.

Intituler, dit-il, une pièce le Philinte de Molière ou la Suite du Misanthrope, « c'est sans doute une grande témérité », et cette témérité a d'abord indisposé le public, mais « le mérite réel de l'ouvrage n'a pas tardé cependant à se faire jour ».

(1) li V avait aussi, parmi les personnages, un Procureur riche, qui servait de repoussoir à l'Avocat pauvre.

(2) Correspondance littéraire, t. XV, mai 1790, p. Ô95.

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Les personnages sont les mêmes que dans le Misanthrope, mais avec un caractère tout autre et dans des situations différentes, (< et ce qu'on ne peut s'empêcher de regretter infiniment, cest que leur style, leur langage, n'est pas reconnaissable ». Alceste est encore un misanthrope, mais « plus humain, plus sensible, plus bienfaisant ». Philinte n'est plus que « l'égoïste le plus dur, le plus odieux ».

« Si l'on n'a pas su conserver, ajoute Grimm, à ces deux caractères autant de finesse, autant de profondeur que lui en avait donné le plus grand peintre de notre théâtre, il faut convenir au moins qu'on a eu le mérite de les présenter sous un point de vue plus important et plus moral. Le nouveau dessin tient peutêtre un peu de la caricature ; mais fintention semble avoir été dirigée vers un but plus utile, et quelque imparfaite que soit, à beaucoup d'égards, l'exécution de ce drame, il prouve cependant tout à la fois dans son auteur du génie, de l'invention et une assez grande connaissance du théâtre. »

Le compte rendu se termine par un éloge du principal interprète : « M. Mole n'a jamais joué l'Alceste de Molière comme il a joué celui-ci ; l'ouvrage doit à ses talents une partie de son succès. »

Dans son Histoire du Théâtre-Français (l),Hippolyte Lucas a consacré au chef-d'o?uvre de Fabre d'Eglantine une étude très bien faite et que nous donnons en entier. Rien n'a jamais été écrit de plus complet et de plus juste sur une pièce restée au répertoire, mais dont on ne connaît guère aujourd'hui que le nom.

(1) Paris, 1843. jj. 308.

<( Il s'est passé, dit lîippoh te Lucas, cent vingt ans entre le Misanthrope de Molière et le PliUinte de Fabre d'Eglantine (1). Les personnes curieuses d'étudier les mœurs de théâtre peuvent choisir ces deux pièces comme deux monuments du plus grand intérêt. Nous nous garderons assurément de comparer la rude et imparfaite composition de Fabre au chefd'a^uvre d'élégance et de goût que Molière semble avoir laissé pour désespérer ses successeurs ; mais nous essaierons de faire comprendre la transformation qui s'était opérée.

<' Tout en rendant justice à la magnifique nature d' Alceste, nous avons fait remarquer qu'il n'est guidé que par des sentiments personnels et que, poussant à rextrôrne sa qualité de misanthrope, il devient un être pour ainsi dire insociable. En effet, il a bien une haine vigoureuse contre les méchants, mais il ne fait rien en faveur des bons. Sa vertu n'agit pas pour l'avantage de l'iiumanité, sa colère ne s'exerce que contre des liypocrisies de salon, des condescendances de cour, des coquetteries et des vanités de femmes ; c'est l'honnête homme de l'époque où le duc de la Uochefoucault a écrit ses Maximes ; il y a un peu d égoïsme dans cette misanthropie; froissé par les misères qui se passent sous ses yeux, blessé dans ses affections, il ne veut pas rester dans le monde afin d'apprendre à vivre aux hommes de son temps, afin de trouver une femme moins coquette qui puisse le consoler de ses disgrâces amoureuses ; mais furieux, il part

(1) Le Misanthrope fut joue pour la première fois sur le théâtre du Palais-Royal le -i juin 166G.

Pour chercher sur la terre un endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

«. Croyez-vous, s"il se retire dans ses terres, qu'il abolira dabord les corvées onéreuses dont ses paysans sont accablés, lui si riche et qui ne regrette pas les 20.000 francs par lesquels il achète un peu cher le droit de pester à son aise contre Tarrêt qui le condamne ? Croyez-vous qu il établira à l'instant une école primaire ; que, d'accord avec le bailli, il fondera une institution de rosières ? Mon Dieu, non ; il commencera par chasser le cerf, par lire Montaigne ou Sénèque et persévérera bien longtemps dans ses malédictions contre le genre humain. Il est grand seigneur avant tout ; le plus probe, le plus excellent des grands seigneurs ; mais il n'est frappé que des abus qui le touchent et non point de ceux qui pèsent sur la foule ; il jouit même de beaucoup de privilèges injustes dont une àme si droite n'est aucunement choquée, habituée qu'elle est à ces abus ; et la pensée ne lui vient pas que son souffle pourrait abîmer un matin cette société de courtisans, de flatteurs, de juges corrompus, ce monde brillant et faux qui le gêne et l'indigne à chaque pas.

« Mais prenez Alceste cent vingt ans plus tard, ses nobles qualités se feront alors jour. Après avoir mené quelque temps la vie de son siècle, la vie de grand seigneur que nous avons dépeinte, il sentira s'adoucir cette effroyable haine qu'il avait vouée au genre humain et à laquelle nous n'avons jamais fait l'injure de croire ; l'esprit de Mirabeau s'emparera de lui ; au lieu d'écrire à ses amis des lettres éloquentes sur

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la perversité des hommes, il tâchera d'être utile à ses semblables, en détournant les obstacles qui s'opposent au bien-être du plus grand nombre et en démasquant, dans l'intérêt de la société, les traîtres, Je- lâches et les fripons qu'il trouvera sur sa route. S')n honnête misanthropie l'aurait mené là à cinquante ans seulement de différence. Molière ne nous aurait pas inspiré tant de respect pour lui, si cet homme devait, en se retirant à jamais du monde, se montrer aussi égoïste que Philinte.

» Il nous paraît donc bien démontré qu'on a accusé Fabre d'Eglantine à tort d'avoir mal saisi les caract<"res de Philinte et de l'Alceste de Molière : il aurait été plus qu'absurde à lui de vouloir refaire un chefdnuvre; c'était déjà bien assez audacieux que de chercher à en continuer un et d'essayer de marcher sur les traces du génie. La Harpe et Geoffroy, dont les arrêts injustes étaient sollicités par leur haine contre la philosophie du xviii'^ siècle et la Pvévolution française, tout en reconnaissant une puissance d'esprit singulière chez Fabre, ont accablé son œuvre de mépris. Ces deux littérateurs ont prisa tâche de faire tomber le Fhilintc de Molwre dans un discrédit qu'il ne mérite pas.

(( Cependant l'exposition de cette pièce est. il faut l'avouer, une des plus mauvaises du théâtre. Ce Philinte, qui ne sait quelle maison il habite depuis six jours, et qui le demande à sa femme afin que le public l'apprenne ;1 , se montre d'une niaiserie révoltante ;

1, Ceci n'est pas tout à fait exact. Philinte demande ironiquement à sa femme quoiqu'il le sache très bien) dans quelle maison

SOU nom, changé en celui du comte de Valence, exprès pour faire le nœud de l'intrigue ; cette signature ignorée de lui qu'un fripon d'intendant a extorquée et mise au bas d'un billet de 200.000 écus ; ce secret qui attend pour se révéler l'instant voulu par l'auteur et qui, après avoir soutenu paisiblement la curiosité des trois premiers actes, détruit totalement rintérêt des deux derniers ; cette manière bizarre dont Alceste se fait rendre le billet faussement fabriqué contre Philinte, tout cela manque de vraisemblance et de réalité (1). On trouve plus d'un exemple de cette façon d'agir dans le répertoire du Théâtre- Français ; mais dans le monde les choses se passent autrement. Ce qui fait pardonner à cette pièce les fautes que nous lui reprochons, c'est l'etTet que l'auteur en a tiré dans la scène du troisième acte où

ils habitent depuis six jours, et après que celle-ci a répondu : « C'est un hôtel garni », il reprend :

Quel gite !

Lorsqu'un titre d'honneur exige de l'éclat.

Que, tour à tour, chez moi, les plus grands de l'Etat

Vont venir à la file, il vous a plu de faire

De l'hôtel du Poitou ma demeure ordinaire. 1' Au-dessus d'une signature authentique du comte de Valence Philinte , son ancien intendant, Robert, a écrit une prétendue reconnaissance d'un emprunt de 200.000 écus que lui aurait fait son maître. Il en exige le paiement. L'avocat de ce Robert est un honnête homme qui s'aperçoit de limprobité de son client et cherche à sauver Philinte. qu'il ne connaît pas, en obtenant pour lui l'appui de quelque haut personnage. Alceste à qui il communique son projet s'adresse à Philinte, dont un oncle est ministre. Philinte refuse le service demandé, sans se douter naturellement que c'est lui qui en bénéficierait. Il l'apprend bientôt après, au moment où l'intervention de son oncle n'est plus possible. Heureusement, Alceste, qui est allé sur ces entrefaites chez l'ex-intendaut. réussit à l'effrayer, et se fait rendre le billet qu'il rapporte à Philinte.

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l'optimiste Piiiiinte pris au piège d'un fripon passe de son indifférence habituelle à une extrême fureur et prouve admirablement qu'il n'est guidé que par son intérêt personnel.

« On ne peut nier une chose, c'est que jamais pièce de théâtre n'a mieux rempli son but que lePhilinte de Molière. Fabre a voulu représenter l'égoïste, lui donner une forte lerjon et le ramener, si cela est possible, à la bienfaisance et à la pitié pour tous. Je défie qu'on trouve des traits d'égoïsme mieux caractérisés, une leçon plus forte et de plus nobles sentiments que ceux qu'Alceste laisse en adieu à son indigne ami. Il est malheureux que le style de cet ouvrage ne réponde pas toujours à la pensée et que la verve âpre et vigoureuse de Tauteur soit gâtée quelquefois par la déclamation. Cependant on trouve des morceaux que ne désavoueraient pas nos meilleurs écrivains (1). »

L'année 1791 débuta pour Fabre d'Eglantine aussi brillamment que l'année 1790. Le 28 janvier, une de ses meilleures pièces, le Convalescent de qualité ou r Aristocrate, comédie en 2 actes, en vers (2), fut

(1) Le Philinte de Molière, pendant la période révolutionnaire, fut joué avec succès sur plusieurs scènes. Le 9 novembre 1793, on le donna au Théâtre National de la rue de la Loi, au milieu d'un grand tumulte provoqué non par la pièce, mais par l'incivisme de la directrice. M"^ Montansier. Le 14 novembre, Chaumette l'accusa, à la commune, d'avoir construit sa salle rue de la Loi, pour mettre le feu à la Bibliothèque Nationale. Hébert demanda son arrestation. Ce même jour, le Théâtre National fut fermé, et le lendemain on arrêta M"'- Montansier, au moment où elle s'apprêtait à monter en voiture, avec Fabre d'Eglantine, pour aller chez Mi'e Contât.

(2; Un grand seigneur, qui a été longtemps malade, revient à la santé au moment où la France régénérée a supprimé les abus, amélioré le sort du peuple, établi l'égalité. Il est tout surpris de ce

jouée àrOpéra-Gomique avec un succès très vif dû en grande partie à plusieurs passages très élogieux pour Louis XVI (1) et surtout à celui-ci, que le public couvrit d'applaudissements :

... La Providence auguste Nous a voulu garder, malgré vous, un roi juste, Un roi bon. Que ne peut un heureux naturel ! N'allez pas m'accuser du talent criminel De flatter lâchement le monarque qu'on aime ; S'il n'était pas aimé, je le dirais de même. Mais un fait bien réel, c'est que, dans tout l'Etat. Il n est pas un Français, jusques au plus ingrat. Qui ne reste d'accord que. sans ce prince sage, Le vaisseau de l'Etat allait faire naufrage ; Lui seul a résisté, lui seul., aux vils projets De verser notre sang et de troubler la paix. Il a fort bien senti les pièges des perfides ; 11 a senti nos cœurs de son amour avides; Il s'en est rapproché, non pas avec effort. Ainsi que le prétend un parti déjà mort, Mais de toute son àme, et si quelque prudence A dirigé ses pas en cette circonstance. C'est que. craignant les coups de ses propres tj'rans, Il s'est venu jeter au sein de ses enfants 2 .

La Feuille du jour écrivait, dans son numéro du 30 janvier: « Le Théâtre-Italien a donné, vendredi (28 janvier, la première représentation du Convalescent de qualité. Le public a fait recommencer les vers sur le roi. Les applaudissements les plus vifs ont témoigné combien ce monarque est cher à son peuple. » De

qu il voit autour de lui, comme un voyageur qui pénétrerait dans un monde nouveau. Ce sujet a été plusieurs fois traité au début de la Révolution.

ly Fabre d'Eglantine, à cette époque, était roj'aliste. et il le fut peut-être toute sa vie.

^2) Acte II, scène 5.

leur côté, les Révolutions de Paris (n° 82) portaient sur la pièce de Fabre d'Eglantine un jugement dont ses ennemis, plus tard, devaient tirer parti : « On trouve, disait le journal de Prudhomme, dans la scène entre la marquis et le médecin de beaux sentiments exprimés en beaux vers ; mais on y trouve aussi des passages que ne désavouerait pas le club monarchique lui-mêmiC... Ces passages ont été les plus applaudis, et l'on a fait répéter ces flagorneries de Tancien régime dont le poète a eu la faiblesse de faire usage dans un tableau consacré au nouvel ordre de choses. L'éloge du roi occupe à lui seul presque autant de place que l'historique de la Révolution; l'auteur s'est permis quelque chose de plus encore ; il a dénaturé les faits pour ne laisser aucune ombre dans le portrait flatté du monarque. »

Le rôle du marquis fut une des dernières créations et un des derniers succès de Glairval, qui prit sa retraite le 1'' mai 1792 avec une pension de 3.000 livres (1).

Après le Collatéral ou l'Amour et Vlntérèt (2), qui

1) Le 21 janvier 1795, pour l'anniversaire de la mort de Louis XVI, le théâtre Favart donna une représentation gratuite « par et pour le peuple ». Le spectacle était composé de la Prise de Toulon, de V Intérieur d'un ménage républicain et du Convalescent de ({Ualité. Le 26 janvier, on devait jouer les mêmes pièces, mais la représentation ne put pas avoir lieu : « On a ouvert à l'heure ordinaire, dit le registre de l'administration du théâtre, mais le commencement du dégel , l'extrême verglas empêchant les spectateurs de venir à 6 heures, comme il y avait très peu de monde, on a annoncé que le si^ectacle n'aurait point lieu. Et on a rendu le peu de recette qu il y avait. »

(2 Comédie en trois actes, en vers. Picard fit jouer, le 5 novembre 1799, le Collatéral ou la Diligence de Joigny.

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réussit peu, Fabre d'Eglantine mérita encore les suffrages du public avec son Intrigue épistolaire, comédie en cinq actes, en vers, jouée, le 15 juin 1791, au Théâtre-Français-la-République. Cette pièce a été très diversement jugée : « L'Intrigue épistolaire, dit la Harpe n'est qu'une grossière contre-épreuve du Barbier de Séville... Ce n'est qu'un vieux canevas rapiécé de lambeaux de l'ancien théâtre italien et espagnol, déjà usés depuis cent ans sur le nôtre et qu'assurément la broderie du style de Fabre n'était pas propre à relever. »

Les Souvenirs dCuyi sexagénaire, d'Arnauld, contiennent cette appréciation, qui nous semble beaucoup plus juste :

(( On sait à quel genre de mérite Vlntrigue épistolaire dut son succès ; c'est au ^'^s coniica dont elle abonde. Quoiqu'elle fût l'œuvre d'un révolutionnaire forcené, quoiqu'elle ait été jouée dans des circonstances où chaque auteur croyait devoir s'appuyer sur la Révolution, et où c'était en raison des allusions aux intérêts du moment qu'une pièce réussissait, cette pièce tout à fait étrangère aux circonstances fut accueillie avec enthousiasme par un peuple qui aimait à rire et qui voulait rire même entre deux actes de barbarie. C'est après celle de Beaumarchais une des pièces d'intrigue les plus amusantes qui soient au théâtre ; il ne lui manque qu'un meilleur style pour être excellente. Ulntrigiie épistolaire et le Philinte suffisent pour assurer à leur auteur une place des plus honorables après Molière et avant Collin. »

Les deux dernières pièces de Fabre d'Eglantine tombèrent misérablement. Talma, qui y avait un

rôle de petit maître, ne put, malgré tout son talent, sauver V Héritière ou la ville et les champs (1), victime, affirmait l'auteur, d'une cabale (ce qui était un peu vrai), mais victime surtout de l'ennui profond qu'elle dégageait.

Le sujet du Sot orgueilleux ou VÉcole des Élections était assez intéressant. Le principal personnage, un marchand enrichi, démocrate par vanité et par besoin de se mettre en avant, passait sa vie à faire des arrêtés dans un club borgne et n'échappait à un fripon, qui exploitait sa manie, que par les soins de son frère et de sa femme.

La pièce — jouée le 7 mars 1792 — était manifestement réactionnaire. Le public se serait peut-être montré indulgent s'il n'avait eu à lui reprocher que la faiblesse de l'intrigue et l'incorrection du style, mais elle attaquait les hommes et les choses de la Pvévolution Ç2). Il la fit tomber par civisme. Ce n'étaient encore que les pièces, en attendant les têtes, qu'on faisait tomber.

(1 Comédie en cinq actes, en vers, jouée le 11 novembre 1791.

(2) « Faits. Pièce anticivique, représentée sur un des théâtres de Paris, quelques mois a\*^nt le 10 août,

« Obs. Dans cette i^ièce, les Jacobins, les présidents de section et les premiers fonctionnaires publics étaient autant d'objets de dérision. Elle tomba, sans coup férir, ainsi que cela devait être, et Desmoulins, avec qui je m'entretenais de sa chute, me dit que l'aristocratie en était d'une telle évidence qu'il n'\' avait aucun moyen de la faire réussir. » Papiers trouvés chez Robespierre, éd. Barrière et Berville.

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YIII

UNE FOURNITURE DE SOULIERS. — FABRE D'ÉGLAN- TINE ÉLU A LA CONVENTION. — LE CALENDRIER RÉPUBLICAIN.

A la veille de son élection à la Convention, quelle était la situation financière de Fabre d'Eglantine ? La plupart des témoignages contemporains s'accordent à la présenter comme assez précaire. On ne peut guère sur ce point, qui a son importance, conserver le moindre doute.

Fabre d'Eglantine venait de traverser une longue période de misère. Son théâtre lui rapportait peu. Il n'avait gardé que deux mois, on ne sait pour quelles raisons, sa place de secrétaire du ministre de la justice. Ses dettes, accumulées depuis dix ou quinze ans, atteignaient un chiffre très élevé.

« Sa position (quand il était arrivé à Paris), écrivait Edme Monnel. était loin d'être brillante ; et même à Tépoque où je le connus (en 1791 et 1792), quoiqu'elle se fût améliorée et qu'elle pût offrir une perspective assez avantageuse, elle ne laissait pas que d'être embarrassante. Sans cesse entouré d'une nuée de créanciers, Fabre se voyait enlever par le besoin de leur répondre, de les visiter, de leur porter des promesses

el des espérances, un temps qu'il dérobait à ses occupations littéraires. Aussi il travaillait peu, toujours -ans suite et à bâtons rompus. Le produit des pièces qu'il a données au théâtre était dévoré d'avance par les nombreux engagements auxquels il ne pouvait suffire » (1).

Cne note trouvée dans les papiers de Robes- [jierre (2) — et qui émane évidemment d'un ennemi personnel ou tout au moins d'un adversaire politique — entre dans des détails plus précis.

(( Interrogez les amis de d'Églantine, ils vous diront • jue le produit de ses pièces était dévoré, pour ainsi dire, avant la première représentation. Objectera-t-on '|uil a occupé une place auprès du ministre Danton, après la journée du 10 août ? Cela est vrai. Danton avait fait d'Églantine secrétaire du département de la justice et Camille Desmoulins secrétaire du sceau. Ces fonctions, qui paraissaient différentes, étaient absolument les mêmes et s'exer<;aient par le secrétaire du sceau lui seul. Cette place n'était donc que divisée dans deux mains. Cela est si vrai que les émoluments affectés à Tune et à l'autre étaient les mêmes que pour la place de secrétaire du sceau, c'est-à-dire de vingtquatre mille livres, quifurent partagés entre Desmoulins et d'Eglantine.

« Ces deux secrétaires ne furent que deux mois en place ; mais, en ce cas, on paie un trimestre d'appointements, ce qui forme pour chacun une somme de 3.000 livres. Eh bien, ces trois mille livres,

1) Mémoires d'un prêtre régicide, p. 191

2) Edit. Berville et Barrière.

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d'Eglantine a-t-il pu les thésauriser ? Non, car il faudrait supposer qu'il avait alors des fonds en réserve pour faire face à ses besoins et apaiser les clameurs d'une nuée de créanciers par lesquels il était journellement harcelé ; ne supposons donc pas ce qui est absurde. Si d'Eglantine avait eu les moyens de payer ses dettes, il aurait sans doute soldé Beaumarchais, à qui il devait cent louis, et cinquante livres à son frotteur, qui le citait devant un juge de paix (1). Il n'aurait pas négligé de payer son traiteur, à qui il devait encore après le 10 août, ainsi que trois cents livres au café du Rendez-vous, rue du Théâtre-Français, etc., etc. D'Églantine,en passant à la Convention, a payé Beaumarchais ; il ne lui restait rien sur les mille écus. C'est dans cet état de pauvreté présumée qu'il arriva à la Convention. »

Quelque bonne opinion qu'on puisse avoir de Fabre d'Eglantine, la détresse financière dans laquelle il se trouvait en 1792 laisse supposer que lorsqu'il soumis-

(1) (( Ce frotteur était attaché au collège de Louis-le-Grand. et c'est le citoyen Lesieur, sous-économe de ce collège, qui l'avait procuré à d'Eglantine. Voici le trait de turpitude que ce frotteur raconte à qui veut l'entendre. Après avoir demandé vingt fois, et toujours inutilement, le fruit de ses peines, dEglantine reconduisit en lui alléguant qu'il ne lui devait rien. Le frotteur appelle son débiteur infidèle devant le juge de paix. D'Eglantine comparaît, et le hardi fripon répond qu'il ne lui doit rien. Le frotteur lui reprocha sa bassesse et sa coquinerie, et lui promit de le faire connaître à tous les journalistes. Cette menace fît faire des réflexions à d'Eglantine, qui était déjà législateur. « Il est possible, Lui dit-il, que j aie oublié cette dette (le brave homme en avait tant alors . Tiens, voilà cinquante livres. .J'aime mieux te les donner que de t'en faire tort. )) Admirez donc cet acte de probité 1 Le misérable nie devant le juge de paix, et à peine est-il dans la rue qu'il paie, par la crainte d être dénoncé. » Papiers trouvés chez Robespierre.

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;ionna, à cette époque, la livraison de dix mille souiers à Tarméede Dumouriez, il dut se préoccuper de ;on intérêt personnel un peu plus que de l'intérêt général.

Des affaires de ce genre n'étaient dans la plupart les cas que des vols déguisés, et elles ne le furent amais autant et avec une aussi scandaleuse impunité ïue sous l'administration du « bonhomme ^> Paclie, lui a.\a.iijacobinisé\e m.inistère delà guerre en le rem- )lissant de gens à tout faire... et à tout prendre.

« L'Hôtel de la guerre était devenu une caverne ndécente, où quatre cents commis, parmi lesquels Dlusieurs femmes, affectant la toilette la plus sale et e cynisme le plus impudent, n'expédiaient rien et volaient sur toutes les parties...

v Pache, ministre de la guerre, homme d'esprit, rès malhonnête homme, très ignorant, était [aveujlém^ent livré au parti des Jacobins. Il avait une "emme et une fille, aussi laides que méchantes, qui illaient dans tous les clubs pour demander la tête du ^oi. Les bureaux de la guerre étaient devenus un ilub où l'on ne respirait que sang et carnage. On n'y ravaillait qu'en bonnet rouge : on y tutoyait tout le nonde, même le ministre, qui, affectant l'extérieur e plus négligé et le plus malpropre, faisait sa cour à a canaille de Paris, en s'assimilant à elle (1). »

(!■ Mémoires de Dumouriez. Pachc fut ministre de la guerre du { octobre 1792 au 2 février 1793. Il a été très diversement jugé. Ce ju'on peut dire de plus favorable pour lui, c'est qu'il ne vola pas, nais laissa voler. Les gens dont il s entoura étaient en général d'une )pinion très avancée; mais, comme il arrive assez souvent, d'une moralité encore plus avancée que leur opinion. Mercier a écrit que ( Pache fut plus fatal à la France qu'une armée ennemie ».

Les vols des soumissionnaires^ des fournisseurs de toute espèce étaient favorisés, encouragés, rendus faciles et peu dangereux par les bureaux de la guerre, qui en tiraient de larges profits.

(juand on lit les Mémoires ou la correspondance officielle des généraux (particulièrement pour l'année 1792). on voit que les fournitures envoyées aux armées étaient presque toujours de très mauvaise qualité et insuffisantes. Les troupes manquaient de tentes et de couvertures. Les capotes et les souliers usés n'étaient pas remplacés. Les soldats, vêtus d'uniformes en loques, s'enveloppaient les pieds dans du foin tressé ou de la paille, et quand ils pouvaient porter une chemise, ils s'estimaient très heureux (1).

Généraux, commissaires de la Convention multipliaient les réclamations et les plaintes. On finit, au moment où Lhiver allait commencer, par ordonner une enquête, et on découvrit immédiatementune multitude de vols et de concussions dont les soumissionnaires des marchés s'étaient rendus coupables et qui prouvaient, de la manière la plus évidente, ou la complicité ou la criminelle incurie des bureaux de la guerre. On avait expédié aux troupes des chemises en toile d'emballage, des chapeaux et des bas, censés neufs et déjà hors d'usage avant d'avoir servi, des pièces de drap qui, faute d'avoir les dimensions déterminées parles traités d'achat, étaient inutilisables.

(( Quant aux souliers, bien que le prix raisonnable fût de sept livres dix sols (2). on avait soldé des com-

(1) Ces détails se rapportent principalement à la campagne de

[2) Qui représenteraient aujourd'hui à peu près le double.

FABRE D KGLANTI.VF. 15'

Tiandes importantes au taux de douze livres ; pour es uns, les semelles comportaient plus de carton que ie cuir ; d'autres étaient collés au lieu d'être cousus, ;t l'eau en désagrégeait les parties. A l'armée du Nord, iprès une distribution considérable, les chaussures l'avaient pas résisté à six heures de marche (l). »

On se décida, mais un peu trop tard, à mander à la )arre delà Convention des munitionnaires, ou fournisleurs, descommissaires ordonnateurs, des gardes-magasins, qui semblaient particulièrement compromis. Décrétés d'arrestation, ils furent traduits devant les ribunàux... et acquittés, soitque les juges eussent été ichetés, soit qu'ils craignissent, en condamnant les coupables, de s'exposer à des haines redoutables^ soit Dlutôt que le vol, à cette époque où tant de gens ivaient besoin de s'enrichir et de fonder une nouvelle iristocratie, celle de la fortune, leur parût une chose oute naturelle et presque légitime.

Si Fabre d'Eglantine était un honnête homme, ce jui n'apparaît pas très clairement, il dut souffrir dans îBtte circonstance de se trouver en si mauvaise com- Dagnie, et pour dire toute ma pensée, je ne le vois pas :rès bien, lui qui avait été mêlé à tant d'intrigues et

(1) L'Armée et la Garde Xationale sons la Réiiolntion\ par le baron Poisson. Paris, 1859, t. II, p. 114. « La Meuse traversant un pays de corroyeurs, on eût pu avoir des souliers pour quatre livres iix sols ; mais cela n'eût pas fait les affaires des trafiquants du miiistère de la guerre à Paris. On faisait au contraire acheter des :uirs à Liège et ailleurs ; on les envoj-ait à Paris, d'où arrivaient ;n très petite quantité des souliers qui coûtaient alors de neuf à dix livres. Il en était de même pour les bottes, les bas de laine, les îrmes el 1 habillement qu'on eût pu se procurer à très bon compte. » fd., t. Il, p. 121 d'après les Mémoires de Dumouriez).

158 FABRK d'ÉGLANTINE

lié avec de si notoires tripoteurs. dans une attitude de patriote désintéressé, uniquement désireux de fournir d'excellents souliers aux soldats de la République.

D'autre part, cette affaire reste singulièrement énigmatique, et, à défaut de faits précis, l'historien en est réduit à des suppositions. Le dossier de Fabre d'Eglantine aux Archives ne contient, relativement à cet épisode de sa vie publique, que deux lettres (1), Tune de Servan, l'autre de Pache, qui jettent peu de clarté dans le débat. Je les reproduis sans commentaire, mais en faisant remarquer la forme un peu brutale de celle de Pache. On dirait, ce me semble, qu'elle laisse prévoir une accusation et qu'elle prépare une menace :

FONDS Paris, le 5 septembre, l'an 1^^ de la République.

Le Ministre de la Guerre

AU Citoyen Fabre d"Eglantine.

.)e vous préviens, citoyen, qu'il est nécessaire pour la clareté de la comptabilité que vous retiriez la quittance de 48,400 fr. que vous avez donnée au citoyen Louvet le 14 du courant pour diverses fournitures, et que vous lui donniez en échange deux nouvelles quittances une de 18.400 fr. et une autre de .30.000 fr.

Il doit fournir cette dernière à la Trésorie Nationale pour le compte de laquelle il vous a fait ce payement.

Le Ministre de la Guerre, SERVAN.

(Ij Arch. mit., F. 7. 4434-

HABILLEMENT Paris, Van l'-^ de la République française,

le li décembre 1792.

Paghe, Ministre de la guerre, au Citoyen Fabre d'Eglan- TiNE, député à la Convention nationale.

Le 15 septembre dernier, l'ex-ministre Servan vous fit payer une somme de 30.000 fr. pour vous donner les facilités de faire un approvisionnement en bottes et en souliers.

Dans ma lettre du 17 octobre dernier, je vous demandais compte de cette somme et des marchandises que vous vous étiez procuré ; vous n'avez pas répondu jusqu'à présent. Je vous prie de ne pas différer plus longtemps à le faire.

Le Ministre de la Guerre,

{signé) : PAC HE.

Le malheur des gens qui ont, à tort ou à raison, une mauvaise réputation, c'est qu'aussitôt qu'on les accuse, tout le monde s'empresse de les déclarer coupables. Et voilà précisément ce qui arriva à ce pauvre Fabre d'Eglantine dans cette affaire des souliers. On le jugea d'après son passé, d'après sa vie vagabonde et les aventures scandaleuses dont il avait été vraiment trop prodigue. On ne voulut pas admettre qu'il pouvait être innocent, et j'ai beaucoup de peine, je l'avoue, tant ses accusateurs sont nombreux, à l'admettre moi-même.

A vrai dire, bien des choses, à défaut de preuves formelles qui manquent presque toujours dans ces sortes d'histoires, plaident contre sa probité.

Du jour au lendemain, et avec une rapidité qui

donnait prise aux soupçons, il passa d'une situation très embarrassée à une situation presque florissante. Ce ne furent pas seulement ses ennemis qui le constatèrent, en s'en étonnant, et qui en donnèrent des raisons qui n'étaient pas à sa louange.

« Dès les premiers temps qui suivirent l'ouverture des séances de la Convention nationale, dit Edme Monnel, Fabre d'Eglantine, déjà loin de la pénurie dans laquelle il avait passé toute sa vie, se trouvait dans une aisance voisine de la richesse. Il fut accusé à la Convention d'avoir fait une spéculation honteuse sur une fourniture de souliers pour l'armée, dont il avait été chargé pendant quïl était secrétaire du ministère de la justice. Il fat à peu près prouvé qu'il avait accaparé dix mille paires de souliers, qu'il avait vendus aux régiments à raison de 8 livres 10 sous, après les avoir payés 4 liv. ; et qui, disait-on, n'avaient pas duré plus de vingt-quatre heures à nos soldats. Mais la poursuite de cette affaire fut abandonnée et n'eut pas de suite (1). »

(1/ Mémoires d'an prêtre régicide, p. 193. « Lorsque d'Eglantine était secrétaire du département de la justice, il fit faire dix mille paires de souliers, à raison de cinq livres la paire; il les vendit ensuite huit livres dix sous et neuf livres. Ce n'est pas encore là où est le plus grand mal ; mais bien d'avoir vendu à un prix exorbitant, aux défenseurs de la République, de la marchandise qui ne valait rien. Ce sont ces fameux souliers qui ne duraient que douze heures à nos volontaires qui pataugeaient dans les plaines de la Champagne... Dans les premiers temps de la Convention il y eut une dénonciation sur cet objet, mais elle n'eut pas de suite, parce quelle intéressait le cabotin Fabre dEglantine. » Note trouvéedans les Papiers de Robespierre (éd. Berville et Barrière).

« Il est arrivé à la Convention nationale, déjà connu par ses rapines à la maison commime. Cet étrange représentant a été ensuite

FABRE d'ÉGLANTLNE 161

En somme, malgré l'opinion presque unanime des contemporains sur cette atiaire des souliers, le doute subsiste parce qu'on n'a fourni que des affirmations, des conjectures dans un sens ou dans l'autre, et aucune preuve ; mais il n'en est pas moins vrai que lorsque Fabre d'Eglantine fit son entrée à la Convention, il était déjà compromis ou suspect.

C'est à l'appui de Danton, un des trois grands électeurs — les deux autres étaient Marat et Robespierre — qu'il dut le succès d'une candidature qui, en dépit des services rendus à la bonne cause dans le district des Cordeliers, avait soulevé, semble-t-il, une ^ssez vive opposition. On ne prenait pas trop au sérieux ce politicien qui faisait de la littérature, ce littérateur qui faisait de la politique, et c'était déjà, en 1792, une mauvaise note que d'avoir du talent.

Dans un long article intitulé « Examen des principaux candidats qui aspirent ou qu'on désigne à la Convention », les Révolutions de Paris (n° du 25 août au 1*^' septembre) écrivaient :

<• i-'abre d'Eglantine a plus d'expérience sans doute (qu'Anaxagoras Cbaumette, autre candidat), miais comment pourra-t-on le résoudre à quitter les couintéressé dans une fourniture de bottes et de souliers destinés à nos braves volontaires pendant la campagne diluvienne des plaines de Chàlons. Toute la France sait que ces souliers duraient tout au plus huit jours et les bottes à proportion. Les hôpitaux furent bientôt pleins de nos soldats ; plus de 30.000 volontaires ont perdu la vie, assassinés par Fabre d Eglantine et ses complices ; mais il a volé cent mille écus, et il a la folie de croire à son impunité. » Anecdotes curieuses et peu connues sur différents personnages qui on joué un rôle dans la Révolution. Genève et Paris, fin d'août 1793 ^c'est la date de la composition de l'ouvrage et non de sa publication, qui doit être de deux ou trois années postérieui^e .

l'.\BRE u'ÉGL.VNTINE 11

162 FABRE DHGLANTINE

lisses, à poser le brodequin de Molière et les grelots de Thalie pour prendre le sceptre de la loi et le timon des affaires publiques ? Ce serait pour lui un sacrifice peut-être au-dessus de ses forces. Le Théâtre-Français dispute M. d'Eglantine à la Convention nationale.

« Robert et Lavicomterie ont des titres moins équivoques... »

Certains électeurs se demandaient si ce candidat d'esprit inquiet, de caractère versatile, était réellement républicain, et lui-même il pouvait aussi se le demander, si on en juge par cette lettre qu'il écrivait en 1793 :

« Quant à la République, si ceux qui me peignent au gré de leur malice et de leur incapacité savaient m'entendre ou me lire, ils verraient bien qu'à travers la pitié que m'inspire l'état des mœurs et des choses, l'idée d'une démocratie française ne peut pas s'élaborer dans ma tête. Voilà mot à mot ce que j'atteste, sur ce qu'il y a de plus sacré ; quiconque soutiendra le contraire est un insigne imposteur 1 Non seulement cette démocratie, mais notre liberté nationale est inconcevable à l'esprit de l'homme qui a fait le Philinte de Molière, d'après quatre millions d'originaux (1). »

Evidemment, en bon candidat, Fabre d'Eglantine savait avoir, suivant les gens etles circonstances, des opinions contradictoires et des convictions intermittentes.

Il y gagna sans doute de désarmer peu à peu bien

(1) Cité par Labouisse-Rochefort. Souvenirs et Mélanges, t. II, p. 354.

FABRE DEGLAiNTlNE 163

des répugnances, de ne pas paraître trop royaliste aux révolutionnaires ni trop révolutionnaire aux royalistes et d'être élu à une assez forte majorité (1).

Son élection fut validée à la Convention le 16 septembre, ainsi que le prouve ce procès-verbal officiel (2) :

16 Septembre 1792

— Extrait des registres de rassemblée 15" SÉANXE électorale du département de

— Paris Nomination de M. FABRE

liour député du département Du dimanche 16 septembre 1792, de Paris à la Convention l'an 1er de l'Egalité.

Nationale.

On passe à l'appel nominal :

Le résultat donne sept cent vingt cinq suffrages.

La majorité absolue de trois cent soixante trois.

Le citoyen Fabre en ayant obtenu quatre cent trente sept

(1) Les élus de Paris furent Robespierre, Danton, Marat, Camille Desmoulins, CoUot d'Herbois. Rillaud-Varennes, Lavicomterie, Legendre, Raffion, Panis, Sergent, Dussaulx, Fréron, Beauvais, Osselin, Robespierre le jeune, David. Boucher, Laignelot, Philippe- Egalité, Fabre dEglantiue. Ils appartenaient tous au parti jacobin. Il y avait à la Convention deux autres Fabre, Fabre des Pyrénées- Orientales) qui était en 180o conseiller à la Cour d'appel de Montpellier, et Fabre (de IHérault), qui, envoj'é à l'armée des Pyrénées- Orientales, mourut glorieusement à la tète des troupes au mois de décembre 1793. Un décret du 23 nivôse an II (12 janvier) lui accorda les honneurs du Panthéon, qui lui furent ensuite retirés.

(2) Arch. nctt., C. 180. Lettre de M. Bcrthelot, procureur général syndic du déijartement, à M. Camus, archiviste national, lui adressant les procès-verbaux des nominations à la Convention nationale des citoyens Legendre, Ratlîon, Fabre, Osselin, Robespierre jeune, Pavid et Boucher, 20 septembre 1792.

au-dessus de la majorité absolue fixée à trois cent soixante trois.

Le Président a proclamé le citoyen Fabre, député du département de Paris à la Convention nationale.

La miûute signée : Collot d"Herbois, Président.

Pour extrait conforme à l'original :

Bernard, Secrétaire.

Le "21 septembre, qui était un vendredi, la Convention nationale ouvrit officiellement ses séances. Les députés qui sous l'Assemblée législative avaient occupé les places qui se trouvaient à la gauche du président — côté qu'on appela la Montagne — se transportèrent à l'extrémité opposée. La partie de la salle où ils se placèrent reçut le nom de Gironde, parce que beaucoup d'entre eux avaient été élus par ce département. Parmi ces Girondins qui allaient représenter à la Convention, au moins dans certaines circonstances — car leur politique manqua souvent de netteté et desprit de suite — les idées modérées, on remarquait Vergniaud, Brissot, Louvet, Gensonné, Guadet, Brissot, Lasource, Rabaut Saint-Etienne, Condorcet, etc. Sur les gradins de la Montagne, de la sainte Montagne, comme on dira plus tard, autour du cardeur de laine, A-rmonville, ivrogne fiefTé qui siégeait avec le bonnet rouge sur la tête (1), s'étaient groupés les

1 , « On l'accusa de s'enivrer habituellement et de se rendre méprisable par les disputes qu il s'attirait dans les cafés et ailleurs. Il se présenta à la tribune, après le 9 thermidor, coiffé de son bonnet rouge ; forcé de 1 ôter, par les huées qui le poursuivaient, il le jeta sur le buste de Marat, ce qui fit beaucoup rire. Il était commune-

Jacobins, Danton, Robespierre, Saint-Just, Marat, Philippe Egalité et les autres.

En face du président, entre les deux hauteurs sur lesquelles planaient les Girondins et les Jacobins, s'étendait Isiplainej le marais ou le ventre. Là se pressaient, représentant la force du nombre, sinon celle du courage et du talent, les crapauds du marais, les députés qui n'avaient pas d'opinions bien arrêtées, ceux qui devaient chercher jusqu'à la fm à ménager tous les partis, sauf quand ces partis étaient irrémédiablement condamnés, ces députés obscurs et lâches qui, suivant le mot de Sieyès, se préoccupèrent surtout de vivre. Barère s'était d'abord place parmi eux, mais à mesure que la Montagne voyait croître son importance et son influence, il s'en rapprochait insensiblement. Il ne devint ouvertement Jacobin que lorsque tout le monde put comprendre que la Gironde serait vaincue.

Comme Barère, mais avec moins de couardise et de duplicité, Fabre d'Eglantine hésita sans doute avant de se déclarer (1). Il n'hésita pas longtemps. Ses débuts politiques au district des Cordeliers l'avaient éclairé sur les revendications et sur les volontés de Paris. Il comprit assez vite que l'avenir appartenait à la violence, c'est-à-dire aux Jacobins.

ment surnommé Armonuille Bonnet ronge ». Biographie moderne. Leipzig, 1807, au mot Armonville.

(1) « On dit que flottant entre tous les partis, il avait tour à tour caressé la cour et le peuple ; qu'il ne se montrait qu'en faveur du parti qui avait obtenu la victoire, et que, tant qu'elle était incertaine, il avait la politique adroite de garder le silence, et d'attendre pour se déclarer qu il fût sûr du succès. » Desessarts. Procès fameux jugés depuis la Révolution. Paris, an VII, t. III, p. 7.

La session venait à peine de s'ouvrir, qu'il se hâta de prendre parti. A propos d'excès commis à Châlonssur-Marne, Buzot, à la Convention, le 29 septembre, avait, dans un discours énergique, attaqué les agitateurs, ceux qui flattaient et excitaient le peuple, Tencourageaient au désordre en le mettant au-dessus des lois et faisaient de lui, après la chute de la royauté, un nouveau roi plus absolu et plus irresponsable que celui qu'on venait de renverser. La députation de Paris était manifestement visée par l'orateur. Fabre d'Eglantine la défendit, le soir même, au club des Jacobins. Il défendit également les patriotes, Cordeliers ou autres, et, d'une manière générale, le peuple, (( qui est essentiellement bon ». Il se lança ensuite dansunelongue digression sur Marat, quil représenta « comme un homme après lequel les Cordeliers sont, toute la journée, à lui prêcher d'être sage, sans quoi il eût bien fait autre chose que ce qu'on lui reproche » (1). Enfin il conclut — après avoir accusé à son tour Buzot et ses amis de calomnier Paris et la députation parisienne — en exhortant tous les bons citoyens à déposer leurs préventions réciproques et à s'unir dans l'intérêt du pays et de la Ptépublique.

Le 24 octobre, dans une nouvelle défense de la députation de Paris, au club des Jacobins, et le 29 octobre, dans un discours railleur où il affectait de ne pas prendre au sérieux la fameuse catilinaire de Louvet contre Robespierre, prononcée le matin même à la Convention, il se montra plus agressif ; mais on sen-

(1) Journal du club des Jacobins, n° CCLXXI.

FARRE d'ÉGLA.NTINE 167

tait parfois, à travers les partis pris et les rancunes du politicien, l'ironie de l'auteur comique.

« Le scandale, disait-il en répondant aux attaques véhémentes de Louvet, augmente tous les jours ; je ne vois que des coups montés, des députations mendiées qui se succèdent pour établir des préventions ; le dimanche, arrivent les pétitions de commande ; le lendemain, on fait des motions fallacieuses, et le tout finit par des projets dangereux et des romans mal tenus ; on lie de petites conjectures à de petites suppositions ; on fait sortir un plan de vaste conspiration ; et Ton ne croit pas même qu'il soit nécessaire de dire où est cette conspiration, quels en sont les agents, quels en sont les moyens ; mais, selon le dire de Louvet, il n'en résulte pas moins qu'il y a une conspiration effrayante et digne de l'Enfer. Tout cela ne serait que ridicule s'il n'était dangereux.... L'intrigue a accaparé tous les journaux ; nous n'en avons pas un, ce qui prouve que les Jacobins sont de grands intrigants (1). »

Devant ce public du club des Jacobins, qui ne demandait, comme celui des Gordeliers, à ses orateurs que d'exprimer, avec autant de vigueur et d'exagération que possible, ses théories et ses opinions, Fabre d'Eglantine se sentait sur de lui. Les citoyens et les citoyennes qui venaient là, après leur dîner, pour entendre flétrir les crimes de la royauté et exalter les vertus du peuple — leurs vertus — ne se montraient pas très exigeants en matière d'art oratoire. Leurs préférences allaient sans doute, on peut du moins le

(1) Journal du club des Jacobins, n" CCLXXII

supposer, à celui qui, sans chercher des phrases académiques qu'il aurait difficilement trouvées, faisait le plus de gestes et criait le plus fort.

Il n'en était pas tout à fait de même à la Convention. Les orateurs, les vrais orateurs y abondaient. C'était une éloquence gonflée de rhétorique, nourrie de lieux communs, qui sans cesse faisait appel à l'antiquité, citait Caton ou Brutus, Aristide ou Demosthène, et agitait des ombres illustres comme on agite un drapeau, une éloquence grondante et tumultueuse, pleine d'éclairs et de roulements de tonnerre, une éloquence de géants déclamatoires, une éloquence qui n'est plus de notre temps, que nous ne comprenons plus, mais que nous admirons encore.

Or. Fabre d'Eglantine, plein de verve la plume à la . main ou quand il s'entretenait familièrement avec ses amis, avait à la tribune la parole lourde et diffuse. On a dit « qu'il y faisait pitié, tandis qu'au théâtre il faisait envie >k

Il ne se décida à parler à la Convention qu'à son corps défendant, parce qu'il comprit que pour lui comme pour tous ceux qui à cette époque voulaient jouer un rôle, c'était non seulement très avantageux, mais nécessaire. Il se montra moins insutîisant que n'avaient espéré ses ennemis et peut-être qu'il n'avait supposé lui-même. Un homme supérieur n'est jamais absolument médiocre en aucun genre. Dans ses discours pâteux, embarrassés, qui sentaient l'effort et semblaient bégayer, l'auteur du Philinte jetait parfois un portrait plein de relief, un trait piquant, une expression pittoresque. Par là, par ces côtés qui ne sont pas négligeables, se relevait et s'imposait à

FABRE d'ÉGLAXTINE 169

l'attention son éloquence souvent traînante et indécise. S'il n'avait pas la phrase, il lui restait le mot.

Ce sont toujours les défauts qui nous frappent chez les autres. Les débuts de Fabre d'Eglantine à la tribune de la Convention ne rehaussèrent pas beaucoup son prestige de député. Il convient d'ajouter que ces débuts avaient été, on va le voir, singulièrement maladroits.

Caffarelli du Falga se trouvait en 1792 à l'armée du Rhin, comme officier du génie, lorsque les commissaires de l'Assemblée législative apportèrent à cette armée les décrets du 10 août qui prononçaient la déchéance du roi. Ces décrets sans doute blessaient bien des convictions ; mais seul, parmi tant d'officiers, Caffarelli refusa, devant les troupes, de les reconnaître. Il fut immédiatement destitué.

Fabre d'Eglantine accepta de le défendre et demanda, le 2 décembre, sa réintégration. Il était alors rapporteur du comité militaire, ce qui aurait dû l'obliger à plus de réserve. Le débat qu'il soulevait, par excès de générosité ou d'imprévoyance, tourna contre lui. Julien de Toulouse, patriote exalté et concussionnaire en expectative, l'accusa véhémentement d'incivisme. Sa proposition en faveur de Caffarelli fut rejetée, et on vota contre lui la peine de la censure (1).

Le procès de Louis XVI lui permit de raffermir sa situation un peu ébranlée. Pour prouver qu'il n'était pas royaliste, il vota la mort du roi. Quelques jours

(1) Caffarelli fut employé quelque temps après au Comité militaire, et après le 9 thermidor réintégré dans l'armée. On sait qu'il fut tué au siège de Saint-Jean d Acre en 1799.

plus tard, dans la séance du 21 janvier 1793, ce fut sur son initiative que la Convention décréta le renouvellement du comité de Sûreté générale et ordonna qu'il serait composé de 22 membres.

Malgré les précautions que prenait d'ordinaire Fabre dTglantine pour ne pas se compromettre, il y avait chez lui des accès d'indépendance, des révoltes de bon sens, et, à certaines heures, comme un besoin de dire ce qu'il pensait, de braver l'opinion courante. C'est ainsi que, le 1*^^ février 1793, alors que le patriotisme, à la Convention, se montrait, dans toutes les questions, si soupçonneux, si agressif, il eut le courage de demander — et Iheureuse chance d'obtenir — qu'indépendamment de la publication de la correspondance ministérielle avec la cour de Londres et des discours de Brissot et de Ducos, on fît une adresse directe au peuple anglais, au nom de la nation française, et qu'on décrétât que les Anglais et les Hollandais qui se trouvaient en France seraient placés sous la protection de la loi.

Avec Thomas Payne, Barère et Condorcet, il fut chargé, après de longs débats, de rédiger cette adresse qui promettait «paix, liberté, hospitalité» aux sujets du roi d'Angleterre ou du stathouder de Hollande.

L'influence de Fabre d'Eglantine dans ces premiers mois de Tannée 1793 n'avait fait que grandir. Sans l'estimer beaucoup, on le redoutait pour son esprit caustique. Ses adversaires craignaient toujours — et nous verrons que ce fut une des causes de la haine de R^obespierre — qu'il ne les traînât sur les planches, qu'il ne les donnât en pâture à la malignité du public.

FABRE d'ÉGLAXTINE 171

Il en était très capable. Un certain nombre de ses collègues, ceux que la politique n'absorbait pas complètement et qui se piquaient de goûts littéraires, respectaient en lui, à défaut du patriote un peu sujet à caution, le poète dramatique, l'écrivain déjà célèbre. Il était pour eux, suivant le mot de Camille Desmoulins dans son Vieux Cordelîer, a l'immortel auteur du Philinte ».

D'ailleurs très souple, très insinuant, lorsqu'il ne se laissait pas entraîner par ses haines politiques et l'excessive irritabilité de son amour-propre, il savait solliciter et flatter les maîtres de la Convention pour se ménager, au moment opportun, leur appui. Aucun de ceux qui le connaissaient ne s'étonna de le voir porté tout naturellement au pouvoir et nommé — le 25 mars — membre de cette commission de Salut iniblic du nouveau comité de défense générale, dans laquelle entraient avec lui Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, Yergniaud, Brissot, Condorcet, Jîarère, etc.

Les journaux girondins ne faisaient pas fausse route quand ils le rangeaient parmi les chefs du parti jacobin, et il devait avoir sa place dans le fameux ^oël de Girey-Dupré (1) publié dans la Chronique de Paris, dans les derniers jours de janvier 1793, et qui est assez curieux pour que nous le donnions ici en entier.

Les rois, dont la situation est devenue trop dangereuse sur la terre, essaient de se réfugier dans le ciel ;

{Vi Collaborateur de Brissot au Patriote français. Il fut guillotiné 20 novembre 1793, à 25 ans.

17^ FABRE d'ÉGLANTINK

mais Jésus-Christ, nommé par la Révolution chef des sans-culottes, les repousse. Ils sont à peine partis que se présentent à leur tour les Cordeliers ou Montagnards :

Les rois partent. Leur place Est remplie aussitôt.

Jésus fait la grimace, Voj-ant avec Chabot Le parti cordelier, ennemi des despotes, Qui les poursuit avec ardeur.

Mais pour être leur successeur Et gagner leurs culottes.

Jésus crut voir Pilate Sitôt qu'il vit Danton ; Joseph, franc démocrate, Le maudit sans façon.

La sainte Vierge eut peur, apercevant Kovère; Le bœuf vit Legendre et beugla (1).

L'àne vit Billaud et trembla Pour son foin, sa litière.

Suivi de ses dévotes, De sa cour entouré.

Le dieu des sans-culottes Robespierre est entré.

Je vous dénonce tous ! cria l'orateur blême; Jésus, ce sont des intrigants.

Ils te prodiguent un encens Qui n'est dû qu'à moi-même.

Tout près de Robespierre, Joseph vit Desmoulin.

Ah ! bonjour, cher confrère.

Lui dit le saint malin.

Ah ! bonjour, cher patron, lui répondit Camille. On rit... Mais, ô soudaine horreur !

Qui pourrait peindre la terreur De la sainte Famille !

(1) On sait que Legendre était boucher.

Marat entre... A sa vue Le bon Dieu, Brissotin, De sa mère éperdue.

Se cache dans le sein.

Père Eternel, dit-il, quel être épouvantable ! Ah ! fais-le rentrer en enter ; Attends que je sois au désert Pour ni'envoj'er le diable.

Par ma barbe, elle est belle !

Dit Chabot ; et soudain Il lance à la pucelle \Jn coup d'œil capucin.

Quels sont vos ennemis ? cria-t-il, ô Marie ; Je suis grand frère surveillant.

Et je vous les fais à l'instant Coft'rer à i'Abbaye.

Tu parles comme un livre, Interrompit Panis :

Vite, allons, qu'on les livre A nos braves amis.

Un beau soir, nous pourrons, pour divertir mada En faire un petit supplément Au deux septembre, jour charnumt, Jour bien cher à notre àme.

Mais qui parait ensuite ?

C'est Cloots V universel.

Espion, parasite.

En face d'Israël (1).

D'un bon diné, dit-il, Dieu, je suis à la piste : Hàtez-vous de me le donner.

Qui ne donne pas à dîner Est un fédéraliste.

Emigré, démocrate, Feuillant, républicain, Fougueux aristocrate, Et cordelier enfin.

1; tLxpressions de Cloots 'note de la Chronique

174 FABRE d'ÉGLAMINE

Homme d'esprit, grand sot, charmant, insupportable... Mais déjà, chacun, à ces traits, S'écrie : « Ah ! voilà Lauraguais. »

On le vit dans l'étable.

Vous aussi, dans l'étable.

Vous fûtes, ô Merlin î O Robert admirable !

Bentabolle divin ! Ciel 1 entre des larrons s'il faut que je périsse, Dit Dieu, je subirai mon sort ; Mais c'est trop tôt avant ma mort Commencer mon supplice.

Mais j'oubliais Bazire, Tallien, Ruamps, Fréron, Saint-André, que j'admire, Démosthène-Bourdon.

\'ous, Châles, vous, Simon, et vous, Montault létique, Et toi, pauvre Dubois Crancé, Par les Brissotins repoussé Et cordelier par pique.

Un couple dramatique Marche après Thuriot :

C'est Fabre le comique Et le sobre Collot.

Pour bercer l'Enfant-Dieu Collot lit l'Inconnue (1) On siffle^ on bâille. Ion s'endort, ~^ Et l'àne seul veillait encor Quand la pièce fut lue.

Bien rente, après avoir tant souffert de la misère, débarrassé de sa femme qui lui rappelait les mauvais jours d'autrefois et qui par ses reproches, par sa seule présence, gênait ses épanchements amoureux, Fabre d'Eglantine, sûr du lendemain —

(1) Pièce très inconnue de Collot d'Herboi* (note de la Chronique) L'Inconnu ou le Préjugé nouvellement vaincu, çom. prov. (1790).

KABRE d'EGLANTI.NE 175

du moins il le croyait — vivait, très agréablement, en grand seigneur du sans-culottisme.

Avec Danton, le général Dumouriez, quelques autres gais compagnons et « trois ou quatre femmes de mauvaise tournure », qui n'étaient pas toujours les mêmes et qui ne devaient pas avoir aussi mauvaise tournure que le prétend M™^' Pioland, il s'affichait publiquement à l'Opéra, parlant fort, en homme qui sait ce qu'il vaut et nulle part ne veut passer inaperçu.

Rue de la Ville-l'Evêque, il avait un appartement confortable, assez luxueusement meublé. Il y tenait table ouverte, et sa maîtresse officielle, sa maîtresse presque légitime, une actrice du théâtre Montansier, la citoyenne Rémy, en faisait les honneurs.

Comme tous les parvenus, comme tous ceux dont les débuts furent humbles et précaires, il trouvait un très vif plaisir à réunir de nombreux amis, des amis respectueux et un peu serviles, et à recevoir, lui qui avait si longtemps sollicité, une armée de solliciteurs. C'était une belle revanche dont il savourait tout le prix.

Vingt années de déboires et de déveine persistante n'avaient pas trop altéré sa bienveillante nature de méridional, heureux, ne fût-ce que pour se prouver à lui-même son importance, d'avoir une clientèle de protégés ; mais s'il ne négligeait pas ses amis, il s'occupait surtout, avec une constante sollicitude, de sa famille. C'est en cela particulièrement qu'il se montrait bon républicain.

De son frère, Fabre-Fond, fancien opérateur en plein vent, il avait fait un général — et son dossier aux Archives contient plusieurs lettres de ce général

qui se plaignait sans cesse, éternel quémandeur et insatiable arriviste.

En même temps que sa situation politique augmentait sa réputation littéraire, le député aidait l'écrivain à se faire connaître. Lorsque la Convention le chargea de rédiger un des rapports sur le nouveau calendrier, elle rendit hommage — un hommage qui dut lui être très sensible — au talent et à la célébrité du littérateur.

Quoique ce rapport porte la date du 23 octobre 4793, je juge préférable d'en parler dans ce chapitre consacré aux premiers mois de l'année 1793, pour ne plus avoir à m'occuper, dans les chapitres qui suivront, que des luttes politiques dans lesquelles Fabre d'Eglantine, attaqué par des adversaires acharnés et très nombreux, devait, après une longue résistance, succomber.

Avec sa terminologie païenne, avec ses mois de septembre, doctobre, de novembre, de décembre qui n'étaient ni le septième, ni le huitième, ni le neuvième, ni le dixième, avec son mois de février (februarius) pendant lequel la fièvre ne sévissait pas plus que pendant les autres, le calendrier julien avait incontestablement de nombreux défauts; mais la Convention lui reprochait surtout d'avoir été le calendrier de l'ancien régime.

Une réforme — partielle et accomplie avec prudence — s'imposait peut-être. Le soin de l'étudier, de la préparer scientifiquement, fut confié aux principaux mathématiciens de l'Académie des sciences, Monge, Lagrange, Lalande, Guyton de Morveaux, etc. Lalande, qui était royaliste et ne s'en cachait pas,

joua un rôle particulièrement important dans cette commission de savants. « Vous savez, écrivait-il plus tard dans une lettre adressée à Gubières (1), que ce fut moi principalement que le Comité d'instruction publique à la Convention consulta lorsqu'il fut question d'établir un nouveau calendrier à la place du calendrier grégorien. »

Il avait été décidé que l'ère nouvelle commencerait le 22 septembre 1792, date mémorable de la proclamation de la République le jour de l'équinoxe d'automne.

« Le soleil, disait Homme dans son rapport du 5 octobre 1793, avait éclairé à la fois les deux pôles, et successivement le globe entier le même jour, où, pour la première fois, a brillé dans toute sa pureté sur la nation française le flambeau de la liberté qui doit éclairer le genre humain (2). »

La fixation de cette date initiale ne souleva aucune objection (3) ; mais il n'en fut pas de même pour les

(1) Elle est imprimée en lète d un des ouvrages de ce poète des sans-culottes, le Calendrier républicain, poème, suivi de trente-six hymnes civiques pour les trente-six décades de l'année, 1795. Rappelons, puisque son nom nous tombe sous ïa plume, la charade épigraramatique de Rivarol sur Gubières :

Avant cpi'en mon dernier le tout se laisse choir, Ses vers à mon premier serviront de mouchoir,

(2) « L'égalité des jours et des nuits était marquée dans le ciel au moment même où l'égalité civile et morale était proclamée par les représentants français. » Annuaire du Républicain, par Eleutérophile Millin, 1793. Un décret afCché dans Paris, le 22 septembre 1792. portait que <( tous les actes publics seraient désormais datés de l'an premier de la liberté ».

(3; On fit ressortir que c était à cette époque qu'on recueillait les

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dénominations que Romme voulait attribuer aux mois et aux décades^ et dont le tableau ci-dessous montrera clairement, croyons-nous, la déclamatoire absurdité :

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