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LE 10 AOUT. — LES JOURNÉES DE SEPTEMBRE. — LE VOL DU GARDE-MEUBLE

Depuis deux ans, journaux, pamphlets, caricatures, semaient la haine, excitaient sans trêve le peuple contre Louis XVI et surtout contre Marie- Antoinette, particulièrement visée par les femmes, parce qu'elle était jeune, parce qu'elle était helle, parce qu'elle était reine.

Pour renverser le pouvoir royal, auquel tant de Français s'obstinaient encore à rester fidèles, les chefs du parti démocratique, Danton, Marat et les autres, escomptaient l'irritation populaire, entretenue avec soin. Parmi les brochures innombrables que vit naître 1 année! 792 et qui recueillaient, pour les offrir au public, toutes les grossières injures, toutes les calomnies qui couraient la rue, quelques-unes ont été attribuées à Fabre d'Eglantine. Peut-être était-il capable de les écrire, mais rien ne prouve qu'il les ait écrites (1;.

Ce qui reste beaucoup mieux établi, même en n'at-

(1) La biographie Michaud assure qu'il provoqua la révolution du 10 août par la publication de plusieurs painphlets. Mais elle n'en cite aucun... et pour cause !

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tachant pas trop d'importance à certains témoignages un peu sujets à caution, c'est son rôle dans l'émeute du 10 août et dans les journées de septembre. On ne peut pas le séparer de celui qu'il avait choisi comme patron. Si Danton fut coupable, il le fut également. Tout au plus peut-on plaider en sa faveur les circonstances atténuantes, et admettre, quoi qu'en disent ses adversaires, que la terrible besogne qui plaisait à l'âme envieuse et fielleuse d'un Marat, il ne l'accepta, lui, que par lâcheté et avec dégoût. Il avait besoin de tlatter les bas instincts de la foule. Il était candidat. Cette situation et ce titre expliquent toutes ses défaillances (1).

Pradhornme raconte (2 que, dans les derniers jours de juillet 1792, il reçut, à son journal, la visite de Danton, de Camille Desmoulins et de Fabre d'Eglantine qui venaient lui communiquer un plan d'insurrection et sans doute réclamer l'appui, qui n'était certes pas négligeable, des Révolutions de Paris. Ils déclarèrent franchement qu'ils voulaient, à laide d'une émeute bien dirigée, renverser Louis XYI.

Prudhomme commença par faire des objections. Le plan d'insurrection qu'on lui soumettait n'était à son

(1 Effrayée du rôle qu'il commençait à jouer et sans doute aussi détachée de lui par son peu d'aptitude à la fidélité conjugale, sa femme était allée, en mai 1792. se fixer à Strasbourg, où elle résida jusqu'au 5 thermidor an III 23 juillet 1795 . Son fils, Louis-Théodore-Jules-Vincent, qui habitait Danmartin depuis le 26 juillet 1792, la rejoignit à la fin de l'année 1794.

(2) Histoire générale et impartiale des erreurs, des fautes et des crimes commis pendant la Révolution française. Paris, 1790-1797, t. III, p. 189.

avis que celui'« d'une coterie des Jacobins et des Cordeliers ».

Fabre d'Eglantine prit alors la parole : « Nous avons, dit-il, le mot de cent députés brissot'ins et des agents dans toutes les sociétés populaires de France. »

— Que mettrez-vous à la place de Louis XVI ? demanda le journaliste.

— Le duc d'Orléans, répondit Camille Desmoulins. Prudhomme n'était pas convaincu. Il exprima ses

craintes que cette insurrection qu'on projetait ne fit beaucoup de victimes.

— En révolution, s'écria Fabre d'Eglantine, point de considération. La pitié et la vertusont des arm es en politique.

C'était bien là une phrase de club. Les Cordeliers l'auraient couverte d'applaudissements. Prudhomme s'en montra moins satisfait ; mais son journal, le moment venu, sut défendre la cause populaire. On ne lui demandait pas autre chose.

Nous n'avons pas à raconter ici lajournée du 10 août, mais simplement à indiquer le rôle qu'y joua Fabre d'Eglantine.

Le 9 août, la section des Quinze-Vingt prit un arrêté portant que si l'Assemblée législative ne prononçait pas sans délai la déchéance du roi, le peuple se chargerait de la rendre inévitable en attaquant les Tuileries.

Cet arrêté fut immédiatement soumis aux 47 autres sections et aux fédérés. Toutes les sections, sauf celle du roi de Sicile, y adhérèrent, et chacune nomma trois commissaires qui devaient remplacer la municipalité en exercice, suspecte de modération. On comptait,

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parmi ces commissaires, Billaud Varennes, Léonard Bourdon, Hébert, R.eal, M.-J. Chénier, Robespierre... et Fabre d'Eglantine.

La plupart de ces commissaires, pendant l'émeute, se signalèrent par leur zèle civique. Fabre d'Eglantine passa une partie de la journée dans la cour du Carrousel et plus tard, lorsqu'il fut accusé de royalisme, son ami Danton put rappeler « le courage avec lequel il essuya le feu de file qui se faisait sur les Français ».

Ce courage n'avait pas été inutile. L'insurrection du 10 août portait Danton au ministère delà justice. Fabre d'Eglantine Ty suivit.

Ainsi commençait à grandir la fortune de l'ancien acteur dévoré d'ambition et incapable de supporter trop longtemps et la misère et l'obscurité. Secrétaire du département de la justice^, avec douze mille livres d'appointement (1) (le ministre, Danton, en avait cinquante mille qui représenteraient aujourd'hui au moins le double), il était devenu une manière de personnage. Parvenu de la politique, il jouissait avec orgueil de sa nouvelle situation. Il se donnait des allures de protecteur, lui qui avait été depuis vingt ans, réduit au rôle ingrat de protégé. Il pouvait enfin payer ses dettes.

Par cette rapide conquête du pouvoir, Fabre d'E-

(1) Il ne les garda pas longtemps : '( Après le dix août, Danton le fit secrétaire du département de la Justice ; mais malheureusement il ne conserva cette place, dont les émoluments étaient de douze mille francs, que deux mois environ. J'ai toujours ignoré la circonstance qui la lui fit perdre. » Mémoires (Viin Prêtre régicide (par Kdm. Monnel, député de la Haute-Mar à la Convention). Paris, 1829, t. I, p. 191.

glantine devait évidemment provoquer bien des haines, sans compter celles que lui attirait son habitude de louvoyer, d'intriguer, de toujours se mettre du côté du manche.

De toutes ces haines aucune sans doute ne fut plus instinctive, plus sincère et, croyons-nous, moins équitable que celle de M™^ Ptoland. Elle ne vit Fabre d'Eglantine qu'à travers Danton, et de l'un et de l'autre, dans ses Mémoires, elle fit non pas le portrait, mais la caricature. On doit cependant tenir compte des pages véhémentes et trop souvent calomnieuses qu'elle a consacrées à ces deux hommes, parce que la vérité, la note juste s'y laissent entrevoir à travers les exagérations et les préjugés de l'esprit de parti :

« Danton, écrivait en 1793 M"'^ Roland^ ne laissait guère passer de jour sans venir chez moi ; tantôt c'était pour le conseil, il arrivait un peu avant l'heure et passait dans mon appartement ou s'y arrêtait un peu après, ordinairement avec Fabre d'Eglantine -, tantôt il venait me demander la soupe, d'autres jours que ceux oîi j'avais coutume de recevoir, pour s'entretenir de quelque affaire avec Roland...

« Si j'avais pu m'astreindre à une marche suivie au lieu d'abandonner ma plume à l'allure vagabonde d'un esprit qui se promène sur les événements, j'aurais pris Danton au commencement de 1789, misérable avocat, chargé de dettes plus que de causes, et dont la femme (i) disait que sans le secours d'un louis

(1) La première femme de Danton qu'il avait épousée en 1787 et qui était la fille de « François-Jérôme Charpentier, contrôleur des fermes, demeurant quai de l'Ecole ». Elle mourut le 11 février

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par semaine qu'elle recevait de son père, elle ne pourrait soutenir son ménage ; je l'aurais montré naissant à la section, qu'on appelait alors un district^ et s'y faisant remarquer par la force de ses poumons ; grand sectateur des d'Orléans, acquérant une sorte d'aisance dans le cours de cette année, sans qu'on vît de travail qui dût la procurer, et une petite célébrité par des excès que Lafayette voulait punir, mais dont il sut se prévaloir avec art en se faisant protéger par la section qu'il avait rendue turbulente. Je l'observerais, déclamant avec succès aux sociétés populaires, se faisant le défenseur des droits de tous, et annonçant qu'il ne prendrait de places appointées qu'après la Révolution ; passant néanmoins à celle de substitut du procureur de la commune (1), préparant son influence aux Jacobins sur les débris de celle des Lamieth ; paraissant au dix août avec ceux qui revenaient du château, et arrivant au ministère comme un tribun agréable au peuple, à qui il fallait donner la satisfaction de le mettre dans le gouvernement. De cette époque, sa marche fut aussi rapide que hardie ; il s'attache par des libéralités ou protège de son crédit ces hommes avides et misérables que stimulent le besoin et les vices ; il désigne les gens redoutables dont il faudra'opérer la perte ; il gage les écrivains ou inspire les énergumènes qu'il destine à les poursuivre : il enchérit sur les inventions révolutionnaires des patriotes aveugles ou des adroits fripons ; il combine, arrête et fait exécuter des plans capables defrap-

(r En 1791, au mois de décembre. Cette place rapportait 4.000 livres.

per de terreur, d'anéantir beaucoup d'obstacles, de recueillir beaucoup d'argent et d'égarer l'opinion sur toutes ces choses. Il forme le corps électoral par ses intrigues, le domine ouvertement par ses agents et nomme la députation de Paris à la Convention dans laquelle il passe. Il va dans la Belgique augmenter ses richesses (1) ; il ose avouer une fortune de quatorze cent mille livres, afficher le luxe en prêchant le sansculottisme, et dormir sur des monceaux de cadavres.

« Quant à Fabre d'Eglantine, affublé d'un froc, armé d'un stylet, occupé d'ourdir une trame pour décrier l'innocence ou perdre le riche dont il convoite la fortune, il est si parfaitement dans son rôle que quiconque voudrait peindre le plus scélérat tartuffe n'aurait qu'à faire son portrait ainsi costumé...

« Dès que l'assemblée eut rendu, de son propre mouvement, un décret qui attribuait cent mille livres au ministère de l'intérieur pour impression d'écrits utiles, Danton et Fabre surtout me demandèrent, par forme de conversation, si Roland était en mesureàcet égard, s'il avait des écrivains prêts à employer, etc. Je répondis qu'il n'était point étranger à ceux qui s'étaient déjà fait connaître ; que les ouvrages périodiques, rédigés dans un bon esprit, indiquaient d'abord ceux qu'il convenait dencourager ; qu'il s'agissait de voir leurs auteurs ; de les réunir quelquefois pour qu'ils s'instruisissent des faits dont il importerait de répandre la connaissance, et se conciliassent sur la manière d'amener plus efficacement les esprits à un même but.

(1) Cette accusation ne jDaraît pas justifiée. V. Danton. Mémoire sur sa vie privée, par le D'" Robinet. Paris, 1865, p. 101.

« Que si lui, Fabre, lui, Danton, en connaissaient particulièrement quelques-uns, il fallait qu'ils les indiquassent, et qu'ils vinssent avec eux chez le ministre de l'intérieur, où l'on pourrait, une fois la semaine, par exemple, s'entretenir de ce qui devait, dans les circonstances, occuper essentiellement les écrivains. Nous avons le projet, me répliqua Fabre, d'un journal en affiche que l'on intitulera : Compte rendu au Peuple souverain, et qui présentera le tableau de la dernière révolution ; Camille Desmoulins, Piobert(l), etc., y travailleront. Eh bien 1 il faut les amener à Roland. — Il s'en garda bien, et ne parla plus du jourual, qui commença cependant {'2) dès que l'assemblée eut donné au conseil deux millions pour dépenses secrètes. Danton dit à ses collègues qu'il fallait que chaque ministre put en user dans son département ; mais que celui des affaires étrangères et de la guerre ayant déjà des fonds pareils, il convenait que ceux-ci restassent à la disposition des quatre autres qui auraient ainsi chacun tant de cent mille livres. Pioland s'éleva fortement contre cette proposition ; il prouva que l'intention de l'assemblée avait été de donner au pouvoir exécutif, dans ces moments de crise, tous les moyens dont il pouvait avoir besoin pour agir avec célérité ] que c'était

1^ Pierre-François-Joseph Robert, né en 1763, journaliste républicain qui fut, grâce à [l'appui de Danton, élu à la Convention. M""* Roland lui a consacré dans ses Mémoires un très curieux chapitre.

2 Le premier numéro de ce journal-afBche parut le 28 août 17*.>2. V. Hatin, Dibliographic de la presse périodique française. Paris, 18G6, p. 226.

le conseil collectivement qui devait déterminer l'emploi de ces fonds d'après la demande et pour les objets présentés par chacun ; que pour lui particulièrement il déclarait ne vouloir en faire aucun usage sans en justifier au conseil à qui il appartenait d'en connaître, et à qui ils étaient confiés. Danton répliqua, jura, comme il avait coutume de faire, parla de révolution, de grandes mesures, de secret, de liberté ; les autres, séduits peut-être par le plaisir de tripoter chacun à sa fantaisie, se rangèrent à son avis, contre toute justice, politique et délicatesse, malgré les réclamations de Roland et sa vigoureuse insistance dont Taustérité déplut. Danton se pressa de toucher cent mille écus au trésor public, dont il fit ce que bon lui sembla ; ce qui ne Tempêcha pas d'obtenir de Servan soixante mille livres, deLebrun davantage, sur les fonds secrets de leurs départements, sous différents prétextes. Jamais il n*a fourni de compte à l'assemblée ; il s'est contenté de lui attester qu'il lavait rendu au conseil : et à ce conseil, il s'est borné à dire, dans une séance où R.oland n'était pas pour cause d'indisposition, qu'il avait donné vingt mille francs à tel, dix à tel autre, et ainsi du reste, pour la R-évolutioU; à cause de leur patriotisme, etc.

« C'est ainsi que Servan me l'a répété. Le conseil, interrogé par rassemblée sur la question de savoir si Danton avait rendu des comptes, répondit simplement que oui. Mais Danton avait acquis tant de puissance que ces hommes timides craignaient de l'ofi'enser. Aussitôt après la retraite du brave Servan, Danton, ne trouvant plus d'opposition dans les bureaux de la guerre, empoisonna l'armée de cordeliers, aussi

lâches qu'avides, qui favorisèrent les pillages et les dilapidations, qui rendirent les soldats aussi féroces aux Français qu'aux ennemis, qui firent détester la Révolution aux peuples voisins par les excès de tous genres auxquels ils se livrent au nom de la République, et qui, prêchant par tout l'insubordination, préparèrent les revers éprouvés depuis (1)... »

Le poste de confiance occupé par Fabre d'Eglantine lui imposait la stricte obligation de collaborer à tous les actes politiques de son ministre et, dans toutes les mesures, dites de salut public, qu'allait prendre celui-ci, d'avoir sa part de responsabilité.

Or, la responsabilité de Danton ~ et par conséquent celle de Fabre d'Eglantine (2) — dans les massacres de septembre ne sembleront pas douteuses à qui voudra, n'accordant aucune importance aux phrases creuses qui ne prouvent rien, appuyer son opinion sur des faits précis, incontestés.

Le 17 août, une députation de la Commune se présente à la barre de l'Assembléelégislative : «Le peuple.

(1) Appel à l'impartiale postérité, par la citoyenne Roland... Paris (1795), l'e partie, p. 59 et suiv. M™« Roland ajoute, quelques lignes plus loin : « Danton et Fabre cessèrent de venir me voir dans les derniers jours d'août 1792 ; ils ne voulaient pas sans doute s'exposer à des yeux attentifs lorsqu'ils chantaient les matines de septembre, et ils avaient assez jugé ce qu'étaient Roland et ses en^ tours. »

(2) Une note trouvée dans les papiers de Robespierre admet cette responsabilité de Fabre d'Eglantine dans les massacres de septembre et donne comme preuve un article de Roch Mercandier dans le premier numéro (mai) du Véritable Ami du Peuple, par un sacré bougre de sansculotlc qui ne se mouche pas du j)icd, foutre, et (pli le fera bien voir... V. l'éd. des papiers de Robespierre, publiée par Barrière et Berville.

dit-elle, est las de n'être pas vengé; craignez qu'il ne se fasse justice. »

Le 28 août, Danton demande à l'Assemblée l'autorisation d'arrêter les traîtres, c'est-à-dire que, sachant d'une manière certaine, ne fût-ce que par les rapports de police, que le peuple irrité, convaincu de la trahison des prêtres et des nobles, se prépare à se faire justice, Danton remplit les prisons pour fournir aux futurs massacreurs les victimes dont ils ont besoin.

Ces arrestations avaient été si arbitraires que sur 3.000 personnes envoyées en prison on est obligé d'en relâcher, le 29 et le 30 août, la moitié environ.

Le 30 août, le comité de défense générale se réunit, et Danton, dans son discours, prononce cette terrible phrase, qui aura dans les milieux populaires un énorme retentissement : « Il faut faire peur aux royalistes. »

Enfin, le l'^^ septembre, une proclamation signée de tous les ministres, — mais dont le ministre de la justice doit être considéré comme particulièrement responsable, car il avait à ce moment là des pouvoirs quasi dictatoriaux, — est affichée sur les murs de Paris, et on lit dans cette proclamation : « Vous avez des traîtres dans votre sein. Sans eux, le combat serait bientôt fini. » Encouragement officiel à l'assassinat de ces traîtres qu'on avait pris la précaution d'emprisonner quelques jours auparavant.

Parmi les hommes qui détenaient alors le pouvoir, les uns, plats courtisans du nouveau roi, le peuple, n'osaient s'opposer, pour ne pas compromettre leur popularité, à des violences jugées par eux regrettables

et funestes, les autres — et je n'hésite pas à ranger Danton dans ce groupe — croyaient réellement qu'il fallait frapper de terreur ces nobles et ces prêtres, coupables de ne pas aimer la République, de ne pas suffisamment admirer et respecter les maîtres du jour, si jaloux de leur autorité, et, comme tous ceux qui ont humblement débuté, si infatués de leur grandeur. Les massacres étaient si bien prévus, sinon préparés, par Danton et son entourage (1), que Camille Desmoulins fit sortir delà Force, la veille, un prêtre de ses amis et que Fabre dEglantine se hâta de réclamer la mise en liberté de son ancienne servante, Anne Debry, enfermée à la Conciergerie le 28 janvier 1792 pour vol domestique, sur une plainte de lui à laquelle ses ennemis attribuèrent des motifs peu avouables (2).

1) (( Il suffit de rapprocher la menace de Danton de faire punir M. Montmorin, légalement acquitté, de l'avis qu'il donne à son parent que dans peu de jours il sera libre ; il ne faut pas, dis-je, de réilexion bien profonde pour se convaincre que Danton et ses satellites s'étaient arrogé le droit de vie et de mort sur les prisonniers, que d'une main ce moderne S^-lla dirigeait la hache des assassins et de l'autre signait des lettres de grâce à ses protégés. La preuve de ce fait se fortifie davantage encore, quand on se rappelle Camille Desmoulins, secrétaire du sceau, disant à qui voulait l'entendre, la veille du massacre, que de concert avec Danton et d'Eglantine, secrétaire du département de la justice, ils avaient pris de grandes mesures qui sauveraient la France. » Roch Marcandier. Histoire des Hommes de proie ou les Crimes du Comité de surveillance i publiée en 1793).

\2) « Il l'avait accusée de vol, et véritablement elle lui avait dérobé quelques effets ; mais l'accusation qu'il dirigea contre elle lui servit à couvrir une infâme escroquerie dont il s'était rendu coupable envers une jeune personne qu'il avait eue pour maîtresse. )) Roch Marcandier, Histoire des Hommes de proie. Sur cette Anne Debrj-, V. Arch.de la Police, Arrestations, I, n" 162.

Le 2 septembre, comme si les égorgeurs n'attendaient qu'un signal, le canon d'alarme est tiré. On crie (( Gourons aux prisons (1) ». Prudhomme étonné, effrayé par ce soulèvement populaire et ne sachant pas trop comment il doit l'annoncer et le juger dans ses Révolutions de Paris, se précipite chez Danton.

« Je me fais annoncer, écrivait-il quelques années plus tard, chez le ministre de la justice et lui dis : « Je viens vous demander, en ma qualité de pur patriote, ce que signifient ce canon d'alarme, ce tocsin et l'arrivée des Prussiens à Paris. » Danton me répondit : (( Soyez tranquille, vieux ami de la liberté, c'est le tocsin de la victoire ! » « Mais, lui dis-je, on parle d'égorger? « Oui, me dit-il, nous devions être tous égorgés cette nuit, à commencer par les plus patriotes... » Je lui répondis : « Tout cela me parait un peu imaginaire, mais enfin quels moyens veut-on employer pour empêcher l'exécution d'un tel com-

(1) Je ne citerai des massacres de septembre qu'un seul épisode que je signale aux artisans de l'entente cordiale : « En sortant de l'église (de l'Abbaj'e , raconte un témoin des massacres, je fus arrêté dans la cour par une haie de spectateurs qui regardaient passer une victime que l'on tramait à la mort, en la tirant par les pieds et en la hachant à couj^s de sabre.

« Je vis alors deux Anglais, un de chaque côté de la haie, vis-àvis l'un de l'autre. Ils tenaient des bouteilles et des verres. Ils offraient à boire aux massacreurs, et les pressaient en leur portant le verre à la bouche. J'entends un de ces massacreurs qu'ils voulaient faire boire de force leur dire : « Eh ! f... ! laissez-nous tranquilles : vous nous avez fait assez boire; nous n'en voulons pas davantage. )) Déclaration du citoyen Antoine-Gabriel-Aimé Joiirdan, ancien président du district des Petits Augustins et de la section des Quatre Nations, 1^-^ floréal an III, reproduite dans la collection (Ber- Ville et Barrière), Mémoires sur la Révolution française, volume sur les Journées de Septembre, Paris, 1823.

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plot ? » « Quels moyens, me dit-il ? Le peuple, irrité et instruit à temps, veut faire justice lui-même... » A cette parole, je fus saisi d'horreur. En ce moment, Camille entra, Danton lui dit : « Tiens, Prudhomme vient me demander ce qu'on va faire... » Alors, Camille s'adressant à Danton : « Tu ne lui as donc pas dit qu'on ne confondrait pas les innocents avec les coupables ? Tous ceux qui seront réclamés par leurs sections seront rendus. » Je répliquai : (fil me semble qu'on pourrait prendre une mesure moins violente... » Danton me répondit : « Toute espèce de mesure modérée est inutile ; la colère du peuple est à son comble ; il y aurait même danger à l'arrêter. Sa première colère assouvie, on pourra lui faire entendre raison. » «Mais, dis-je, si le Corps législatif et les autorités constituées se répandaient dans Paris et haranguaient le peuple? » — « Non, non, répliqua Camille, cela serait trop dangereux, car le peuple, dans son premier courroux, pourrait faire des victimes dans la personne de ses plus chers amis. »

(( Je me retirai pénétré de douleur. En passant dans la salle à manger, j'aperçus les femmes de Camille, de Danton, de Robert, de Fabre d'Eglantine (1) et d'autres convives. Je ne savais que penser... ; tout me portait à croire qu'en eftet il était impossible d'arrêter le ressentiment du peuple, à la nouvelle d'une conspiration tramée par les nobles et les prêtres. L'apparence des événements acheva de me persuader... Je

(1) Nous avons vu que la femme de Fabre d'Eglantine se trouvait à cette époque à Strasbourg. C'était probablement la maîtresse de Fabre d'Eglantine que Prudhomme prit pour sa femme.

F.VBUE D KGLANTIXF.

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réunis tous mes collaborateurs ; c'est d'après une discussion de six heures que nous arrêtâmes de donner à notre récit le titre de Justice du jjeuple (1)... »

Ce même jour, après la réunion du conseil des ministres, Danton répondait à Grandpré,quilui exposait les alarmes des détenus : « Je me f... des prisonniers ; ils deviendront ce qu'ils pourront (2). »

Le lendemain, une réunion avait lieu au ministère de la justice. Tous les ministres, sauf Ptoland, y assistaient et avec eux Petion, Fabre d'Eglantine, Camille Desmoulins, Manuel, etc. « Danton, raconte encore Prudhomme, présidait. Il était vêtu d'un habit de drap écarlate, et la fermeté de son attitude contrastait avec l'anxiété qu'exprimaient autour de lui tous les visages. Théophile Mandar, vice-président de la section du Temple, entra tout à coup, et s'adressant à Danton : « Toutes les mesures de salut extérieur sont-elles prises ? — Oui. — Occupons-nous donc de l'intérieur. » Il fit alors la proposition d'envoyer à chaque prison un groupe de citoyens influents, pour tâcher de couper court à une frénésie, qui, dit-il, souillerait à jamais la gloire du nom français; mais, le regardant froidement, Danton lui cria : « Sieds-toi. C'était nécessaire (3^ ! »

Fabre d'Eglantine n'avait rien d'un homme de sang,

Ij Prudhomme, Histoire générale et impartiale, t. IV. p. 123. Le n' 165 des Révolutions de Paris (du 1'^'' au 8 septembre 1792 porte en effet comme sous-titre (( La Justice du peuple ».

(2) M™6 Roland. AppeZ à l'impartiale postérité {Paris, 1195), V^ partie, p. 70.

(3; Prudhomme, Histoire générale et impartiale, t. IV, p. 129. Il convient de remarquer que Prudhomme est le seul qui parle de cette réunion, qui lui aurait été révélée par Mandar.

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d'un homme de proie, pour me servir de l'énergique expression de R.ocli Mercandier. Dans ces Journées de Septembre, il ne fut coupable que de lâcheté. Les égorgements terminés, il trouva sans doute que la haine populaire était allée trop loin ; mais, comme les élections s'approchaient, il se garda bien de le dire. Même après avoir été élu, ce^qui, semble-t-ii, pouvait lui permettre de s'exprimer un peu plus librement, il n'eut pas le moindre mot de blâme à l'adresse des massacreurs lorsque, le 7 novembre, au club des Jacobins, il parla des Journées de Septembre. On s"en convaincra facilement en lisant le compte rendu de cette séance et l'analyse du discours qu'il y prononça dans le Journal des Jacobins :

« Fabre d'Eglantine fait des observations sur la journée du 2 septembre ; il assure que ce sont les hommes du 10 août (1) qui ont enfoncé les prisons de rAbbaye, et celles d'Orléans, et celles de Versailles. Il dit que, dans ces moments de crise, il a vu les mômes hommes qui s'acharnent aujourd'hui contre le 2 septembre venir chez Danton, et exprimer leur contentement en se frottant les mains ; que l'un d'entre eux même désirait bien que Morande fût immolé (2). Il ajoute qu'il a vu, dans le jardin du ministre des affaires étrangères, le ministre Roland, pâle, abattu, la tête appuyée contre un arbre et demandant la translation de la Convention à Tours ou à

(1) Par conséquent de bons cit05'ens. des patriotes.

(2) Il s'agit ici de Brissot, que Thévencau de Morande avait violemment attaqué dans ses libelles. Lors(iu'on apprit à Brissot que le pamphlétaire avait réussi à s'échapper, il éprouva une vive déceplion.

Blois. L'opinant ajoute que Danton seul montra la plus grande énergie de caractère dans cette journée ; que Danton ne désespéra pas du salut de la patrie ; quen frappant du pied la terre, il en fit sortir des milliers de soldats ; et qu'il eut assez de modération pour ne pas abuser de l'espèce de dictature dont l'Assemblée nationale l'avait revêtu en décrétant que ceux qui contrarieraient les opérations ministérielles seraient punis de mort. »

A des hommes qui cachaient au fond de lame, transmises de génération en génération, et chaque jour rendues plus cuisantes, l'amertume et la rancœur de plusieurs siècles d'humilité, de misère et de servitude, la Piévolution — et c'est là surtout ce qui la rend populaire — accorda la revanche depuis si longtemps attendue. A ces modestes boutiquiers, à ces gagne-petit, écrasés, ulcérés par le luxe et l'orgueil des nobles, elle donna ledroit et fournit les moyens de vider d'un seul coup leur poche de fiel, d'apaiser dans le sang, par des assassinats tolérés ou protégés par la loi, des jalousies et des haines qu'avait jusqu'alors contenues la peur du juge et du bourreau. Ce qu'a fait le passé, le présent espère qu'on lui permettra aussi de le faire, car les hommes ne changent que pour devenir pires. Si les pauvres n'avaient, detemps en temps, sous prétexte de revendications sociales, la consolation ou tout au moins l'espoir de tuer quelques riches, comment se résigneraienl-ils à leur situation servile et effacée ?

Malheureusement, ces émeutes, providentiels exutoires de la brutalité humaine, ont de redoutables lendemains. Elles provoquent des crises longues et

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dangereuses. Elles remuent profondément les basfonds delà société. Presque toujours, le pseudo-justicier, l'exécuteur des hautes œuvres populaires, cède la place, son œuvre terminée, au pillard, au détrousseur de cadavres.

C'est là ce qui se produisit après les émeutes daoùt et de septembre. Les voleurs, si nombreux en ce tempslà à Paris, se prenaient eux aussi, puisqu'ils étaient condamnés à une vie précaire et puisqu'ils étaient frappés par la réprobation publique, pour des victimes de l'état social. Ils avaient eux aussi des rancunes à soulager et une revanche à prendre. Le jour où la rue appartint au désordre et au crime, ils crurent que leur règne était arrivé.

Organisés en bandes, ils mirent Paris en coupe réglée. Les uns pillaient les hôtels que laissaient à peu près sans défense la fuite hâtive de leurs possesseurs et le désarroi de la police. D'autres, sans même attendre que les ombres de la nuit favorisassent leurs opérations, arrêtaient les passants et les débarrassaient de leurs montres et de leurs bijoux, sous prétexte de les offrir sur V autel de lai)atrie.

« Des gens apostés, écrivaient les Révolutions de Paris (n° du 8 au 15 septembre) se sont portés dans les rues et dans les marchés, et sous prétexte que tous les bijoux inutiles devaient être destinés à augmenter la somme du numéraire pour les frais de la guerre, ils ont arraché des montres, des bagues et même des anneaux d'oreilles, sans s'inquiéter de les blesser. Quelques-uns de ces hommes, voulant colorer ce vol fait avec violence d'une apparence de justice, étaient accompagnés d'hommes portant des balances pour

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peser ces bijoux, et d'autres de leur bande délivraient des reconnaissances. Ces désordres ont eu lieu même dans les environs de Paris, où des laitières ont été ainsi dépouillées. Ces scélérats avaient l'audace de dire qu'ils faisaient V extérieur, et que bientôt ce serait le tour de l'intérieur. Ces désordres ont excité la surveillance des sections, qui ont juré de maintenir la sûreté des personnes et des propriétés. Des patrouilles nombreuses ont parcouru les rues. Le rapport de cette affaire aété fait à l'assemblée, où M. Petion enarendu compte. Elle a été renvoyée au pouvoir exécutif. La municipalité a fait une proclamation ; mais le peuple, indigné de cette atrocité, a bien senti que ces misérables s'exerçaient au pillage. Plusieurs ont été saisis et immolés sur-le-champ. »

Une de ces bandes, plus audacieuse ou mieux outillée que les autres, voulut tenter un grand coup et ne pas perdre son temps à des filoutages de détail. Elle pi'épara, avec une habileté admirable, le vol du Garde-Meuble, un des plus beaux vols de la Pvévolution, — et ce n'est pas peu dire.

En même temps que la place Louis XV, dont ils occupaient tout un côté, avaient été construits, de 1762 àlTTO, par Potain, sur les dessins de Gabriel, deux hôtels à colonnades corinthiennes destinés à servir de logement aux ambassadeurs en mission extraordinaire et aux étrangers de distinction.

En 1773, un des deux bâtiments, celui qui est aujourd'hui le ministère de la marine (1), devint le

il L'autre l'hôtel Grillon, où se trouve aujourd'hui le cercle de la rue Ro3'ale; était occupé en 1789 par l'ambassadeur d'Espagne, auquel succéda le limonadier Corazza.

Garde-Meuble de ]a Couronne (1), et l'intendance en fut confiée à M. de Fontanieu, conseiller d'Etat, qui avait sous ses ordres M. Randon de Pommery. Ils eurent pour successeurs, dix ans plus tard, M. Thierry de VilIe-d'Avray, « commissaire général de la Maison du Roi au département des Meubles de la Couronne, » et M. Lemoine de Crécy, qui étaient encore en fonctions en 1792 (2).

L'entrée principale s'ouvrait sous l'arcade, au milieu de la façade. Un escalier orné de statues et de bustes antiques ou modernes conduisait à trois vastes salles que le public pouvait visiter, le premier mardi de chaque mois, de neuf heures à deux heures, depuis le 30 avril jusqu'au 11 novembre.

La première salle était celle des armes. On y voyait l'épée d'Henri lY, dont une tête d'aigle en argent formait le pommeau, l'armure de François I", en fer poli, ciselée en relief sur les dessins de Jules Romain, l'armure que portait Henri II lorsqu'il fut mortellement blessé par Montgommery, et celle que la République de Venise avait donnée à Louis XIV. La curiosité des visiteurs s'attachait de préférence au bouclier d'argent trouvé dans le Rhône, et qui, assurait-on, avait appartenu à An ni bal, et aux deux petits canons

1) De l'hôtel du Petit-Bourbon, le Garde-Meuble avait été transféré (mars 1751; à l'hôtel de Conti et ensuite à l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires, ci-devant hôtel d'Evreux. rue ]Marigny. que Beaujon acheta en 1773.

2) Le personnel du Garde-Meuble comprenait en 1791 deux inspecteurs : MM. de Villeneuve et Pigrais ; un secrétaire, M. Daubas; un contrôleur des inventaires, M. Thiébault ; un premier commis, M. Choppin ; un adjoint, M. Sambœui, et un vérificateur, M . Sulleau. Almanach royal, année 1791.

120 FABRE D*ÉGLANT1NE

d'argent damasquiné offerts à Louis XIV en 1684 par les ambassadeurs du roi de Siam.

On entrait ensuite dans une immense salle tendue de merveilleuses tapisseries, dont les plus belles étaient peut-être les 2'2 pièces dites les Batailles de 5cij3io?i, achetées en Flandre, par François P*", vingtdeux mille écus ; mais l'art français était représenté dans cette magnifique collection par quelques œuvres admirables, et entre autres par ce prodigieux tapis de la Savonnerie qui, destiné à la grande galerie du Louvre et divisé en 9-2 morceaux, avait une longueur de 450 mètres.

L'argenterie sous toutes ses formes —vases, coupes, hanaps, buires au col élancé — remplissait la troisième salle, A la place d'honneur, bien en vue, on avait mis le chef-d'œuvre de Balin, la nef d"or qui ne servait que dans les grandes cérémonies et pesait 106 marcs. Dans une armoire était enfermée la chapelle d'or du cardinal de Richelieu, dont toutes les pièces étaient d'or massif garni de diamants. On estimait 200.000 livres les deux chandeliers en or émaillé et enrichis de 2.510 diamants. Les deux burettes, en or émaillé comme les chandeliers, étaient ornées de 270 diamants. Une commode dans la même salle contenait les diamants de la Couronne.

Le rapport du 28 septembre 1791 par le député Delattre portait que, suivant un inventaire fait en 1774, le nombre des diamants, parmi lesquels les deux plus précieux étaient le Sancy et le Régent, s'élevait alors à 7.482. Il y avait en outre 230 rubis, 150 émeraudes, 134 saphirs, 71 topazes, 3 améthystes orientales, etc.

FABRE D'ÉGLANTIN'E 121

Depuis 1774, Louis XYI avait fait vendre 1.471 diamants et en avait acheté, la même année, 3.5^6 de moindre valeur pour compléter la garniture de ses boutons et de son épée.

A la veille de la Révolution, les diamants et autres pierres précieuses de la Couronne étaient évalués vingt-quatre millions (1). Il y avait là évidemment de quoi tenter les voleurs publics ou privés.

Déjà, la veille du 14 juillet 1789, des patriotes, en quête d'armes, avaient envahi le Garde-Meuble. Faute de mieux, ils s'étaient emparés des deux petits canons d'argent du roi de Siam, qui servirent ainsi à la prise de la Bastille (2).

Quelques jours après les massacres qui avaient ensanglanté Paris, dans la nuit du 16 au 17 septembre, vers une heure du matin, une quarantaine de voleurs, protégés par des complices qui avaient organisé de fausses patrouilles, s'introduisirent dans le Garde-Meuble (3). « Ils sont montés, écrivait, dans son numéro du 19, le Moniteur^ au moyen de cordes, par les potences des réverbères qui donnent sur la place de la Révolution et sont entrés par les fenêtres de la colonnade qu'ils ont brisées. »

Très bien renseignés sur la valeur des objets qui se trouvaient dans la salle de l'argenterie et des bijoux, ils s'emparèrent de ce qu'elle contenait de plus précieux et n'oublièrent pas le Récent {A). L'opération,

(1) L'Assemblée législative en avait ordonné la vente.

(2) V. Appendice lîl.

(3) Certains historiens prétendent que les vols durèrent six nuits, du 11 au 17 septembre.

4) Roland dut avouer à l'Assemblée législative, dans la séance

malgré les précautions qu'ils avaient prises, ne s'était pas faite sans bruit. Les soldats qui dormaient dans le corps de garde de la rue Saint- Florentin furent réveillés — un peu trop tard — et se précipitèrent sur la place. Presque tous les voleurs étaient déjà loin ; mais deux d'entre eux, qui s'étaient blessés en descendant de la galerie, Douligny et Chambon, furent saisis au collet au moment où ils s'apprêtaient à rejoindre leurs camarades. On les fouilla et on trouva dans leurs poches une grande quantité de diamants, parmi lesquels le hochet du Dauphin.

L'administration du Garde-Meuble fit avertir sans retard la municipalité, le commandant général de la garde nationale et le ministre de l'intérieur, Roland. Dès deux heures du matin, on prit des mesures pour garder les issues de Paris. Roland écrivit à l'Assemblée législative une lettre qui fut lue dans la séance du lendemain et qui essayait de dégager la responsabilité du gouvernement :

« Le vol extraordinaire du Garde-Meuble, disait-il, n'aurait point été commis sans doute, s'il y eût eu une garde plus nombreuse, et surtout plus vigilante : cependant plusieurs réquisitions avaient été faites à ce sujet, et réitérées de la manière la plus prompte.

« La garde envoyée, au lieu de factionner au dehors, s'est tenue dans l'intérieur, et c'est parce qu'elle y était renfermée que les voleurs ont pu grimper par l'extérieur de la colonnade.

« Pourquoi les réquisitions n'ont-elles pas été sui-

dii 17 septembre, que sur 30 millions de bijoux appartenant à la Couronne, il en restait à peine pour 500.000 francs.

vies de plus d'effets ? Telle est la première question à faire, ou la première chose à réfléchir.

« Je sais que cette nuit même, après l'annonce faite hier des dangers qu'on pouvait courir, les postes de l'Assemblée nationale étaient généralement dégarnis, et j'ai été prévenu à deux heures du matin qu'on n'avait trouvé, depuis le lieu de vos séances jusqu'à la rue de la Ferronnerie, qu'une seule patrouille de cinq citoyens.

« Je n'ignore pas que le premier fait a été expliqué par l'allégation du froid qui avait, dit-on, fait rentrer les hommes dans le corps de garde.

« Sans examiner si l'excuse est appuyée par 1 "exactitude de l'allégation, je dirai qu'elle est détestable dans la discipline militaire, et inadmissible dans les circonstances.

(( J'en conclurai, ainsi que des considérations précédentes, qu'il faut à l'Assemblée nationale une force armée, continuellement à sa réquisition, et capable, par sa constance et par son activité, de maintenir à l'abri de toute atteinte et les représentants de la nation, et son trésor, et ses archives, et ses enfants ; car il ne faut pas qu'un seul individu puisse craindre d'être troublé dans son repos par l'audace d'un seul brigand... »

Les voleurs avaient pris, dans la nuit du 10 au 17, diverses directions, en semant partout sur leur route des bijoux et des diamants.

Le 17, à 8 heures du matin, un domestique ramassait une émeraude de grande valeur, au milieu de la rue Saint-Florentin, et la rapportait fidèlement au Carde-Meuble. Trois enfants, le lendemain, à six

124 FABRE d'ÉGLAMINE

heures, trouvaient un diamant dans la rue du faubourg Saint-Martin, et l'Assemblée, pour les récompenser de ne pas l'avoir gardé, les admettait à sa barre et inscrivait leurs noms dans son procès-verbal (1).

Les dénonciations n'avaient pas tardé à affluer (2). Elles permirent à la police de mettre la main sur la plupart des voleurs et, après deux années de recherches, de faire rentrer au Garde-Meuble presque tous les bijoux et diamants.

Chambon et Douligny avaient été traduits devant le tribunal criminel dit du 17 août. Grâce à leurs révélations, qu'ils retardèrent le plus possible, mais auxquelles ils durent pourtant se décider, on s'empara d'un grand nombre de leurs complices.

Il Le Régent (estimé, dans 1 inventaire de 1791, 12 millions avait été caché par un receleur dans une poutre de son grenier. Il fut découvert le 9 décembre, à la suite de la dénonciation d'un nommé Durand, plus tard impliqué dans une affaire de faux assignats. V. le Moniteur du 11 décembre 1792 discours de Vouland, dans la séance du 10 décembre) et du 2ô mars 1795.

2; Sergent Marceau, dans une lettre adressée en 1834 à la Revue rétrospective, attribue la découverte de tous les diamants volés let cachés dans une même maison à la dénonciation que lui aurait faite un certain Lamievette qui, détenu à la Conciergerie (dont il sortit lors des massacres de septembre , aurait entendu deux prisonniers s'entretenir du vol du Garde-Meuble. Il y a là, comme on voit, de nombreuses inexactitudes. Sergent Marceau parle aussi dans cette lettre d une mulâtresse, habituée du club des Jacobins, qui lui fournit de précieux renseignements . Une note de la Revue rétrospective suppose avec quelque vraisemblance que cette mulâtresse était la femme Corbin qui, par une décision du conseil des Anciens, prise le 29 pluviôse an V février 1797), reçut une récompense de 6.000 livres, comme (( première dénonciatrice des voleurs du Garde- Meuble ».

FABRE d'ÉGLANTLNE 125

Huit juifs furent arrêtés comme coupables ou suspects de recel.

Lire (Louis! , marchand, demeurant rue Beaubourg, emprisonné, condamné à mort et exécuté le même jour, le 13 octobre 1792. « Samedi (13 octobre) après midi, raconte le Joinmal de Perlet (dsius son numéro du 17 octobre), un juif, accusé dans laffaire des diamants du Garde-Meuble, a été condamné à mort ; il a été conduit au supplice vers dix heures du soir. Monté dans la voiture, seul avec l'exécuteur, il a crié, d'une voix très haute et très libre : Vive la nation. Il a voulu parler au peuple; la cavalerie paraissait vouloir s'y opposer, mais le peuple s'écria : Il a la parole. — Messieurs, dit lejuif\je moiirs innocent, je ne suis point vouleiir, je pard.onne à la loi et à niesjouges, etc. Il n'avait pas volé dans l'acception stricte du mot, mais il était complice du vol par l'achat de diamants; c'est la preuve de cette complicité qui a motivé l'arrêt de sa mort. »

Abraham Dacosta, mercier, bijoutier, condamné le 18 floréal an IV (8 mai 179(3).

Israël père et fils, enfermés à la Conciergerie, le 13 octobre 1792.

Jacques Lévy fils, « juif négociant », et la femme Lévy(FrancineLemoine), dite Daudreda, marchande, enfermés à Sainte-Pélagie le 15 brumaire an II (6 novembre 1792).

Gyon Rouef, marchand forain et aubergiste, rue Beaubourg, et Leyda, sa femme, arrêtés le 17 germinal an II (6avriri793).

Ces six derniers furent acquittés ou relaxés, faute de preuves.

Le procès définitif des voleurs du Garde-Meubl( avait eu lieu le 16 octobre, et il résultait des débats qui la politique n'y jouait aucun rôle (1), mais l'esprit de parti et les passions populaires ne s'accommodaieni pas de cette théorie.

Le 17 septembre et les jourssuivants, lepeuples'étail porté à la Conciergerie pour demander la tête d( Douligny et de Ghambon. Armé de piques, il escor^ tait en poussant des vociférations les policiers ou leî soldats qui allaient arrêter les personnes dénoncées, et on avait beaucoup de peine à les protéger contre sa brutale colère. Pendant les deux jours que dura le premier procès, il se pressa autour du Palais de Justice, et lorsqu'il apprit que les accusés n'avaient voulu faire aucune révélation, il en fut tellement irrité qu'il fallut, pour le contenir, pour l'empêcher d'égorger dans leur prison Chambon et Douligny, un décret de la Convention.

Le peuple espérait, dans sa haine aveugle, que les coupables dénonceraient la Cour. Cette idée que

(1) Ce fut, dès le début, lopinion des premiers commissaires : « M. Thuriot, l'un des commissaires de l'Assemblée pour la recherche des voleurs du Garde-Meubles, a averti 1 Assemblée que les notions jusqu'à présent acquises par la Commission extraordinaire prouvent que le vol ne tient à aucun fil de conspiration et que le seul appât du gain l'a fait faire. Les voleurs arrêtés se sont trouvés être du nombre de ceux que le peuple a renvoj-és des prisons comme innocents; les guichetiers les ont reconnus. » Révolutions de Paris, n» du 15 au 22 septembre 1792. Les dernières enquêtes au sujet de cette affaire devaient aboutir aux mêmes conclusions : « Les recherches de la commission l'ont mise à même de juger que, quoi qu'en ait dit le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble n'était lié à aucune combinaison politique et qu'il fut le résultat des méditations criminelles de scélérats à qui le 2 septembre rendit la liberté alors qu'il vit périr les hommes les plus vertueux. » Moniteur du 22 février 1797.

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Louis XVI et Marie-Antoinette avaient soudoyé les ▼oieurs du Garde-Meuble ne paraissait pas absurde à son incurable stupidité.

On dut, pour ne pas trop l'irriter, lui donner un semblant de satisfaction. L'accusateur public, dans le procès d'octobre, insinua que le vol avait été commis par des étrangers, par de perfides étrangers, sous l'instigation de la reine, et deux ans plus tard, le 31 mai 1794, lorsque la haine politique devint une sorte de folie furieuse, un malheureux, .T. Duvivier, ancien commis au bureau de l'extraordinaire des guerres, accusé d'avoir aidé ou facilité le vol fait en il9-2 au Garde-Meuhle pour fournir des secoursaux ennemis coalisés contre la France, fut condamné à mort!

D'ailleurs, toutes les rancunes, tous les partis pris, dans cette affaire si peu obscure pour qui voulait ne pas être aveugle, se donnèrent libre carrière. Les émigrés accusèrent Danton, Sergent (1) et R.oland. Senart accusa Tallien, et ce policier écrivit dans ses Mémoires:

« Il est notoire qu'il fut commis des vols et des pillages au château des Tuileries et au Garde-Meuble. Ce que Ton arracha aux voleurs, ce qui fut, par diverses circonstances, rapporté à la commune de Paris, en argenterie et autres objets de grande valeur, fut déposé dans deux armoires que l'on remplit en réunissant d'autres dépôts précieux qui étaient à la municipalité. Les scellés furent apposés sur ces armoires, et Tallien, alors greffier de la municipalité de Paris, en fut établi gardien dépositaire.

(1 Sergent sétnit emparé, dit-on, d'une agate à peu près sans râleur. Il y gagna le surnom de Sergent-Agnte.

<( Ce que l'on a peine à concevoir, c'est que, depuis, ces mêmes scellés, qui n'ont été reconnus par aucun acte authentique, dont la mainlevée ne fut ni requise ni délibérée, se sont trouvés brisés ; et ces armoires, fermant à clefs, dont les serrures ne parurent pas forcées, lesquelles clefs avaient été confiées à Tallien, étaient vides. Vers qui réclamer une restitution? De qui exiger la représentation de ces scellés, si ce n'est du gardien qui en était responsable, de Tallien à qui ils étaient confiés? En vain on a demandé à Tallien de s'expliquer : i) a promis satisfaction ; ensuite il a fini par accuser Manuel qui, de son côté, a repoussé les reproches de Tallien par la force du fait même ; savoir que lui Manuel n'était chargé de rien, que Tallien seul était responsable, et qu'il n'a rien dû négliger pour conserver ce dépôt.

«Tallien est resté convaincu, mais n'a aucunement réparé son délit. Il n'est point dexcuses ni de prétextes qui puissent le dispenser de cette réparation. Le fait lui-même est expressif; il ne faut aucune discussion pour établir la conviction du larcin; et Tallien, responsable, dans le fait comme dans le droit, qui a toujours éludé l'explication, ne peut par aucun subterfuge effacer les traces de ce vol sur les registres des délibérations de la commune de Paris. Il existe dans les procès-verbaux des preuves authentiques de l'inculpation que je reproduis contre lui; il y a aussi dans les cartons du comité de Sûreté générale des copies de procès-verbaux et délibérations, des pièces, observations et renseignements sur la complicité de

M ; et comme le comité de Sûreté générale n'avait

pas cru Manuel coupable de ce fait, mais seulement

FABRE D'ÉGLANTLNE 1^29

allien, ces pièces sont restées dans les cartons sans tre produites contre Manuel (1 !. »

M'"^' Pioland, dans un des passages les plus pertides e ses Mémoires, laissa planer sur les dantonistes et articulièrement sur Fabre d'Eglantine une accuation qu'elle n'osa pas préciser :

(( Le vol du Garde-Meuble s'effectua ; des millions assèrent aux mains de gens qui devaient s'en servir our perpétuer l'anarchie, source de leur domination.

«Lejour qui s'ouvrit après ce vol important, d'Eglanine vint chez moi à onze heures du matin; dEglanine, qui avait cessé d'y paraître lors des matines de eptembre; d'Eglantine qui, la dernière fois qu'il était venu, m'avait dit, comme par un sentiment irofond de l'état critique de la France : jamais les hoses n'iront bien si Ton ne concentre les pouvoirs; [ faut que le conseil exécutif ait la dictature, et que ce oit le président qui l'exerce. — D'Eglantine ne me rouva pas ; je venais de sortir avec M'"'' Pétion : il l'attend deux heures; je le trouve dans la cour à mon rrivée ; il monte avec moi sans que je l'engage à le iire ; il reste une heure et demie sans que je l'invite

s'asseoir ; il se lamente, d'un ton bien hypocrite, ur le vol de cette nuit, qui prive la nation de véritailes richesses : il demande si l'on n'a point quelques enseignements sur les auteurs; il s'étonne de ce u'on n'ait rien pressenti à cet égard ; il parle ensuite ie Robespierre, de Marat, qui avaient commencé de [échirer Roland et moi, comme de têtes chaudes

(1) Réuélations puisées dans les cartons des comités de Salut public et e Sûreté générale ou Mémoires de Sénurt. Paris, 1824, p. 28.

lAum: u'iioL.vMiNi 9

qu'il fallait laisser aller, comme d'hommes bien intentionnés, très zélés, qui s'effarouchaient de tout, mais desquels il ne fallait pas s'inquiéter. Je le laissai dire, parlai fort peu et ne m'ouvris sur rien : il se retira: je ne Tai jamais plus revu. Je n'ai pas encore pu bien savoir quel était le but de cette singulière visite. C'est au temps à l'apprendre (1). »

Enfui Fabre dTglantine lui-même accusa les Girondins, qu'il savait innocents.

Il avait été nommé par la Convention un des commissaires chargés de faire une enquête sur le vol du Garde-Meuble, et à ce titre il avait signé avec les autres commissaires les procès-verbaux d'apposition et de reconnaissance des scellés et le transfert des diamants retrouvés à la caisse de l'extraordinaire (2 .

«J'ai été interpellé, dit-il, de vous faire part de quelques renseignements sur le vol du Garde-Meuble ; j'ai remis à Collot d'Herbois les notes les plus instructives à cet égard. Elles se réduisent à prouver qu'il a été fait deux vols au Garde-Meuble et non un vol unique; le premier a été fait par les grands voleurs, le second parles petits, qu'ils ont fait guillotiner.

« Le citoyen le Moine, garde général du Garde-Meuble, quelque temps après le 10 août, sollicita Boland et des membres de l'Assemblée législative, conjointement avec ceux de la commission des monuments, de vouloir bien prendre connaissance de l'état du Garde- Meuble, parce qu'il s'apercevait qu'il avait perdu la confiance de Roland, et qu'il était à la veille d'être

{ly Appel à t impartiale postérité, l^^ partie, p. 76. 2 Arch. Nat. C. 182. n" 101.

FABKE d'ÉCLANTINE 131

remplacé. Onse rendit chez le Moine, et la translation des diamants se fit dans la salle des bijoux. Dans un cofTre de cuivre était renfermée la totalité des plus beaux diamants et tout ce qui composait la parure de la Couronne et les ordres de chevalerie, etc.; ce coffre était attaché au plancher par des vis ; les diamants furent touchés partons les membres de la commission et remis dans le coffre ; le Moine insista pour qu'on dressât un inventaire de ces bijoux, pour qu'il fût libéré et déchargé.

(( Roland lui dit : Vous n'avez point ma confiance, remettez les clefs au citoyen Restoux (1), que je désigne pour votre successeur.

« Le Moine Créni fit de nouveaux efforts pour obtenir la vérification des diamants. On manqua à trois ajournements. Restoux au troisième rendez-vous prétexta qu'il avait affaire à sa section. Trois jours après, le Garde-Meuble fut volé. Nommé commissaire pour lever les scellés du Garde-Meuble, j'ai procédé à la levée de ces scellés.

<( Je me suis éclairci par mes propres yeux de la manière dont le vol a été commis. Deux portes portant le cachet du juge de paix étaient intactes. J'ai vu que

(1) Fils de .Ie:in Restout et peintre comme lui, mais avec moins de talent, ce qui lui valut d'être surnommé par ses ennemis Ratetout. Acquis aux idées nouvelles, il fut membre de la municipalité qui s'installa le 10 août, et un de ses premiers actes fut de faire arrêter Laporte, intendant de la liste civile. Il lit arrêter également, comme on le verra plus loin, Thierry, à qui il devait succéder dans la conservation du Garde-Meuble et s'empara, dit-on, de ses chevaux, de sa voiture et de son mobilier. Son jacobinisme s'était considérablement accru en 179:i et il ne se montrait guère plus qu'en sabots, en carmagnole et en bonnet rouge.

la fenêtre par laquelle on est entré avait un trou de la grandeur de six pouces et quatre de largeur, fait avec un vilebrequin. Il a fallu que les voleurs aient passé leur bras par ce trou pour tourner l'espagnolette en dedans et ouvrir la fenêtre ; mais je ne conçois pas comment ils ont pu enlever une énorme barre de fer serrée par des écrous dans les volets. Ou cette barre de fer y était, ou elle n'y était pas : si elle y était, je déclare qu"on na pu l'enlever par le trou ; si elle n'y était pas, je demanderai pourquoi elle n'y était pas.

(( Il faut remarquer que le même jour où le vol a été commis une garde avait été mandée et qu'elle fut contremandée. Il faut vous dire que de temps immémorial il y avait une garde extérieure sous les galeries du rez-de-chaussée, et que R.estoux a fait retirer cette garde au dedans, et elle ne peut sortir que par la rue Saint-Florentin. Dans la visite que nous avons faite, nous avons trouvé la trace de tout ce qui a été volé ; mais ni aucune de nos recherches, ni le procès-verbal du juge de paix, ni Taveu de ceux qui ont demandé un délai pour tout avouer, ni les dépositions des témoins n'ont pu nous faire découvrir ce qu'était devenu le coffre de cuivre. Il n'existe pas une trace qui puisse nous donner le moinde indice de ce coffre, qui contenait pour dix-huit millions de diamants. Nous avons trouvé dans différents mouchoirs, que les voleurs avaient laissés, la preuve qu'ils n'avaient pas enlevé le trésor des diamants : car comment se persuader qu'étant en possession d'un trésor immense, ils se fussent attachés à de misérables dorures, à des vases, enfin à des vols de détail

FABRE d'ÉGLANTINK 133

qui pouvaient prolonger leur séjour dans cet endroit périlleux.

« LorsqueRoland destitua Cossard, le citoyen Courtois fut trouver Roland pour lui demander raison de la destitution de Cossard. Courtois indigné menaça vivement Roland, démontra sa conduite au grand jour. Il y eut des propos vifs de part et d'autre ; le même jour, Rrissot, qui n'avait jamais parlé à Courtois, vint le trouver et lui dit : « Comment des patriotes peuvent-ils se brouiller ? Il faut se rapprocher, s'expliquer fraternellement ; il y a moyen d'arranger tout cela. » Par l'entremise de Rrissot, il y eut une conférence entre les parties intéressées, de laquelle il résulta que non seulement Cossard rentra dans la place, mais que Ploland lui donna en outre l'appartement de la liste civile, qu'il occupe encore dans ce moment. »

<( Restoux. — J'étais du nombre des commissaires de la Commune qui ont apposé le scellé sur les fermetures du Garde-Meuble et je déclare que je n'ai aucune connaissance de l'existence du coffre de cuivre; le 25 août, Pache, que je ne connaissais pas, vint chez moi me proposer de prendre l'administration du Garde-Meuble. Je lui répondis que je consulterais mes concitoyens. Je les ai consultés et, d'après leur invitation, j'ai accepté l'administration. Je me suis donné les plus grands soins pour porter la garde au dehors, mais malgré moi on la faisait rentrer en dedans. Le 17 août, je m'étais couché à minuit. On m'éveilla à une heure en me disant qu'il y avait des voleurs; jeme levai sur-le-champ, nous saisîmes deux des voleurs-, dont l'un s'était fracturé la jambe en

134 FABRE D ÉGLANTI.NE

tombant d"un réverbère ; nous trouvâmes des outils et des pinces, avec lesquels les voleurs sont sans doute parvenus à ouvrir la fenêtre ; la partie où Ton est entré est du côté de la place de la Révolution, et nous demeurions rue Saint-Florentin. Je fus sur-le-champ faire mon rapport à Roland. Je le trouvai couché ; il me donna une lettre pour le maire de Paris, que je remis à son adresse.

« Un membre a fait le reproche à l'opinant d'avoir négligé de faire faire l'inventaire d'un dépôt dont il était personnellement responsable. Applaudissements.)

« Restoux a répondu qu'il n'a point refusé de faire la vérification des diamants, et que les retards ne sont point provenus de lui, mais de l'absence du joaillier.

« Fabre a récapitulé tous les faits précédemment énoncés, et en a tiré la conséquence que la barre de fer était prise en dedans par deux énormes pitons. Comment avec de petites pinces a-t-on pu enlever une barre grosse comme le bras ?

(( Restouj:. — J'ai été moi-même fort étonné que les voleurs aient pu forcer cette barre. J'observerai même qu'au lieu d'une barre il y en avait deux...

<( Duhois-Crancé. — Je demande que la société fasse une offrande patriotique à la patrie, c'est de donner ICK» écus à celui qui pourra lever la barre en question. (Applaudi.;

<r Je demande, ajoute Dubois-Crancé, que deux commissaires aillent avec R.estoux reconnaître la pince avec laquelle on prétend qu'on a enlevé la barre, afin qu'elle ne soit pas changée et que la vérification soit parfaite.

FABRE d'ÉGLANTINE 13Î

« Restoux. — La chose est encore dans le même état ; les scellés sont encore sur la porte. Je demande que Dubois-Grancé soit un des commissaires.

(.< Fabre d'Eglantine. — Thurot vous donnera de plus amples instructions sur les circonstances du second vol qui a été fait pour masquer le premier.

« Diifourm/. — Le citoyen qui peut vous donner des renseignements sur ce vol, c'est le citoyen Pépin Desgrouhettes.

(( N... — Le nom de Kestoux est consigné dans les registres de la commune parmi les plus acharnés dénonciateurs de Thierry (1), auquel il a succédé. Thierry a été arrêté, conduit à l'Abbaye, et il a péri dans la journée du 2 septembre ; et Restoux, après s'être emparé de sa place, même avant sa mort, est venu vous dire d'un ton patelin: « Je viens d'être nommé conservateur du Garde-Meuble ; j'aurai besoin d'un certificat. » li y a des personnes qui disent dans le public que Restoux porte des habits de Thierry, et qu'il roule dans sa voiture.

(( Un membre demande qu'on mette Ptcstoux en état d'arrestation.

(( Dufourny. — Nous ne sommes point un tribunal ; nous ne discutons ici que pour nous éclairer. Je demande qu'on rappelle à l'ordre celui qui a proposé de mettre quelqu'un en état d'arrestation.

« Restoux.— y dX dénoncé Thierry, mais je ne me suis

1) Thierry de Ville-d Avray, premier valet de chambre Louis XVI, qui lui donna la place de commissaire général de la maison du roi au département des meubles de la couronne. Il publia en février 1790 un rapport sur le Garde-Meuble. Thierry, qui avait été emprisonné à l'Abbaje, f<ut tué le 2 septembre 1792.

point emparé de ses effets; la voiture dont je me sers ne m'appartient pas, on me la retirera quand on voudra. Je n'ai point de dépenses extravagantes ; on peut voir mes papiers, et certainement j'ai tiré de ma poche tout ce que j'ai dépensé. (Munnures.) Un citoyen vient de me dire : « Si vous savez quelque chose de Roland, dites-le. » Je déclare que je n'ai rien à dire contre Roland.

« Desfieux. — Je demande à Restoux s'il se rappelle que quatre jours avant le vol je le trouvai et lui dis : « Vous allez être bien logé. » Il me répondit : « Je n'y suis pas encore, je n'y serai que lorsqu'on aura fait l'inventaire ; je presse la confection de cet inventaire pour être en possession. »

(( Restoux. — Il est de fait que dès le 27 août j'ai été au Garde-Meuble, et que, dans l'intervalle qui s'est écoulé entre Tépoque du vol et celle de mon entrée, je n'ai pas eu le temps de faire un inventaire.

i( N... — Il est à désirer que nous prolongions cette discussion ; vous venez de voir de grands jets de lumière, c'est à vous à les suivre. D'après ce que nous venons d'entendre, Roland est véhémentement suspect. R.estoux n'est pas moins suspect (1), parce qu'il a pris la place d'un autre, et un homme qui n'est pas délicat est indigne du titre de républicain. D'ailleurs, n'avoir pas fait d'inventaire pour se mettre hors de soupçon, et être volé trois jours après, voilà deux circonstances qui semblent confirmer nos justes soupçons.

fl) Restout fut arrêté peu de temps api-ès et enfermé à Saint- Lazare, où il resta quinze mois. Heureusement pour lui on l'y avait oublié. Il mourut en 1796,

FABRE D EGLANTTNE 13'

(( Payre. — Comment le citoyen P^estoux a-t-il pu se charger d'un dépôt aussi précieux sans faire rédiger Lin inventaire ? »

« Le vice-président propose d'ajourner cette question... Cette proposition est adoptée. »

(Journal du club des Jacobins, n° CCCC.)

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