SUR LE
JUGEMENT DERNIER (i)
Par J.-E. CHOUSSY.
Bossuet, dans la plupart des sujets de corn position qu'il élaborait dans sa pensée, était parfois aux prises avec les difficultés leis plus grandes ; elles étaient même momentanément insurmontables : le mot propre, l'expression technique étaient rebelles à son esprit. Il se trouvait en présence d'autant d'obstacles à surmonter que de qualificatifs à exprimer avec justesse et précision. Son jugement lui-même paraît comme voilé et obscurci à nos regards ; avouons-le franchement, il est même arrivé à ce puissant génie d'être trivial dans le premier jet qui s'échappait de sa plume.
Trivial ! Et ce.mot mal sonnant, nous avons osé l'accoupler au grand nom de Bossuet! Pourquoi? Parce que dans l'intérêt sacré des belles-lettres et tout à la fois de la culture de l'esprit de la jeunesse studieuse, il ne nous en coûte nullement de faire descendre pour un instant ce puissant génie du haut du piédestal glorieux où l'a fixé depuis près de deux siècles l'admiration toujours croissante du monde savant.
Oui, jeunes gens, nous tenons à vous présenter ce grand orateur, cet illustre écrivain tel que l'avaient dépeint « ses camarades de séminaire traduisant son nom par Bos suetus aratro », et nous initiant ainsi à son genre de travail lent, rude, difficile, comme celui du bnpuf courbé sous le joug et traçant péniblement, mais avec ténacité, un sillon rocailleux hérissé d'obstacles toujours renaissants .
. Et dans quel but vous dévoiler Bossuet sous ce nouveau jour, si ce n'est pour vou^ servir d'exemple et d'encouragement, et pour vous prouver que ce n'est que par la toute-puissance d'un travail opiniâtre, qu'après avoir rampé terre à terre il se redresse insensiblement, s'élève au-dessus de ses semblables et s'élance enfin d'un vol majestueux dans les hautes sphères de l'intelligence supérieure et de la gloire la plus pure ?
Mais pour y parvenir, n'oublions pas que Bossuet raturait, raturait sans cesse. En voulez-vous un exemple ? Sa belle phrase relative au « Souverain arbitre et Dispensateur des temps qui, du centre de son éternité, développe tout l'ordre des siècles, etc.* cette belle phrase, loin d'être écrite carrente ca/awo, a été retouchée dix-huit fois !
Quelle leçon pour les écrivains d'aujourd'hui !
Mais revenons à Bossuet surpris la plume à la main avant toute correction.
1» Nous voulons vous le montrer, quoiqu'à l'apogée de sa gloire, composant des morceaux indignes d'un élève de seconde, soit comme pauvreté de pensées, soit comme extrême faiblesse dans le choix des épithètes.
Dans un sermon pour une Profession prêché le jour de lEûcaltation de la sainte Croix (2), il veut prouver l'excellence dé l'amour de J.-C. Il le compare à un amant jaloux de notre âme qu'il adore comme on adore une amante Bossuet nous prouve tout d'abord la supériorité de cet' amour par le sacrifice de la Croix, mais pour nous faire admirer plus encore la bonté du Christ envers
(1) Nous ne nous sommes décidé à faire suivre notre Etude de ce nouveau travail qu'après l'avoir soumis à des hommes tout à fait compétents, et en dernier lieu à l'un de nos prélats les plus émments et les plus distingués au double point de vue de ses talents incontestables et de sa très haute position.
(2) Faisant partie de notre collection d'Autographes.
nous, il nous le montre réunissant en lui tous les différents amours qui sont disséminés dans le cœur des hommes, selon les divers états de leur âme et les différentes phases ou conditions de leur vie. Le grand orateur prend la plume, et voici son premier travail où il se trompe trois fois sur cinq, (c'est-àndire plus de la moitié) cour les épithètes qu'il emploie : t II est, dit-il, fort comme Tamour d'un père, bienfaisant comme Tamour d'un sauveur, tendre comme l'amour d'un bon frère, constant comme l'amour d'un ami, fidèle comme l'amour d'un époux. >
Et voilà tout ce que Bossuet a pu réunir dans sa pensée de plus beau, de plus concluant pour frapper nos esprits t Glissons tout d'abord sur cette épithète de fidèle qui provoque un léger sourire, n'effleurons même pas en ce moment les autres qualificatifs que Bossuet nous montrera bientôt magistralement rectifiés. Ma w quel est le jeune homme qui, livré à ses propres inspirations, eut commis un oubli pareil à celui de Bossuet, oubli impardonnable, coupable peutêtre, l'oubli de sa mère ?
Oublier l'amour maternel, assurément le plus pur et le plus tendre, l'amour par excellence de tous les amours de la terre ! Oui, « j'en appelle à toutes les mères », et principalement à cette mère chrétienne qui venait de perdre son fils. Comme on lui rappelait pour la consoler le sacrifice commandé par Dieu à Abraham : « Oh ! s'écria-t-elle vivement. Dieu ne l'aurait jamais commandé à une mère ! » Connaissez-vous cette mère ? Faut-il vous la nommer ? Eh bien, ieune homme, c'est ta mère, c'est la mère de tous tant que nous sommes ici-bas. Et Bossuet l'avait oubliée! Bossuet qui réunissait en lui toutes les vertus et toutes les gloires !
Maintenant voyons ce puissant génie revenir sur ce passage et laissons-le se corriger lui-même; sa plume trace aussitôt cette phrase admirable : c II est fort comme l'amour d'un père, tendre comme l'amour d'une mère, bienfaisant comme l'amour d'un sauveur, cordial comme l'amour d'un bon frère, sincère comme l'amour d'un fidèle ami, mais ardent comme l'amour d'un époux. »
Voilà du Bossuet t Mais un jeune homme qui, dans la composition d'un tel sujet, eut oublié l'amour maternel, ne se serait-il point vu par ce seul fait relégué au dernier rang, sans mettre encore même à sa charge ce choix si malheureux des épithètes dissonnantes de son premier travail ?
S"" Considérons Bossuet se laissant emporter par sa fougue impétueuse au-delà du but qu'il veut atteindre.
Le voyez-vous dans tout le feu de sa composition ? Quel mouvement ! Quelle verve I Quelle impétuosité ! Mais que d'inégalités dans ce travail étonnant qui s'avance et par sauts et par bonds I II ne voit plus que le sujet qu'il traite, ou plutôt il est dominé par l'unique pensée qui le poursuit sans cesse et sans' relâche : alors il ne respecte rien, il frappe à droite, à gauche, de tous côtés et peu lui importent les ruines qu'il amoncelle de toutes parts, pourvu qu'il fasse partager à son auditoire la conviction (jui déborde de son âme. Mais la raison n'abdique jamais entièrement ses droits ; et lorsqu'açrès cette tourmente intellectuelle le calme est venu réagir sur sa pensée, son jugement lui ouvre de nouveaux horizons, et la vérité sereine et pure, dégagée de tout l'éclat trompeur d'une imagination vagabonde se présente à son esprit et lui démontre qu'il a dépassé le but.
L'exemple que nous fournit notre mémoire se rencontre encore dans le sermon pour le jour de V Exaltation de la Sainte-Croix. Bossuet veut prouver toute la supériorité du célibat sur le mariage, et il établit une comparaison entre l'âme de l'épouse de Dieu et l'âme de réponse d'un mortel. Il exalte la pureté des sentiments de la première avec une admiration sans bornes, mais le parallèle qu'il poursuit est tellement au détriment du cœur de la jeune fille du monde, qu'il résulte de ses expressions et de sa pensée que le sein de chaque épouse ne recèle moralement que le cœur d'une prostituée. S'il nous représente le cœur de la Vierge qni se consacre à Dieu comme n'ayant toujours eu crue Dieu seul pour objectif, il dit carrément de l'autre : t Et ne discernant pas dans la troupe cet unique qui lui est destiné, son amour s'est tenu en suspens tout prêt à tom-
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ber sur mille autres. » Mais lorage a passé : Bossuet tire un trait de plume, le célibat reste glorifié, et Tamour conjugal conserve la grandeur d'un sacrement divin auquel il insultait pour ainsi dire par sa première inspiration. La phrase suivante rétablit les faits sinon comme une vérité absolue, du moins selon Tordre de choses qui se déroule la plupart du temps à nos regards : c Et ne discernant pas dans la troupe cet unicfue qui lui était destiné, son amour est demeuré longtemps suspendu tout prêt à tomber sur quelque autre. »
Qu'il nous soit permis de nous appesantir un instant sur cette phrase : car en étudiant attentivement le manuscrit, on s'aperçoit qu'il en a coûté beaucoup à Bossuet pour ne pas reproduire sa première pensée qu'il caresse avec une prédilection marquée. On le voit lutter longtemps avec lui-même : on assiste pour ainsi dire à ce combat intérieur. Regardez : il écrit tout d'abord mil (sic), mais l'exagération lui paraissant trop forte, il s'arrête au milieu du mot, parait réfléchir un instant, puis il l'efface avant l'apparition de la dernière syllabe. Mais toujours sous cette première inspiration qui le domine il fait un retour sur luimême ; hélas ! le sacrifice est pour le moment au-dessus de ses forces et la même plume qui avait effacé à regret cette moitié de mot mil étale pompeusement sur le papier le mot mille en son entier. Et Bossuet poursuit le cours de son travail. Cependant un je ne sais quoi le harcelle sans cesse et le tourmente sans trêve et sans merci ; une voix intérieure lui reproche l'exagération de ce chiffre et l'oblige à revenir sur ses pas : il son^e, il nésite, néanmoins il rature mille, mais à contre-cœur, parce que son antithèse est détruite : le triomphe du cœur toujours virginal de l'épouse du Christ en regard de cetautre cœur souillé qui en présence d'une troupe d'amants se donne à mille^ c'e^-à-dire au premier vcna. Que va-t-il faire maintenant pour remplacer cette expression sans trop s'écarter de ce parallèle qu'il affectionne avec amour? — Une transaction' s'établit entre la pensée çui lui est chère et sa conscience qui lui rappelle le respect qu'il doit au mariage, il consent alors à substituer au mot mille 1 expression plusieurs et aussitôt il trace la première syllabe p/t^... puis il s'arrête encore. Il comprend que tout en la faisant descendre de quelque degré, l'exagération n'existe pas moins et dépasse les limites de la réserve que commande dans une chaire le respect de la parole de Dieu, surtout s'il laisse subsister ce mot troupe qui parait refléter un sentiment qui ne découle pas de la bienveillance. Le voyez- vous ? Il se recueille de nouveau, son vaste front reste pensif, puis iont à coup prenant une résolution virile, il sacrifie enfin l'idée qu'il caresse à la vérité qui réclame ses droits et il arrête définitivement son choix sur les expressions quelque autre. Son amour-propre d'auteur en souffrira peut-être, mais sa conscience de prêtre a triomphe.
30 Surprenons maintenant Bossuet dans un de ces moments d'exaltation qui le font descendre dans la trivialité.
Bossuet, dans un sermon de vêture pour le Jour des Rois (1) nous représente
(1) Faisant partie de notre collection d'Autographes.
Note. — Relativement à l'écriture de Bossuet ou plutôt aux diverses manières de disposer ses lignes sur le papier, ses éditeurs reconnaissent trois époques différentes. Dans la première « ses coups d'essai » de 1652 à 1659 il écrit sans la moindre marge. Dans la seconde « la grande époque » de 1659 à 1669 il laisse de grandes marges. Dans la troisième, de 1682 à 1703 « sa plume semble plus timide encore. » Il s'occupait de l'éducation du Dauphin de 1669 à 1682.
On voit par les trois fac-similé partiels (ci-joints) que les lignes vont d'un bord à l'autre du papier, ce qui semblerait indiquer forcément que ce sont des sermons de la première époque ou < ses coups d'essai » puisqu'il n'existe point de marge depuis le haut jusqu'en bas. Et cependant Lâchât (un de ses meilleurs éditeurs) t. XI, p. 486, place le sermon pour les Rois < vers 1664 » ce qui est impossible puisque le sermon pour le Jugement dernier est daté par Bossuet lui-même de 1665 et il est écrit avec de grandes marges.
n en est de même pour le sermon de VExaltalion de la Sainte Croiœ ; les lignes vont d'un bord â l'autre du papier. Ce sermon doit donc être également rangé parmi les sermons de la première époque ou « ses coups d'essai ». Mais Lâchât et ses autres éditeurs le donnent < vers 1668 » et Lâchât ajoute : « Il appartient manifestement à la ^ande époque », tandis que manifestement il appartiendrait à la première diaprés la classification des trois périodes indiquées par ses éditeurs eux-mêmes.
Ces faits viennent corroborer ce que nous disions dans notre Elude p. X « Il reste beaucoup i glaner en étudiant les manuscrits de Bossuet. Quant aux dates données à ses sermons, aui nous assure qu'elles sont exactes, etc.. ? » Voilà déjà, pour trois sermons qui sont entre nos mains, les preuves évidentes de trois erreurs manifestes. Aussi, en nous joignant à l'un de nos prélats les plus éminents, et qui nous faisait Thon
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neur de nous exprimer sa pensée, appelons-nous de tous nos vœux une bonne édition critique des sermons de Bossuet.
' Le pionnier a signalé un gisement aurifère que sa pioche a mis au jour : à l'ingénieur maintenant à dresser les plans d'une intelligente exploitation en présence a'une mine des plus riches et des plus fécondes.
J.-C. comme adorant à tel point la jeune vierge qui se consacre à ses autels et qui le prend pour époux, que sa jalousie contre un rivai qui n'est ^utre que Satan , lui inspire les violentes imprécations qui se trouvent danstoutes les éditions du célèbre orateur. Mais tout à coup il s'arrête, mille idées se croisent, s'entrechoquent, se présentent en foule à son imagination surexcitée. Il commenceunfi phrase, mais le premier mot n'est pas plutôt tracé que sa plume le rejette; il en écrit un second qui subit le même sort ; un troisième se présente, sa plume le rature encore. Sa tête s'échauffe, son imagination s'exalte, et au milieu de ce tourbillon désordonné qui bouleverse ses esprits, sa plume reste inerte, stérile; enfin un brusque mouvement la rappelle à la vie, et ces deux mots « Oh, misera. » apparaissent sur le papier, mais il a déjà barré le second avant qu'il n'ait eu le temps de se développer tout entier. Cette bouillante imagination dont il n'est plus le maître se fourvoie en ce moment dans les lieux communs et rappelle à sa mémoire cette pensée mondaine qui, sous des expressions fades et langoureuses, se faufile de la loge au boudoir et proclame la puissance de ce premier amour qui a régné dans le cœur d'un mortel, cet amour insensé qui domine tout et qui oblige le malheureux courbé sous son joug à s'agenouiller aux pieds d'une maîtresse délaissée et tombée dans la fange, et lui avouant son indigne et coupable faiblesse : c Je ne puis, dit-iK oublier mon premier amour et je reviens à toi » Et Bossuet nous représentant J.-C. poussé par l'amour et la jalousie, le grand Bossuet écrit de sa propre main cette phrase qu'il place dans la bouche du Fils de Dieu : c Je ne puis oublier mon premier amour, reviens à moi, prostituée, et je te re.... » Mais avant même que le dernier mot ait pu s'étaler tout entier au grand jour, un éclair de raison a brillé dans le cerveau de l'illustre écrivain, et un vigoureux coup de plume a fait expier à cette phrase triviale l'audace et tout à la fois l'adresse d'avoir pu se glisser dans sa pensée et jusque sous sa plume
grande ombre de Bossuet, pardonne ces indiscrétions en faveur des sentiments qui nous animent 1 Et si au nom d'une cause deux fois sainte nous avons pris la liberté de soulever un coin do ton manteau, non point pour signaler une tâche même légère, mais pour laisser entrevoir le simulacre d une imperfection éphémère, rien, rien au monde ne peut ébranler et n'ébranlera jamais le culte réfléchi, la vénération profonde que tout homme d'étude a voués à l'illustre et glorieuse mémoire du plus grand génie de l'Eglise catholique.
Bt en ce moment quel serait donc celui d'entre vous, jeunes gens, qui, semblable à l'illustre voyageur sur le chemin de Damas, ne se verrait pas subitement éclairé par les exemples si frappants que nous venons de signalera voti-e attention ? Quel est celui qui oserait encore se confier en son premier travail quand il â été témoin de telles fautes émanées du premier jet de plume d'un Bossuet ?
En résumé t quel fructueux exercice » que l'étude d'un tel manuscrit? Quelle saisissante leçon de Rhétorique et de style nous donne un tel maître ! De quelle utilité n'est donc pas pour nous tous la vue de ce précieux document ! Sous la plume de Bossuet on entrevoit, s'il est permis de s'exprimer de la sorte, des mots et des mots entassés pêle-mêle dans un creuset d'un nouveau genre ; on les voit s'aligner ensuite avec timidité quand tout-à-coup quelques-uns d'entre eux sont raturés brusquement ou repoussés hors de leur rang pour être casés ailleurs ; puis ils reparaissent à nos regards sous laforme d'une phrase encore indécise, mais qui grandit peu à peu, se développe tantôt avec vigueur, tantôt avec hésitation et s épanouit enfin en une période sonore et triomphante à travers tant de coups de plumes qui paraissaient la décimer sans cesse.
Oui, jeunes gens, raturez, raturez sans cesse : la lecture attentive du lendemain nous présente sous un jour tout nouveau les pages que nous avons tracées la veille : et telle phrase, objet de~^t&tre admiration hier, qui nous laisse froid aujourd'hui, sera peut-être sacrifiée demain. Raturez, raturez toigours.
Moulins. — Imp. Desrosiers. Bt. Attoiain». suucadrftfur
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