‹ Face à faceChapitre 1 sur 3 · NORA · texte numérisé non relu

NORA

Venez maintenant et débattons nos droits.— Is aïe.

AR une belle après-midi de l'année 18 — , je revenais de l'école du dinjanche, où j'avais pris à tâche de faire ressortir l'a- (^ vantage très enviable dont jouissent les assistants, qui ont la faculté d'aller se fortifier avec le suc de la liberté civile et religieuse à la source abondante de l'évangile du Christ — doux privilège qui m'avait été déuié dans ma jeunesse. Arrivé dans mon cabinet d'étude je me laissai choir sur un fauteuil, tant pour me délasser que pour donner bride à mon imagination plus ou moins vagabonde.

A couvert dans la paroi un grilloii-criquet vint me régaler de son cri strident et monotone, comme pour faire diversion à ma rêverie. Les ormeaux qui ombrageaient ma fenêtre commençaunt à

donner des signes tangibles de Papproche de l'hiver, car quantité de feuilles jaunies jonchaient la terre alentour, me rappelant ces beaux vers de Lamartine :

" Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire A ces regards voilés je trouve plus d'attraits ; C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourire Des lèvres que la mort va fermer pour jamais."

Ça et là, à travers les éclaircies du feuillage, je pouvais distinguer la surface de la noble rivière Hudson, en ce moment affranchie de toute onde, plane comme un miroir de sérénité, véritable apanage de l'homme en paix avec son Créateur.

Comme j'admirais ce riant tableau un steamhonf, surchargé d'une foule avide de plaisir, profiinant sans scrupule le jour du Seigneur, vint comme un sombre nuage sillonner le calme limpide des eaux, et interrompre le cours de mes méditations.

Soudain deux bras se serrèrent autour de mon cou, et, me retournant, je reçus le baiser filial de Luella, mon aînée, déjà grandette. Ayant vu ma porte entr'ouverte elle s'était avancée à la sourdine, et prestement m'avait fait subir ses caresses. S'étant assise elle me dit en me regardant fixement:

— Sais-tu, papa, que nous n'avons pas été peu surpris aujourd'hui lorsque tu nous as déclaré que tu avais 19 ans quand tu es entré pour la première fois à l'école du dimanche ! Veux-tu me dire pourquoi tu n'y es pas allé plus tôt '^

La Surprise. 5

— Tu n'ignores pas, Liiella, que j'ai été élevé dans l'église romaine. ]\Iais par l'inflexion de ta voix aussi bien que par l'aniniation de ta physionomie je devine en toi une intense curiosité, et pour la satisfaire ^il ne fliudrait rien moins quête raconter les particularités de ma jeunesse. Qu'en dis-tu ; ai-je frappé juste ?

— Eien n'échappe à ta pénétration, clier père ; mais comment se fait-il que tu puisses ainsi lire ma pensée sur les linéaments de mon visage et par le ton de mes paroles ?

— Tu as encore beaucoup à apprendre, mon enfant ; et j'espère que tes instituteursseront euxmêmes assez instruits, non seulement pour alimenter l'inclination naturelle de ton esprit, en développant ses facultés latentes, mais aussi qu'ils seront assez spirituels, dans le sens évangélique, pour te diriger vers l'expérience chrétienne qu'on peut définir avec les mots de pénitence^ pardon, paix, Xmreté et puissance.

— Bien que j'aie un vif désir d'apprendre plus parfaitement les voies de l'Éternel, je suis heureuse de pouvoir t'assurer que j'en sais déjà quelque chose, cher papa.

Ce disant, elle m'embrassa avec épanchement, tandis que je rendais grâce au Seigneur pour ses grandes miséricordes envers nous. Après quelques moments je repris la pnrole :

— Pour plus d'une raison, ma fille, je suis con-

teiit que le sujet de mes luttes religieuses vienne aujounl'liui sur le tapis. D'abord il m'offre l'opportunité de m'écrier avec le roi-prophète: ''Vous tous qui craignez Dieu, venez, écoutez, et je raconterai ce qu'il a fait à mon âme.'' Ensuite à l'exemple de ce jeune homme que Jésus délivra, je pourrai raconter à mes proches les grandes choses que le Seigneur m'a faites et comment il a eu pitié de moi. De plus je veux m'inspirer de la recommandation de l'apôtre St. Pierre quand il dit: ** Soyez toujours prêts à répondre pour votre défense avec douceur et respect à tous ceux qui vous demanderont raison de l'espérance que vous avez."

La question religieuse occupe, à l'heure qu'il est, les esprits sérieux des nations civilisées : on la discute publiquement, en chaire et dans la presse, à tous les points de vue imaginable ; ceux-là mêmes qui ignorent les principes du christianisme ou qui lui sont antipathiques la commentent.

Pour moi j'ai conscience de n'être animé d'aucun esprit hostile envers qui que ce soit, sachant, à n'en pouvoir douter, que la parole blessante est comme la grêle en été, qui détruit ce qu'elle pourrait nourrir, si elle déversait en rosée. Mon unique but en abordant ce sujet est d'essayer de faire du bien ; mon expérience me permettant de parler avec certitude de choses que j'ai approfondies.

— Je suis convaincue, cher père, que tes remar-

L' Entreprise. 7

ques porteront l'empreinte de l'esprit que dicte la charité.

— Notre devoir est d'aimer notre prochain ; voilà pourquoi je désire voir catholiques romains et protestants se rapprocher pour raisonner face à face avec candeur sur leurs croyances respectives. ^^ Du choc des idées jallit la lumière.'' Je suis persuadé qu'avec moins de réserve la mésintelligence disparaîtrait, la défiance et l'animosité feraient place à la courtoisie, et les deux camps n'auraient bientôt plus qu'à rivaliser de zèle et d'émulation pour la diffusion du christianisme. Mieux on se connaît et plus on s'estime.

Dans un pays comme celui que nous habitons, dont la population se compose de races hétérogènes, de nationalités livales, gens de toutes nuances politiques et religieuses, il est de la plus haute importance, pour conserver la bonne entente, qu'on se fasse de mutuelles concessions. Au surplus, quel parti peut se flatter d'être en possession exclusive de toute la vérité ? Partout rien de plus simple, de plus naturel, que de la rechercher à l'amiable comme de bons chrétiens doivent le faire. Alors qui sait si cette génération ne ven'a pas accomplir la prophétie d'Isaïe : " Le loup habitera avec l'agneau, et le léopard gîtera avec le chevreau ; le veau, le lionceau, et le bétail qu'on engraisse, seront ensemble, et un enfant les conduira."

Comme je voudrais contribuer autant que possi-

ble à la réalisation de cette ère de bonheur, de vraie concorde, je me propose d'écrire et de publier un ouvrage dont la réponse à ta question formera la matière. Tu vois qu'elle est arrivée à propos pour me stimuler à l'entreprendre sur le champ.

— Hé quoi ! une simple question d'un enfant va donner le branle à un si grand projet !

— Pourquoi pas ? Je te disais bien qu'il te restait encore beaucoup à apprendre ; mais est-ce que tu répugnerais à voir imprimer le récit de nos causeries familières ?

— Je ne sais sérieusement as-tu l'intention

de faire un livre des choses dont nous nous entretenons en ce moment ?

— Y verrais-tu quelque objection ?

— Je ne sais comment répondre, tu me prends tellement à l'improviste.

— N'importe, je vais te faire une proposition.

— Encore une surprise, je suppose.

— Veux-tu aller chercher ton frère Jean et ta sœur Marie ? En leur disant que je désire vous raconter une histoire, ils s'empresseront d'accourir ; ensuite tu pourras aller au salon prévenir ta mère et tante Mélie, et, pour être au grand complet, elles seront libres d'amener le petit Charles, à condition qu'elles se portent garanties de sa tranquillité.

— Faut-il aussi demander Nora ?

— Non, pas à présent, je craindrais de froisser ses préjugés; il est préférable d'attendre; plus

Nom. 9

tard, quand elle pourra se rendre compte de nos motifs, si elle le désire, nous l'admettrons.

Nora était notre cordon bleu : catholique romaine sincère, née aux Etats-Unis de parents irlandais, mieux élevée que ne le sont d'ordinaire les servantes. Son père, ancien marchand, n'avait rien négligé pour son éducation, mais malheureusement des revers de fortune, ayant réduit la famille à la gène, Kora dut se mettre en service. Par son activité et son humeur avenante elle avait su se concilier, non seulement la bienveillance, mais encore l'estime de ses patrons. Pouvant figurer avec avantage au salon, elle avait le bon esprit de ne pas se croire déplacée à la cuisine.

Luella s'en était allée toute joyeuse délivrer son

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Peemière Séance— Sincérité — Écoles Bibliques — Satisfaits, non Satisfaits — Charité et

UxNITÉ.

Maintenant donc ces trois vertus demeurent : la foi, V espérance et la charité; mais la plus grande est la charité.— I^avl.

UELLA s'acquitta de sa mission avec promptitude, car à peine avais-je eu le temps de ^'P^ préparer quelques sièges, que j'entendis V)p des pas bruyants rentrant sur le palier. '' Holà! m'écriai-je, vous m'assourdissez avec ce tapage ; voyons, n'entrez pas ainsi pêle-mêle, et asseyez-vous posément."

Mon épouse et tante Mélie étant arrivées à leur tour, quelques mots suffirent pour expliquer le but de la réunion. Sûr de l'assentiment unanime, je jDroposai d'ouvrir la séance, à l'exemple des chrétiens primitifs, par la prière, nous conformant ainsi à la recommandation de St. Paul à Timothée : '^ J'exhorte donc avant toutes choses à faire des supplications, des prières, des intercessions, des actions de grâces pour tous les hommes.'' Nous étant agenouillés, nous récitâmes lentement et avec solen-

Sincérité. 11

iiité cette prière des prières, l'Oraison Dominicale. Cet exercice religieux terminé, je me mis à haranguer mon petit auditoire comme suit :

L'histoire constate quel'animosité qui sépare les catholiques romains et protestants provient plutôt d'un mal entendu que d'une aversion motivée. Effectivement, si à certains éj^ards leurs vues sont diamétralement opposées, sur plusieurs points— et heureusement ce sont les fondamentaux — ils sont entièrement d'accord. C'est pourquoi ce me semble que les points de divergence pourraient s'éclaircir, si seulement on consentait de part et d'autre aies considérer amicalement. Vous me comprendrez probablement mieux quand je vous aurai donné quelques simples exeniples, qui maintenant occupent mon esprit. En voici un : il n'est pas rare d'entendre un protestant accuser les cotholiques romains de n'être pas sincères dans la profession de leur foi.

— Pas sincères ! s'écrièrent plusieurs voix à l'unisson. Comment pourraient-ils l'être, ajouta Luella, s'ils croient ce que nous voyons dans leurs livres.

— Allons ! allons ! enfants, voilà précisément ce que j'appréhendais. Ce n'est pas de moi que vous avez reçu cet esprit-là. Il me faut combattre en vous ce préjugé, car c'en est un ; oui, hâtons-nous d'en détruire le germe funeste. Je vous assure que persmne n'est plus sincère que le ccdhoUqiie romain. On peut alléguer plusieurs faits à l'appui de cette

assertion. En premier lieu l'empressement des parents à catéchiser leurs enfants : à peine sont-ils nés qu'on les porte aux fonts baptismaux ; commencent-ils à bégayer, on leur apprend à réciter des prières ; dès que faire se peut, ils sont envoyés aux écoles contrôlées par les religieux des deux sexes, consacrés à l'enseignement, lesquels déploient des trésors d'énergie, de persévérance et d'abnégation, en travaillant, avec un dévouement inouï, à l'œuvre ingrate d'inculquer chez ces enfants les doctrines de l'église.

— Est-ce que tu voudrais recommander ces écoles ou couvents comme lieux convenables à l'éducation de nos enfants? demanda M me. Beaudry avec émotion.

— Je ne dis pas cela, ma mie, et n'ai pas à présent le loisir d'exprimer toute ma pensée sur ces institutions ; qu'il te suffise de savoir que j'ai la ferme conviction qu'au moyen de ces écoles et de l'influence de parents sur les enfants, le romanisme fait beaucoup plus pour ses enfants que le protestantisme pour les siens.

Or ça ! papa, dit Jean dont les yeux noirs reflétaient le dépit, n'étais-tu pas protestant quand nous avons été baptisés? Ne nous enseignes-tu pas constamment le catéchisme à l'école du dimanche comme à la maison ?

— Sans doute, mais cette coutume n'est pas si

Écoles Bibliques, 13

générale chez les protestants que parmr les catholiques romains.

— Ainsi donc les protestants ne font pas tous leur devoir, répartit Jean avec chagrin.

— Loin de là, mon ami, plusieurs des nôtres, par une incurie regrettable, laissent l'éducation religieuse de leurs enfants exclusivement aux soins de l'école du dimanche, perdant de vues que les notions acquises au foyer de famille sont d'une importance capitale. Les premiers instituteurs, ceux qui exercent le plus d'influence sur l'enfance, sont naturellement les parents. Cela me remémore la réponse d'un bambin en rétorsion à la personne qui le taquinait à l'égard de quelque doctrine de religion.

— Quoi donc ! fit Jean vivement.

— Eh bien, il dit à son contradicteur : C'est vrai, puisque maman l'a dit, et si maman le dit c'est vrai, quand même ça ne serait pas vrai ! Il est évident que les catholiques romains ne sont pas lents à saisir ce puissant moyen d'influencer leurs enfants, et ils se donnent beaucoup de peine pour les instruire dans leurs vues religieuses; or c'est une preuve manifeste de leur siiicéiité.

— Je comprends, dit Luella, et j'admets que papa a raison.

— Je suis touché de ton approbation, mais je veux continuer mon argument. Voyez encore avec quelle fidélité ils gardent les ordonnances que

Téglisc leur prescrit : ils sont scrupuleux dans l'observation de ses commandements, principalement ceux-ci : Quatre temps, vigiles, jeûneras et le carême entièrement, et vendredi cliair ne mangeras ni le samedi mêmement." Il est notoire qu'ils font maigre le vendredi et certains jours du carême, le pape leur ayant accordé dispense pour le samedi et pour une grande partie du carême.

— Oui-dà, fit tante Mélie, du changement dans l'église qui a la prétension de ne jamais varier! Quelle inconséquence !

— En effet, ajouta Luella, j'ai vu quelque part que l'église romaine a pour devise ^' semper eadem^ ce qui d'après mon dictionnaire latin signifie toujours la même.

— Bravo! voilà un signe que tu t'appliques à l'étude. Quand aux cliangements que vous signalez, — etvouspourriez en citer beaucoup d'autres, — nous nous en occuperons plus tard pour ne pas perdre le fil de notre discours, car je tiens fort à vous convaincre de la sincérité que vous avez mise en doute.

Observez combien ils sont assidus aux services de T église : ni la distance, ni l'intempérie des saisons ne les arrêtent ; nous dormons encore que la chnpelle de Marie l'egorge de ferveuts adorateurs. Je me rappelle que nous faisions 9 milles à pieds pour nous rendre à la grand'messe sans souci de la poussière, de la boue, de la chaleur ou du froid, et nous partions de grand matin pour arriver des premiers,

Dévotion Modèle. 15

car quand l'église est encombrée — ce qui arrive souvent à la campagne — les derniers venus restent à la porte tâchant de saisir quelques lambeaux de ce qui se passe à l'intérieur de l'édifice sacré. Voilà une exemple de foi prouvée parles œuvres, n'est-il pas vrai ?

Mme. Beaiidry remarqua qu'une pareille dévotion devrait taire honte à plusieurs de nos protestants tièdes.

— Mais cet excès de zèle extérieur ne provientil pas de ce qu'on attribue aux œuvres seules l'efficacité du salut ? interrogea tante Mélie.

— Vous en jugerez par les faits ; mais je n'ai pas fini de faire ressortir leur sincérité ; permettezmoi une dernière évidence, savoir, V attachement prononcé quils ont pour le culte qui leur à été légué, A dix-neuf ans, quelque temps seulement avant d'avoir assisté pour la première fois à l'école du dimanche — ce qui, par parenthèse, a si fort étonné Luella ce matin — si quelqu'un se fut présenté à moi, et me menaçant d'un pistolet, m'eût dit : ^' Fais-toi protestant ou meurs ! " j'aurais répondu sans la moindre hésitation : '' Otez-moi la vie, si vous l'osez, mais je vous défie de me ravir ma foi." J'aurais préféré le martyre plutôt que de renoncer à mon église.

— Tu étais plus digne de pitié que de blâme, fit Jean ; puis il ajouta avec emphase : Je suis sûr

que nous n'accuserons plus les catholiques romains de manquer de sincérité.

— Mais cet attachement à l'église qui, en général, est louable, n'est-il pas plutôt routinier que réôéchi, et par conséquent dangereux 1 demanda Mme. Beaudry.

— Assurément on peut être sincère tout en cultivant Perreur, et c'est la raison pour laquelle on ne devrait rien recevoir ou rejeter sans examen. La vérité n'est pas sectaire. St. Paul disait aux Corinthiens : '^ Soyez mes imitateurs comme je le suis de Christ," c'est-à-dire qu'il ne conseille de le suivre qu'autant que lui-même suivait les traces du Maître. Malheureusement les masses n'ont point le temps d'être studieuses, aussi trouventelles plus commode de se fier aux directeurs qu'on leur assigne, n'osant mettre en doute ni ce qui leur a été si souvent répété, ni la sincérité de ces guides spirituels.

— C'est donc à ceux-ci qu'on doit imputer l'ignorance populaire des pays romains, riposta tante Mélie, car ils mettent la lumière sous le boisseau, en vrais hypocrites sans entrailles ni charité qu'ils sont !

— Tout beau, madame, si cela est vrai de quelques uns ce n'est pas le caractéristique de tous, et plusieurs faits historiques ferontjustice de votre imputation. Les nombreux monuments dédiés à l'éducation de la jeunesse, les asiles pour les vieil-

Education Cléricale. 17

lards, les aliénés, les pauvres, les orphelins, et les hôpitaux sont autant de témoignages en faveur de Pœuvre missionnaire qu'ils accomplissent.

— Oui, mais il est plus que vraisemblable que leur système religieux cause, par l'avantage qu'il donne aux prêtres sur les laïques, cette pauvreté, cette misère que ces institutions ont pour prétexte de soulager. En définitive ils ne font qu'ôter à Paul pour donner à Pierre. Les prêtres ne sont-ils pas toujours riches et les laïques toujours pauvres ?

— Dans tous les cas cela n'impugne pas leur sincérité. Il y en a eu qui ont même subi le martyre pour leur foi.

— Vous m'étonnez grandement, je vous assure.

— Cependant il n'y a pas lieu d'être surpris, si on tient compte de la rude discipline à laquelle sont astreints les séminaristes qui n'ont que peu ou point de rapports avec le monde extérieur. Eu outre on leur interdit toute lecture dérogatoire aux enseignements de l'église ou pouvant porter atteinte à sa suprématie. Consultez V index Uhrorum prohibitorum et expurgandonun.

— Quel langage barbare î s'écria Jean ; qui peut comprendre un tel jargon?

— L'index prohibitorum est un catalogue des livres dont la lecture est prohibée, et l'index expurgandorum détermine des passages qu'on doit retrancher avant leur publication. Ces catalogues, une fois approuvés par le pape, sont livrés

à la publicité, et on les renouvelle de temps en temps en raison des additions que cause cette censure en permanence.

L'esprit qui anime et contrôle les prêtres dans leur éducation se résume dans une récente allocution du pontife romain. S'adressant à des étudiants en théologie il s'exprime ainsi : " Hâtons-nous de cultiver la sainteté par l'assiduité à l'étude, par l'obéissance aux supérieurs et par la fréquentation des sacrements, sans nous laisser distraire par les échos du monde de dehors; ne salissons jamais nos mains au contact des journaux quotidiens, ces organes de l'enfer, qu'on ne peut toucher sans commettre un péché mortel.''

— Oh ! s'il en est ainsi, remarqua tante Mélie, si c'est réellement la méthode dont on se sert pour les instruire, c'est-à-dire, de ne leur laisser connaître rien que les dogmes du romanisme, je me retracte ; je n'aurais pas dû tous les qualifier d'hypocrites.

— Ce n'est pas tout, ma tante ; ils sortent de l'université revêtus des saints ordres — comme ils le croient — de succession apostolique, avec le pouvoir des clefs, c'est-à-dire, celui de lier et de délier sur la terre ce qui le sera au ciel, et forts de cette conviction ils agissent en conformité de leurs instructions en toute sincérité. Comment en douterait-on en les voyant si souvent occupés dans leurs fonctions sacerdotales, et à lire leur bréviaire.

— C'est donc pour cela qu'ils marmottent presque

Lumière Universelle. 19

toujours, quand on les voit sur les chars et ailleurs, comme quelqu'un qui est dénué d'intelligence, observa Luella.

— Mais les crois-tu sincères quand ils demandent et obtiennent de l'argent pour la rémission des péchés ? s'écria Mme. Beaudry.

— Si cela est arrivé quelquefois, dans des temps très antiques, ce n'est pas une pratique générale : l'exception n'établit pas la règle. Quant à moi je puis affirmer que je n'ai jamais payé pour l'absolution de mes péchés.

— Il est très naturel pourtant d'inférer que cela se pratique sur une grande échelle, au moyen des indulgences et des messes payées pour les âmes en purgatoire, dit tante Mélie, qui voulait avoir le dernier mot.

— Y a-t-il encore d'autres cas où les catholiques romains aient été faussement représentés ? demanda Luella.

— Certainement ; on a prétendu que leur théologie était entièrement hétérodoxe ou contraire à l'orthodoxie ; or il est facile de réfuter cette assertion ; car toutes les doctrines , essentielles du christianisme sont enseignées dans les églises romaines. Le Credo qui est un résumé de l'évangile est en usage chez eux comme chez nous, ainsi que l'Oraison Dominicale, ce modèle de prière que le Sauveur nous a donné ; et s'ils s'en tenaient à ce qui est parfait, étant divinement inspiré, la

discorde s'enfuirait honteusement, laissant la fraternité victorieuse régner en paix sur l'humanité soulagée. Oui, il y a même assez de vérité dans l'église romaine pour sauver le monde, si seulement cette vérité était convenablement appliquée.

— Comme ça, dit Jean surexité, tu penses qu'il V a des catholiques romains de sauvés ?

— Sans doute, mon petit; des catholiques tels que Mme. Guyon, Fénélon et nombre d'autres ont saisi la vérité pure, étant éclairés parle Saint-Esprit dont la lumière est accessible à tous ceux qui la recherchent sincèrement. Ceux-là, n'en doutons pas, sont au séjour des bienheureux par la grâce divine.

— Soit, répliqua tante Méhe ; mais d'après votre propre logique, l'exception n'établit pas la règle, et il est incontestable que la grande majorité est empêtrée dans les filets de la superstition et de l'erreur, s'adonnant à la pratique de vaines et futiles cérémonies, adhérant aux traditions humaines en abandonnant, comme le dit Jésus, le commandement de Dieu.

— Et tu crois qu'ils sont satisfaits de leur religion? demanda Jean.

— Ils le sont sans l'être.

— Bah ! ta réponse ressemble à un jeu de mots. Exphque-toi donc.

— Tu es trop bouillant, mon ami ; il faut mettre un peu plus de retenu dans la conversation. L'habitude étant comme une seconde nature, ils présu-

Satisfaits et non. 21

ment avoir la vraie foi, être dans la véritable église, et en cela ils sont satisfaits ; mais s'il arrive qu'ils sondent leurs cœurs, comme dans la présence de la mort et du jugement, s'ils interrogent leur conscience, ils ne peuvent que frémir de leur dépravation et de leur incertitude religieuse. C'est alors qu'ils sentent combien ils sont loin de posséder ce royaume des cieux qui est, nous dit l'apôtre, ni viande ni breuvage, c'est-à-dire, qui n'est pas de chose matérielle et périssable, mais justice^ paix et joie par h Saint-Esprit. Oh ! si encore ils voulaient s'adresser au grand médecin des âmes dans le language du poète :

** 0 mon Sauveur, à toi seul je veux être, Yiens pour toujours habiter dans mon cœur : Brise l'idole et de ce cœur sois maître,. Rends-moi plus blanc que la neige, Seigneur."

Mais cette pureté après laquelle on doit aspirer ne peut être produite que par l'opération du Saint- Esprit, en réponse à la foi et en vertu de la rédemption qui est en Jésus-Christ.

— S'ils ne faisaient pas la sourde oreille, dit Jean, ils entendraient les précieuses paroles de Jésus : *' Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.""

Luella, qui depuis quelques instants contemplait

22 Face d Face.

la sérénité de la rivière, s'écria subitement : ^Tenez, voilà le symbole d'une âme en repos. Béni soit Dieu qui m'a gratifié de la substance intime."

— Il serait à désirer, repris-je, que les hommes s'occupassent davantage de leurs intérêts éternels, qu'ils négligent pour des choses périssables. Le Père de toute éternité les y invite cependant lorsqu'il dit; "Venez maintenant et débattons nos droits. Quand vos péchés seraient comme le cramoisi, ils seront blanchis comme la neige ; et quand ils seraient rouge comme le vermillon, ils deviendront blancs comme la laine."

Comme j'achevais cette citation, la pendule sonna sept heures, nous rappelant que le service public réclamait notre présence. Nous convînmes de nous rassembler de nouveau le dimanche suivant, et je promis, que, Dieu le voulant, j'entrerais dans les détails de ma vie passée ; mais avant de nous séparer nous chantâmes ces versets de cantique :

** Aimons-nous d'un amour sincère ; Ne soyons qu'un en Jésus-Christ :

Nous avons tous le même Père, La même foi, le même Esprit.

'• Seigneur, exauce en ta tendresse Le vœu de Jésus, notre Époux ; Accomplis ta grande promesse ; Dans l'unité consomme-nous."

Mon Enfance — Ancêtres — Évangéline d'Acadie — Premières Leçons — Les Protestants — Embarrassé — Les Prêtres au Jeu — Les Cartes et la Dance le Dimanche.

Quand fêtais enfant, je parlais cormne un enfant, je jugeais comme un enfant, je pensais comme un enfant ; jnais lorsque je suis devenu homme, j'ai quitté ce qui tenait de l'enfant. —Paul.

ES huit jours d'intervalle qui s't'coulèrent avant que nous reprissions notre histoire />^ parurent longs aux enfants. La petite Marie demanda souvent à son papa quand est-ce que le dimanche allait venir. Mes occupations pastorales me firent, au contraire, trouver la semaine courte. Le jour désiré vint enfin, mais accompagné de nuages qui obscurcissaient le firmament. La pluie, dont nous étions menacés, commença à tomber avant l'heure de l'ouverture de l'école, et, en raison du petit nombre des assistants, les exercices furent abrégés. Notre groupe put donc se rassembler un peu plus tôt dans mon cabinet d'étude.

Si la scène était changée à l'extérieur, au dedans l'animation et le plaisir étaient redoublés. Quelqu'un fit la remarque qu'au dehors, les ormeaux avaient l'air de gémir sous la pluie dégoûtante, et que les cieux manifestaient des symptômes de malaise par des grondements sourds et prolongés, entremêlés de lumineux éclairs.

— Bien que j'aime l'étude des arbres et des fleurs, dit Jean, dans ce moment je préfère l'histoire de papa, et je propose que nous gardions le silence et que nous l'écoutions. Puis s'adressant à moi : *^Papa, ajouta-t-il, tu te rappelles nous avoir corrigés de nos idées fausses sur les catholiques romains, ce qui a été cause que je les ai estimés plus cette semaine qu'auparavant. Eh bien ! ce que tu as su foire pour nous, tu devrais essayer, il me semble, de le faire pour eux: car il n'y a pas de doute qu'ils nourissent des préjugés contre nous protestants. Par ce que Nora me disait dernièrement des protestants, je suis sûr qu'elle les juge mal.

— C'est précisément ce que je me propose, mon enfant, comme tu pourras le voir par la suite de notre entretien.

— Bien, cher papa, dit Marie, en s'appuyant sur ma chaise, conte-nous ton histoire dans tous les cas.

— Attention ! je commence. Je naquis dans la paroisse de Highgate, comté de Franklin, état

Ancêtres. 25

du Vermont, à un mille environ <]e Saxe's Mills, le 11 août, 1S33. Comme notre nom l'indique, mes parents étaient d'origine française, et c'est dans cette langue que j'ai commencé à balbutier. Mes ancêtres paternels nous représentent une lignée de guerriers qui se sont illustrés à Carillon sur le lac Champlain, et sur les Plaines d'Abraham à Québec» sous Montcalm. Les aïeux de ma mère, dont le nom patronymique était ]\Iarie Bail de Printemps, forment une succession pour ainsi dire non interrompue de titulaires religieux. Sa grand'mère était contemporaine et participa aux souffrances d'Évangéline, l'héroine d'un poëme de LongfelJow, qui a si bien dépeint l'esprit ardent, simple et religieux de ces 18,000 Acadiens chassés de leur pays et dispersés sur le continent.

— Tu n'as pas toujours habité le Yermont, dit Luella.

— Je n'avais guère que cinq ans quand mes parents retournèrent en Canada, leur pays natal, et se casèrent dans la paroisse de Henryville, près du lac Champlain. Cinq ans après nous émigrâraes de rechef dans l'État de Yermont, et deux ans plus tard nous vînmes à Ticonderoga (l'ancien Carillon),

,État de New York, où nous séjournâmes plusieurs années. Yous voyez que dès ma naissance j'ai été sorte de missionnaire. Ah ! j'oubliais de mentionner qu'à l'âge de sept ans je faillis me noyer dans la rivière du Sud.

26 Face d Face.

— Tout comme moi dans le crique Kinderhook, l'autre jour, dit Jean.

— Justement, encore un peu plus et c'en était fait de mon histoire terrestre.

— Comme le Seigneur est bon, s'écria Luella ; sans doute qu'il nous a conservé la vie pour notre bien.

— Certainement, et j'espère que nous ne le frustrerons pas de ses bonnes intentions, réalisant avec le poëte Cowper, que

" Si du bouton amère est la saveur, Odoriférante en sera la fleur ! "

Quoiqu'il advienne, reprenons notre récit. De tous les catholiques romains de ma connaissance ma mère pouvait être comptée au nombre des plus fervents. Elle fit baptiser de bonne heure et avec soin chacun de ses quinze enfants, savoir, neuf garçons et six filles. Je fus porté à l'église de Ste. Marie de Manoir (Canada Est), pour y être baptisé. Nous fûmes fous strictement élevés dans les enseignements de l'église romaine, je lui suis redevable pour les bonnes leçons que je reçus alors, et que je n'oublierai jamais. Voici quelques uns des principes que Pon se plaisait à nous inculquer : La religion est cVune suprême importance ^ en s'éveillant le matin, dire : *^ Mon Dieu, je te donne mon cœur ;" après s'être habillé modestement, se mettre à genoux et offrir sa prière f vaquer aux occupations auxquelles

VÉglise. 27

notre état nous appelle; prendre nos repas avec sobriété et tempérance, sans jamais oublier la bénédiction céleste ; prêter secours aux pauvres selon son moyen ; tous les jours assister au culte divin, si faire se peut, et chaque soir faire un examen de conscience accompagné de prière.

— Assurément, observa Luella, ces instructions sont excellentes et je les crois parfaitement scripturaires.

— Voilà pourquoi je continue à les mettre en pratique, et que je désire le faire jusqu'à l'heure de ma mort. Cependant bien que je fusse instruit de ces vérités chrétiennes, on m'apprit également à haïr et à fuir les protestants. On appuyait d'autant plus sur cette partie de mon éducation que nous en étions entourés. Je m'apercevais aussi qu'on leur refusait la sépulture dans nos cimetières, et qu'on voulait, en toute chose, les repousser comme faisaient les Juifs des Samaritains. Quand j'étais jeune une sainte horreur remplissait mon âme au seul son des cloches protestantes, et j'aurais pu sauter de joie à la vue de leurs églises dévorés par les flammes.

— Oh ! quels vilains sentiments vous aviez là, fit Jean avec tristesse.

— Maintenant je le sais, mais alors je l'ignorais. Ne vous rappelez-vous pas que Jésus dit à ses disciples : " Même le temps vient que quiconque vous fera mourir, croira rendre service à Dieu ? '^

— Mais, papa, se sont les sentiments d'un meurtrier.

— Je confesse avec honte que telles étaient mes convictions, et il ne faut pas vous en étonner, parce que je croyais que le protestantisme était non-seulement le reniement de toute religion, mais virtuellement une croisade contre la sainte église catholique apostolique et romaine, '^ hors de laquelle il n'y a pas de salut" Tout régide romain doit considérer les protestants comme des païens et des publicains»

— Oh ! papa, c'est justement ce que Nora voulait m'expliquer l'autre jour.

— Mon père avait l'habitude de dire avec dérision? que son vieux bœuf avait plus de piété que les protestants attendu que l'animal se met toujours à genoux avant de se coucher, ce que le protestant ne fait jamais.

— Est-ce possible que grand papa parlait comme ça ! dit Luella avec surprise.

— Ce n'est, hélas ! que trop vrai d'un grand nombre de protestants, qui ne font aucune profession de religion expérimentale ou personnelle, et qui vivent sans prière et sans culte divin, remarqua tante Mélie. Ils assument une terrible responsabilité, car ils mettent de sérieuses entraves au progrès de l'Evangile. Il est à regretter que votre père ne se soit pas trouvé en contact avec une meilleure classe de protestants.

— 0 ! cette manière de juger les protestants

L'Eglise. 29

était plutôt le fruit de son éducation que celui de sa propre observation ; car ce dépit et ce ridicule sont enseignés dans le petit catéchisme du diocèse de Québec, dont je vais vous lire quelques passages, en commençant à la page 24 :

'' Q. Y a-t-il plusieurs églises catholiques ?

" R. Non, la seule église catholique est l'église romaine.

'' Q. Que faut-il penser de ces autres sociétés qui s'appellent églises, mais qui ne professent pas la même foi que nous et qui ne sont pas soumises aux prêtres ?

*^ R. Ce sont des institutions humaines qui ne servent qu'à égarer les hommes, sans jamais les amener à Dieu."

— On expHquait ces passages avec beaucoup de force, les appliquant au protestantisme, lequel, nous disait-on, proteste contre l'église du Christ, contre la loi et l'Evangile. On nous disait même que le mot 2)t'otesta7it s\gmûa.\t tout cela ; que c'était un péché mortel, presqu'un sacrilège, de lire aucun livre protestant ou d'assister à leurs assemblées, et que nous devions les fuir comme Eve aurait dû fuir le serpent. Pour plus ample information nous lirons le passage suivant, tiré d'un des livres d'instructions les plus populaires dans l'église romaine :*

"Si quelqu'un se trouve dans l'impossibilité

* Catholic Christian lastructed, pages 92 et 93 j par le Rev. Dr. Challoner.

d'assister au saiat sacrifice de la messe, ne devrait-il pas lui être permis, dans ce cas, de s'unir en prière avec ceux d'une autre communion ?

'^ Certainement non. C'est un malheur, un grand malheur même, d'être, comme David, persécuté par Saul, éloigné du temple (tabernacle) de Dieu et de ses saints mystères ; mais ce serait un crime de s'unir à une congrégation hérétique ou schismatique dont Dieu rejette le culte comme étant sacrilège et impie.'^

— 0 ! maintenant je vois, dit Luella, pourquoi tu n'allais pas à l'école du dimanche ; tu croyais avoir de bonnes raisons pour t'en abstenir.

— Mais il y a plus : j'étais aussi conseillé de faire tout en mon pouvoir, par douceur ou rigueur, pour convertir les protestants à ma foi, et ainsi aider à renverser ce boulevard de l'hérésie la plus abominable et la plus damnable qui se soit jamais introduite dans le monde. On me disait que de même que satan avait comploté la chute du premier homme, ainsi le protestantisme conspirait pour renverser le Christ le second Adam. Cela m'était si souvent répété et avec tant d'emphase, que mes pensées, mes sentiments s'en empreignirent au point de contrôler toutes mes actions.

Un éminent auteur français a dit, qu'il est dans la nature de l'homme d'être crédule. Cette crédulité est nécessaire à notre conservation et développement durant notre enfance. C'est alors

Haine Injuste. 31

que nous recevons pour vraies, sans examen, sans études, des opinions qui jettent de profondes racines dans nos esprits, et qui plus tard nous dominent despotiquement. Mon expérience vient à l'appui de cet aphorisme.

Mes facultés se développèrent avec l'âge. Eh ! quelle fut ma surprise lorsque, par contraste, je fus obligé de reconnaître que la moralité de nos voisins protestants excellait la nôtre. Ils nous surpassaient en industrie, en éducation, en sobriété et même en charité. Quels bons chrétiens ils feraient, me disais-je, si seulement ils possédaient la vraie foi, s'ils appartenaient à la véritable église !

— Mais, interrompit tante Mélie, vous ne pouviez réaliser à cette époque, qu'en moyenne, aux Etats-Unis, la moralité des protestants sans prétention religieuse — exceptant ceux qui en ont — est de beaucoup supérieure à celle des catholiques romains qui se glorifient tant de leur rehgion.

— Je savais pourtant qu'en ce pays, la moralité des catholiques romains s'élève à un degré d'excellence inconnue dans les pays complètement dans le régime du clergé.

— Ce que vous venez de dire, observa Luella, me rappelle la conversation que j'entendis l'autre jour en omnibus : "Avez-vous remarqué, dit madame, les enseignes d'auberges de toutes classes dont notre bonne ville abonde? Hélas! oui, répondit la voisine; et de plus j'ai noté que

presque toutes portent des noms étrangers au pays, ce qui suggère assez à quelle religion ces gens-là appartiennent. Et mon époux m'assure que les statistiques du pays entier nous montrent que la plupart des vendeurs de boissons enivrantes sont catholiques romains."

— Soit, mais revenons à notre sujet. Dans un livre de prières, approuvé par l'archevêque Hughes de New York, et très populaire, ayant pour titre : Le Chemin du Ciel, nous lisons à la page 14 :

"Dans un rescrit en date du 5 Septembre, 1852, Notre Saint Père Pie IX, à l'instance du concile national de Baltimore, sanctionne, par indulgence, la formation d'une société dont les membres prieront spécialement pour la conversion de tous ceux qui sont en dehors de la communion de l'église romaine dans les Etats-Unis.

" A la communion de Pâques une indulgence plénière sera accordée à tous les membres qui réciteront journellement, n'importe dans quelle langue, la prière suivante : Eternel Dieu Tout Puissant, Sauveur de tous, et qui ne veux point qu'aucun périsse, ayez pitié de ces âmes qui sont égarées par les séductions du malin esprit, afin que rejetant toute erreur, les cœurs de ceux qui errent soient convertis et retournent à l'unité de la vérité en Jesus-Christ Notre Seigneur. Amen."

Vous voyez que non seulement cette prière est enseignée mais encore qu'elle est considérée par le

Embarrassé. 33

Pape comme étant d'une telle importance qu'il accorde une récompense sous forme d'indulgence plénière à tout romain qui la récitera.

En ce moment Jean, qui venait de feuilleter les journaux, s'écria : '^ Tenez, voici un peu plus de lumière ou de ténèbres, comme vous voudrez, sur le sujet. D'après ceci il me semble qu'ils devraient plutôt former des sociétés de prières pour la conversion de ceux des leurs qui figurent en si grande majorité sur le rapport des récentes arrestations.'^

Après avoir lu quantité de noms, pour la plupart étrangers, il ajouta : '' Pour un seul jour ça ne va pas mal ? " Puis passant à un autre journal, il allait entreprendre la lecture des opérations de la cour de Police, lorsque sa mère lui dit : " C'est assez, Jean 5 tu pourrais lire ainsi jusqu'à demain et ça ne ferait que noircir un tableau déjà trop sombre, surtout quand on considère que guère plus que le quart de la population de cette ville appartient au romanisme. Un tel état de choses est vraiment alarmant.

— ^^Mais, je répondis, l'embarras que me causait la moralité supérieure des protestants ne fit qu'augmenter avec l'examen. Leur charité se recommandait à moi en ce qu'ils faisaient l'aumône aux pauvres romains auxquels les prêtres la refusaient souvent.

Je voyais aussi que ces hérétiques étaient strictement religieux malgré l'affirmation contraire. A

34 Face d Face.

mon grand étonnement^ je vis que plusieurs d'entr'eux ne se mettaient point à table sans implorer la bénédiction d'en haut sur eux et sur leurs aliments.

De plus, matin et soir ils s'unissaient en famille dans la lecture de la Bible^ le chant des cantiques et la prière — chose rare chez les romains. Le dimanche ils s'occupaient à lire des livres religieux et assistaient ponctuellement au culte pubhc dans les églises^ qui font l'ornement de tous leurs villages.

Le contraste frappant entre cet état de choses au Verraont avec le bruit et la dissipation qui caractérisent le jour du dimanche au Canada, à quelques milles de distance seulement, me donnait à réfléchir. Il était clair que la religion seule était la cause de cette différence de mœurs.

— Raconte-nous donc comment le dimanche était observé en Canada, fit Jean.

— Là, le dimanche était considéré comme jour de fête. Les auberges — en plusieurs cas tenues par des membres distingués de l'église, même de ses syndics et de ses chantres — étaient ouvertes tout le jour, à l'exception des heures de services.

Entre les offices les hommes et les enfants s'amusaient à divers jeux devant la porte de l'église. D'autres faisaient parader leurs chevaux pour leur donner du renom.

Un encanteur ayant nom Demers, syndic de l'éiïlise, et dont les fils étaient mes camarades d'école et du cliœur, aussitôt la messe finie, montait

Dissipations Coriimunes. 35

une estrade aux fins d'annoncer au public les choses perdues, trouvées, etc. Une fois l'an il s'y faisait aussi une vente à l'enchère de graines potagères, de fil, de laine, de végétaux et d'animaux de toutes sortes, dont le produit était versé entre les mains du prêtre, au profit des âmes du purgatoire, pour lesquelles on fliisait la collecte dans l'église.

Imaginez-vous le dévot crieur au milieu du gloussement des dindons, du caquetage des poules, et du grognement de pourceaux, annonçant sa marchandise, et puis vendant au plus offrant le salut des âmes en purgatoire, au moyen de la prime offerte. Ce n'est guère croyable, pourtant je l'ai vu plusieurs fois.

— Quoi, tout cela le dimanche ! s'écria Jean.

— Quand ce n'était pas le dimanche c'était un jour de fête d'obligation, plus solennel encore à leurs yeux. Toutefois vous ne devez pas perdre de vue que cela se passait il y a trente ans, et qu'à cette époque il y avait moins de civilisation que de nos jours.* En outre, ce mode de publier les annonces était le seul praticable, car on ne recevait peut-être pas une demi-douzaine de journaux dans toute la paroisse, et un avis par écrit n'aurait pu être lu de la centième partie des habitants. Il est à désirer que la civilisation fera bientôt disparaître ces coutumes impies, triste reliquat du paganisme. Nous pourrions dire la même chose des assemblées du dimanche pour discuter, avant les élections, la

* Cela se pratique encore dans le pays.

politique, ainsi que les cirques comiques, les loteries, et les jeux de toute espèce.

— Quelles étaient donc les habitudes familières du peuple ? demanda Luella.

— Chaque habitation avait ses parties de plaisir ; on jouait aux cartes, on dansait, on buvait à tirelarigot.

— Et toi aussi, papa, tu jouais aux cartes ? dit-elle attristée.

— J'en rougis à ma honte. J'ai souvent depuis frémi à la pensée de la vie de débauche et de ruine qui aurait pu m'échoir, et que, par une providence favorable, j'ai pu éviter. A l'égard de ces choses vous allez voir quel exemple et quelle instruction je recevais. Mon père prenait autant de soin pour nous apprendre les figures de la dance et les combinaisons du jeu de cartes, que ma mère s'en donnait pour nous enseigner à prier. Du reste elle ne pouvait objecter à ces amusements qui nous paraissaient universels. Sans vendre de liqueurs mes parents avaient un petit restaurant attaché à leur boulangerie, aussi notre maison devenait le rendez-vous général, principalement le dimanche.

— A la saison des pommes notre maison se remplissait de chalands anxieux pour se divertir au jeu de cartes appelé lou]o. L'enjeu consistait en pommes, et comme j'étais expert à ce jeu, je gagnais souvent, et je ne me faisais pas scrupule de revendre plusieurs fois la même marchandise à

Jeu de Carte. 37

nos clients : c'était pour moi source de plaisir et de profit. Cette espèce. de brigandage durait ainsi toute la journée et parfois jusqu'à une heure avancée de la nuit. Pourtant il faut en exclure le temps de la messe et des vêpres, car au son de la cloche nous nous hâtions d'aller à l'église avec la même ardeur que nous en mettions à jouer.

Ordinairement après vêpres mes parents se rendaient au presbytère pour faire la partie de cartes avec monsieur le curé.

— Est-ce possible ! un prêtre qui se dit un des apôtres de Notre Seigneur Jésus-Christ, protesta Luella.

— Mais oui, et c'était un des plus dévoués de ceux que j'ai connus dans le sacerdoce. Il avait nom Brouillette. Il fut envoyé à cause de son excès de zèle comme missionnaire aux indiens d'Orégon.

— Oui-da ! et que disaient grand papa et grandemaman au retour de leur pieuse visite à monsieur le curé ?

— 0, ils étaient enchantés de la manière dont ils s'étaient amusés; le piètre les avait fait rire à gorge déployée avec ses tours de finesse au jeu de cartes, et ses bons mots. Quoique très jeune encore, je ne pouvais pas faire autrement que de voir l'inconséquence sérieuse dans la conduite d'un homme qui était si solennel en apparence aux vêpres où je venais de le desservir ; et qui un moment après

était gai comme un troubadour. Et on me fit comprendre que c'était la même chose avec tous prêtres du pays.

— Donc, s'écria tante Mélie, en comparant les mœurs du Vermont avec celles du Canada, nous sommes obligés d'avouer qu'elles ne sont pas en faveur de ce dernier pays, et il me semble que celui qui quitte le Vermont pour le Canada doit éprouver les mêmes émotions que les disciples lorsque aussitôt après la transfiguration du Maître ils se trouvaient parmi les incrédules et les démoniaques.

— On connaît l'arbre à son fruit, a dit Jésus- Christ; pourquoi n'appliquais-tu pas cette règle-là à l'église de Eome ? suggéra Mme. Beaudry.

J'ai quelquefois songé que cette déclar.ition du Sauveur pouvait lui être applicable, mais je refoulais cette pensée en moi-même, croyant que c'était une tentation. J'essayais de me persuader que cet étonnant contraste était l'effet de causes naturelles telles que les tendances héréditaires, l'influence du sol, le climat et enfin l'entourage ; néanmoins ce raisonnement ne me satisfaisait pas complètement, et pour plusieurs années la cause de tout ceci m'échappait. Pour moi c'était un mystère de plus.

— Mais encore, remarqua tante Mélie, comment pouviez-vous rester si longtemps au sein de cette église malgré vos doutes et en présence de tant de faits si palpables contre elle ?

Piliers de V Église. 39

— Ah voilà ! c'est ce dont on se rend compte bien difficilement. Sans doute que comme un très grand nombre de mes coreligionnaires j'y étais retenu par les mêmes puissantes influences.

— Tu devrais bien nous expliquer cela, papa, car pour moi c'est aussi un mystère, dit Luella.

— Te répondre, ma fille, exige une étude approfondie de V influence xmrtlculière qiCeocerce T église de Borne sur ses adeptes. Or le temps nous manque pour y faire justice cette après midi. Mais vous le voyez, la tempête augmente; elle menace de nous priver du culte public du soir ; dans ce cas nous nous réunirons de nouveau à huit heures, et je tâcherai satisfaire ta curiosité.

Sur ce, nous nous dispersâmes sans plus de formalité. Demeuré seul dans mon cabinet, je me livrai à une méditation qui ne fût troublée que par le son de la clochette, qui annonçait que le thé était servi.

Les Piliers de l'Église — Nora intéressée — Lbibus infantum — Don Pio Mort ara —

VÊTEMENTS ET ORNEMENTS — CoRPUS-ChRISTI

— Pure Dévotion.

On lui donna encore la puissance sur toute tribu, sur toute langue et sur toute nation.— Afocalypse.

'ORAGE ne discontinuait pas ; le vent en changeant n'avait fait qu'augmenter d'intensité ; tout présageait une violente tempête 5 les éléments déchaînés vomissaient de leurs flancs une pluie torrentielle et de rares reflets de l'éclair semblaient jeter le défi à l'obscurité croissante.

L'heure du service étant arrivée, je me hasardai à sortir j mais à l'aspect des rues sombres et désertes je vis qu'il n'était guère possible d'avoir une assemblée à l'église; le bedeau n'avait pas même ouvert la porte, et une fraîche ondée me fit hâter mon retour au gîte.

I^ora Intéressée. 41

Xous ne tardâmes pas à nous réunir dans mon étude. Le bébé fut apporté dans son berceau pour y sommeiller à loisir.

Il y a lieu de raconter ici une piquante épisode: Nora s'était tout à coup intéressée à nos séances.

Il paraît que durant la semaine, les enfants lui avaient donné un compte rendu de nos entretiens précédents, et qu'elle était très satisfaite de la candeur et de la charité avec lesquelles nous avions traité notre sujet. Poussée par sa curiosité naturelle, elle avait adroitement laissé les portes de communication entre-baillées entre sa chambre et notre asile, de manière à pouvoir entendre toute notre conversation, à notre insu. *

Elle avait requis les enfants d'intercéder auprès de moi pour obtenir la permission d'assister dorénavant à nos réunions.

Elle lui fut accordée sans difficulté. A dire vrai je m'y attendais, quoique pas sitôt. Ignorant jusqu'à quel point elle était initiée à nos entretiens familiers, j'avais d'abord été enclin à considérer sa demande comme une plaisanterie ; peut-être aussi était-ce la

* Nous désirons qu'il soit compris des lecteurs, que nous ne voulons aucunement justifier l'action de Xora. Nous ne pouvons que censurer la pratique d'écouter aux portes, trop commune chez les enfants et les serviteurs. Dans cette occurence le bien prévalut sur le mal. A cause de cela nous pardonnâmes volontiers cette unique offense.

peur de rester seule par un pareil temps, qui la faisait agir.

Toujours est-il que je ne tardai pas à découvrir qu'elle était sérieuse, et que réellement elle aspirait déjà à approfondir la vérité.

Les enfants entrèrent suivis par Luella et Nora qui se tenaient par la main. Elles s'assirent côte à côte, et lorsque le calme fut établi Luella s'adressant à sa voisine lui dit :

— Peut-être pourez-vous me dire, aussi bien que papa, ce que je désire connaître à présent.

Nora pencha la tête un moment comme confuse ou embarrassée, puis répondit : " Cela dépend de ce que vous voulez savoir. Je vous renseignerai si je le peux. ''

— Bien, pouvez-vous me dire quel est le pivot ou pierre de l'angle, le principal pilier sur lequel repose votre église ?

Elle hésita quelque peu afin de réfléchir, puis

répondit lentement : "Je suppose que c'est

son infaillibilité. " Mais ne paraissant j)as

entièrement satisfiiite de sa réponse elle reprit :

^' Attendez un peu, je pense que c'est plutôt le grand souci qu^ elle prend des enfants."

— Nora a parfaitement raison, dis-je, elle a trouvé la bonne clef Dans cette circonstance Rome suit les illustres exemples de sa devancière, l'éghse juive, et du Christ lui-même. N'a-t-il pas dit à ses disciples en leur montrant de petits

L'Enfant. 43

enfants : '^Le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent, donc si vous ne devenez comme un d'eux vous n'y pourrez entrer."

— Est-ce que les romains agissent par les mêmes motifs, et sont-ils poussés par le même esprit ? questionna tante Mélie.

— C'est ce que nous saurons en examinant. Afin de recueillir une plus abondante moisson, elle prétend que l'enfant qui meurt sans être baptisé ne peut entrer au ciel, et qu'il est détenu dans un lieu nommé limbes ; c'est pourquoi elle n'en permet pas l'enterrement en terre consacrée, mais le relègue dans une espèce de champ de potier.

— Il est donc naturel d'inférer qu'il y a quelque chose d'erroné dans un enseignement de ce genre, s'écria tante Mélie. Est-ce que Dieu laisserait le salut éternel de petits innocents dépendre du gré de leurs parents ? Et que deviendraient des milliers d'enfants dans les pays païens, qui sont morts avant de connaître le bien et le mal ! En effet qu'y a-t-il de plus compréhensible que l'alliance de Dieu avec Abraham, le père des croyants ? Les enfants y étaient inclus puisqu'ils recevaient la circoncision comme le sceau de leur réception et non poiu' se rendre acceptables. Ainsi les enfants sont baptisés parce que Jésus-Christ les a rachetés, et qu'ils font partie de son royaume ; mais non pas pour les en rendre dignes. Le baptême ne peut créer l'union d'une âme avec Jésus, il ne peut que le reconnaître.

— Je vois que vous plantez votre bannière sur le terrain biblique ; mais Rome argumente autrement. Non seulement elle baptise les enfants de ses adhérents, mais encore elle s'efforce d'amener dans son giron, par le baptême, ceux d'autres persuasions. Pour arriver à ses ftns et malgré la sainteté qu'elle attache aux sacrements, elle autorise toute personne à administrer le baptême dans ce qu'elle appelle des ^'cas de nécessité." Un hérétique ou une servante ignorante deviennent les subrogés des prêtres et des évêques.

A ce mot tous les regards se tournèrent vers Nora. Chacun s'attendait à ce qu'elle contestât mon affirmation ; mais il n'en fut rien, elle l'admit tacitement en balbutiant qu'il était déplorable que les protestants eussent notion de cela.

— Tiens ! mais pourquoi pas, si c'est la vérité I dit Luella.

— Toute vérité n'est pas bonne à dire. Beaucoup de pauvres servantes comme moi seront en danger de perdre leur place, si on vient à apprendre qu'il est de leur devoir d'influencer les enfants pour les amener au romanisme . J'en ai connu plusieurs qui y ont été amenés par ces moyens sans que personne s'en soit douté

Elle fut brusquement interrompue par un violent coup de tonnerre, ce qui Ténerva au point qu'elle s'écria d'une voix fébrile: *' Sainte Viero^e Marie et Sainte Honorée, ma patronne, protégez-moi,

Edgar Mortara. 45

assistez-moi car je viens de commettre un grand péché. Je n'avais pourtant pas le dessein d'accuser nos saints prêtres, ni moi-même comme je viens de le faire. Oh ! pourquoi faut-il que j'aie parlé si mal à propos !

— Allons ! allons ! Nora, repris-je pour essayer de la calmer, ne vous chagrinez pas pour si peu de chose ; ce que vous venez de nous dire n'était pas un secret pour moi. Détrompez-vous, vous ne devez jamais craindre de dire la vérité. C'est un fait notoire qu'en 1858, un enfant de sept ans, nommé Edgar Mortara, fils d'un Juif de Boulogne alors dans les Etats Pontificaux, fut ravi à ses parents, et placé dans une maison religieuse de Rome, sous le prétexte qu'il avait été baptisé, étant malade, par une servante de son père. Le petit enfant fut élevé contre le gré de ses parents dans une nouvelle croyance, car un enfant croit tout simplement ce qu'on lui enseigne : ce qui lui est semé dans l'esprit prend racine et lui devient bientôt aussi naturel que l'action de respirer. On ne commence à douter que lorsqu'on a conscience d'avoir été trompé. De là l'église doit apprendre que si elle veut subjuguer le monde et l'amener à Christ, elle doit inculquer de bonne heure ses maximes aux enfants, pour les préparer au bon combat de la foi.

A cet instant je crus devoir renouveler à Nora l'assurance que sa confession involontaire ne lui por-

46 Face d Face.

terait aucun préjudice en tant que cela dépendrait de nous; et pendant que je parlais encore Luella lui témoigna sa sympathie en l'entourant de ses bras comme pour la protéger et la consoler de son mieux.

— Mais ceci n'explique pas tout le pouvoir de Téglise, interrogea Jean.

— Certes, non. Son influence, spécialement sur les enfants et les masses, réside dans la méthode de se servir de symholes qui flattent les sens. Sous ce rapport elle ressemble encore à l'église juive.

— Dites donc plutôt au paganisme, dit tante Mélie.

— Hé bien, écoutez ! L'artiste opère même plus que le prêtre. Les superbes tableaux, la riche ornementation des autels, les somptueuses parures, l'or, l'argent, les pierres précieuses, les statues, l'éclat des lumières, l'odeur pénétrante de l'encens, le magnifique appareil des prêtres et de leurs acolytes, le faste des décorations et la pompe du service, contribuent à effectuer une attraction presque irrésistible, qui n'a son parallèle qu'au théâtre. Mais dépouillez-là de tout cela et que lui resterait-il ? Eien ou à peu près, car la prédication est un détail minime dans des services qui amusent plus qu'ils n'instruisent.

Rien n'est épargné pour varier l'attrait des cérémonies. Par exemple en carême, dans la semaine de la passion, les églises sont drapées de

Apiiel aux Sens. 47

noir, le service est plus solennel, les autels sont dégarnis de leur attirail ; les crucifix, statues, bannières sont revêtus de deuil ; les châssis ne laissent pénétrer qu'un jour blafard ; tout concourt à porter à la mélancolie; surtout les mercredi, jeudi, et vendredi lorsqu'on célèbre l'office des Ténèbres en mémoire de celles qui couvraient la terre à la crucifixion. Vers la fin du service on éteint tous les luminaires et en ce moment les assistants sont inévitablement saisis d'un respect craintif. Le vendredi soir nn grand bruit se fait par une partie de la congrégation pour représenter le tremblement de terre qui eut lieu au moment" ou Christ rendait l'esprit; mais ce rite n'est guère usité que dans les cathédrales.

Le vendredi saint un catafalque est érigé dans l'église; deux choristes se tiennent auprès, veillant et récitant des patenôtres, pour figurer les anges au sépulcre. J'ai passé nombre d'heures en ces vigiles solennelles dans l'espoir de gagner des indulgences. Nous étions relevés alternativement. Pendant ce temps un grand crucifix est exposé dans un endroit accessible à la foule, qui s'empresse de venir le baiser. De nature sympatique j'étais vivement impressionné par ces cérémonies.

Ce service se prolonge jusqu'au matin du dimanche de Pâque. Ce jour-là tout change d'aspect, la métamorphose est complète ; tout vestige de deuil a disparu pour faire place aux allures

des jours de fête. L'église est parée comme une mariée ; l'air retentit du joyeux son des cloches ; la jubilation est générale. Un grand étalage de fleurs est aussi déployé durant le mois de mai, surnommé mois de Marie^ parce qu'il est spécialement consacré à son culte.

— Tout cela est vrai, dit Nora en soupirant.

— Certainement, sans cela je ne vous l'aurais pas dit. Mais il y a plus. Les vêtements des prêtres officiant à la messe sont d'une extrême richesse, bien propre à attirer les regards et à fixer Fattention des assistants par l'éclat de leurs couleurs. Ce sont l'amict, l'aube, la ceinture, la manipule, Pétole et la chasuble, tous d'un travail exquis. L'église, dit le révérend docteur Challoner, * fait usage de cinq couleurs : le hleit en honneur de la fête de Notre Seigneur, de la bien heureuse Vierge Marie, des anges et des saints qui ne furent pas martyrs ; le rouge pour la fête de la pentecôte, la découverte et l'exaltation delà croix, les apôtres et les martyrs ; le vert pour la plus grande partie des dimanches ; le violet pour le temps de la pénitence, de l'avent, du carême, des vigiles et des quatre temps ; et le noir pour le vendredi saint et les messes des morts.

— Certainement, s'écria tante Mélie, le paganisme n'a jamais étalé tant de marchandises de

•^ The Catholic Instructed, page 82.

Parure. 49

mode dans ses services religieux. C'est vraiement ridicule.

— Mais, je continuai, il ne faut pas oublier de mentionner que dans les pays dont la majorité de la po-pulation se compose de romains, comme le Bas-Canada par exemple, on se sert encore d'autres symboles. Ainsi sur presque tous les chemins publics le voyageur peut remarquer que de distance en distance il y a une croix, haute d'environ vingt pieds, embellie par quelque artiste de village, et devant laquelle les passants dévots se découvrent respectueusement en faisant le signe de croix. Ordinairement le piédestal est usé par les genoux des villageois, qui, durant certaines saisons de l'année, viennent là offrir leurs dévotions du soir. Les sites élevés, les montagnes, en sont aussi garnis et deviennent le rendez-vous des pèlerins d'alentour, et même d'endroits lointains. Il n'est pas rare de voir de petites croix sur les maisons d'habitation et jusque sur les granges, en guise de paratonnerres.

Avant l'érection des calvaires on a coutume de les porter en procession avec toute la pompe imaginable ; la musique vocale et instrumentale forme un important accessoire de la cérémonie ; les bannières et étandards flottent au dessus de la multitude. Un tapis de verdure et de fleurs indique le parcours de la procession. Souvent je suis allé cueillir quantité de fleurs des champs pour répandre

sur le passage de l'évêque ou de Tofficiant, pensant faire une œuvre méritoire. A différentes époques de l'année il se fait des processions publiques, mais la plus grandiose est celle de la Fête-Dieu, ou Corpus CJiristi. L'officiant, paré de ses plus beaux atours, porte l'hostie consacrée dans un ciboire d'or. Il faut le voir s'avancer majestueusement sous un magnifique dais de brocart, porté par quatre hommes ; deux personnes le précèdent marchant à reculons, et tandis que l'un brûle de l'encens l'autre répand des fleurs au son de la musique.

— Si on se rend compte, ajouta Mme. Beaudry, que toutes ces formes plus ou moins symboliques et théâtrales sont regardées comme une manifestation du culte qu'on doit rendre à Dieu, il n'est pas surprenant de voir des myriades d'adultes, de femmes et d'enfants se laisser subjuguer par cette caste qui prêche l'abstraction de l'esprit d'examen, censure et réprouve la raison humaine, la confisquant à leur profit.

— Il est évident que le peuple ne manque ni de sincérité ni de dévouement pour accomplir tout ce qui lui est prescrit, observa Luella.

— Mais sur quelle partie de la Sainte Ecriture s'appuie-t-on pour rendre à Dieu un culte aussi mondain et étrange ? demanda tante Mélie.

— Sur celle contenue dans nos livres de messe,

Pure Dévotion. 51

madame, répondit vivement îs^ora. Est-ce que nous pouvons trop faire pour Dieu, dites-moi ?

— Vraiement non, dit Mme. Beaudry, si nous sommes guidés par sa Parole. Mais il y a un zèle intempestif et ignorant qui ne peut qu'être nuisible. Jésus nous a enseigné que Dieu est esprit, que nous devons l'adorer en esprit et en vérité, non en image. Nous ne pouvons réellement lui être agréables qu'influencés par le Saint-Esprit et sous la direction de son Evangile. Nos services doivent êti'e simples, exempts d'ostentation, compréhensibles, à la portée de toutes les classes de la société, accessibles aux pauvres, aux ignorants et aux malades. L'effusion d'un cœur pur doit être spontanée comme la lumière qui émane du soleil, silencieuse plutôt que bruyante, rafraîchissante comme la source du rocher, qui fait tout reverdir sur son parcours. Oui, ce que Jésus désire pardessus tout c'est un cœur humble et pur, avec lequel il puisse s'unir eu le transformant en temple du Très-Haut. Tout ce que nous pouvons faire soit avec nos mains, soit avec nos pieds, soit avec notre langue, n'a aucune valeur s'il n'est le fmitde la foi en Jésus-Christ, et par conséquent l'hommage d'un cœur purifié par le Saint-Esprit et docile à la voix du bon Berger. — Vous parlez admirablement, madame ; je voudrais bien avoir un tel don. J'ai souvent désiré d'avoir un cœur pur, aimant Dieu et le louant aussi naturellement que les fleurs exhalent leur parfum

délicieux; un cœur comme j'ai la conviction que le vôtre est, car vous portez l'empreinte du calme et d'une sérénité parfaite au milieu des soucis et des tribulations de la vie.

Eougissant sous le coup de cette saillie aussi flatteuse qu'inattendue, Mme. Beaudry se récria, disant : " 0 ! Nora, vous me surprenez grandement ; j'étais loin de songer que vous pourriez me prendre pour exemple. Comprenez bien que Jésus seul est notre modèle. Seul il peut nous donnez un cœur nouveau, si nous lui demandons avec foi. Vous savez qu'il dit : ' Venez à moi, TOUS tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes j car mon joug est aisé ; et mon fardeau léger.' "

Voyant à ma montre que l'heure du repos était arrivée et malgré que notre sujet fut loin d'être épuisé, je donnai le signal de la retraite, en proposant, pour clore convenablement notre entrevue, de faire comme de coutume la prière du soir en Êimille. Après quoi les enfants se présentèrent pour recevoir le baiser du soir. Quand ce fut le tour de la petite Marie, elle dit ingénieusement, sous le poids du malaise que lui causait Torage qui paraissait redoubler de fureur : '' Le Seigneur peut nous garder de tout danger malgré la noirceur n'est-ce pas papa ?"

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— Oui, mon enfant, lui répondis-jcj de même quMl prend soin des petits oiseaux dans les sombres forêts, il nous protégera, nous qu'il a créés à sa ressemblance. C'est donc sans crainte que je te confie à Lui, ma toute belle, car c'est le meilleur des pères. Bon soir, mon enfant. Bonne nuit, tous.

Bientôt je n'attendais plus que Luella qui en se retirant, fredonnait ce beau cantique :

Jésus, ami de mon âme,

Je veux m'en voler à Toi :

Seul abri que je réclame,

Quand la tempête est- sur moi.

Garde-moi pendant l'orage,

Et jusqu'à mon dernier jour, Alors sur la calme plage

Donne-moi l'heureux séjour.

Je n'ai d'autre sûr asile,

Je me jette entretes bras.

Pauvre, chancelant, fragile :

Ah ! ne m'abandonne pas.

Appuyé sur tes promesses,

Je goûte un profond bonheur, Au plus fort de mes détresses

Je me cache dans ton cœur.

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