O/AO
Les Piliers de l'Église — Eau Bénite — Rameaux— Enfant de Chœur — Le Connu et l'Inconnu — Foi aveugle — Unité versîis Conformité— Infaillibilité et Contention.
Et elle obligeait tous les hommes^ petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, de prendre une marque à la main droite^ ou au front. Apocalypse.
A SEMAINE s'écoula sans événements extraordinaires, quoiqu'un observateur judicieux eut pu remarquer dans la maison un sentiment religieux plus prononcé. Nora particulièrement avait l'air de s'intéresser d'avantage à notre culte de famille. Dans les premiers temps de son séjour parmi nous elle s'était montrée récalcitrante quand il s'agissait de la lecture de la Bible Maintenant elle conservait une attitude respectueuse et écoutait attentivement. Au lieu de se rendre à Vêpres comme d'habitude, ce jour-là elle demeura à la maison, et de bonne heure elle vint dans mon cabinet préparer les sièges pour notre commodité.
A l'heure dite j'ouvris la séance sans circonlocution, disant qu'après avoir essayé de dépeindre les
Crucifix, etc. 55
deux éléments principaux qui constituent le pouvoir de l'église de Eome, il me restait à leur rappeler que ces éléments puisent leur source dans l'art d'aiguillonner l'appétit des sens au préjudice de l'âme ; car si la vue est réjouie parla beauté des symboles ; si l'ouïe se trouve charmée par le son mélodieux des voix cultivées et des instruments de musique ; l'âme, au contraire, s'engourdit, s'énerve et ne ressent plus le besoin de la nourriture spirituelle. Fidèle à son système V église pourvoit encore ses adhérents vieux ou jeunes, bons, mauvais ou indifférents, de quelque chose qui est regardé comme esientiellement nécessaire à la religion.
— Que donne-t-elle aux enfants ? demanda Jean avec impétuosité ; les laisse-t-elle chanter ?
— Sûrement, les chœurs sont en partie composés d'enfants, et on leur donne une des premières places dans les processions. Mais écoute ce que j'ai à dire. Lorsqu'on consacra la croix de Henryville, ma mère m'avait acheté un petit crucifix pour le faire bénir. Je n'était pas le seul, car presque tous avaient une provision de crucifix, médailles, rosaires, chapelets ou scapulaires.
— Que signifie ce dernier nom si bizarre ? s'enquit de nouveau Jean.
— Patience, je te le dirai plus tard.
— Mais que faisiez-vous de toutes ces choses-là ?
— Quand l'évêque eut aspergé la grande croix d'eau bénite la foule présenta alors ce qu'elle avait
apporté, en élevant les objets de manière que chacun d'eux reçut au moins une goutte d'eau. Ces articles une fois bénis sont, dit-on, doués d'un pouvoir surnaturel, c'est-à-dire, miraculeux. Par exemple, si quelqu'un tombe subitement malade, si son état paraît dangereux, on se dépêche de lui mettre un crucifix béni sur l'estomac et on mande le prêtre pour qu'il vienne administrer le sacrement d'extrême-onction au malade. On croit que par la vertu du crucifix la vie du moribond peut être prolongée au moins jusqu'à l'arrivée du prêtre.
Ma mère nous entretenait souvent des miracles opérés parla vertu des reliques, comme delà bonne Sainte Anne de Beaupré et d'autres. Mais nous étions chifonnés de ne connaître personne qui avait témoigné ses opérations.
— Oh ! s'écria tante Mélie, les magiciens d'Egypte étaient bien plus fins que cela, car leurs imitations des miracles de Moïse et d'Aaron étaient vraisemblables, et ils opéraient ouvertement.
Les prêtres de Eome fieraient meilleure figure dans le monde s'ils allaient prendre encore quelques leçons des prêtres de Pharaon !
Un éclat de rire suivit, auquel Nora même participa, et je continuai : " Pendant au moins quinze ans, je crois, mon crucifix fut le palladium de la famille. On y avait toujours recours au moment du danger. C'était notre refuge, car il était béni. "
Eau Bénite. 57
— Quel pouvoir on attribue à l'eau ! fit Luella.
— Une fois l'an, durant le carême, jour oii le pape et les évêques consacrent le saint chrêmey composé d'huile d'olive et de baume de Galaad, à ce qu'ils prétendent, un large vase rempli d'eau pure est apporté à l'église.
— Que c'est drôle, s'écria Marie, ea se frappant les mains ; est-ce pour se baigner ?
— Mais non, ma mignonne ; c'est pour la bénir.
— Avec quoi donc ? questionna Luella . Ecoutez, j'essayerai de vous expliquer comment
cela se pratique : le prêtre et ses assistants se rangent autour du bassin, chantMit quelques hymnes en latin, récitent quelques oraisons dans la même langue, répètent certaines litanies ; enfin l'officiant jette une pincée de sel dans l'eau en disant : " Je t'exorcise au nom de Dieu le Père Tout-Puissant, au nom de Jésus-Christ son Fils, Notre Seigneur, et par la vertu du Saint-Esprit, afin que tu puisses par cet exorcisme avoir le pouvoir de chasser le démon avec ses anges apostats, par la vertu du même Jésus-Christ Notre Seigneur, qui viendra pour juger les vivants et les morts par le feu. Amen." *
— Quelle est la définition du mot exorcisme?
— Exorciser signifie les rites et prières institués par l'église pour chasser les démons et les enipê-
* Dr. Challoiier : Catholic Instructed, page 208.
58 Face d Face.
cher de malfaire. Cela étant accompli, l'eau se trouve bénie.
— Ah ! si l'église romaine a tant d'autorité sur satan, repartit brusquement Jean, certes, elle devrait le chasser du monde ! Mais que font-ils avec cette eau ?
— Un usage varié, je répondis. On en verse dans les bénitiers placés près des portes d'entrée de l'éghse afin que chacun s'en mouille les doigts et se signe avec. L'autel, l'évangile et la congrégation en sont aspergés au commencement de la messe ; et les cercueils et tombes des décédés en sont légèrement arrosés. On s'en sert pour bénir les cendres du premier jour du carême, les anneaux de mariage, les personnes qui prononcent des vœux de chasteté ou autres. On l'emploie pour le baptême de^i personnes et choses sacrées telles que cloches, cierges, etc. Chaque famille s'en munit d'une ou plusieurs bouteilles pour les cas de maladie, car de même que les crucifix et reliques, elle possède un pouvoir miraculeux, particulièrement quand il s'agit d'anéantir les enchantements et machinations du malin esprit. *
— Il n'y a que les ignorants et les supersticieux qui croient à ces fadaises-là ! s'écria Nora, qui voulait justifier sa croyance.
— Vous oubliez, Nora, que ces fadaises, comme vous les nommez, sont des choses solennellement
Right Rev. Bishop Feawick's Catecliism, page 82,
Eglise frapioée de Foudre. 59
consacrées par vos évêques et par vos prêtres. Vos catéchismes les représentent aussi comme très importantes. Ce sont les incrédules qui s'en moquent et refusent de s'en servir.
— Vous avez raison, je l'avoue, reprit-elie, toutefois j'aurais souhaité qu'il en fut autrement.
— Le dimanche des rameaux, poursuivis-je, il y a une autre grande procession. Partout sur son passage les rues sont décorées de draperies, pavillons, oriflammes, et de berceaux de verdure érigés à grands frais. Les autorités nous déclarent que cela se fait en honneur de l'entrée tnomphale de Jésus à Jérusalem. Le prêtre bénit la branche de rameau que chacun porte à la main pour être précieusement conservée.
— Dans quel but, s'il vous plaît ? demanda Luella .
— On fait accroire au peuple que cela peut les protéger de la fureur des éléments ainsi que des embûches de satan. Je me rappelle très bien que par un jour d'orage, comme dimanche dernier, ma mère nous ordonnait d'apporter le rameau béni. Après nous en avoir mis quelques parcelles dans les cheveux et nous avoir jeté quelques gouttes d'eau bénite, elle nous faisait faire le signe de croix : tout cela pour conjurer les éléments. L'observation de ces formalités la rassurait complètement ; elle nous pensait préservés du péril. Quelques uns s'imaginent aussi que le rameau béni à la puissance
d'arrêter le feu et de coiitre-carrer la violence des vents.
— Cependant, dit Jean, ils pourraient réaliser, avec un peu de réflexion, que les pays romains sont aussi fréquemment visités par les ouragans, les tremblements de terre et les incendies, que les contrées protestantes. Les villes de Montréal et de Québec n'ont-t-elles pas été éprouvées par des calamités de ce genre ? Et ne vous souvient-il pas du ravage causé par la chute de l'électricité sur une des tourelles de l'église Saint Joseph, bien que les églises protestantes aient été épargnées ? qu'en pensez-vous, Nora I
— Comme tous les enfants, répondit Nora, vous faites trop de questions. Toutefois je suis portée à croire qu'il y a passablement de prétensions chimériques dans l'église.
— Vous concevez, par l'effet produit dans notre famille, quelle influence ces enseignements exercent sur les masses. Mes parents étaient de dévoués romains ; mon père était chantre et marguillier ; votre oncle Charles et moi étions enfants de chœur. Habillés de soutanes noires recouvertes de surplis blancs, nous servions la messe et les vêpres. Si vous examinez les images du catéchisme de l'évêque Fenwick, vous aurez un aperçu de notre tâche. Je vous prie de croire que nous y apportions toute la dévotion dont nous étions capables. Que de zèle il nous fallait pour apprendre par cœur les
Le Connu. 61
innombrables réponses de la messe, qui sont tout en latin, dont nous ne comprenions pas un traître mot. Kous devions nous souvenir de l'endroit précis où nous avions à lever les pans de la chasuble de l'officiant, à agiter la clochette, à faire la révérence, à présenter le vin, ainsi que l'eau pour le lavage des doigts du prêtre pour rappeler Faction de Pilate. Enfin nous avions à remplir notre rôle dans ce simulacre du grand drame accompli il y a 18 siècles.
— C'était bien comme un théâtre, remarqua tante Mélie.
— Sans doute, et avec le temps nous remplissions notre devoir machinalement, par routine ; mais cela était d'autant plus commode que parfois le prêtre procédant avec rapidité, marmottait ce qu'il avait à débiter, et nous l'imitions comme de raison.
La basse messe est célébrée tous les jours à l'exception du vendredi saint. La grande messe se chante tous les dimanches et jours de fête avec accompagnement de toute la pompe et de l'éclat imaginables.
— J'aimerais à assister à l'un deces services. Ne voudras-tu pas m'y mener quelque jour f demanda Luella.
— Avec moi, fit Jean.
— Moi aussi, dit Marie.
— Je le veux bien, mes enfants, nous saisirons la première opportunité: mais j'y pense, peut-être que Kora ne se refusera pas à vous y couduire.
— Ce n'est pas bien sûr ! riposta Nora avec un clignotement d'yeux tout particulier. Votre langage m'embarrasse, et je redoute les questions des enfants.
— N'en parlons plus alors ; plus tard nous arrangerons cela pour le mieux. Mais pendant que nous y sommes je désire vous indiquer un autre élément du pouvoir de l'église de Eome : C'est le nystère dont elle enveloppe son système religieux.
— La religion n'est-elle donc pas une chose essentiellement mystérieuse, observa Nora.
— Je conviens que dans la religion comme dans la nature il y a beaucoup de mystères ; mais par contre il y a beaucoup de choses qu'on peut comprendre. Par exemple, si on ne peut résoudre le problême de la nutrition ; si on ne conçoit pas par quel procédé notre nourriture se transforme en sang, en os, en nerfs, en muscles, en ongles, en cheveux, etc,, du moins on peut se rendre compte que les aliments apaisent la faim et fortifient le corps. Ainsi donc si le connu et Tinconnu se côtoient dans les opérations de la nature il doit en être de même de la révélation, car le Dieu de celle-ci est aussi le Dieu de celle-là.
Mais Kome ne veut faire ni distinction ni différence ; il lui faut du mystère partout, coûte que coûte, niant que s'il est impossible d'approfondir toutes choses on peut en comprendre au moins une partie. Elle tient à ce qu'on fasse abnégation de
Connaissance. 63
la raisoi] au seuil de son sanctuaire. Pour donner du coloris à ses dogmes elle rend son culte dans une langue morte. Elle complique son système de diverses classes de prêtres et religieux, mâles et femelles, étrangement costumés, ce qui leur donne une apparence mystique propre à en imposer au vulgaire.
— C'est elle sans doute, c'est donc l'église de Rome, ajouta tante Mélie, qui porte sur son front le nom mystérieux que Saint Jean décrit dans son Apocalypse, au dix-septième chapitre. Quand la science vient interposer des faits contradictoires à ses chères théories, c'est alors qu'il faut la voir se regimber, et, s'arc-boutant sur sa prétendue infaillibilité, persécuter les savants, témoins Galilée et cent autres qui ont eu à soutenir une lutte inégale, car leur voix était étouffée par une odieuse tyrannie.
— Dieu nous dit cependant, je continuai, par la bouche d'Isaïe: ^' Venez et débattons nos droits," ce qui implique qu'il y a des sujets en religion qui sont du domaine du raisonnement. Pierre et Jean font appel à la raison lorsqu'ils dirent au Conseil de Jérusalem qui leur défendait de parler ni d'enseigner en aucune manière au nom de Jésus : " Jugez vous-même s'il est juste, devant Dieu, de vous obéir plutôt qu'a Dieu. " Et leur confrère Paul nous engage aussi à ^' éprouver toutes choses et à retenir ce qui est bon. "
— Nos prêtres nous disent que nous devons
croire ce que Féglise enseigne, répartit Nora, parce que l'Ecriture déclare que celui qui doute ne peut être sauvé.
— Oui, c'est un de leurs textes favoris. Ils s'approprient les paroles du Sauveur à l'incrédule Thomas : ^^ Bienheureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru." Ils répètent souvent ces paroles du Maître : " Celui qui vous écoute m'écoute, et celui qui vous méprise me méprise. "
— Est-ce que ces choses ne sont pas dans la Bible ? demanda Nora.
— Sans doute, et elles nous montrent qu'il faut faire usage de notre intelligence, qui est un don de Dieu, pour rechercher quelle est l'église qui est dépositaire de la vérité évangélique. Celui qui peut dire vraiment : *'En m'écoutant vous écoutez Jésus, " doit nous donner les paroles de Jésus et rien autre chose. Et au milieu d'un monde de prétentieux et de trompeurs, Jésus nous a donné une règle par laquelle nous pouvons distinguer le vrai du faux, savoir, '' vous les connaîtrez à leurs paroles et leurs mœurs." Donc nous ne devons rien accepter légèrement. Une chose aussi grave qu'une doctrine religieuse doit être examinée à la clarté de la Parole divine. Y à-t-il incompatibilité, notre devoir exige qu'on la rejette.
Il nous faut une connaissance pratique et directe qui ne se trouve que dans la Parole inspirée. Et s'il existe certaines choses incompréhensibles dans
Connaissance. 65
le plan de rédemption, il n'en est pas moins vrai que nous pouvons en réaliser les effets, comme l'atteste l'expérience de milliers de chrétiens. Paul dit à Timothée : ^^ Le mystère de piété est grand; Dieu a été manifesté en chair, justifié par l'Esprit, vu des anges, prêché aux gentils, cru dans le monde, et élevé dans la gloire." Il nous représente l'incarnation de Christ comme un glorieux mystère, mais sa manifestation en est pourtant connue des anges et des hommes, causant l'admiration des uns et la foi des autres. Saint Pierre, dans sa première épître, dit aussi, en parlant du Sauveur: "Lequel vous aimez, quoique vous ne Vajez pas vu, et en croyant, vous vous réjouissez d'une joie ineffable et glorieuse ; remportant le fruit de votre foi, qui est le salut des âmes."
Voilà donc le véritable sens du texte, " heureux ceux qui n'auront pas vu, et qui ont cru, " c'est croire en Christ, et non pas aux hommes j c'est croire à salut.
— Papa, dit Jean, ce raisonnement me fait songer au télégraphe ; si son opération est mystérieuse, les messages sont parfaitement compris.
— C'est aussi l'idée évangélique. Quand l'aveugle témoignait de sa guérison devant les pharisiens, il leur disait : " Je ne sais si ce Jésus est un pécheur, comme vous le dites. Ce que je sais c'est que j'étais aveugle et maintenant je vois."
— Comme ça, d'après vous, nous pouvons le
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savoir, n'est-ce pas, d'une manière certaine, par nous-mêmes ! dit Nora tout intéressée.
— Certainement, affirmèrent deux ou trois voix.
— Job dit : " Je sais que mon Rédempteur est vivant." Paul : " C'est ce même Esprit qui rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu." Jean : ^' Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie." Pierre : *' Seigneur ! tu connais toutes choses, tu sais que je t'aime." C'est là le témoignage uniforme de tous les saints.
— Dans quel dessein, dit tante Mélie, Rome cache-t-elle la vérité ; serait-ce parce qu'elle regarde le peuple comme un troupeau d'imbéciles, bons à réduire à l'état d'automates? Ce qui pourrait le faire supposer c'est le dialogue suivant entre un camionneur protestant et un chargeur de charbon irlandais romain :
— Patrick, quelle est votre croyance religieuse ?
— Par ma foi, je crois comme l'église.
— Très bien, Patrick, mais que croit l'église ?
— Sûrement, l'ami, l'église croit comme moi.
— Mais enfin, Patrick, que croyez-vous ensemble ?
— Sur mon âme, nous croyons l'un comme l'autre.
— Voici un échantillon de foi implicite, n'estce pas vrai? On abrutit les gens en prétendant les instruire. On veut faire d'eux des perroquets
Foi Aveugle. 67
qui répètent ce qu'on leur dit ; jamais plus. On amortit en eux tout désir de développer les facultés de l'âme, et en conséquence, le clergé s'arroge sur les masses un pouvoir mystérieux, quasi omnipotent.
— Si réellement l'église romaine gît dans l'erreur, dit petisivement Nora, comment de pauvres pécheurs peuvent-ils trouver le vrai chemin parmi tant de sectes protestantes ?
— Votre observation me fait souvenir d'un autre élément du pouvoir de l'église de Rome. J'espère qu'en l'analysant nous parviendrons à dissiper votre inquiétude et à débrouiller ce qui peut vous paraître louche. Rome se préconise de sa prétendue unité ; mais si on l'examine attentivement on découvre que ce n'est qu'une vaine gloriole. Vous verrez sous peu que ce qu'elle nomme unité n'est qu'une très imparfaite conformité.
— Je me rappelle, dit Jean, que l'autre jour lorsque nous passions l'arsenal, et que nous examinions les grosses piles de boulets, quelqu'un remarqua : " Dans ses boulets froids et durs vous voyez la conformité, mais il faudrait les faire fondre ensemble pour obtenir l'unité.'
— C'est exactement ce dernier état, repris-je, qui manque. En effet l'église romaine brandit sa chère langue latine dans tout le monde comme preuve de son unité de sentiment, de doctrine et
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de pratique, soutenant mordicus que les protestants sont divisés en une infinité de petites sectes antagonistes les unes des autres, tout autant qu'elles le sont de Rome. Dans son esprit de dénigrement, elle nous compare à la tour de Babel, type de la confusion. Elle prétend que nous avons autant de déités que de noms, concluant charitablement que le protestantisme n'est qu'une grande farce religieuse, une affreuse rébellion, suscitée par des factieux, qui n'ont pour mobile que l'assouvissement de leurs caprices déréglés.
— Heureusement que le nom ne fait pas la chose, et qu'une supposition n'est pas un fait, dit tante Mélie. Les accusateurs sont bien plus coupables que les accusés, car ils sont évidemment plus artificieux. Quels sont les faits?
— Il est évident, je répondis, que la différence qui existe chez les protestants est plus apparente que réelle.
Elle est si légère qu'il devrait être superflu d'en faire mention. Elle ne consiste que dans le mode de gouvernement et de discipline ou d'administration, et non dans les points essentiels de doctrine. Elle est moindre que celle des divers ordres de religieux romains, je veux dire les jésuites, les jansénistes, les dominicains, les franciscains, etc., etc. Les dénominations protestantes peuvent se comparer aux tribus d'Israël, ou aux différentes branches d'un corps d'armée. Ici nous avons une
Unité, 69
belle variété dans l'unité. Si chacune diffère de sa voisine par ses insignes, elles sont néanmoins animées du même esprit, et obéissent au même Chef qui est, qui était, et qui sera éternellement. Amen.
Ce qui le prouve surabondamment c'est la formation de sociétés telles que la société biblique, l'alliance évangélique, l'association des jeunes gens chrétiens, etc., dont les membres appartiennent à toutes les dénominations. Il n'est pas rare de voir les ministres échanger de chaire de prédication et coopérer dans l'œuvre d'évangélisation.
Quiconque veut être impartial est obligé de reconnaître que le protestantisme aspire après une union encore plus intime, pendant que le romanisme montre une tendance inverse. Ainsi lors de la discussion du dogme de l'infaillibilité papale,*
* Pour établir l'infaillibilité du pape il faudrait prouver: lo, Que Jésus-Christ, en quittant la terre, a laissé un rem. plaçant humain, contre son instruction positive, qu'il devait continuer à la tête de l'église lui-même, Matt. XXIII, 6-11 ; XXVin, 20, et que le Saint-Esprit le remplacerait en guise de consolateur, Jean, XIV, 15-18; XV, 26; XVI, 7-14. 2o, Que Pierre fut choisi pour cette position plutôt que Jean, qui était "le disciple bien-aimé ", ou Jacques, qui présidait au premier concile de Jérusalem, Actes, XV. 3o, Que cette autorité était transraissible. 4o, Qu'elle fut transmise au pasteur de l'église de Rome,plutôt qu'à celui de Jérusalem, la première église apostolique, ou d'Antioche, ou de Corinthe, etc. L'église à Rome fut fondée plus tard et par des laïques, Actes, II, 16; Rome., XVI. 5o, Qu'elle n'a jamais été perdue par l'église de Rome, Romains, XI.
la dissension n'était-elle pas à l'ordre du jour au sein du concile ? En vain s'efForçait-on de le faire accepter d'emblée, les illustres personnages s'y opposaient. Cette doctrine — digne pendant de l'immaculée conception — est tombée sur le monde romain comme une pomme de discorde. Cependant on avait essayé de préparer de longue main le peuple à la recevoir. Il y a plus de trente ans que j'ai entendu enseigner que le prêtre tenait son pouvoir de l'évêque, celui-ci de l'archevêque et ainsi de suite jusqu'au pape.
— Mais d'où le pape le reçoit-il ? demanda Jean.
— Du ciel en droite ligne. Dieu lui envoie une dépêche par-ci par-là.
— Oh ! comme j'aimerais à être le coumer du pape ! fit Jean en plaisantant.
Cette saillie enfantine divertit la compagnie. Bientôt je repris ; Mais maintenant je dois, en toute justice, ajouter que pendant que cette doctrine est maintenue par quelques prélats, plusieurs la rejettent comme absurde malgré les admonitions et les menaces parties de haut heu. Le pape Pie IX a même lancé son formidable anathème sur la tête du vénérable docteur Von Dollinger, de Bavière, à cause de sa courageuse opposition à la monstrueuse prétention du pontif italien. Mais encouragé par de nombreux partisans, le docteur n'a pas cédé à l'intimidation, et bientôt un nouveau parti, les vieux catJioUqueSj s'est formé
Bestes de Pie IX. 71
en vue de mettre obstacle à l'ambition romaine. Cela ne suffit-il pas pour démontrer l'inanité de cette unité trompeuse?
— Il me semble, dit Mme. Beaudry, que la papauté devrait craindre la réaction qui ne peut manquer de se produire tôt ou tard, lorsque les peuples découvriront qu'ils ont été pris pour dupes. Déjà le ciel gronde.
— Elle devra être terrible, je n'en doute pas, ajouta tante Mélie j les observateurs la pressentent. Déjà l'Italie a, par un vote unanime, expulsé du trône le pontif-roi, sans égards pour ses protestations et les remontrances de la France, ce dernier boulevard du pouvoir temporel. Pauvre Pape ! on ne pourrait prédire ce que les Italiens feront de ses restes mortels. Pauvre France ! son arrogance s'est éclipsée pour faire place à l'humiliation de la défaite. Elle est entiée en guerre à l'instigation de Rome pour faire valoir le dogme d'infaillibilité et pour écraser le protestantisme, et voilà qu'elle n'a rapporté que le désarroi au camp romain. Où donc réside cette unité tant prônée ? Les nations romaines se font la guerre ; on dirait qu'elles ont soif de s'exterminer. C'est le Français contre l'Italien; c'est l'Irlandais contre le Canadien Français.
— Et, j'ajoutai, tous ces bouleversements de nos jours ont lieu parmi les enfants de la même mère l'église, quoique gouvernés par le même infail-
lible (?) pape, successeur de Saint Pierre et vicaire de Jésus-Christ sur la terre !
Au contraire Tharmonie des protestants ne peut être incertaine, attendu qu'elle repose sur la Parole de Dieu. Ce qui a une base humaine est chancelant ; ce qui se fonde sur le divin est inébranlable. L'unité de l'évangile retient les croyants dans les liens de la paix. Si dans le passé il y a eu de fâcheuses exceptions, il ne faut l'attribuer qu'au vieux levain de Eome. Aujourd'hui les nations qui honorent l'évangile cherchent à régler leurs difficultés par arbitration. Que le Seigneur dans sa miséricorde, veuille nous accorder qu'il en soit ainsi pour toutes les nations qui se réclament du titre de chrétien.
— Amen, répondirent les auditeurs dont l'intérêt n'avait fait qu'augmenter à mesure que je développais mon argument.
On vint me prévenir qu'un messager désirait me voir en toute hâte. Je sus bientôt qu'un de nos membres de l'école du dimanche était dangereusement malade, et désirait me voir. Je m'y rendis aussitôt, en remettant notre causerie à huitaine.
A QUI Confesser mes Péchés — Monsieur G. — Accord et Désaccord — Le Confessionnal — Examen de Conscience — Un seul Médiateur.
Si nowi confessons nos péchés, il est fidèle et juste jyour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité. — Saint Jean-
) A SEMAINE fut féconde en événements.
Notre visite à l'église romaine de la paroisse nous avait fourni matière pour l'observation et l'étude du système papal.
Dans l'intervalle nous fîmes aussi une nouvelle connaissance 5 voici comment : Un soir je reçus une lettre du pasteur desservant une paroisse voisine, dont voici la teneur :
" Cher frère, — Puis-je avoir recours à votre assistance ? Un jeune catholique romain, canadien français, intelligent et poli, est venu hier soir chez moi me poser quelques questions religieuses dont il voudrait bien avoir la solution. Il possède une Bible et depuis qu'il en a pris connaissance il a perdu tranquillité d'esprit. Il craint de perdre la raison si on ne lui vient promptement en aide.
Après avoir causé longuement avec lui nous avons prié. Je lui ai procuré quelques livres adaptés à sa condition. Lorsque je lui parlai de vous, il manifesta le désir de vous voir et ses yeux brillèrent de plaisir quand je lui donnai l'assurance que je l'emmènerais vous visiter. Quand serez-vous disposé à nous recevoir ? Fraternellement à vouSj Joël K. Wager."
Un post-scriptum me donnait le nom du jeune homme avec son adresse. Pensant qu'il pouvait y avoir du bien à faire, au lieu de répondre par écrit, je me rendis près de mon compatriote dès le lendemain matin. Monsieur Gr. — avait reçu son éducation au Collège des Jésuites de Montréal. Fervent romain, ayant un oncle dans la prêtrise, il avait fallu toute la puissance de la Parole pour ébranler sa foi. Il me fit part de ses luttes intérieures et me parut, sinon convaincu, du moins décidé à examiner sérieusement la question importante du salut à la clarté de la Sainte Ecriture. Il m'apprit qne le prêtre avait fait tous ses efforts pour le dissuader, mais que prières et menaces étaient demeurées infructueuses.
J'eus tout lieu de croire que notre première entrevue nous fût réciproquement agréable. Mr. G. me promit de venir passer le dimancha suivant avec nous, et exprima le désir de participer à nos séances hebdomadaires, desquelles je n'avais pas manqué de faire mention. Sa présence ne pouvait
Un EéveÂllU. 75
qu'augmenter l'enthousiasme. La curiosité inhérente à toute nouveauté donna plus de piquant à l'entretien; les enfants surtout en étaient réjouis, et Nora, qui d'abord pris de l'ombrage, s'amadoua bientôt au contact de l'urbanité du nouveau venu.
Après quelques préliminaires, Mr. G. sollicita Ja faveur d'être renseigné sur ce qui pouvait y avoir de commun en croyance entre protestants et romains. Je lui dis qu'il y avait plusieurs points sur lesquels nous ne différions pas ; par exemple le péché. Il serait peut-être bon de remarquer préalablement que si les hommes s'éloignent visiblement en théorie, ils se rapprochent insensiblement en pratique. Quoiqu'il en soit, romains et protestants conviennent :
lo. Que nous sommes tous pécheurs, de pauvres brebis égarées, '^ Car il n'y a point de distinction, puisque tous ont péché, et sont privés de la gloire de Dieu. " Ainsi pas de différence entre le Juif, le Grec, le prêtre, et le laïque.
2o. Hous admettons en commun que le péché est la cause de toute misère humaine ; qu'il porte entrave à la communion de l'homme avec Dieu, car il nous met aux prises avec notre Créateur, notre procham et nous mêmes.
3o. Nous reconnaissons ensemble que l'Eternel hait le péché, et qu'en conséquence, le pécheur craint la mort, car si "le salaire du péché, c'est la mort," "l'aiguillon de la mort, c'est le péché."
4o. Nous convenons également que le pécheur ne peut entrer au ciel avec son péché ; que l'âme doit être purifiée pour jouir de la présence du Très-Haut, car '^ sans la sanctification personne ne verra le Seigneur. "
5o. Nous croyons les uns et les autres que Jésus-Christ est notre victime de propitiation, " l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde.'' Dans mon petit catéchisme il est demandé, '' Qu'a fait Jésus-Christ pendant qu'il était sur la terre ? " Voici la réponse : '^ Jésus-Christ, pendant qu'il était sur la terre, a fait trois choses : lo. il a enseigné aux hommes à vivre saintement ; 2o. il leur en a donné l'exemple ; 3o. il leur en a mérité la grâce par ses souffrances et par sa mort." C'est ce que nous croyons tous ensemble.
60. Enfin nous sommes d'accord que, pour que nos péchés soient pardonnes, il faut les confesser avec regret de les avoir commis, en prenant la ferme résolution d'y renoncer et de ne vivre qu'à Dieu. Sur ce point le catéchisme dit : '^On doit être plus affligé d'avoir offensé Dieu que d'avoir perdu ses biens et tout ce qu'on a de plus cher au monde, par ce que l'offence de Dieu est le plus grand de tous les maux.'' Non seulement nous sommes de même dire quant à cela, mais encore nous agissons en conformité avec l'Ecriture, qui déclare que '^celui qui cache ses transgressions ne prospérera point;
Accord 77
mais celui qui les confesse, et qui les délaisse, obtiendra miséricorde."
— Vous m'étonnez, remarqua Nora ; j'ai toujours pensé que les protestants rejetaient la confession. Je l'ai même entendu dire par les prêtres.
— Vous voyez donc, je repris, comme il est facile de se méconnaître. Non seulement nous croyons à la confession, mais encore nous la pratiquons.
— Comment cela, s'écria Xora, vous avez des confessionnaux ?
— 0 ! entendons-nous. C'est ici qu'il faut distinguer où nous ne serons plus d'accord. Mais discutons la question de sang froid tant à la lumière de la raison qu'à celle de l'évangile, car ils s'accordent.
— Mais, papa, dis-nous donc ce que l'église romaine entend par la confession ? interrompit Luella.
— Mon catéchisme et mes parents m'ont toujours appris que la confession est une déclaration que l'on fait de ses péchés à un prêtre, pour en recevoir le pardon ou l'absolution. Elle est considérée comme très solennelle et est appelée sacrement de pénitence. Il nous est dit qu'elle est nécessaire au salut, à l'exception de cas fortuits ou accidentels. Elle doit être humble, sincère et entière ; non seulement chaque péché doit être révélé, mais encore il faut en spécifier nombre soit que l'on ait péché
en pensée, en parole, en action ou en omission, avec toutes les circonstances accessoires. On doit même confesser les rêves y compris leurs effets sur l'imagination. Omettre un péché ou une des circonstances en conséquence du péché exprès, ou par négligence, faute de ne s'être pas suffisamment examiné, constitue un sacrilège. Afin de mettre le pénitent en garde sur ce point on raconte dans les livres d'examen des anecdotes comme celle-ci :
" Une jeune fille de dix-huit ans s'était abstenue de se confesser d'un péché qui lui faisait grandement honte. Sur son lit de mort elle eût une terrible agonie *, elle était tourmentée par un désespoir affreux, car elle ne pouvait plus révéler sa faute.. Trois jours après son décès, elle apparut a une de ses amies qui priait pour elle la croyant au purgatoire. ^' Cessez de prier pour moi, dit la morte, je suis damnée à tout jamais pour avoir fait une mauvaise confession. J'aurais pu obtenir mon pardon en révélant mon péché, mais, retenue par une honte criminelle, ma faute est désormais irrémissible.' Ayant dit cela, elle disparut en gémissant.'^
— C'est une rumeur accréditée parmi les étudiants, dit Mr. G., que si quelqu'un est incliné à dissimuler un péché, le confesseur voit aussitôt la tête d'un serpent sortir de la bouche du délinquant, et dans le cas où le péché est celé le serpent se retire dans le cœur du misérable qui a ainsi essayé de tromper Dieu. Enfin s'il persiste à communier in-
Confession. 79
dignement, l'hostie se métamorphose, sur sa langue, en crapaud difforme.
— Certes, s'écria tante Mélie, l'église romaine est plutôt la demeure hantée de fées, qui font leur besogne fantastique, que de chrétiens intelligents qui doivent travailler à l'amélioration de la condition de l'humanité.
— Il faut espérer, ajouta Mme. Beaudry, qu'il s'y trouve de braves exceptions à la règle.
— Vous voyez, repris-je, que pour faire une bonne confession il est nécessaire d'avoir recours à un examen munitieux de conscience et de conduite. Mais ici l'église nous vient en aide avec un formulaire ou catalogue de péchés, pour faciliter les mémoires infidèles. On peut avec cela faire le compte de ses péchés qu'on doit, en tous cas, confesser de bouche.
— Malgré cela, dit Jean, il me semble que les gens sont tellement rendus craintifs qu'ils doivent nécesairement oublier une partie de ce qu'ils ont fait, dit ou pensé.
— Pour éviter toute confusion possible les enfants sont envoyés de bonne heure au confessionnal par leurs parents et leurs instituteurs, qui les y exercent, dans le but de les familiariser avec ce qu'ils auront à remplir plus tard. Le confessionnal est généralement disposé de manière à cacher entièrement le pénitent qui ne distingue qu'imparfaitement le confesseur au travers d'une
petite grille ou claire-voix, à laquelle ce dernier appose son oreille pour entendre la confession, et admonéter quand il le juge à propos. Au courant, comme il l'est, des péchés habituels et prédominants de ses paroissiens, il lui est facile de catéchiser et de réprimander les oublieux.
— Je me souviens des confessionnaux de l'église de la paroisse, dit Luella. ils me font l'effet d'une garde-robe portative avec partition au centre.
— C'est bien ça : mais il y en a qui n'ont qu'un seul compartiment enclos d'un épais rideau. Bien souvent je suis allé m'agenouiller là aux pieds d'un prêtre.
Voyons comment ^ Kirvvan' dans ses lettres à l'évêque Hughes de New York dépeint ses premières impressions du confessionnal :
"Le père M. confessait souvent dans notre maison ; c'était à l'étage supérieur qu'il s'asseyait, dans une chambre rendue obscure, et éclairée par un ou deux cierges. Ceux qui devaient se confesser se mettaient à genoux sur les marches d«î l'escalier en attendant leur tour. Quand ce fût le mien, l'entrai en m'inclinant respectueusement, et allai me prosterner, répétant le Confitear, comme on me l'avait indiqué, aux pieds de la révérence, qui fit sur moi le signe de croix, en prononçant quelques mots latins, puis m'ordonna de commencer l'énumération de mes péchés. Mais telle était ma frayeur, que la mémoire me fit bientôt défaut ; alors le prêtre
Confessionnaux. 81
me stimiLla par nombre de questions, plusieurs desquelles j'étais, sans doute, trop jeune pour bien comprendre; et lorsqu'il vit que je n'avais plus de réponses affirmatives à lui donner, il agita sa main au-dessus de ma tête, marmottant encore son latin, et me congédia."
Comme ^Kirwan' je fus envoyé fréquemment à confesse ; comme j'apprenais facilement, j'eus vite acquis la compétence, ou pour mieux dire, la routine qu'exige l'église. Bien qu'elle n'enjoigne la confession qu'une fois l'an, à l'exemple des zélés dévotsje m'y assujettissais presque chaque semaine.
— Tout cela est en parfait rapport avec ma propre expérience, dit Mr. Gr. ; mais dites-moi ce que les protestants comprennent par la confession.
— Simplement que nous devons nous confesser à ceux que nous avons offensés ) c'est la raison. '^ Confessez vos fautes les uns aux autres," dit Saint Jacques. Cette règle est réciproque ; elle atteint aussi bien le prêtre que le laïque. On le voit clairement parce que Jacques ajoute. Il dit aussi : " et priez les uns pour les autres." Le prêtre doit-il prier pour le laïque ? Donc, pour les m<èmes raisons, il doit aussi se confesser à lui. Jésus nous en donne une explication plus complète lorsqu'il dit : " Si ton frère a péché contre toi, va et reprendsle entre toi et lui seul." Pas un mot de l'église ni des pasteurs jusqu'à ce qu'on ait employé tous les moyens de conciliation ; seulement alors l'assemblée
82 Face d Face.
des fidèles^ ou l'église, intervient pour décider de la question, comme le ferait un jury.
Dans son sermon sur la montagne, Jésus dit encore : " Si tu apportes ton offrande à l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l'autel, et va-t-en premièrement te réconcilier avec ton frère." Il n'y a donc pas lieu à l'interv^ention du prêtre.
L'Evangile nous déclare de plus que Pierre, s'approchant du Seigneur lui demanda : " Combien de fois pardonnerai-je à mon frère lorsqu'il m'aura offensé ? Sera-ce jusqu'à sept fois ? " Il faut remarquer que Pierre parle d'offenses personnelles. Jésus lui répond qu'il doit pardonner ^'jusqu'à septante fois sept fois."
— Hé quoi ! papa, dit Jean subitement, quatre cent quatre vingt dix fois ?
— Certainement, mon ami. Il est probable que ce chiffre est le produit de nombres sacrés ; toujours est-il que cela veut dire que nous ne devons pas garder de rancune envers qui que ce soit, étant ainsi toujours prêt à pardonner au pécheur pénitent. A l'appui de cette interprétation nous pouvons citer l'Oraison Dominicale, par laquelle nous demandons à Dieu de nous pardonner nos péchés comme nous-mêmes pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
— Il est donc évident, dit Mr. G., qui si c'est
Pardonner.. 83
notre devoir de nous confesser les uns aux autres, en cas d'offenses personnelles, c'est aussi notre droit ou autorité de nous pardonner les uns les autres; c'est tout simple et beau ; mais s'il s'agit de délits touchant la société en général, comment sortirezvous de cette alternative ?
— Facilement, il n'y a qu'à appliquer la même règle. L'offense n'étant plus privée, la confession doit être publique. Et notez que c'était le seul mode de confession en usage dans l'église de Rome antérieurement au pape Léon le Grand.*
— Fut-il réellement le premier, dit Mr. G., avec indignation, qui exposa la conscience du peuple à l'œil scrutateur du clergé ? Est-ce lui qui a livré à la torture de cette inquisition privée les actions et jusqu'aux pensées les plus intimes de l'imperfection humaine ? Quelle infamie !
— Oui, et cependant lès autorités de l'église allèguent les passages suivants de l'Ecriture en faveur de la confession au clergé : \ " Quand quelque homme ou quelque femme aura commis quelqu'un des péchés que les hommes peuvent commettre contre l'Eternel, et que cette personne en sera trouvée coupable, alors ils confesseront le péché qu'ils auront commis. '^ (Nombres, V,6,7.) Comme il n'est pas fait mention de confession auriculaire dans ce passage, il est clair qu'on ne peut, sans le tronquer, lui donner telle application.
• Voir Daillé, DeConfess. Auricular, IV. 25, etc. fDr. Challoner's Catholic Instructetl, pages 99 & 100.
84 Face d Face.
C'est pourquoi le Rev. Dr Challoner, en le citant, en a tranquillement supprimé ce qui paraît nuire à sa doctrine. Son second texte est tiré de l'Evangile selon Saint Matthieu, III, 6 : ^' Et ils étaient baptisés par Jean au Jourdain, confessant leurs péchés. " Admettez que pour inférer de ces paroles que Jean avait un confessionnal dans le désert, il faut absolument posséder une dose de crédulité à toute épreuve. Mais Saint Luc au 3me chapitre de son Evangile nous fait voir clairement que la confession était publique comme les péchés l'avaient été. Au reste, comment auraitils pu en être autrement, car Jean étant seul pour répondre à cette foule de péagers, de publicains et de soldats.
Le docteur nous présente encore les paroles de l'apôtre Jacques, '^ confessez vos fautes les uns aux autres " — passage déjà expliqué — et termine avec le iSème verset du XIXème chapitre des Actes ; ^' Et plusieurs de ceux qui avaient cru, venaient confesser et déclarer ce qu'ils avaient fait. " Il n'est pas besoin de vous signaler que ce cas d'Ephèse est similaire à celui de Jean Baptiste au Jourdain. Il n'y a pas plus là qu'ailleurs la moindre intimation de confession secrète ou auriculaire.
— Mais à qui se confesseront ceux qui n'offensent que Dieu seul ? demanda Nora qui
Jésv.s Seul. 85
jusqu'alors avait écouté la discussion avec un intérêt continu.
— En employant toujours la même règle, simple, invariable et raisonnable. Qui offense Dieu seul doit se confesser à Lui seul. Le roi-prophète s'écrie dans ses psaumes : ^' J'ai péché contre toi, contre toi proprement, et j'ai fait ce qui est désagréable à tes yeux. " Et ailleurs: "Je t'ai fait connaître mon péché, et je n'ai point caché mon iniquité. J'ai dit : Je confesserai mes trangressions à l'Eternel ; et tu as ôté la peine de mon péché."
— Il est vrai que je ne vois pas apparaître de prêtre là, dit Nora, mais cette règle n'était en force que sous l'ancienne dispensation,
— Jésus le crucifié, Nora, est l'Alpha et l'Oméga de la nouvelle économie comme de l'ancienne. Dans l'église juive l'office des prêtres était relativement plus imposant que celui des ministres du Christ, en ce que les sacrifices sanglants qu'ils offraient à l'Eternel préfiguraient le grand sacrifice de l'Agneau de Dieu. Ce sacrifice, en s'accomplissant, a englobé tous ces types dont nous sommes dispensés maintenant. Cela ressort nettement des épîtres de Saint Paul et particulièrement de celle aux Hébreux dans laquelle il tance leur ténacité à se conformer à l'ancien rituel. Il leur démontre que Christ est exalté bien au-dessus des anges, d'Abraham, de Moïse
et d'Aaron, le souverain sacrificateur, et que par ses souffrances expiatoires pour les péchés du genre humain, il a pour toujours aboli la loi des ordonnances charnelles, s'étant offert lui-même en sacrifice une fois pour toutes. Il se trouve être en même temps victime et sacrificateur éternellement, suivant Tordre de Melchisédec, et donc ''son sacerdoce ne passe point à cV autres. " Il est le vrai Berger, l'Evêque de nos âmes, pouvant sauver parfaitement ceux qui viennent à Dieu par Lui. Il intercède constamment auprès du Père en sa qualité de Grand Prêtre.
— Je suis enchanté d'apprendre cela, s'écria Mr. G., et je regrette vivement d'avoir vécu 23 ans dans l'ignorance de cette parole divine, qui réfute si victorieusement la fausseté des prétentions cléricales. Quel orgueil que de vouloir s'interposer entre Dieu et les hommes ! Quelle présomption que de vouloir renouveler le sacrifice de Jésus- Christ, en s'arrogeant l'autorité de le faire descendre dans un peu de pâte avec un fatras de paroles magiques ! C'est la fatuité personnifiée.
— Quoiqu'il en soit, ajouta Mme. Beaudry, le sacrifice de la messe est anti-scripturaire.
— Notre Sauveur, dans tous ses discours, je continuai, a pris soin d'écarter les hommes et les choses qui auraient pu obstruer la communion directe de l'homme avec son Dieu. Rien ne peut le satisfaire que cela. Voilà ce qui fait de
Agneau de Lieu. 87
l'homme, dit un auteur français, un être à part dans la création, un être dont la nature difïere infiniment de tout ce qui l'entoure, et dont la destinée, par conséquent, doit répondre à la sublimité de sa nature. Eien de borné, rien de fini ne suffit au cœur et à l'esprit de l'homme ; rien ne pourrait épuiser ses désirs que la possession même de l'infini. David s'écria : " Comme un cerf brame après les eaux courantes, ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu ! Mon âme a soif de Dieu, du Dieu fort et vivant. " Jésus reconnaît cette faim et cette soif du cœur humain, et dans sa parabole de l'enfant prodigue, il nous dépeint le pénitent allant directement vers le Père. Prosterné devant lui il se confesse, sans l'entremise d'un tiers. Vous chercheriez vainement le prêtre dans cette perle des paraboles. Saint Paul met le sceau à ce sujet en disant : " Il y a un seul Dieu et un seul médiateur entre Dieu et les hommes, savoir, Jésus-Christ, homme. " Saint Pierre ajoute : " Il n'y a point de salut en aucun autre ;car aussi il n'y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés. " Nous terminions notre séance en chantant ce cantique :
Christ à l'autel, comme prêtre et victime,
S'oflfre au Très-Haut pour expier le crime ;
Sans cesse il tend les bras, et daigne ouvrir son cœur
A tous les pénitente, leur offrant sa faveur-
88 Fobce à Face.
"Venez à moi," dit-il, plein de tendresse ; *<C'e8t pour vous tous que raon cœur s'intéresse ; Etes-vous surchargés, je vous soulagerai; Etes- vous opprimés, je vous protégerai."
O notre ami, notre unique refuge, Notre Avocat, mais bientôt notre Juge 1 De ce trône de grâce où nous te supplions. Répands, répands sur nous tes bénédictions.
^-'l'Sf^^f^P^
Pouvoir du Confessionnal — Nora en Peine — Espionnage clérical — Arrogance d'Autorité — La Clef de St. Pierre — Vérité, Voix de Dieu — L'Agneau sans tache.
Tcute puissance m'est donnée dans le ciel ei sur la terre. NoNTRE Grand Prêtre.
U commencement de la semaine Nora reçut une lettre de ses parents la faisant demander, parce que sa mère était malade.
De retour le vendredi, au lieu de se mettre à l'ouvrage comme à l'ordinaire, elle vint directement dans mon cabinet d'étude. Après la salutation de rigueur, elle me confia, d'un air gêné, que sa mère n'était point malade comme on le lui avait mandé, et qu'on s'était servi de cette ruse pour l'attirer à New-York ; puis elle se mit a sangloter.
— Qu'y a-t-il, Nora,fis-je en l'invitant à s'asseoir. Qu'appréhendez- vous ? Désirez-vous quelque chose de moi ?
- 0 non, Monsieur, répondit-eUe, je suis seu-
lement venue vous prévenir que je dois vous quitter.
— Trouvez -vous le travail de la maison trop pénible, ou n'êtes-vous pas satisfaite du salaire?
— Ce n'est pas cela, Monsieur.
— Alors est-ce qu'involontairement quelqu'un d'ici vous aurait offensée !
— Loin delà, Monsieur; jamais je n'ai été traitée avec tant de bonté.
— Pour quelle raison voulez-vous donc partir?
— Mais, Monsieur, je n'ai pas dit que je voulais m'en aller ; j'ai dit qu'il me fallait vous quitter ; et elle se remit à pleurer.
— Enfin, Nora, que veut dire ce mystère ? Vous partez sans nous avoir donné avis, comme nous étions convenus, et sans nous dire quels motifs vous font agir 5 j'avoue que je ne m'attendais pas à cela de vous.
— Comment pourrais-je vous déclarer
cependant c'est mon devoir et absorbée
par son idée fixe elle se mit à invoquer Saint Patrick.
— Laissez là Saint Patrick pour le moment et tranquillisez-vous. Si vous mettiez plutôt votre confiance en Jésus, vous pourriez obtenir la paix. Mais agissez selon la dictée de votre conscience. Si vous jugez que c'est votre devoir de confier vos soucis, faites le sans crainte.
Sur ces entrefaites Mme. Beaudry entra, et le
Espionnage Clérical. 91
visage de Xora, boursouflé par les pleurs, rayonna subitement. A Forage d'été succède le reflet doré des rayons du luminaire céleste ; en s'épenchant sur les gouttes d'eau, il les fait scintiller comme des perles précieuses tout en décorant l'horizon d'un brillant coloris. Il en fut ainsi de Nora 5 son visage s'illumina, et comme quelqu'un qui vient de remporter une grande victoire morale, elle s'écria :
— Je commence à concevoir C[ue je me suis méprise. Je me suis trop longtemps laissée influencer par ces despotes inexorables — ils sont cruels, impitoyables. Oui, je sens que Dieu seul doit gouverner la conscience. Je ne puis dire exactement comment cela se fait, mais je me sens dégagée des entraves qui me retenaient captive : mon tourment s'est dissipé comme par enchantement. Je puis maintenant faire droit à votre légitime demande.
— C'est bien, ma Nora, dit Mme. Beaudry, dites la vérité, toute la vérité et rien que la vérité.
— J^essayerai, madame. Quelques jours avant de recevoir cette lettre de mes parents, des amis romains — des ennemis, j'aurais dû dire, — ayant appris que je prenais part aux conversations de M. Beaudry, en informèrent ma famille. Quand j'arrivai chez nous, jugez de mon étonnement : je trouvai ma mère bien portante, mais versant des larmes, et mon père en fureur. Il
m'enjoignit d'aller sur le champ me confesser au prêtre de la paroisse. Je m'y rendis quoique indécise, mais mal m'en prit comme vous allez voir. Bien entendu que je ne lui cachai rien. Ici elle hésita un moment, mais bientôt reprit. Eh bien, je vous dirai tout ce qui s'est passé, autant pour me dégager de ce fardeau qui m'oppressait toute à l'heure, que pour ne pas encourir votre blâme. En premier lieu le prêtre me parla de vous en m'interrogeant sur vos vues religieuses et particulièrement sur les assemblées dans votre étude. Il paraissait parfaitement au courant de ce qui s'y passait. Il me dit qu'il vous connaissait de longue date, vous et vos pareils. J'essayai de le convaincre que vous étiez un homme honorable sous tous les rapports ; que par mes relations avec votre famille j'avais pu apprécier que vous étiez des chrétiens, servant Dieu fidèlement. Il ne voulut pas m'écouter. Cela l'exaspéra même à un tel point qu'il m'interrompit en s'écriant: "Taisez-vous, fille imprudente! Vous voilà presque protestante. Vous proférez un blasphème ! Parler ainsi d'un hérétique, d'un mécréant, d'un diable pieux ! Cet homme est un nouveau Judas, un traître, un apostat. " Il continua longtemps sur ce ton là, et avec un tel emportement que j'étais à demi morte de frayeur. Enfin il m'ordon- ' na d'abandonner mon emploi .sans plus attendre, sous peine d'excommunication. Terrifiée je m'hu-
Décision. 93
miliai en promettant d'obéir à ses ordres, et voilà ce qui cause mon chagrin ; vous quitter me rend bien soucieuse.
Consultez votre conscience, Kora. Si elle
vous commande d'obtempérer à votre prêtre, partez sans hésiter. Je ne vous cacherai pas que nous vous regretterons beaucoup ; mais vous êtes libre d'agir selon votre propre mouvement qui, j'espère, s'accordera avec la volonté divine. Choisissez. Vous êtes bien bon de me parler ainsi, Monsieur. 0 ! si seulement je pouvais sortir de ce dilemme! Laissez-moi réfléchir.
Quelques minutes se passèrent en silence ; enfin Kora, relevant la tête, s'écria joyeusement : C'est décidé; je reste. Je me souviens avoir appris dans mon catéchisme que si on fait un seiTnent, promesse ou vœu de faire quelque chose de mal, sous l'empire de la peur ou de la contrainte, une telle chose n'est point obligatoire. Je commettrais un nouveau péché en accomplissant une promesse tellement téméraire. En conséquence je resterai ici; c'est mon devoir, et je m'en rapporterai à la grâce
de Dieu.
En annonçant ce dénoûment, elle nous fit sa révérence et se retira en souriant.
Que penses-tu maintenant du pouvoir clérical ? demandai-je à Mme. Beaudry.
J'avoue que j'en avais une idée bien imparfaite, réphqua-t-elle. Je ne suis plus surprise de
94 Face cl Face.
leur grande influence ainsi que de leurs vastes connaissances. En employant de tels moj^ens, je veux dire les nonnes, les moines, et principalement les confessionnaux, avec un système d'espionnage si bien organisé, ce nouvel Argus pénètre dans l'intimité de chaque flimille ; les personnages de quelque importance surtout sont surveillés d'une manière toute spéciale, afin qu'aucune de leurs actions n'échappe au contrôle de ce pouvoir occulte et terrible.
Après cette tirade Mme. Beaudry s'en alla à ses occupations de ménage, me laissant méditer sur cette occurence si inattendue, si singulière, et pourtant si commune. Nora reprit ses travaux journaliers avec son entrain accoutumé. Son aventure lui gagna l'estime de notre petite société et donna un nouvel élan à nos discussions,
A l'assemblée du dimanche tante Mélie voulut être renseignée sur un autre point relatif à la confession, savoir, le pouvoir du prêtre à pardonner les péchés. La plupart des romains avec lequels j'ai eu occasion d'en parler m'ont affirmé, dit-elle, que le pouvoir du prêtre est absolu ; d'autres le circonscrivent, et quelques-uns ne lui en attribuent aucun. Comment sortir de ce dédale ?
— Pour en avoir une définition exacte il est indispensable de recourir aux ouvrages approuvés par l'église. Voici ce que tous les catéchismes nous disent : ^^ Quand le moment de se confesser
Confiteor. 95
est arrivé, il faut aller se mettre à genoux auprès du confesseur, de manière à ne pas le regarder en face -, faire sur soi le signe de la croix, et dire ; '^ Bénissez-moi, mon père, (prêtre), parce que j'ai péché. " Ensuite il faut répéter la prière suivante : *^ Je confesse à Dieu tout-puissant, à la Bien heuheureuse Marie toujours Vierge, à saint Michel archange, à saint Jean Baptiste, aux apôtres saint Pierre et saint Paul, et à tous les saints, et à vous, mon père. ''
— Holà ! s'écria tante Mélie, cela semble me donner la clef de la question. Voici le prêtre et Dieu tout-puissant mis en même catégorie ! Ça me fait frissonner. N'est-ce pas assez idolâtre de mettre les saints et la vierge Marie au niveau de la divinité ! * quand Dieu nous dit : *' Voici, la lune même ne luit point en sa présence, et les étoiles
* On reconnaît l'idolâtrie aux marques suivantes : lo. Elle demande un Dieu visible, ou une représentation. (Exode, XX, 4; Actes, XIX, 35.)- 2o. Elle attribue à certains endroits, villes, autels, quelques vertus spirituelles qu'elle ne trouve pas ailleurs. (1 Rois, XX, 23, 28 ; Matt. XXIV, 23, 24 ; Bénarès, La Mecque, Rome, Lourdes, Ste Anne de Beaupré). 3o. Elle attribue une valeur spéciale à certains jours, sai.sons, etc. (Col., II, 16, 17, Carême, Fêtes) 4o. Elle attribue à certaines formules une efficacité magique. 5o. Elle attribue à certains hommes des privilèges, droits, autorités qu'elle nie aux autres. (Conficius, Mahomet, Pape, etc). 6o. Elle avilit les peuples qui s'y adonnent. (Ps., CXV,8, Cananéens, Israélites : Ex. XXXÎl, 25). 7o. Dieu punit l'idolâtrie plus sévèrement qu'aucune autre infraction au décalogue. (Ex., XXXII, 27-30., Deut., XII, et XIII; XXVII, 15.)
ne sont pas pures devant ses yeux ; combien moins riiomme qui n'est qu'un ver, et le fils de l'homme qui n'est qu'un vermisseau." Mais peut-être que vous pouvez me donner des renseignements encore plus approfondis sur ce sujet.
Me tournant vers Mr. G., qui était présent, je lui dis :
— Vous souvenez-vous de ce qu'en disent les livres d'instruction ?
— Certainement, j'ai encore en mémoire les demandes et réponses du catéchisme en usage au Canada :
^^ D. Les prêtres ont-ils le pouvoir de pardonner les péchés V
^^ E. Oui, les prêtres ont le pouvoir de pardonner ou de retenir les péchés.
" D. Peuvent-ils pardonner tous les péchés, même les plus énormes ?
" E. Oui, ils peuvent pardonner tous les péchés, même les plus énormes, pourvu qu'on s'en confesse avec une sincère contrition."
— Ah, dit Luella, comme cela ils se trouvent être plus puissants que Jésus-Christ lui-même, car il a formellement déclaré qu'il y a un péché qui ne peut être pardonné, savoir, le péché contre le Saint-Esprit, tandis que les prêtres ne font pas d'exception.
Et, ajouta Mme. Beaudry, le pénitent avant d'aller à confesse a la contrition, ou ne l'a pasj s'il
Arrogance, 97
l'a, Dieu lui a déjà remis ses péchés ; s'il ne l'a pas, le prêtre ne peut pas les lui remettre ; donc, il est inutile d'aller à confesse au prêtre.
— Ces remarques sont piquantes, continua notre ami, mais le catéchisme ne contient pas tout l'enseignement de l'église sur ce point. Dans un des livres du collège, * j'ai lu que le prêtre a la puissance de lier et délier la conscience ; qu'il peut offrir le corps et le sang de Jésus-Christ en sacrifice ; le distribuer aux fidèles ; communiquer des grâces aux vivants et aux morts au moyen des sacrements, et chasser les démons.
''Quel langage humain pourrait décrire la grandeur, la dignité de la prêtrise ! s'écrie l'abbé Jean Gaume. Le ministère du prêtre l'élève au-desus d'Adam, de Moïse, de Josué, des rois, et même de la Vierge Marie, puisque seul il a la prérogative de pardonner les péchés. Supposez que le Rédempteur en personne descende au tribunal de la pénitence, ferait-il plus que le prêtre ?
''Le prêtre, par les pouvoirs qui lui sont délégués, peut instantanément arracher à l'enfer sa proie, et la placer au séjour des justes en paradis. D'un esclave de satan il peut en faire un enfant d'Abraham, car Dieu est contraint de ratifier le jugement, s'y étant engagé. Le prêtre prononce la sentence : Dieu l'approuve. Peut-on concevoir
* Penpées sur les vérités de la Religion, page 297.
un pouvoir plus absolu, une dignité aussi grandiose ?''
Toutefois, l'abbé se laisse distancer par la rhétorique de son collègue de Bavière, Herr Kinzelman, recteur de Gestrass. Ce Monsieur, dans un récent sermon prononcé à Algau et imprimé dans la gazette de Kempton, nous assure dans son enthousiasme, ^' que le prêtre est au-dessus de tout gouvernement j qu'il plane sur les empereurs, rois ou princes, et qu'il est au-dessus d'eux comme le ciel est au-dessus de la terre. Ils sont à nous ce que le plomb est à l'or, s'écrie-t-il. Les anges et les archanges nous sont également inférieurs, parce que nous pouvons, à la face de Dieu, pardonner les péchés, et qu'eux ne peuvent pas. Nous sommes plus exaltés que la Vierge Marie, qui n'a donné naissance au Christ qu'une seule fois, quand nous le reproduisons journellement. Par nos fonctions nous sommes, dans un certain degré, au-dessus de la divinité, car elle s'est astreinte à la formule de consécration dans la Sainte Messe. De même que Dieu a créé le monde par les mots : ' Ainsi soit-il ', nous, avec les paroles sacramentelles, créons Dieu lui-même. '^
— Merci pour vos renseignements, Mr. G-., dit tante Mélie. Est-ce qu'une telle exhibition d'audace, de fatuité et d'arrogance n'est pas épouvantabl ? Comme cette jactance est bien le fruit naturel d'un système monstrueux. C'est sa logigue
Dieu seul Pardonne. 99
destructive. Oui, c'est l'accomplissement littéral de la prophétie de Saint Paul concernant '^ l'homme de péché, le fils de perdition, qui s'oppose et qui s'élève au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu, ou qu'on adore, jusqu'à s'asseoir comme un Dieu dans le temple de Dieu, voulant passer pour un Dieu. "
— On m'a toujours fait croire, remarqua Xora que les prêtres avaient tout pouvoir. S'ils ne peuvent pardonner les péchés, qui donc le pourra ?
Comme tous les yeux se tournaient vers moi, je répliquai : Toute l'Ecriture nous enseigne que c'est l'attribut de Dieu. David dit : '^ Tu as ôté la peine de mon péché. " Jean : ^' Si nous confessons nos péchés, Il est fidèle et juste pour nous les pardonner." Il en est des affaires spirituelles comme des temporelles. Légalement le magistrat suprême, le souverain seul peut gracier un coupable et lui pardonner. Jésus-Christ, étant le Eoi des rois, le Seigneur des seigneurs, peut seul octroyer l'absolution à ceux qui ont enfreint la loi divine. Quand il dit au paralytique : ^' Tes péchés te sont pardonnes," les pharisiens murmurent contre lui et disent: ^' Qui peut pardonner les péchés que Dieu seul " ? Ceci prouve deux choses : lo. que l'absolution cléricale ne faisait point partie de la croyance juive, et 2o. que si Jésus-Christ eût été un simple mortel, les pharisiens auraient été dans leur droit en le traitant de blasphémateur.
C'était pour prouver sa divinité que Jésus leur
100 Face d Face,
pose cette question : ^'Lequel est plus aisé de dire à ce paralytique : Tes péchés te sont pardonnes, ou de lui dire : Lève-toi, emporte ton lit, et marche." Par son raisonnement comme par son action Jésus prouve, dans cette instance comme par grand nombre d'autres, que le pardon des péchés est équivalent au pouvoir créateur, et est la prérogative exclusive de la divinité, n'ayant jamais été départie à l'humanité. Dieu se sert parfois de l'homme comme d'un instrument pour opérer des miracles en son nom, mais jamais pour pardonner les péchés. Gardez en vue cette distinction.
— Ce que vous dites, observa Mr. G., me fait souvenir de deux citations qui m'ont bien embarrassé quant à l'application de leur vrai sens.
— Enoncez-les, et nous tâcherons de les rendre claires.
— Ce sont les paroles de Jésus-Christ contenues dans les Evangiles selon Saint Mathieu et Saint Jean. Le premier : " Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel ; et tout ce que vous aurez déhé sur la terre sera délié dans le ciel.'^ Et le second passage est un peu plus explicite : " Recevez le Saint-Esprit. Ceux à qui vous pardonnerez les péchés ils leur seront pardonnes ; et ceux à qui vous les retiendrez ils leur seront retenus. " Avec cela les prêtres affirment que le Christ leur a délé-
La Foi Efficace. 101
gué tout pouvoir au Ciel et sur la terre, le même pouvoir dont il jouissait lui-même.
— Papa, fit Jean inquiet, je pense que tu auras du fil à retordre pour résoudre ce problème. De quelque côté que je l'envisage j'y vois de la difficulté.
— Pourquoi craindre, mon petit. Saches que beaucoup de choses qui paraissent ambiguës au premier coup d'œil, s'expliquent aisément quand on a l'expérience que confère l'étude. Il n'y a pas d'équivoque : la vérité évangélique, commise aux apôtres par le Sauveur, avec le Saint-Esprit qu'il leur envoya à la Pentecôte, voiJd Je pouvoir par lequel les hommes sont amenés au salut. Voici le témoignage des Saintes Ecritures : ^' Si vous persistez dans ma doctrine, vous serez véritablement mes disciples, dit Jésus-Christ, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. " Et dans sa prière avant la crucifixion, Il s'écrie : ^* Père, sanctifie-les par ta vérité ; ta parole est la vérité. " Enfin dans sa commission finale il dit : "AUez-vous en par tout le monde, et prêchez l'Evangile à toute créature humaine. Celui qui croira, et qui sera baptisé, sera sauvé ; mais celui qui ne croira point, sera condamné."
— Oh ! je comprends maintenant, s'écria Mr. G. enchanté. Oui c'est bien ça. Le salut, le pardon, c'est l'Evangile accepté avec foi, et qui le rejette est perdu.
102 Face d Face.
— C'est exactement l'idée, cher ami ; c'est une vérité simple, et puissante par sa simplicité.
— Mais vous nous disiez tantôt que c'est Dieu qui pardonne les péchés, et maintenant vous dites qu'on est sauvé par la vérité, observa Nora quelque peu déroutée.
— La vérité, repris-je, est la voix de Dieu, quelle que soit la bouche qui la profère. Ecoutez ce que dit Saint Paul aux Eomains : ^^ Je n'ai point honte de l'Evangile de Christ, puisque c'est la puissance de Dieu pour le salut de tous ceux qui croient : premièrement des Juifs, et ensuite des Grecs. Car c'est dans cet Evangile que la justice de Dieu est révélée de foi en foi, selon qu'il est écrit : Le juste vivra par la foi. '' Aux Philippiens il écrit : "Il est vrai que quelques-uns annoncent Christ par envie et dans un esprit de contention, et d'autres le font avec une intention sincère. Les uns annoncent Christ dans un esprit de contention, et non pas purement, croyant ajouter un surcroît d'affliction à mes liens ; mais les autres le font par affection, sachant que je suis établi pour la défense de l'Evangile. Mais quoi ? De quelque manière que ce soit, soit pai* un zèle apparent, soit avec sincérité. Christ est toujours annoncé ; c'est de quoi je me réjouis, et je m'en réjouirai toujours.''
Saint Pierre aussi comme tous les autres apôtres s'accorde parfaitement avec Paul sur ce point,
La Vraie Clef. 103
disant : ^^ Ayant donc purifié vos âmes en obéissant à la vérité par l'Esprit, étant régénérés, non par une semence corruptible, mais par une semence incorruptible, par la Parole de Dieu, qui vit et qui demeure éternellement. ''
— Je m'aperçois, dit Nora, avec un air de contentement, que les apôtres ne s'appuyaient que sur la vérité que le Maître leur avait confiée.
— Vous le verrez encore plus clairement, j'espère, avant que nous terminions. Le Seigneur dit : ^' Si je n'étais pas venu, et que je ne leur eusse pas parlé, ils n'auraient point de péché ; mais maintenant ils n'ont point d'excuse de leur péché. " Voyez quelle responsabilité nous encourons ! Si nous croyons et obéissons à la vérité, nos péchés nous sont pardonnes et nos cœurs purifiés par le pouvoir de cette vérité ; si, au contraire, nous résistons à l'Evangile, non-seulement nos péchés demeurent en nous, mais ils s'aggravent en proportion de la mesure de connaissance qui nous est parvenue et qui nous enlève toute excuse. La vérité met chaque individu en rapport avec Dieu. Saint Paul dit encore : " Qu'est donc Paul, et qu'est Apollos, sinon des ministres par le moyen desquels vous avez cru, selon que le Seigneur l'a donné à chacun ? J'ai planté, Apollos a arrosé ; mais Dieu a donné l'accroissement. C'est pourquoi celui qui plante n'est rien, ni celui qui arrose; mais c'est Dieu qui donne l'accroissement. "
— Ce langage ne ressemble en aucune chose à celui des prêtres de Eome, s'écria Mr. G., et nous donne une preuve convainquante qu'ils ne sont pas les apôtres du Christ, comme ils le prétendent.
— Le ministre du Saint Evangile n'est qu'un faible instrument entre les mains du Maître pour faire connaître la vérité, et c'est le privilège de tous les croyants. Si je porte à boire au blessé altéré sur le champ de bataille — comme cela m'est souvent arrivé — il pourra dire que je lui ai sauvé la vie ; mais c'est une erreur, c'est l'élément créé de Dieu qui a opéré. Je ne puis être ni l'eau ni le pain de vie, tout ce que je puis faire c'est de les faire connaître. La connaissance de la vérité, voilà la clef que Jésus a donnée à toute son église aussi bien qu'à Pierre. Elle était à la portée des Juifs, mais ils l'ont repoussée avec mépris ; c'est pourquoi le Seigneur le leur reproche, disant : '^ Malheur à vous, docteurs de la loi ! parce qu'ayant pris la clef de la connaissance, vous n'y êtes point entrés vous-mêmes, efc vous avez encore empêché d'y entrer ceux qui voulaient le faire. '' Le passage parallèle dans Saint Mathieu amplifie encore l'idée : ^' Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux 5 vous n'y entrez point, et vous n'y laissez point entrer ceux qui voudraient y entrer. " Ces malédictions étaient prononcées sur eux parce qu'ils rejetaient l'Evan-
L'Agneau de Dieu. 105
gile du Christ, et qu'ils empêchaient les autres de l'accepter. Il est donc évident que la vérité de l'Evangile est la clef du royaume de Dieu. Quiconque la reçoit avec joie, et veut s'en servir selon l'intention divine, possède les trésors qu'elle découvre, comme Pierre, comme tous les autres apôtres, et comme tous les disciples d'âge en âge.
— Christ n'avait donc pas dessein de donner plus de pouvoir aux douze qu'aux autres croyants? proposa Mr. Gr.
— A eux II confia, d'une manière spéciale, son Evangile, et leur premier devoir était de le prêcher dans toute la terre. Ainsi, comme Paul, chaque apôtre pouvait dire : '^ Si je prêche l'Evangile, je n'ai pas sujet de m'en glorifier, parce que la nécessité m'en est imposée ; et malheur à moi si je ne prêche pas l'Evangile. " Et nous voyons dans les Actes des apôtres qu'ils se réunissaient en concile pour décider de l'orthodoxie des doctrines, en qualité de dépositaires et de surintendents de la discipline de l'Eglise , mais encore leurs décisions étaient fi^ndées sur le vote de l'Eglise entière. r Voir St Mathieu, XVIII, 17, 18 j Actes, XV j XXI, 18— 22 ; Eom., XVI, 17 ).
Il est évident que Christ ne leur a jamais donné le pouvoir d'absoudre les péchés, en son nom, dans le sens prétendu par l'Eglise romaine pour les raisons suivantes : 1o, une telle croyance ne se trouve nulle part dans l'Ancien Testament, et 2o,
106 FoAie à Face,
les apôtres de Christ n'ont jamais exercé dételles fonctions. En son nom ils ont opéré des miracles, guéri des malades, même ressuscité les morts, mais ils n'ont jamais prononcé d'absolution. Créer, et pardonner les péchés, sont des prérogatives de l'Etre suprême, que nul homme ne peut s'arroger sans blasphème. Dans l'Apocalypse de Saint Jean, chapitre premier, versets 17 et 18, nous entendons Jésus disant : *^ Je suis le premier et le dernier ; je suis vivant ; j'ai été mort, mais maintenant je suis vivant aux siècles des siècles, Amen ! et je tiens les clefs de l'enfer et de la mort. ''
— Je me demande après cela, dit Mme. Beaudry, comment la qualité de prêtre peut s'adapter aux ministres du Nouveau Testament : ce me semble que celui qui ose se donner cette dignité le fait soit par ignorance ou par fourberie.
— Ce titre ne leur sied nullement, repris-je. Les prophètes de l'ancienne alliance étaient un type des prédicateurs ou ministres de la nouvelle, comme les prêtres, par leur fonctions sacerdotales, préfiguraient le Christ. Et Jésus, en commissionnant ses apôtres, leur a défini leur devoir, disant : " Allez donc, et instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit , et leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé." Saint Paul dit à son tour: " Ce n'est pas pour baptiser que Christ m'a envoyé, mais c'est pour annoncer l'Evangile, non avec des
La Sainte Parole. 107
discours de la sagesse humaine, de peur que la croix de Christ ne soit rendue inutile. " " Car, il dit plus loin, nous ne prêchons point nous-mêmes, mais nous prêchons Jésus-Christ, le Seigneur; et pour nous, nous sommes (non vos prêtres et seigneurs), mais vos serviteurs pour l'amour de Jésus. Mais nous avons ce trésor dans des vases de terre, afin que cette grande puissance soit attribuée à Dieu, et non pas à nous. "
— Je comprends maintenant, dit Nora, que les apôtres voulaient s'amoindrir ou se cacher et toutes leurs fonctions pour mieux faire paraître et valoir la vérité de l'Evangile, la puissance de Dieu dans tous les esprits et les cœurs. Ce n'est pas ainsi qu'agissent nos prêtres.
— C'est ça. Le ministre n'est pas le chemin, il n'en est que l'indicateur. Il ne peut pardonner les péchés, mais il ne doit cesser de dire : " Voici l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. " Comme la goutte cristalline, à la fin de l'orage, qui, quoique cachée dans l'azuré, fait resplendir le radieux arc-en-ciel, ainsi le serviteur de Dieu ne doit que faire refléter la vérité, la bonté et la puissance de son Créateur. Les langues de feu de la Pentecôte étaient non-seulement une manifestation prodigieuse de la Toute-Puissance, mais aussi un symbole convenable du ministère évangélique : le vrai talisman de la nouvelle alliance. De quel autre que du Christ pourrions-nous dire, comme
Saint Pierre le fit : ^^ C'est lui que Dieu a élevé à sa droite pour être le Prince et le Sauveur^ afin de donner à Israël la repentance et la rémission des péchés. "
— Maintenant, donc, dit Luella, est accomplie cette parole de Jésus à Nicodème : " Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, de même il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. '^
— Vraiment, est-ce là qu'on trouve le salut ? s'écria Nora. N'y a-t-il qu'à regarder à Celui qui est mort et ressuscité pour avoir la vie ?
— La Sainte Écriture nous le déclare : ^^ Vous, tous les bouts de la terre, regardez vers moi, et soyez sauvés ; car je suis le Dieu fort, il n'y en a point d'autre. " Et, " tous les bouts de la terre s'en souviendront, et se convertiront à l'Eternel, et toute les familles des nations se prosterneront devant toi. ''
— Quelle force et quelle grandeur d'âme dans la remarque du célèbre philosophe grec à Alexandre le Grand, qui voulait conférer des honneurs au cynique. ^' Tout ce que je désire de toi, dit Diogène, c'est que tu condescendes à ne pas m'intercepter les rayons du soleil. Ne me prends point ce que tu ne peux me donner. " A nous d'imiter la sagesse du païen, étant persuadés que Dieu ne veut point d'autre intermédiaire que Jésus entre
La Sainte Parole. 109
Lui et nous. Tout autre objet n'est qu'un obscurcissement.
Pénétrés de ces saintes et puissantes vérités, nous terminâmes notre séance, en répétant chacun à son tour, comme nous avions l'habitude souvent de faire, un passage d'Ecriture Sainte approprié.
Tante Mélie : " Qui est semblable à toi parmi les forts, ô Eternel ? Qui est comme toi, magnifique en sainteté, redoutable, digne de louange, et qui fais des merveilles. " Ex., 15, 11.
Mme. Beaudry : " Rendez hommage au Fils, de peur qu'il ne se courrouce, et que vous ne périssiez dans cette voie, quand sa colère s'embrasera tant soit peu. Oh ! qu'heureux sont tous ceux qui se retirent vers lui. " Ps., 2, 12.
Mr. G. : ^'0 Dieu ! lève-toi, juge la terre , car tu posséderas en héritage toutes les nations. " Ps., 82, 8.
Nora : " 0 Eterael ! qui es le Dieu fort des vengeances, fais luire ta splendeur. Toi qui es le juge de la terre, élève-toi, rends la récompense aux orgueilleux. " Ps., 94, 1, 2.
Luella : ^'Eternel! je te célébrerai, parce que t'étant courroucé contre moi, ta colère s'est détournée et tu m'as consolée. " Isaïe, 12, 1.
Jean : '^ Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. " Jean, 3, 16.
Marie : " Mais Jésus leur dit : Laissez ces petits enfants^ et ne les empêchez point de venir à moi ; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. " Matt., 19, 14.
Et moi : '^ Si nous marchons dans la lumière, comme II est lui-même dans la lumière, nous avons une communion mutuelle, et le sang de son Fils Jésus-Christ nous purifie de tout péché. " 1 Jean, 1,7.
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Le Confessionnal et le Pkêtre — Juge de la Conscience — Argument politique — Influence SUR le Peuple — Chaudron de Cuivre — Concile de Trente — Secrets — Faiblesse.
Ne vous abusez point ; hs mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs. — Paul aux Corixthiexs.
E temps s'écoula si rapidement entre nos deux séances, que la nouvelle ne paraissait ^ être que la continuation de la précédente. ^^ Nous abrégeâmes les préliminaires pour entrer au plus vite dans le confessionnal ; non pour s'y confesser, mais dans le but d'en étudier les mystérieux ressorts. J'entamai mon narré comme suit :
La confession auriculaire, telle qu^ntroduite par le pape Léon, était si visiblement une corruption de la pratique des premiers chétiens, qu'il fallut un grand nombre d'années pour la faire prévaloir au sein de l'Eglise. L'Irlande spécialement résista à cette innovation ; néanmoins, comme les autres nations, elle fut subjuguée par les artifices du pontif
romain et de ses acolytes. Mais grand nombre d'églises et de sociétés influentes ne s'y sont jamais soumises; donc les luttes presque interminables, depuis le cinquième siècle, sur ce sujet. Cette engeance sent si bien sa faiblesse en présence de la parole inspirée et même des récits des premiers pères de l'Eglise, qu'elle a recours au subterfuge pour se maintenir dans la position qu'elle a prise. Sa plaidoirie se contère à revendiquer les bénéfices spirituels du "sacrement de pénitence. "
— Quels sont donc ces bénéfices ? demanda Luella.
Au moment où j'allais répondre on sonna. Nora s'en fût ouvrir et revint aussitôt avec la carte de visite de Mr. M., qu'elle avait fait entrer au salon. Rejeton d'une famille de quakers de la Pensylvanie, gradué du Yale collège^ ce monsieur s'était destiné au droit, mais après deux années de pratique dans cette profession, il l'avait tout à coup abandonnée, par scrupule. Il fit un voyage à l'étranger, et à son retour il s'était voué à l'enseignement. Il occupait le poste de principal de notre lycée. Nous l'appelions familièrement le professeur.
Je fus le recevoir. J'ose espérer, me dit-il, que vous ne serez pas formalisé de ma visite ; quoique n'appartenant à aucune église, il n'entre pas dans mes habitudes de contrevenir à la loiiable coutume
Bénéfices du Confessionnal. 113
du pays^ ou à ses principes évangéliqnes que vous nous présentiez dans votre discours du matin sur la sainteté et la sanctification du dimanche. Mais quelques remarques de Mlle Luella à son frère, lesquelles j'ai saisies dans la salle d'étude, m'ont suscité l'envie d'assister à une de vos réunions. C'est le motif qui m'a poussé à commettre peutêtre une indiscrétion, si c'en est une, que de chercher à pénétrer dans votre cercle.
— Nullement, professeur, vous êtes le bienvenu ; nous ne sommes qu'honorés par votre présence. Avec vous nous aurons, j'aime à le croire, plus qu'un auditeur ; vous prendrez part à nos conférences dont nous ne faisons pas secret. Veuillez me suivre dans mon étude, et je ne doute pas que vous communiquerez plus d'instruction que vous n'en dériverez de nous.
A l'exception de Mr. G., à qui le professeur fût présenté, il se trouvait en pays de connaissance. Du reste ses manières affables, exemptes d'afféterie, son savoir-vivre mettaient chacun à son aise. Ayant pris le siège qui lui fût offert, il s'excusa gracieusement d'avoir interrompu l'entretien.
Je lui expliquai que nous ne faisions qu'entrer
en matière lors de son arrivée. Lui ayant donné
connaissance de la question de Luella sur ce
qu'étaient les bénéfices du sacrement de pénitence,
ou quelle est l'influence morale de la confession
auriculaire, sur un signe d'assentiment, je repris :
— Il est évident qu'en pratique cela est jusqu'à un certain point moralement avantageux pour une certaine classe de la société ; car la crainte de la censure cléricale, du refus d'absolution, retient dans de certaines bornes l'appétit grossier de bien des gens. Par exemple un jeune homme de ma connaissance, poussé à commettre une mauvaise action, dit à son tentateur : ^^ Attends que j'aie fait mes Pâques, alors ! '' Plusieurs sont détournés du péché par les dures pénitences qu'on leur impose au confessionnal, comme la récitation des sept psaumes pénitentiaux tous les jours pendant un certain laps de temps. C'est un fait historique que Galilée eût à les réciter quotidiennement pendant trois années consécutives. A cela il faut ajouter de nombreux chapelets, de longs jeûnes, des humiliations publiques, comme de rester agenouillé durant la Messe, ou encore d'aller en pèlerinage pieds-nus. Quelques ascètes se fustigent jusqu'au sang, ou portent des cilices en expiation, comme ils s'imaginent vainement, de leurs péchés.
— J'avais un oncle, dit Nora, qui s'infligea une si grande torture qu'il en faillit mourir. C'est chez les trappistes que ces austérités se portent à outrance.
— N'est-ce pas des reliques monstrueuses du paganisme ? demanda tante Mélie ; assurément on ne trouve rien de semblable dans la Bible, excepté parmi les prêtres de Bahal, qui, dans leurs vains
Pénitences. 115
efforts contre le prophète Elle, "se faisaient des incisions avec des couteaux et des lancettes, selon leur coutume, jusqu'à ce que le sang coulât sur eux. "
— De pluSj continuai-je, le confessionnal procure quelquefois la restitution d'objets volés. ^Ime. Forsyth de Keeseville avait la conviction que sa blanchisseuse lui avait dérobé un chaudron de cuivre. Comme elle le niait, Mme. F., qui connaisait le curé, lui fit part de ses soupçons. Lorsque l'inculpée alla se confesser, elle n'eût garde de se souvenir de ce péché-là. Mais le prêtre étant averti lui demanda si elle n'avait plus rien à déclarer, et sur sa réponse négative, il s'écria : '^ Qu'entends-je ! il me semble ouïr le bruissement d'une chaudière de cuivre. '' C'était assez ; hors d'elle-même, accablée par la prodigieuse pénétration de son confesseur, la malheureuse avoua le larcin, et le lendemain matin Mme. Forsyth entra en possession de son ustensile qu'elle aperçut à la porte de la cuisine.
— N'aimeriez-vous pas à retrouver, par le même moyen, le linge qu'on nous a dérobé? demanda Luella.
— Bien entendu, mais le remède n'opère pas toujours.
— Est-ce qu'il ne procède aucun bien spirituel de la confession auriculaire ? s'enquit Mme. Beaudry.
116 Face ci Face.
— Sans doute, dans quelques cas. Il est des personnes qui, en se confessant de leurs tentations, sont préservées de chute par les conseils du confesseur.
— Mais ces avantages peuvent-il compenser le mal qui découle du système 1 fit tant Mélie.
— Pour s'en rendre compte, il faut examiner l'influence du confessionnal. Voyons d'abord quel en est l'effet sur le prêtre. Le pouvoir surnaturel dont il se croit investi, la dignité qu'il assume est propre à l'enorgueillir ; tout concourt à l'élever à ses propres yeux ; il se grise machinalement de l'adulation qu'on lui prodigue. Drapé dans ses insignes, il s'assied, comme un Dieu, sur son trône judiciaire, et la crédule multitude se prosterne à ses pieds pour accepter le joug dans le vain espoir de recevoir le pardon des péchés.
— Vous m'expliquez, dit le professeur, un phénomène dont j'avais peine à me rendre compte. Je vois maintenant que le confessional est le principal moteur, le ressort caché qui fait mouvoir les rouages du pouvoir papal. En s'élevant au-dessus de tout tribunal civil, le prêtre se croit maître d'abolir, à son gré, la loyauté du sujet ; de résilier toute obhgation ; d'annuler tout serment; en un mot, de contrecarrer tout ce qui lui déplait. Eien ne peut désaltérer sa soif de domination, puisqu'il prétend pouvoir disjoindre les liens du mariage. Et si on réfléchit aux immenses richesses accumu-
Joug Pesant. 117
lées par le clergé romainj on ne s'étonne plus de sa prépondérance politique. S'il agit dans l'ombre, si son pouvoir est occulte, il n'en est que plus foraiidable. Mais il me semble que j'accapare votre temps avec mes remarques.
— Continuez, Professeur, vos observations viennent à point.
— Alors, j'ajouterai que je ne comprends pas comment un prêtre ou un laïque peut consciencieusement prêter serment de naturalisation dans aucun pays hors de l'Italie, puisqu'il est admis que la conscience du catholique romain est subordonnée à la sanction ecclésiastique dont la tête est à Rome. Comme chaque postulant doit hona fide renoncer avec serment à toute soumission et fidélité envers les princes, potentats et souverains étrangers, pour un romain sincère ce serment est un parjure ou tout au moins une nullité. L'influence démoralisatrice qui en est la conséquence nous a été récemment démontrée à Nev^^ York, où il appert que des fraudes énormes ont été commises, par des fontionnaires romains, en faveur des institutions cléricales. Tout honnête homme doit flétrir la corruption, soit qu'elle provienne comme ici d'une organisation étrangère et hostile à nos institutions démocratiques, ou non. Libre à eux d'adorer à leur guise ; mais s'ils viennent empiéter sur nos privilèges, s'ils s^opproprient injustement les fonds publics pour propager leur sj'stème, en
couvrant leurs turpitudes du manteau de la religion, alors je proteste énergiquement, non connue religionnaire ou partisan politique, mais comme citoyen qui revendique ses droits méconnus.
— Avec votre permission, remarquai-je, nous considérerons ce que vous venez de nous présenter comme étant l'influence politique du confessionnal, thème dont nous vous sommes redevables. Maintenant analysons l'effet moral sur le prêtre lui-même de cet engin puissant du confessionnal. Une fausse conception de sa mission le gonfle d'orgueil, le rend présomptueux. Il n'apperçoit point le danger auquel il s'expose en sollicitant d'enfants, d'hommes et de femmes le récit impur de leurs pensées les plus immorales. Il ne tarde pas à se complaire dans les détails honteux des actions les plus viles, des sentiments les plus abjects. Froissé d'abord, il vient à s'y accoutumer : l'épouvante fait place à l'endurcissement inévitable, et son cœur devient le réceptacle de la plus grande dépravité. Comment son âme ne serait-elle pas souillée d'un tel contact ? Oui, la contagion est certaine. '^ Un peu de levain fait lever toute la pâte, " dit la Parole, et *''les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs. " Un poëte a dit :
''Le vice, ce monstre à l'aspect astucieux, Nous fait toujours horreur à première vue; Mais à le contempler, l'homme s'y habitue, Et finit par l'aimer, le trouver délicieux. "
Prêtre et Confessionnal. 119
L'histoire et l'expérience \nennent corroborer cet axiome. Le théologien romain, Pierre Dens, dnns le Vlème volume de ses œuvres, s'exprime ainsi : " Le confesseur succombe rarement, en égard à la tentation qui le harcelle sans relâche. " Voilà le langage de l'expérience ! Ensuite il donne des conseils pour prévenir les cas de séduction au confessionnal. Mais c'est en vain qu'on voudrait détruire le mal sans extirper la racine. Qu'un jeune prêtre s'efforce de résister quelque temps à l'attraction de la convoitise, je le veux bien ; mais qu'il y résiste toujours c'est impossible. On se brûle à jouer avec le feu : c'est une loi inexorable. Le seul moyen de s'en garantir, c'est de s'en éloigner.
— Mais l'église doit censurer les abus et les chutes de ses représentants, observa le professeur.
— Le concile de Trente, tenu le 25 Novembre, 1551, sous la présidence du pape Jules III, décida, que même les prêtres ^ qui vivent en état de péché mortel^ doivent exercer leurs fonctions à cause du pouvoir du Saint-Esprit qui leur a été confié à l'ordination 5 et que quiconque le conteste gît dans l'erreur.
— Quel dégoûtant spectacle de corruption ! s'écria tante Mélie ; avec quelle arrogance ils présument d'eux-mêmes ! C'est ainsi qu'ils s'encouragent dans le vice et y entraînent les autres, tandis qu'ils professent les fonctions les plus sacrées.
— Ce qui m'a souvent étonnée, ajouta Nora, c'est que les prêtres pouvaient conserver leur pureté de cœur, malgré l'audition de dégradantes confidences. J'ai quelquefois frémi en songeant qu'ils communient journellemeht sans s'être confessés pour longtemps, avec l'esprit pollué d'innombrables récits impurs; quoiqu'il nous soit enseigné que quiconque prend la communion en état de péché commet un sacrilège. Seraient-ils au-dessus de toute profanation ? Je m'y perds.
— Je propose, interrompit Luella, que nous laissions là ces pauvres hommes dupés, pour nous occuper des effets du confessionnal sur le peuple.
— De ce qui a été déjà démontré, dit Mr. Gr. on peut logiquement inférer que c'est par le confessionnal que le peuple est assujetti à un esclavage moral, auquel il se soumet humblement par crainte de la puissance cléricale. Si ces bonasses pouvaient seulement discerner qu'ils se livrent euxmêmes, en allant instruire le prêtre à leurs dépens ; comme ils riraient de leurs frayeurs puériles j comme ils railleraient cet épouvantable mesquin qu'ils aident à échaffauder par leur crédulité naïve.
Armé de l'autorité qu'on lui concède, le prêtre exige une obéissance servile; mais pour en pallier la rigueur il témoigne que ce secret de la confession est inviolable ; il certifie qu'il ne lui est même pas permis de divulguer la confession d'un crime à l'état de projet. * Mais les prêtres ne sont pas
*Dens, vol. VI, page 218. Challoner'sCatholic Inst., p. 102.
Mauvaises Influences. 121
notables pour leur scrupule sur ce point, comme Pattesteiit maints et maints groupes de ces messieurs que nous avons entendus débiter entre eux les saletés ridicules de leurs confessionnaux, tandis qu'ils s'éclataient de rire.
— Le confessionnal, j'ajoutai, donne license au vice sous prétexte de le prohiber. Pour vous donner un précis du résultat de la confession auriculaire je vous relaterai un incident de ma jeunesse : Un jour que je reprochais son libertinage à un de mes compagnons de classe, il m'apostropha d'un ton goguenard disant : '^Qu'est-ce que ça fait ? un de plus, un de moins, j'aurai l'obsolution quand même ; le prêtre peut m'absoudre pour cent comme pour quatre péchés ; il me donnera une pénitence un peu plus longue, voilà tout. '' Et il y a nombre de gens qui raisonnent ainsi, préférant donner libre cours à leurs mauvais penchants, aux dépens de quelques mortifications, que de s'en corriger.
— Ce que vous dites est exact, dit le professeur, car dans mon voyage à Cuba et aux États de l'Amérique Méridionale, j'ai été témoin de scènes de dévergondage sans parallèle dans nos contrées protestantes, et au premier rang des auteurs du scandale on voyait figurer des ecclésiastiques catholiques romains. On m'a assuré que Eome même, sous la surveillance immédiate du saint père (?), est tombée dans une démoralisation épouvantable.
— Le confessionnal, poursuivis-je, ouvre la porte au péché qu'il a la prétention de circonscrire ou de supprimer. Par exemple, mon confesseur me fit une fois des questions sur un vice qui m'était inconnu. Naturellement cela piqua ma curiosité, et je m'informai près de plus grands garçons de la signification des paroles du prêtre, si bien que j'acquis une connaissance de choses messéantes,
que j'aurais probablement ignoré longtemps encore sinon toujours, sans les perfides allusions du confesseur.
— Mon expérience personnelle vient à l'appui de ce que vous venez de dire, ajouta pensivement Mr. Gr. Grand nombre de nos anciens corelisfionnaires peuvent rendre le même triste témoignage. Si le confessionnal m'a laissé un souvenir amer, ce n'est pas sans motifs. C'est un véritable foyer de corruption qu'on ne peut sonder sans épouvante ; un vrai Vésuve dont les éruptions saccagent tout ce qu'elles rencontrent. Par lui la conscience est pervertie, la voix de la pudeur étouffée. Cet Argus se glisse l'œil furtivement dans les familles, rendant captives de folles femmes chargées de leurs péchés.
— Je ne puis nier qu'il y ait des abus, dit Nora \ pourtant on ne m'a rien appris au confessionnal que je ne connusse déjàj mais j'avoue que les prêtres m'ont posé des questions tellement embarrassantes que j'en rougissais de honte.
Abominations. 123
— Il est notoire, dis-je, en concluant, que le pouvoir de l'église romaine réside dans le confessionnal. Mais d'un côté ce qui fait sa force constitue également sa faiblesse ; car c'est de là que procède sa décadence. Le remède qu'elle présente, par la confession auriculaire, est loin d'être spécifique et satisfaisant, au contraire, il est pire que le mal qu'elle prétend soulager. Voyez ce que, dans ses visions, en disait le prophète Ezéchiel :
'^ Alors il me dit : Fils de l'homme, ne vois-tu pas ce que ces gens font, et les grandes abominations que la maison d'Israël commet ici, afin que je me retire de mon sanctuaire ? Mais tourne-toi encore, et tu verras de grandes abominations. Il me mena donc à l'entrée du parvis ; et je regardai, et voici, il y avait un trou dans la paroi ; et il me dit : Fils de l'homme, perce maintenant la paroi. Et quand j'eus percé la paroi, il se trouva là une porte. Puis il me dit : Entre, et regarde les horribles abominations qu'ils commettent ici. J'entrai donc, et je regardai -, et voici toutes sortes de figures de reptiles, et de bêtes, et de choses abominables ; et tous les dieux infâmes de la maison d'Israël étaient peints sur la paroi, tout autour. Et soixante et dix hommes d'entre les anciens de la maison d'Israël assistaient et se tenaient devant elles, avec Jaazanja, fils de Sçaphan, qui était debout au milieu d'eux, et chacun avait un encensoir à la main, d'où montait en haut une épaisse
nuée de parfum. Alors il me dit : Fils de l'homme, n'as-tu pas vu ce que les anciens de la maison d'Israël font dans les ténèbres^ chacun dans son cabinet pemf (Confessionaux) ? Car ils disent: L'Eternel ne nous voit point, l'Eternel a abandonné le pays. Puis il me dit : Tourne-toi encore, et tu verras de grandes abominations que ceux-ci commettent. 11 m'amena donc à l'entrée de la porte de la maison de l'Eternel, qui est vers l'aquilon ; et voici, il y avait là des femmes assises qui pleuraient Thammuz. Et il me dit : Fils de l'homme n'as-tu pas vu ? Tourne-toi encore, et tu verras de plus grandes abominations que celle-ci. Il me fit donc entrer au parvis intérieur de la maison de l'Eternel ; et voici à l'entrée du temple de l'Eternel, entre le vestibule et l'autel, environ vingt-cinq hommes qui avaient le dos tourné contre le temple de l'Eternel, et leurs faces vers l'orient qui se prosternaient vers l'orient devant le soleil. Alors il me dit : Fils de l'homme, n'as-tu pas vu ? Est-ce une chose légère à la maison de Juda de commettre ces abominations qu'ils commettent ici ? car ils ont rempli le pays de violence, et sont revenus à m'irriter ; mais voici, ils mettent une écharde à leurs nés. C'est pourquoi j'agirai aussi dans le plus grand courroux ; mon œil ne les épargnera point, et je n'en aurai point compassion ; et quand ils crieront à haute voix à mes oreilles, je ne les exaucerai point. "
Grands Cojibats — Eefuges Illusoires — Première Communion — Pénitence — Confirmation PAR Cardinal (alors évêque) McCloskey — Extrême Onction — 8capulaire — Désirs ardents pour la Prêtrise — Charlatanisme — Peines Inexprimables — Psaumes Pénitentiaux.
Voici, tu fes fié sur V Egypte, ce bâton qui n'est qu'un roseau cassé, sur lequel si quelqu'un s'appuie, il lui entrera dans la main et la percera.
^^ 'UNIFORMITÉ généralement engendre la monotonie. Une histoire répétée devient fastidieuse ; je m'attendais donc à voirs'amoin- "^ drir l'intérêt manifesté jusqu'alors par notre petit groupe. Mais ma surprise était erronée ; la curiosité loin de s'amortir devenait plus vivace que jamais. Je voyais avec plaisir qu'on mettait de l'ardeur à examiner l'engrenage de cette gigantesque machine, qui fonctionne si merveilleusement sous nos yeux et qui influe si puissamment sur les masses. Ce qui aiguillonnait surtout la curiosité des enfants, c'était son opération sur ma personne. Je repris ma narration en ces termes :
— J'avais environ une dizaine d'années lorsque je lus un traité intitulé *' Éternité. '' J'en reçus une impression si profonde que le temps n'est pas parvenu à l'eiFacer. L'état de péché dans lequel j'étais plongé m'apparut dans toute sa laideur. J'arrosais ma couche de larmes amères ; impossible de trouver le remède à mes maux ; je cherchais vainement une consolation hors de ma portée.
— Mais pourquoi ne priais-tu pas le bon Jésus, en lui demandant pardon, comme tu nous l'as appris ? dit Jean visiblement affecté.
— Simplement parce que je ne connaissais pas ce remède souverain, ce baume de Galaad, et que personne ne m'indiquait le chemin. Ma mère m'envoyait vers le prêtre, et j'y allais candidement et souvent.
— Et tu ne trouvais pas d'adoucissement à la peine ?
— Si ; quand ma tâche était remplie je me sentais momentanément soulagé par la vague croyance que j'avais accompli mon devoir et que tout était pour le mieux. Mais de temps en temps des doutes s'élevaient en moi et ma misère reparaissait avec un redoublement de vigueur. Oh! combien j'aurais donné alors pour avoir l'assurance que mes péchés étaient pardonnes ! Le pardon des péchés est un mystère incompréhensible, me disait-on, pour apaiser ma souffrance morale f et c'est parce que c'est inconcevable qu'il faut croire
Balloté. 127
au pouvoir et aux bonnes intentions du confesseur. Mais ce prêtre-ci avait-il ce pouvoir? et ses intentions étaient-elles pures ? donc son ministère était-il efficace ? étaient des questions qui me tourmentaient. "" Ce qu'il délie sur la terre est délié dans le ciel, " on me répétait. Néanmoins cette allégation ne parvenait ni à dissiper mes doutes ni à réprimer les élans de mon âme qui, comme la mer agitée, gémissait et se morfondait en soupirs et en larmes, oscillant de gauche à droite sans pouvoir rencontrer de point d'appui.
" Balloté sur la mer houleuse, Constamment battu par les flots, J'aspirais vers la terre heureuse, Au seul bonheur, au vrai repos, "
Quand je fis ma première communion
— Hein ! qu'est-ce que c'est \ fit Jean soudainnement.
— C'est par elle qu'on renouvelle les vœux faits par le parrain et la marraine au baptême. Quand un enfant a appris son catéchisme, on le prépare à recevoir ce sacrement par un simulacre de cérémonie, avec une hostie non consacrée. On appelle cela communier en blanc. La semaine qui précède la communion est habituellement employée en dévotions, telles que confessions, jeûnes, pénitences, etc. Si plusieurs appréhendent la confession plutôt par honte de révéler leurs mauvaises actions que par regret de les avoir commises, je puis dire
128 Face d lace.
consciencieusement que j'étais sincèrement repentant. Durant 48 heures je pleurai presque incessamment sur mes fautes. Mon âme agonisait sous le fardeau du péché ; mon cœur palpitait à l'espoir d'en être libéré.
Pour me préparer à la délivrance je jeûnai à en tomber en défaillance. Le péché me faisait horreur ! je m'abhorrais pour m'y être livré. Je n'aurais reculé devant aucune pénitence, même si c'eût été de perdre tous mes membres, pour recevoir dignement l'auguste sacrement qui devait me soulager.
Mais hélas ! à quoi devaient aboutir tous mes efforts ! Mes promesses de réformation, mes prières jointes à celles du prêtre, l'absolution même, rien n'y fit. Mes inclinations étaient les mêmes qu'avant, la source du mal n'était point atteinte ; j'étais toujours l'esclave du péché que je haïssais tant. Je déplorais mes fautes sans pouvoir m'en corriger. Le temple de mon âme n'était qu'un amas de décombres ; mon cœur le repaire d'esprits malfaisants, qui s'en disputaient la possession. Il y avait discordance entre mes facultés intellectuelles et mes sentiments charnels, mes sens et ma raison se livraient une guerre sourde et acharnée. Et je constatais cette étrange anomalie, désolé de mon impuissance à y mettre un terme.
— Papa, fit Luella, cette disposition d'esprit est parfaitement décrite dans le Vllème chapitre
Confirmation. 129
de Tépître de Saint Paul aux Romains; laissez-moi vous la lire.
Elle commença au 14ème verset et continua jusqu'au 24ème, qui est ainsi conçu: "Ah misérable que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort ? "
— Oui, c'est ainsi que je me lamentais, mais à quoi bon geindre, la délivrance n'arrivait pas. L'écho me renvoyait ma plainte avec dérision. Il y a des besoins de Pâme qui ne peuvent se satisfaire de rites extérieurs. L'abondance des cérémonies ne faisait qu'accroître mes difficultés. Je m'étais appuyé sur un roseau fendu dont la pointe acérée pénétrait dans mes chairs, et c'était en vain que je voulais militer, ma faiblesse n'en ressortait que davantage.
— C'est singulier, dit Mr. G.; j'ai éprouvé toutes les sensations que vous venez de dépeindre ; seulement je n'aurais su si bien les exprimer.
— En thèse générale peu de personnes peuvent affirmer que leur expérience est unique, bien que beaucoup s'imaginent être plus mal partagés que leur prochain. Mais je n'étais pas au bout de mes épreuves. On me suggéra d'autres expédients ; d'abord une recrudescence de jeûnes accompagnés d'humiliantes prières ; ensuite la confirmation qui devait me conférer le don du Saint-Esprit et me rendre parfait chrétien. L'évéque McCloskey, alors administrateur du diocèse d'Albany, et plus
tard archevêque de New York et cardinal, devait arriver sous peu à Ticonderoga pour nous administrer ce sacrement. Je me préparai donc tant de cœur que d'esprit, sous la direction du rev. Mr. Olivetti, prêtre italien, desservant Whitehall. J'avais reçu l'Eucharistie de ses mains, et il me disposait pour la réception du sceau final, qui devait, me disait-il, me fortifier contre les ennemis visibles et invisibles. Mon âme soupirait ardemment après cette grâce divine qui devait m'être transmise par l'auguste prélat.
Eevêtu de sa robe épiscopale, il était imposant ; il m'oignit le front du saint-chrème en y faisant un signe de croix ; puis, me tapant légèrement la joue, il prononça les paroles sacramentelles '^pax tecum", la paix soit avec toi. Sur ce, je me retirai pour aller jouir de la bénédiction qui venait de m'être dévolue. Hélas ! ma joie fût de courte durée ; elle fit bientôt place à la consternation et au désespoir, car je ne tardai pas à découvrir que je n'avais rien gagné moralement ; au contraire j'allais de mal en pis. Impossible de me faire illusion ; si je n'étais pas plus coupable extérieurement, je ressentaisplus vivement la corruption intérieure. J'avais beau m'efforcer de maîtriser mes mauvaises inclinations, je me sentais sans force pour les combattre. Le tigre enchaîné dans sa cage, peut un instant songer qu'il est libre comme ses frères du désert, mais s'il bondit en avant, la secousse que lui
Mélancolie. 131
imprime sa chaîne lui fait jeter un cri de rage, car elle lui rappelle d'autant plus son asservissement. De même " la loi du péché et de la mort " m'enlaçait de son inexorable étreinte et me retenait captif.
En proie à des sentiments contradictoires, ma condition était déplorable au delà de toute description. Tantôt je cherchais la solitude avec des velléités de me vouer à l'existence contemplative des ermites du moyen âge ; d'autres fois je me laissais bercer par la propension inverse : une gaité fébrile s'emparait de moi ; je fréquentais la société la plus folâtre, dont je me rendais le bout-en-train. Avec elle je m'étourdissais, me repaissant de la joie factice que procure la danse et les jeux mondains. Mais la satiété survenait bientôt avec la lassitude de corps et d'esprit, et je redevenais plus malheureux que jamais.
Vacillant entre ces deux extrêmes, je demeurais une énigme indéchiffrable pour moi-même comme pour mon entourage. Continuellement aux prises avec une nature ardente, ma violence dégénérait quelquefois en cruauté. J'avais honte de mon humeur hargneuse, car je me sentais capable d'apprécier ce qui est délicat, beau, grandiose ; j'étais susceptible de sympathiser avec ceux qui ne pouvaient voir en moi qu'un singulier spécimen de morosité. Avais-je hérité de l'esprit guerrier et poétique de mes ancêtres, par ces accès intermittents de gaîté et de mélancolie ? Je l'ignore, mais cette dernière
disposition réveillait toujours en moi le sentiment religieux : celui-ci était réellement le sentiment mâle de mon âme. Avais-je conscience d'avoir omis quelques unes de mes dévotions; ou par mégarde, n'avais-je pas fait maigre les jours assignés par l'église, j'en avais de cuisants remords. Naturellement pour les alléger j'avais recours au confessionnal. Mais si la vieille plaie était en apparence cicatrisée, de nouvelles surgissaient en plus grand nombre, et ma dette spirituelle, au lieu de s'acquitter, s'accumulait à vue d'œil, à mon grand désappointement.
— Je comprends à peine, dit le Professeur, prenant la parole pour la première fois, comment vous pouviez endurer une telle affliction sans que votre santé en souffrit.
— J'aurais dû mentionner que, grâce à Dieu, je suis doué d'un robuste tempéramment. Depuis plus de 30 ans je suis étranger à la maladie, à l'exception de quelques rares indispositions, qui résultent de mon expérience militaire. Je vous assure qu'il faut avoir une santé de fer pour être sorti sain et sauf de mes deux ans et six mois de campagne dans les armées du Potomac et de la Shenandoah, ainsi que de mes trois mois de détention, comme prisonnier de guerre, dans la prison Libby, à la capitale de la Virginie. Dans ce tombeau de milliers de vaillants soldats, j'ai été affamé et dans un dénûment complet, mais ma santé n'a été guère
Extrême-Onction. 133
altérée ; au reste j'attribue ma vigueur physique à l'abstinence totale de liqueurs alcooliques aussi bien que du tabac. Ayant fait une étude spéciale des lois qui régissent l'hygiène, je les ai constamment mises en pratique, et je crois foncièrement que leur observance, si fréquemment recommandée par la Bible, est une nécessité de notre époque, qu'on devrait inculquer davantage à la jeunesse. Mais excusez cette digression.
Dans mes rares intervalles de tranquillité d'esprit je redoublais mes dévotions à la Sainte Vierge et aux saints, priant et jeûnant. Je faisais souvent le chemin de la croix, qui consiste à s'agenouiller devant des images numérotées, représentant chacune des péripéties de la passion du Sauveur. Enfin ma religion devenait purement machinale. Or vous savez que plus on s'attache aux formes extérieures, plus on s'éloigne de l'essence du culte.
— Il me semble, observa Luella, que tu aurais dû te décourager et abandonner toute espérance.
— 0 l'église est féconde en ressources : on me présentait l'extrême-onction et même le purgatoire comme un refuge certain. Il est vrai que cela ne me souriait guère : la perspective était lointaine et peu engageante; enfin j'étais irrésolu devant l'assertion, " que quiconque reçoit le sacrement de l'extrême-onction est sauvé. "
— Est-ce que ce n'est pas substantiellement l'enseignement de Saint Jacques ? demanda Nora.
— Nullement; il ne faut pas nous laisser induire en erreur. Saint Jacques ne nous recommande l'huile que comme médicamment naturel, et non pas comme magie. On s'en servait pour panser les plaies à cette époque, comme nous le voyons par l'usage qu'en fit le bon Samaritain et les disciples du Seigneur. On s'en sert encore de nos jours dans ces pays orientaux. C'est la prière faite avec foi qui devait sauver le malade, et le relever de sa maladie. Mais les prêtres n'ont pas la prétention de guérir le malade, mais de le préparer à la mort par le moyen de l'huile.
J'ai assisté plusieurs fois à la cérémonie de l'extrême-onction. En Canada le prêtre qui porte le viatique est escorté d'acolytes ; un le précède en sonnant une clochette pour annoncer aux fidèles le passage du hon Dieu, afin que le peuple se prosterne et adore.
— Comment se fait-il, dit Jean, que nous ne voyons rien de cela aux Etats Unis ?
— C'est qu'on le fait plus secrètement, répartit tante Mélie ; ils le mettent probablement dans leur poche.
— On ne l'expose pas à la vue des protestants incrédules, pour éviter le scandale, observa Nora.
— Je ne crois pas, remarqua à son tour Luella, comment une chose scripturaire, faite dans le but de soulager un mourant, pourrait scandaliser qui que ce soit.
Scajmlaire. 135
Nora sentant toute la force de cet arguement se tut, et je repris :
— Une fois le prêtre arrivé à destination, il ordonne, sur un signe, d'allumer les cierges, bougies ou chandelles préparées, après quoi il se met à débiter ses invocations et des litanies pour implorer le secours des anges, archanges, patriarches, prophètes, apôtres, martyrs, confesseurs, vierges, et saints en général. Puis trempant son pouce dans le chrême, il en oint les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, les mains, et jusqu'aux pieds du mourant, en figurant le signe de croix, et en récitant à chaque partie cette formule : ^' Par cette sainte onction et sa miséricorde que le Seigneur te pardonne les péchés que tu as commis par tes yeux, etc., etc. Amen. " *
— Cette manifestation lourde et païenne doit hâter la mort du moribond, fit tante Mélie. Quoi! ça suffirait pour rendre malade une personne en bonne santé !
— Mais sous l'impression de cette imposante cérémonie, je n'osais douter de son efficacité à préparer l'âme pour sa comparution devant le juge suprême. Comme je croyais fermement que le clergé seul avait le privilège d'administrer les saintes huiles, mon grand désir était de pouvoir vivre à proximité d'un de ses membres ; car en cas de danger nous courrions pour le prêtre plutôt que
* Challoner's Catholic Instructed, p. 111.
pour le médecin. J'avais entendu maintes fois mon père prier pour que nous fussions tous préservés d'une mort subite, afin d'obtenir le secours de la religion. Dans le carême — seul temps où nous priions en famille — une requête spéciale était faite pour cela. Toutes ces considérations me faisaient désirer d'entrer dans le sacerdoce, mais notre pauvreté ne permettait pas à mes parents d'accéder à mes désirs ; ils ne pouvaient même se priver de mon aide, sans cela je serais allé solliciter un emploi de domestique chez les pères.
Tous ces obstacles contribuaient à augmenter mon anxiété. Un beau jour cependant la Providence parut me sourire et vouloir me débarrasser de mon inquiétude. Les révds. pères Telmon, Lagier et Cie., religieux de Tordre des Oblats, vinrent nous prêcher pendant une retraite. Ils surent savamment faire l'éloge de la puissante vertu du scapulaire
Jugeant par le regard étonné du professeur que cela demandait explication, je le priai d'ouvrir le dictionnaire qui était près de lui et de nous lire la définition du mot, ce qu'il fit immédiatement : ^^ Pièce d'étoffe qui descend depuis les épaules jusqu'en bas, par devant et par derrière, et que plusieurs religieux portent sur leurs habits ; se dit aussi de deux petits morceaux d'étoffe bénite joints ensemble et qu'on porte sur la poitrine et sur le dos. "
Miracles du Scapulaire. 137
— C'est une insigne de la profonde vénération que l'on porte à la Vierge Marie, ajoutai-je. Entre ces deux morceaux on peut déposer des reliques de saints ou un Agnus Bei, petite estampille de cire, représentant un agneau tenant une croix. Etant béni par le pape, le porteur est censé prémuni contre les accidents et contre une mort subite.
J'ouvris une petite boite de laquelle je sortis un échantillon de scapulaire que Mme. Beaudry avait confectionné pour l'occasion.
— Tiens ! s'écria Jean, j'ai vu plusieurs garçons qui en portaient autour du cou quand nous sommes allés nous baigner, et lorsque nous leur avons demandé pourquoi ils ne les déposaient pas sur l'herbe avec leurs habits, ils ont rougi sans vouloir nous répondre.
Il parlait encore quand Xora disparut, mais pour revenir presque aussitôt, avec un scapulaire d'une main et un Agnus Dei de l'autre. Présentant l'un à Jean, l'autre à Marie elle leur dit : Voilà assez longtemps que je suis la dupe d'une rouerie détestable ; je veux m'en affranchir. J'ai eu confiance en ces babioles pendant cinq ans ; dorénavant je ne me confierai plus qu'en l'Agneau de Dieu lui-même. Gardez ceci en mémoire de mon ignorance passée.
Cette sortie insolite produisit un effet électrique sur tous les auditeurs : nous étions ébahis, presque
13S Face à Face.
stupéfaits. Enfin retrouvant notre aplomb, je repris :
— L'origine du scapulaire remonte à plusieurs siècles. Simon Stock, général des Carmélites — l'ancien ordre du père Hyacinthe — en est le fondateur. La tradition raconte que vers le 16 Juillet 1251, pendant que Simon priait avec ferveur, prosterné aux pieds d'une madone^ la Vierge Marie lui apparut
— Il paraît que les temps sont changés, intertompit Luella avec une nuance d'ironie. Je vois bien par l'Evangile que Jésus est apparu à Simon et aux autres, mais il n'y a nulle trace dans la Parole divine, que la Vierge se soit montrée ainsi aux disciples du Seigneur.
Souvenez-vous que je ne vous donne à présent que l'autorité de l'église romaine, quant à la véracité de ce récit. Or, comme Simon priait, la Vierge lui fit présent d'un scapulaire, l'assurant que quiconque en porterait un semblable pour l'honneur d'elle, et dirait journellement à son honneur un ave maria et un imter noster ne mourrait pas en état de péché mortel, c'est-à-dire, sans le secours de la religion. On nous citait de nombreux miracles opérés par ce moyen, et des myriades de preuves vivantes, on nous disait, étaient prêtes à l'attester.
Comme c'était précisément ce dont j'avais besoin, j'écoutais dans le ravissement, et l'office ter-
Miracles du Scapulaire. 139
miné, je courus vite à la maison pour annoncer à mes parents cette nouvelle innappréciable, ne doutant pas qu'ils partageraient mon enthousiasme. En effet ma mère qui avait été occupée toute la journée à servir les pratiques et à préparer le manger et la petite bière fort en demande, en raison des nombreuses personnes venues de part et d'autre pour assister à la retraite ; ma mère, dis-je, communiqua la nouvelle à toute la maisonnée, et chacun alla faire l'emplette d'un scapulaire à son goût, car il en a de simples ou d'ouvragés suivant le prix qu'on y veut mettre.
A heure fixe, nous nous rendîmes à l'église, une foule anxieuse, pour faire bénir ces saints appareils de sauvetage. Après le chant d'une hymne à la Vierge, on récita une prière par laquelle nous lui promettions de la considérer toujours comme notre patronne et notre avocate auprès de Dieu, en lui demandant de nous accorder sa j)uissante intercession, afin que son scapulaire nous soit un préservatif de l'enfer, et que par sa vertu nous obtenions la félicité éternelle.
— Quelle complexe idolâtrie ! s'écria tante Mélie. Et vous aviez la simplicité de croire à ce charlatanisme ! Cela me confond. Vous auriez dû savoir que le propre du charlatan est de présenter sa drogue comme la panacée universelle ; et si cela ne prend pas, il est toujours prêt à vous en offrir une variété pour un mal quelconque. L'Evangile, au
contraire, nous montre- que le germe de toute maladie c'est le péché ; et le remède spécifique et souverain, c'est le sang de Jésus-Christ. Par tout ce que vous nous avez raconté on faisait dépendre votre snlut d'un amalgame bizarre de choses difficiles à retenir et dont voici à peu près la nomenclature : lo. Baptême ; 2o. Confession ; 3o. Pénitence ; 4o. Communion ; 5o. Confirmation ; 60. Extrême-Onction ; 7o. Eau bénite ; 80. Saint Chrême ; 9o. Rameau béni ; lOo. Crucifix portatif ; llo. Calvaire ; 12o. Images : l3o. La Vierge Marie ; 14o. Saints en général ; 15o. Anges ; I60. Reliques ; 17o. Médailles; I80. Agnus Dei ; 19o. Scapulaires; 2O0. Chapelets ; 21o. Pèlerinages ; 22o. Messes ; 23o. Indulgences ; 24o. Purgatoire. Si tout cela n'est pas un parfait spécimen de hâblerie, dites-moi donc ce que c'est ?
— Je me serais bien gardé d'envisager les choses à votre point de vue ; au contraire cette multiplicité d'expédients me persuadait que notre sainte mère l'église était libérale et généreuse envers ses enfants. Je ne pouvais qu'admirer son profond génie, son pouvoir merveilleux, presque illimité.
— C'est bien dit, reprit tante Mélie ; il faut un profond génie pour inventer de telles niaiseries ! Mais comment se fait il que, puisque vous aviez confiance en l'une de ces choses, comme étant d'origine divine, suffisante donc pour sauver, vous ne considériez pas les autres comme une super-
Quel labyrinthe ! 141
fluité ? Quel malavisé ira s'adresser à un second médecin avec la conviction que le premier peut le guérir ?
— Oh ! je ne m^arrêtais pas à raisonner ainsi, d'ailleurs l'église le défend. Parmi tous ces moyens je n'avais que l'embarras du choix, comme dans les églises avec tant d'autels. Il est vrai que j'aurais désiré savoir lequel possédait le plus de vertus j mais sur la quantité, Pun portant l'autre, je m'imaginais en retirer du bien.
Mon scapulaire surtout m'était précieux ; je ne le quittais point, de peur de mourir sans cette sauvegarde. Quand il fut presque usé je m'en procurai un neuf, que je me mis au cou avant de me séparer de l'ancien auquel je croyais devoir la vie. Oui, ma ferme conviction était que grâce à lui j'avais à deux reprises esquivé le danger : un jour par la ruade d'un cheval farouche, et une autre fois par la chute d'un arbre qui m'avait effleuré la tête en tombant.
— J'ai passé par le même labyrinthe obscur, dit Mr. G., et mes impressions coïncident complètement avec les vôtres jusqu'à présent. Mais en définitif que ressentiez-vous ?
— Moralement j'étais dans un état pitoyable, attendu que, en dépit de cette assistance, j'avais conscience de ma dépravité intérieure. Je me détestais sans pouvoir y remédier. La paix du cœur me paraissait aussi insaisissable que le fantôme de
mirage. Mes efforts demeuraient aussi infructueux que ceux de l'insensé qui prend à tâche de dépasser son ombre à la course. Nouveau Tantale, la coupe ne s'approchait de nos lèvres altérées que pour disparaître subito. Le prophète Isaïe décrit graphiquement nies sensations : " Il arrivera que com.me celui qui a faim songe qu'il mange, mais quand il est réveillé son âme est vide ; et comme celui qui a soif songe qu'il boit, mais quand il est réveillé il est las et son âme est altérée. "
J'enviais le destin des oiseaux de l'air et du bétail des champs. Pourquoi la connaissance du bien et du mal m'avait-elle été départie ? Ma responsabilité me pesait fort. Pourquoi m'avoir donné une conscience pour me flageller, puisqu'elle n'engendrait que le remords ? J'aurais volontiers échangé mon sort avec le plus dégoûtant des reptiles. La vie m'était à charge et la mort me faisait horreur. Enfin je maudissais le jour qui m'avait vu naître, et, désir terrible ! je demandais d'être annihilé comme une faveur. Je mettais l'Éternel en cause, et j'éprouvais des velléités de le maudire, et cela dura plusieurs années.
Certains passages des psaumes pénitentiaux expriment ma situation d'esprit : " Car ma vie se consume d'ennui, et mes ans par mes soupirs ; ma force est déchue pour la peine de mon iniquité, et mes os sont consumés. Je me suis lassé dans mon gémissement; je baigne ma couche toutes les
Amertume. 143
nuits, je trempe mon lit de mes larmes. Mon œQ est fondu de tristesse j il est vieilli à cause de tous ceux qui me pressent. Car mes jours s'en vont comme la fumée, et mes os sont desséchés comme uu foyer. Mon cœur a été frappé, et est devenu sec comme l'herbe, de sorte que j'ai oublié de manger mon pain . Mes os sont attachés à ma chair, à cause de la voix de mon gémissement. Je suis devenu semblable au cormoran du désert, et je suis comme la chouette des lieux sauvages. Je veille, et je suis semblable à un passereau qui est seul sur le toit. "
Avec l'exposition de ce triste tableau, nous nous séparâmes, car l'heure avancée attirait notre attention sur nos devoirs respectifs.
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Moyens Providentiels de Soulagement — Ti- CONDEROA — Laissant le Toit Paternel — Au Vermont — A l'École — Grand Progrès — Maître d'École — Henryville, Canada — Journal — Joseph Cook — Discours Improvisés — L'Education.
Je conduirai les aveugles par le chemin qu'ils ne connaissent point, et je les ferai marcher par les sentiers qui leur étaient inconnus ; je changerai en leur présence les ténèbres en lumière, et choses tortues en choses droites ; je leur ferai cela, et je ne les abandonnerai point. Isaie.
|ENDANT plusieurs soirées de la semaine, les enfants, en compagnie de Nora, s'amusèrent à feuilleter les pages illustrées du Harper's Weehly. Ce genre de récréation me suggéra l'idée d'en tirer parti ; aussi leur conseillaije de trier les gravures ayant trait aux récentes fraudes officielles, et de les ranger par ordre sur la table. Comme cela, nous eûmes sous les yeux le panorama d'un chapitre de l'histoire contemporaine, établissant, d'une manière palpable, la preuve que les prêtres se mêlent indûment dans les affaires civiles et politiques, et que c'est à leur instigation
Chemin inconnu, 145
que de nombreux méfaits, principalement dans le département de nos écoles, ont été commis. Raviver leur mémoire, les tenir sur le qui-vive, et frayer un chemin à l'entrain dans nos entretiens ultérieurs, en joignant l'utile à l'agréable, tel était mon mobile.
Cette fois Mr. Gr. s'absenta, mais le Professeur fût ponctuel au rendez-vous, il nous accompagna même à l'école du dimanche, Luella, qui n'avait pas perdu de vue ma sombre description de l'assemblée précédente, entama comme suit la conversation :
— A présent, papa, veux-tu nous dire comment tu es parvenu à te dépouiller de cette obsédante mélancohe, pour endosser la belle humeur qui nous réjouit tant î Je ne saurais te figurer avec une autre physionomie que celle que nous te connaissons,
— J'éprouve un plaisir réel, répondis-je, à franchir cette phase de mon existence, pour entrer dans une période de quiétude comparative. Mais ce sera peut-être long à raconter.
— Ça ne fait rien ! s'écria Jean, raconte toujours. Quand nous serons trop fatigués, nous te le dirons.
— Eh bien, puisque tu m'encourages, je continuerai donc. Mais comme exorde je crois bon de remarquer que les voies de la Providence sont mystérieuses et incompréhensibles aux pauvres mortels. ^' Je connais que la voie de l'homme ne dépend
pas de lui, et qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme
qui marche de bien diriger ses pas, " dit le prophète Jérémie. L'histoire d'Abraham, le père des croyants, quij à l'appel de Dieu, quitta sa belle patrie pour aller posséder un pays qu'il ne connaissait pas, démontre cette proposition. La main de Dieu se voit aussi dans l'histoire du peuple juif, et particulièrement dans celle de Saul de Tarse. Comme il était loin de se douter en quittant Jérusalem, muni de pouvoirs pour molester cette nouvelle secte de Nararéens, que quelques jours plus tard il deviendrait l'un de ses plus ardents soutiens. Il voulait détruire, il est appelé à édifier, risquant à son tour la persécution et la mort. N'est-ce pas le cas de dire que Dieu en lui dessillant les yeux le conduisit par un chemin qu'il ne connaissait pas ? Plus tard, quand Paul écrit à Timothée, il lui dit : " Moi qui étais auparavant un blasphémateur, un persécuteur, un homme violent ; mais j'ai obtenu miséricorde, parce que je l'ai fait par ignorance, étant dans l'incrédulité. " Sous plus d'un rapport, ces paroles peuvent m'être apphquées.
— Tu as donc été converti de même que Saint Paul, demanda Luella.
— Toutes les vraies conversions se ressemblent à beaucoup d'égards, ma fille 5 mais en temps et lieu vous saurez ce qui m'arriva. Par une dispensation de la Providence, un grand changement se fit chez nous. Mon père mourût le 3 mars, 1848, ne nous laissant pour héritage que la pénurie en
Le Ruhicon franchi. 147
perspective. Il nous fallait dorénavant pourvoir nous-mêmes à notre subsistance. Ma mère m'envoya travailler avec mon fi'ère aîné qui défrichait à Nev7 Hague, 3 milles du lac George, en compagnie d'hommes de peine pour la plupart le rebut de la société. Leur langage grossier, profane, souvent obscène, aurait pu influer funestement sur mon caractère, sans une altercation qui s'éleva entre mon frère et moi, laquelle me fit prendre la résolution d'aller chercher fortune ailleurs. J'allai prendre congé de ma mère, et mon mince bagage sous le bras, à l'imitation du célèbre Franklin — dont vous lisiez récemment l'histoire — je me disposai à quitter la maison paternelle. Ma mère ne me laissa pas partir sans invoquer sur moi la protection de la Vierge Marie ; puis elle m'embrassa en pleurant, et me recommanda d'être fidèle à l'église, de ne point oublier mon chapelet et surtout de conserver scrupuleusement mon scapulaire. J'étais attendri; j'aurais voulu retenir les larmes qui s'échappaient malgré moi.
— Pourquoi t'affliger ainsi ? dit Jean, lui-même visiblement ému.
— C'est très naturel, mon enfant. J'allais entrer dans la vaste arène pour lutter avec un monde égoïste et froid, moi pauvre, misérable et ignorant garçon. Comment serais-je reçu ? Je m'éloignai à pas lents de notre chaumière, et avant de la perdre de vue je voulus lui donner un dernier
regard. Je gravis le tertre le plus voisin et de là je pus distinguer ma mère qui s'essuyait les yeux avec son tablier. J'hésitai un instant. Devais-je retourner sur mes pas et calmer sa douleur en épancliant, comme autrefois, mon cœur surchargé sur le sien ? Non : une force invincible me poussait en avant. Je repris ma route, je franchis le Eubicon. Le sort en était jeté, désormais il fallait affronter le grand inconnu, le désert, que tôt ou tard tous ont à traverser.
Un autre de mes frères demeurait à Cream Hill, près du village de Shoreham, comté d'Addison, état de Vermont. Je me rendis là, car ce nom de colline de crème m'avait paru de bonne augure. Après une nuit d'insomnie passée sous le même toit que mon frère, je réussis à entrer au service d'un fermier du voisinage. Mr. Perry avait justement besoin d'un garçon de mon âge.
Ma mère m'avait soigneusement montré à raccommoder mes bardes, et mon savoir-faire me devint d'une grande utilité. Elle m'avait aussi conseillé d'aller à l'école quand cela se pourrait, car la pauvre femme sentait tout le prix d'une instruction dont elle avait été privée. Autant par inclination que pour lui obéir, je cherchai diligemment, et parvins à trouver une place favorable à mon dessein.
Ceci me conduit naturellement à noter un des moyens dont Dieu s'est servi pour procurer mon bonheur : je veux parler de l'éducation. Après
Education désirée. 149
avoir travaillé pour Mr. Perry jusqu'à la fin de l'automne, je me plaçai chez un Mr. Eich à condition que je recevrais la nouriture et le logement en échange du soin que j'aurais matin et soir du bétail de la ferme et du gros ouvrage de la maison. Le jour j'étais libre d'aller à l'école. Mlle. Rich était l'institutrice de l'endroit. Elle condescendit obligeamment à m'aider à la veillée dans mes leçons, ce dont je lui saurai toujours gré.
J'avais 16 ans alors. J'étais grand et fort, mais je savais à peine liœ et écrire ; j'ignorais presque totalement les éléments de l'arithmétique. Voir des enfants beaucoup plus jeunes mes supérieurs sur les bancs de l'école, blessait mon amour-propre. Je me piquai au vif et me mis à l'étude con amore. Je devins tellement absorbé dans mes livres que je négligeais mon ouvrage ; mais Mr. Rich, qui en voyait la cause, avait la bienveillance de m'excuser en disant : ^' Ce garçon-là a l'esprit si préoccupé par l'étude qu'il n'a pas le temps de penser à autre chose. " Il disait vrai ; j'étudiais durant les récréations, toujours et partout. Il m'arrivait de rêver d'arithmétique et de trouver, en dormant, la solution des problèmes qu'on m'av^ait proposés la veille. Mes pensées se concentraient vers un seul objet : la cultui'e de l'esprit, l'amélioration de mes facultés intellectuelles. Cette tension d'esprit opérait des prodiges. Comme la lentille convexe fait converger simultanément les rayons du soleil vers un point
unique et brûlant, de même mon avidité d'instruction me suppléait de clarté pour résoudre les difficultés qui me barraient le chemin. Je me suis rendu compte qu'on acquiert davantage par l'application et la persévérance que par les talents naturels unis aux circonstances favorables.
— C'est là en effet la clef du succès, dit le Professeur, mais j'espère que vous nous détaillerez vos exploits.
— Mes rapides progrès étonnaient tout le monde. En trois mois, la grande arithmétique des académies m'était devenue famihère ; j'en pouvais raisonner les principes et affectuer les problèmes. Puis je tournai mon attention vers l'étude de la physique, qui m'ouvrit un horizon plus étendu. Je commençais déjà à envisager la vie sous un nouvel aspect. Mes succès imprévus et inespérés me stimulèrent de plus en plus à persévérer dans mes efforts. De toute part on m'encourageait, et ma mère, flattée dans son amour-propre, faisait chorus. Mais on oubliait trop facilement qu'une chose indispensable — l'absence de ces moj^ens pécuniaires — entravait ce beau projet. En effet, j'étais trop pauvre et en même temps trop fier pour implorer l'assistance des plus favorisés de la fortune. Cependant je jouissais d'une santé robuste et ne reculais pas devant le travail, dans lequel je résolus de puiser les ressources dont j'avais besoin. Mes bras devaient contribuer au dévelop-
Education désirée. 151
pement de mon intelligence. Rassuré par cette idée, à la clôture de l'école, j'offris mes services à Mr. Perry qui les accepta, et le produit de mes gages d'été me mit à même de subvenir à mes dépenses d'hiver.
J'entrai à l'académie de Newton, village de Shoreham, et à la fin du terme, Mr. Asa S. Jones, le principal, me délivra un certificat d'aptitude très flatteur. Sur son avis je me présentai devant le surintendant des écoles, afin d'y subir un examen qui fut rigide mais satisfaisant, car on me décerna le diplôme de capacité requis pour enseigner. Il porte, comme vous voyez, la date du 12 Novembre, lS-50.
Comme la saison était trop avancée et que je n'avais que 17 ans, je retournai à Cream Hill où je passai l'hiver à me perfectionner. Sur ces entrefaites je reçus une lettre du frère avec qui l'altercation avait eu lieu, me demandant d'oublier le passé et de retourner avec lui ; ce que je fis, et cet été-là je travaillai au métier de charpentier.
En automne (1851) j'obtins la direction de l'école de la Hague, comté de Warren, New-York. Il parait que je réussis à gagner l'estime de mes patrons,car àla clôture du terme ils me rengagèrent. Quand je me sentis quelques fonds, l'envie me prit de revoir la patrie de mes pères, le Canada. Je me rendis donc à Henryville, et pendant mon séjour là, j'allai à l'école française pour améliorer ma connaissance de cette langue.
La dissemblance de moralité entre romains et protestants, sujet de tant de peines et de doutes même dans ma jeunesse, me consterna; car elle n'était pas en faveur de mes coreligionnaires, et en dépit de mes préventions je voyais bien que nous n'étions pas à leur hauteur. J'étais surpris de ce que nos amis romains ne semblaient pas avoir conscience de leurs infractions à la loi du sabbat. Je m'en ouvris à ma sœur aînée, chez laquelle je prenais pension ; mais elle n'eût pas l'air de s'en soucier : d'ailleurs pourquoi s'en inquiéter, me dit-elle, quand l'Église approuve tacitement ou tolère ces choses, c'est à elle à j pourvoir. Nonobstant mon inquiétude concernant la légitimité du procédé de l'église, ou plutôt à cause de cela j'allai à confesse au rév. Mr. St. Aubain, auquel je fis part démon incertitude. Il s'efforça de me persuader que je me nourrissais de chimères; que mon agitation n'était que l'effet de tentations démoniaques. Quant à la moralité des fidèles, le plus grand saint pèche au moins sept fois par jour, disait-il, et Téglise a le pouvoir, au moyen de ses indulgences, de purifier toutes les souillures.
— Eh bien ! dit tante Mélie, voilà un bel encouragement à la moralité ! Saint Paul avait bien raison d'écrire aux Eomains de son temps comme à ceux d'aujourd'hui : " La colère de Dieu se déclare du ciel contre toute l'impiété et l'injustice des hommes qui suppriment la vérité injustement
Bes doutes. 153
parce que, ayant connu Dieu, ils ne l'ont
point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans de vains raisonnements et leur cœur destitué d'intelli^rence a été rempli de ténèbres. "
— Mais, repris-je, comme je désirais de tout mon cœur atténuer plutôt qu'aggraver ce qui me paraissait mal, je n'eus garde de contester la plausibilité des arguments de Mr. le curé. Il ne me restait plus qu'à faire amende honorable et à révérer plus qu3 jamais l'église qui possédait de si grands privilèges.
Confirmé dans mes vues religieuses, je retournai aux Etats-Unis pour y continuer mes études. Je me proposais d'enseigner l'hiver et d'étudier l'été, à l'exception du temps des moissons, pendant lequel j'obtenais de bons gages à travailler pour les fermiers. Mais comme neuf mois sur douze étaient consacrés à l'école tant pour enseigner que pour apprendre moi-même, il s'ensuivit que mes mains devenaient délicates, et lorsque le temps venait de me livier au travail manuel, il m'était plus pénible qu'à mes compagnons qui en avaient l'habitude. Les premiers jours surtout, des ampoules se formaient, et le matin j'avais souvent beaucoup de peine à empoigner les instruments aratoires. Mais le désir de m'instruire me donnait du courage, et j'endurais la fatigue comme doit le faire un vaillant soldat. Une fois endurci au
154 Face d Face.
travail, je me prenais à l'aimer pour lui-même, comme un exercice nécessaire à mon développement physique 5 pourtant je dois avouer que je maugréais quelquefois, en songeant à mes camarades de classe, qui avaient de l'argent en abondance, tandis que j'étais dénué d'habits convenables et de livres nécessaires h mon instruction. Mais je vois maintenant que tout était pour le mieux, car j'avais grand besoin de discipline. En me reposant sur mes seules ressources, j'apprenais à mieux priser la valeur de l'éducation et à apprécier que l'abnégation oppose un frein à nos passions et, par conséquent, nous donne l'empire sur nous-mêmes, que sans cela nous ne pourrions l'obtenir.
En automne 1852, j'entrepris de tenir un journal de mes impressions, habitude que j'ai depuis conservée
— N'est-ce pas ce monceau de livres que j'aperçois sur la tablette ? fit Jean ; il doit y en avoir plus de 4000 pages.
— Ma sollicitude n'avait pas pour objectif la quantité de pages ; je me préoccupais plutôt de corriger, de parfaire ma diction^ Ecrire souvent aiguillonne les idées.
— Je suis persuadé dit le Professeur, qu'en composant fréquemment, on bonifie son style tout en recueillant des matériaux pour l'établissement d'annales fort utiles.
— Je demeure votre obligé pour ces remarques,
Achesse Extemrpore. 155
Professeur, car j'espère que les enfants les apprécieront et les mettront à profit. Ce fût aussi à cette époque que je m'exerçai à improviser de petits discours, de concert avec un de mes compagnons du nom de Joseph Cook, de Ticonderoga. Eegardez son portrait appendu au lambris de cette salle. Il est aujourd'hui un orateur philosophe des plus illustres. Dans une lettre qu'il m'a écrite plus tard il me rappelle mon premier discours miprovisé ; ^' Te souviens-tu, me dit-il, du certain soir où tu fis ta première improvisation ? Il y a à peine six ans de cela. C'était dans notre chambre d'hôtel à Keeseville. Ce ne fût qu'après beaucoup d'exhortation de ma part que tu entrepris de te livrer à l'œuvre- " Je te vois encore revêt u de ta robe d'étudiant, appuyé contre une colonne de ton lit, tandis que moi montre à la main, j'insistais pour que tu ne reprisses ton siège qu'après avoir parlé pendant au moins une minute. La chambre voisine était occupée par l'avocat McLane, et l'on n'entendait d'autre bruit que celui qu'il faisait en remuant ses papiers. La crainte de te faire entendre était plus forte que toi et te paralysait. Je te vois encore rougissant et souriant, avec l'expression de découragement peinte sur ton visage ; j'entends les deux premiers
mots de ton discours, puis pause ensuite
quelques expressions confuses puis seconde
pause embarrassante confusion, tête penchée
et, enfin, pause finale.
^^Quecelti serve d'encouragement aux jeunes gens qui sont aussi pauvres d'idées que nous l'étions alors, lorsque la tête pleine de sujets de discours, nous nous promenions sous les sapins qui bordent l'Au sable. Que ces étudiants sachent que ce fût là le premier discours, de mon ami Louis, autrefois catholique romain, avec la base de sa tête dominant l'étage supérieure, mais maintenaut ministre de l'Evangile, possédant un style expressif et châtié et une diction attiayante. Qu'ils sachent que c'est là le fruit de l'étude de la Bible, et le résultat de discipline chrétienne."
Comme vous voyez, par cet extrait de lettre, nous écrivions des sujets quelconques sur de petits morceaux de papier, lesquels, après avoir été plies, étaient déposés dans un chapeau et tirés au hasard. A tour de rôle nous devions discourir sur le sujet qui nous était échu. Cette méthode nous façonnait à penser vite et je vous la recommande ; toutefois sans l'étude préalable et l'accoutumance d'écrire le résultat serait médiocre, m'est avis. Durant ce terme nous organisâmes une société littéraire qui s'affubla du titre de Cabale de KeeseviUe, où nous pratiquions le discours improvisé. Ses membres étaient étudiants à peu d'exception près.
Vers le même temps je me mis aussi à étudier les langues grecque et latine, plus tard les langues modernes, comme l'allemand, l'espagnol, et l'italien, au moyen desquelles je pus mieux discerner les
Levier cV AràLimède. 157
beautés de l'anglais et du français. Ces études me furent aussi d'un grand secours dans mes subséquentes investigations religieuses.
— Si je comprends bien, vous insinuez que l'éducation vous amenait insensiblement vers le Seigneur, remarqua tante Mélie.
— Certainement c'est le ^^ sésame ouvre-toi" de l'intelligence, la disposant à chercher et à recevoir la vérité. A mesure que j'aggrandissais la sphère de mes connaissances, mes vues devenaient plus larges, surtout en matière religieuse. Plus j'apprenais, plus je désirais approfondir les doctrines qui m'avaieat été commises. " Mon peuple est détruit faute de connaissance, " dit l'Éternel par la bouche du prophète Osée, et toute l'histoire vient corroborer cet ancien apophtegme. L'éducation, comme le levier d'Archimède, peut soulever le monde, si on lui donne la Bible pour point d'appui.
— En effet ajouta le Professeur, j'ai la conviction qu'une éducation libérale, exempte d'esprit sectaire, paverait le chemin à l'Evangile, et affirmerait les institutions républicaines.
— Il est incontestable qu'une religion sans culture conduit à la bigoterie : le zèle sans connaissance ne peut produire que du fanatisme, comme l'ont prouvé les guerres de religion. D'un autre côté, le savoir sans religion mène inévitablement à l'infidélité. Beaucoup de science sans Dieu rend
l'homme insensé. Il fliut donc de toute nécessité allier ces deux forces l'une à l'autre, car séparées, elles ne fonctionnent qu'imparfaitement. Pour employer une métaphore de mon ami Cook, ce sont les ailes de l'oiseau : otez-lui en une, et il ne peut plus prendre son essor ; il ne vole qu'en spirale et sa chute est certaine.
Ecoutons encore les conseils du roi Salomon : " La principale chose, c'est la sagesse ; acquiers la sagesse, et sur toutes tes acquisitions, acquiers la prudence. Estime-la, et elle t'exaltera; elle te glorifiera quand tu l'auras embrassée. Elle posera des grâces assemblées autour de ta tête, et te donnera une couronne d'ornement. Embrasse l'instruction, ne la lâche point : garde-la, car c'est ta vie."
Avec renonciation de ces riches maximes notre colloque prit fin.
^YlP"
Persécution et Perplexité — Pauvre î^ora — Les Nonnes — Avec Joseph Cook a Keeseville — L'Ouïe de la Parole — L'Aube du Jour — Ecole du Dimanche.
Vous avez enlevé mes dieux que j'avais faits, avec le sacrificateur j et vous vous en êtes allés. Et que me reste-t-il?
Mica sur le Mont Ephrïam. (Juges, XVIII, 24).
E constantes allusions à nos conférences entretenaient l'enthousiasme dans notre petit cercle. La récente expérience de Nora °çj^ nous donnait matière à réflexion. Ses parents lui écrivaient sans relâche. Son père était très courroucé et menaçait de la désavouer si elle n'abandonnait pas son hérésie ; l'attitude de la mère, pour être plus modérée, n'en était que plus pénible. Finalement Nora reçût du prêtre une missive, formulée en termes si ambigus, qu'elle donnait prise à diverses interprétations ; toutefois le ton menaçant qui en faisait le fond, n'était point équivoque. Il y était insinué que des mesures coercitives pourraient être employées, pour la ramener de son égarement, si la douceur ou la menace ne suffisait pas
pour la faire rentrer au bercail. Cela eût pour effet d'agiter la pauvre fille, d'autant plus qu'elle avait récemment lu le compte-rendu de l'enlèvement de Mlle. Marie Anne Smith, de Newark, New Jersey, et de son incarcération dans le couvent du Bon- Pasteur de New- York, parce que cette jeune personne avait jugé à propos d'abjurer le romanisme pour se rallier à l'église méthodiste. Si en lisant le récit de l'auteur — le rév. Dr. Hiram Mattison — elle avait douté de sa véracité, les circonstances actuelles lui en démontraient la probabilité, sinon la certitude.
Pendant quelque jours elle fût loin d'être tranquille, oscillant entre le doute et la crainte. A la fin rassurée, elle nous déclara que " si on contait l'influencer par l'intimidation, on se trompait grandement ; l'argument de la force brutale opérait chez elle en sens inverse. "
— D'ailleurs, continua-t-elle, ils se croient toujours en Irlande; ils oublient que nous sommes sur la terre libre d'Amérique, où un ravissement ne peut se perpétuer impunément. Ils ignorent aussi ce que vous lisiez l'autre jour dans ce charmant livre qui traite des libertés humaines : " On peut me charger de chaînes, réduire ma langue au silence et tout mon corps à l'impuissance. Mais aucune tyrannie n'a de prise sur ma volonté; aucune contrainte extérieure ne peut m'empêcher de vouloir ce que bon me semble, ou me forcer à
Pauvre Nova. 161
vouloir autre chose que ce qui me convient. Dans le dernier degré de l'asservissement, l'homme peut protester encore, du fond de sa conscience, ne fûtce que par la résignation, contre les puissances conjurées qui l'accablent; quelque chose demeure en lui de souverainement libre, qui ne relève que de lui et que rien ne dompte ; il a l'empire absolu de soi-même et de ses résolutions intérieures."
Oui, je me sens forte pour résister au despotisme sur le sol de ma terre natale. Mais il se pourrait, après tout, qu'ils ne veulent que m'éprouver.
Et elle continua à deviser sur ce thème, essayant de se persuader que sa crainte était chimérique, et que l'église de ses pères était meilleure que sa réputation. Néanmoins elle ne se dessaisissait pas de sa lettre, qu'elle relisait souvent, ce qui naturellement alimentait les doutes qui la tracassaient.
Un soir qu'elle revenait de l'église en compagnie de Luella, car depuis quelques temps déjà elle assistait régulièrement à nos assemblées religieuses, elles firent la rencontre de deux nonnes qui les invitèrent poliment à les suivre quelques pas à l'ombre de la bâtisse du coin de la rue. Sans réfléchir pour quelle cause on évitait les réverbères, comme le font les voleurs, elles accédèrent. Arrivées là, les religieuses leur demandèrent d'un ton enjoué, mais à mi-voix, de leur indiquer la demeure
du rév. Mr. Beaudry, où restait une fille irlandaise du nom de Nora O'C. —
En entendant prononcer son nom, Nora alarmée saisit la main de Luella, et l'entraîna rapidement sans plus de cérémonie. Elles accoururent se réfugier à la maison, où elles arrivèrent hors d'haleine, et elles eurent besoin de se remettre de leur frayeur avant de pouvoir nous raconter leur aventure. Pour calmer Nora, il ne fallut rien moins que fermer portes et fenêtres, et encore voulait-elle qu'on aille quérir la police pour plus de sûreté. Les jours suivants elle se trouva tellement énervée qu'elle n'osait plus sortir même de jour, sans être accompagnée de quelque membre de la famille. Pour alléger son anxiété je lui proposai d'aller passer quelques jours chez mon Irère Charles, près du lac Champlain.
A quoi bon ! objecta-t-elle, le prêtre n'ignore
rien de ce qui concerne votre parenté; j'en ai acquis la preuve lors de ma dernière confession j là donc pas plus qu'ailleurs, je ne serais à l'abri de ses mauvais desseins. Puis ce serait commettre une lâcheté que de fuir un danger peut-être imaginaire.
Finalement son caractère tranché et naturellement indépendant assuma sa prépondérance, et s'inspirant de la liberté évangéhque, elle résolut de braver tout danger. Elle nous dit avoir puisé son courage dans la prière. Maintenant elle était prête
Mouvement important 163
à tout risquer, fût-ce même la vie, pour l'amour de son Sauveur. Elle devint une autre Jeanne d'Arc. Ce trait d'héroïsme l'ennoblit à nos yeux, tant il est vrai que tout ce qui se réclame de la divinité s'impose à notre estime.
Un événement aussi significatif ne pouvait passer inaperçu ; aussi à notre première séance, Noia fut-elle l'object de la sympathie générale ; c'était à qui proposerait un plan pour la garantir contre toute tentative illicite, en l'éloignant provisoirement chez quelqu'un de nos amis. Mais elle persista dans sa première résolution de rester avec nous, quelque puisse être le dénoûment des intrigues cléricales. Mettant sa confiance au Die nde l'Evangile, elle nous cita ce passage de la prophétie d'Isaïe, qu'elle avait retenue : '^ Aucunes armes forgées contre toi ne réussiront ; et tu condamneras toute langue qui se sera élevée contre toi en jugement : c'est là l'héritage des serviteurs de l'Eternel, et leur justice qu'il trouveront auprès de moi. "
— Et puis, ajouta-t-elle, si le pire arrive, Jésus nous dit : '' Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui ne peuvent point tuer l'âme ; mais plutôt craignez celui qui peut perdre et l'âme et le corps, en les jetant dans la géhenne. '' Je remets donc ma destinée entre les mains de Celui qui a tout pouvoir dans les cieux et sur la terre.
Jean, qui était assis près de moi, murmura à
mon oreille : Est-ce que tu ne penses pas papa, que Nora est véritablement convertie ? On dirait que son visage rayonne comme celui d'un ange.
— Il ne faut pas chuchoter ici, répondis-je sur le même ton, Nora parlera sans doute en temps et lieu.
— Papa, fit-il à haute voix, veux-tu continuer à nous décrire ton expérience religieuse ; nous sommes tous désireux de t'entendre discourir sur cette matière.
Voyant que chacun semblait adhérer à la p^'oposition je m'exécutai sans plus tarder.
— Un événement providentiel, sans nul doute, vint, en 1852, faire époque dans ma carrière. Au commencement de Septembre, je partis de Ticonderoga, en compagnie de Joseph Cook, pour aller suivre les cours de l'académie de Keeseville. Nous allâmes prendre pension dans le même hôtel. Mon compagnon n'était membre d'aucune éghse, mais il était strictement moral, il avait même de la piété, et la Bible lui était flmiilière. Dès le premier dimanche que nous passâmes ensemble, il me proposa d'aller assister au culte de l'Eglise presbytérienne. J'hésitai un moment, mais prenant mon parti je lui répondis que j'accepterais volontiers, s'il voulait en retour venir l'après midi à l'église romaine. Il acquiesça de si bonne grâce, que je fus frappé de l'absence de préjugés chez lui. Mais avec la réflexion, je sentis que je
A l'Eglise, 165
venais de me placer dans un dilemme. En effet, j'avais une sainte horreur des temples hérétiques, dont je n'avais jamais franchi le seuil. Que devais-je faire ? Je m'étais engagé peut-être bien légèrement ; mais j'aurais eu honte de fausser la parole donnée. Tout compte fait, je me décidai à encourir le blâme, dans l'espoir qu'il serait plus que compensé, par mes efforts pour attirer mon camarade dans le giron de notre sainte église.
A l'appel des cloches nous nous dirigeâmes vers l'enceinte redoutée. En route je crus ouïr des voix mystérieuses bourdonner à mon oreille: *' Arrête ! arrête, malheureux î " Il me semblait que ma mère me tirait en arrière par un lien invisible. Je frémis en entrant dans le vestibule du temple ; j'aurais voulu fuir ; le seul motif qui me retenait encore était le désir de sauver mon ami. A l'exemple d'Orphée, de mothologique mémoire, qui s'aventura aux enfers pour délivrer, au moyen de sa lyre, son épouse, je me risquai mais sous toutes réserves. Le vieillard, qui se trouvait à l'entrée, nous reçut si courtoisement qu'il fit taire mes appréhensions. Après nous avoir conduit vers un bon siège, il se retira et avec lui toute gène s'évanouit. En vérité la bénignité exerce une puissance mystérieuse et irrésistible, pour ainsi dire, magnétique.
Le temple, dénué de toute ornementation, me surprenait par sa belle simplicité. Le service,
exempt d'ostentation, dépourvu de la pompe de nos cérémonies, me faisait réfléchir et comparer. La prière, la prédication, et le chant étaient à ma portée, j'en pus saisir les moindres détails. Le pasteur, habillé modestement et comme ses auditeurs, pria avec une ferveur et une onction, qui m'étaient inconnues. Je fus ému, bouleversé, ravi ; mon cœur se dilatait pour faire place à un amour plus grand pour le Créateur et ses créatures. Mes instincts religieux se délectaient d'une réfection rafraîchissante et délicieuse. Imaginezvous les sensations du voyageur du déssrt, lorsque harassé et mourant de soif, il découvre soudain et inattendu un de ces oasis enchanteurs, où il peut se désaltérer à la source d'eau pure, coulant à ses pieds, et reposer ses membres endoloris à l'ombre du palmier qui fera aussi les frais de son repas ; alors vous aurez un aperçu de ce qui se passait en moi. Mais, chose étrange, j'éprouvais simultanément la crainte d'être le jouet d'une illusion. Comment pouvait-il se faire que je pusse dériver du bien d'une de ces assemblées qui m'avaient toujours été représentées comme dérogatoires au vrai christianisme; comme une manifestation de la rébellion suscitée par l'esprit du mal ? Mon émotion était-elle vraiment l'effet de ce que je voyais et entendais, oii étais-je déçu par les apparences, sous l'empire d'une hallucination ?
Aberré ou non, il était indubitable qu'on m'avait
Réflexion. 167
dénigré la nature du culte protestant. Je n'étais certainement pas pis qu'avant d'y avoir assisté. Ce ne pouvait être un péché, encore moins un sacriléore, comme les livres d'instruction le disent. J'avais donc été induit en erreur sous ce rapport. Mais alors qui me prouvait que je n'avais point été trompé sur d'autres points ? On pouvait le déduire comme conséquence naturelle. Et ainsi une pensée en suggérait une autre et me rendait de plus en plus perplexe. Où cela devait me conduire, je ne pouvais certes pas le prévoir.
— Allas-tu encore à l'église romaine ? s'enquit Luella.
— Certainement, nous y fûmes comme il avait été convenu le matin; mais je dois dire que j'éprouvai une certaine gêne en songeant au constraste des deux services. D'un côté nos yeux sont éblouis par l'éclat de l'attirail fastueux, par l'attitude imposante du prêtre et la pompeuse cérémonie ; nos oreilles sont charmées par des sons harmonieux qu'on dirait empruntés aux partitions de l'opéra : de l'autre une rigide simplicité nous porte à la réflexion. Là, ce qui flatte les sens ; ici, ce qui touche le cœur.
Lorsque j'essa^^ai de faire apologie de ce qu'un si petit nombre d'assistants pouvait comprendre le service latin, mon ami se contenta simplement de citer la critique de Saint Paul à propos de l'usage d'une lansjue inconnue dans l'église : ^^ J'aimerais
mieux prononcer dans l'église cinq paroles en me faisant entendre, afin d'instruire aussi les autres, que dix mille paroles dans une langue inconnue." Alors je me tins coi, ressentant plus vivement la douceur de sa désapprobation que s'il m'eût adressé une cuisante rebuffade. Mais j'avais fait vœu de fidélité à l'église romaine, et nonobstant mon incapacité à la défendre, je devais persister à la suivre ; je ne voulais pas m'avouer vaincu au premier échec ; toutefois mon zèle décroissait insensiblement. De temps en temps je visitais les églises réformées pour lesquelles j'avais perdu ma répulsion première. C'est de cette époque que date mon introduction à l'école du dimanche ; j'y pris tellement goût que j'en devins amoureux.
— Commenças-tu, sur le champs, à courtiser la belle ? demanda Jean avec une sorte d'espièglerie au coin de l'œil.
— Pourquoi m'en dédirais-je? Nous ne tardâmes pas à nous marier, et je suis loin de le regretter. J'allais à l'école assidûment, mais j'étais timide, car je sentais mon infériorité en présence de ces simples leçons bibliques, dont j'ignorais jusqu'aux éléments. La Bible n'existait pour moi que par ouï-dire.
— Comment à 19 ans tu ne connaissais pas encore la Parole de Dieu ! s'écria Luella.
— Hélas ! comme un grand nombre d'êtres, soidisant civilisés, je n'aurais su dire si le livre de
Ignorance de la Bible. 1 69
Saint Matthieu se trouve dans l'Ancien ou clans le Nouveau Testament.
— Mais comment avais-tu été si longtemps retenu dans les ténèbres ?
Eegardant à ma montre, je répondis : Il est mairitemanttrop tard pour entamer cette considération, nous y reviendrons dimanche prochain.
La Bible — Différentes Versions — Luther — Collège des Jésuites à Montréal — Saints Pierre et Paul — Incendie de Bibles A Champlain, X. Y. — L'Irlandais et son Prêtre — Ma Première Bible.
La Parole sert de lampe à mon pied, et de lumière pour mon sentie)\ Le roi-psalmiste.
L'HEURE dite Luella renouvella sa question, en l'appuyant de l'observation, qu'elle ne pouvait pas comprendre pourquoi les catholiques romains n'aimaient pas à lire la Bible comme les protestants. Quant à moi, continua-t-elle, je prends plaisir à l'étudier, dans l'espoir d'y puiser la sagesse dont elle est remplie. Je partage les sentiments exprimés dans le cantique que tu nous traduisais l'autre jour :
Répétez-les-moi tous les jours,
Merveilleuses paroles !
Leur douceur m'enchante toujours, —
Merveilleuses paroles :
Paroles de vie,
Grâce et mélodie :
Voix du Sauveur,
C'est mon bonheur, —
Merveilleuses paroles.
La Bible. 171
Voici le céleste festin, — Merveilleuses paroles; — L'Epoux pourvoit le pain divin ; — Merveilleuses paroles.
O manne cachée, Substance sacrée.
De toi nourri, Je suis béni • — Merveilleuses paroles.
— Vous pouvez môme ajouter, Mlle.^ dit le professeur, que la Bible est le don inestimable de Dieu à sa créature; la seule règle infaillible; le vrai guide de notre foi. C'est le phare de l'univers, la lumière du monde.
— C'est assurément l'équerre avec laquelle nous établissons notre fondation religieuse, ajoutai-je, et le niveau dont parle le prophète Isaïe : ^^ Et je mettrai le jugement à l'équerre et la justice au niveau. " Celui donc qui ne veut pas accepter ce critérium est évidemment dans l'erreur.
— Je partage votre opinion, reprit le Professeur ; c'est une vérité indéfectible et incontestable que la Bible est et sera le juge en dernier ressort. Et pour moi c'est inconcevable ou très significatif que le clergé romain s'oppose si unanimement à la dissémination universelle des Saintes Lettres. J'aimerais fort à connaître les motifs qui le font agir de la sorte, si du haut de sa grandeur, il daigne en donner.
— Ils donnent généralement pour raison, repliquai-je, que la Bible est un livre essentiellement
protestant ; de là il coule de source qu'un prêtre ne prononce jamais ce mot sans prendre un accent méprisant. Et quand ils parlent de leurs versions, ils les qualifient de Sainte Ecriture ou Livres Canoniques. Dans leurs catéchismes, le mot Bible n'est pas employé, comme s'ils en avaient peur; en même temps, ils nous disent que tout ce qui peut paraître douteux doit être référé à l'autorité de l'hiérarchie.
— Je vois, reprit le Professeur, qu'il n'y a pas d'exagération dans ce que m'écrivait dernièrement un ami d'Italie. 11 raconte qu'en conversant avec un prêtre, celui-ci, parlant du pape et de ses caméries, disait ingénument : '^ Ces Messieurs simplifient singulièrement les choses; ils réduisent le Credo à un seul article, savoir. Je crois au pape ; la Bible à un seul verset : Tu es Pierre ; le culte à une seule pratique : Le service de Marie ; et le devoir à cette règle unique : Dans toute difficulté constater la Sacrée Congrégation de Rome et lui obéir exactement. "
— Cela ne diffère de ce qui m'était enseigné qu'en ceci: c'est que la Bible était, pour ainsi dire, mise à l'index, complètement oubliée. Ma mère nous racontait comment Luther, moine savant mais dépravé, inventa une nouvelle religion, par convoitise, pour satisfaire sa lubricité; comme quoi il écrivit un livre, le cacha sous une tombe dans le cimetière, puis alla publier que dans une
Accord des versions. 173
vision, les anges lui avaient révélé où était déposé le vrai livre de Dieu. Après des reclierclies on découvrit le trésor, qui donna naissance à la nouvelle secte, et la religion protestante fut établie. Elle nous disait aussi que le même Luther fut tourmenté avant de mourir par les flammes de l'enfer j de sorte qu'il fallait que ses amis le plongeassent dans une cuve d'eau froide pour alléger ses souffrances, mais que l'eau se mettait aussitôt à bouillir, et que rien ne parvenait à apaiser les vives douleurs du moribond. Que dites-vous de ce spécimen de croyance populaire sur l'origine supposée du protestantisme ? Voila pourtant comment on falsifie l'histoire pour étayer une cause vermoulue.
— Jésus-Christ pourrait bien dire aux prêtres du romanisme, tonna tante Mélie, ce que jadis il disait aux prêtres du judaïsme : '^ Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! car vous courez la mer et la terre, c'est-à-dire tous les labyrinthes du mensonge, pour faire un prosélyte • et quand il l'est devenu, vous le rendez digne de la géhenne deux fois plus que vous. "
— Les prêtres, ajoutai-je, assurent que la Bible protestante est une copie tronquée de la Parole de Dieu. Or, voici deux versions protestantes, celles de Martinet d'Ostervald, revues sur les originaux. Vuilà de plus les versions approuvées du ministre de Sacy et de l'abbé Glaire, traduites de la Vulgate,
laquelle est elle-même une traduction par Jérôme du grec et de l'hébreu, et cependant vous ne pourriez découvrir de différence sensible entr'elles : si le.s expressions diffèrent quant à la forme, l'idée est la même au fond. Si bien que si on les répand indistinctement elle seront également '' la lampe aux pieds des nations et la lumière de leurs sentiers. "
— Pourriez-vous me dire donc demanda Luella, pourquoi les prêtres affirment que la Bible est un livre dangereux ?
— Je veux vous donner un fait, dit Mr. Gr. Pendant mon séjour au collège des Jésuites de Montréal, je n'en ai vu aucune, et je n'en ai jamais vu dans aucun collège que j'ai visité. Au reste ce livre est d'une rareté proverbiale au sein de la population canadienne-française.
— Je me rappelle, dis-je, qu'un jour, à Henryville, le magistrat demanda une Bible, afin d'assermenter une déposition. On chercha longtemps avant d'en trouver, et encore celle qu'on apporta était une édition protestante. Chacun se seixtait mal à l'aise en présence du livre redouté ; moimême fus me cacher derrière ma mère, ne jetant, à la dérobée, que quelques regards furtifs.
Les prêtres prétendent que ce livre est dangereux parce que, disent-ils, il est difficile à comprendre, comme St. Pierre le déclare de certains points des épitres de Saint Paul. Mais il se garde
Accord des versions. 175
bien d'ajouter que " ce sont des inconstants qui tordent ces passages comme ils tordent aussi les autres Ecritures à leur propre perdition." En effet, Saint Pierre ne réfute nullement l'assertion de Saint Paul, que la "connaissance des Saintes Lettres peut rendre sage à salut, par la foi en Jésus-Christ.'^ Il ajoute : " Toute l'Ecriture est divinement inspirée et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, et pour instruire selon la justice, afin que l'homme de Dieu soit accompli, et parfaitement instruit pour toute bonne œuvre."
— Toutefois les prêtres soutiennent que Saint Pierre s'élève contre le droit d'interpréter les Ecritures, repli qua-t-il.
— Eh bien ! examinons la question. Ouvrant alors la version de Glaire, je lus : ^^ Et cette voix apportée du ciel, nous l'avons entendue nousmêmes, lorsque nous étions avec lui sur la montagne sainte. Et nous avons la parole plus ferme des prophètes, à laquelle vous faites bien d'être attentifs, comme à une lampe qui luit dans un lieu obscur, jusqu'à ce que le jour brille, et que l'étoile du matin se lève dans vos cœurs ; sachant avant tout que nulle prophétie de l'Ecriture ne s'explique par une interprétation particulière. Car ce n'est pas par la volonté des hommes que la propliétie a jamais été apportée ; mais c'est inspirés par l'Esprit Saint, qu'ont parlé les saints hommes de Dieu. "
Ce qui veut dire, pour toute personne non pré-
venue, que les écrits des prophéties ont été inspirés par le Saint Esprit et ne sont point le fruit d'une production humaine. Conséquemmen^ l'interprétation dont parle l'apôtre se rapporte à l'écrivain et non pas au lecteur.
Quoiqu'il en soit, chacun fera bien de poser les paroles prophétiques de l'inspiré Pierre : " Comme à une lampe qui luit dans un lieu obscur, jusqu'à ce que le jour brille, et que l'étoile du matin se lève dans vos cœurs. " Si on joint à l'exhortation de Pierre la recommandation du Seigneur de sonder les Ecritures ; l'éloge des Béréens par Saint Luc, de ce qu'ils examinaient si ce qu'on leur prêchait était fondé sur les Ecritures ; l'admission de Saint Paul de leur salutaire influence sur l'esprit du jeune Timothée, et quantité d'autres passages, comment s'expliquer la raison d'un enseignement qui donne au peuple une crainte puérile et superstitieuse du saint livre ? je ne sais.
Une fois je fis un rêve effroyable. Je voyais Satan lisant la Bible ; je croyais naïvement que de tous les êtres il était le seul qui aurait dû avoir accès à cet étrange volume. Quelque horribles que ces sentiments puissent vous paraître, ils n'étaient que la conséquence logique du système d'éducation sénile auquel j'avais été astreint. J'avais très souvent entendu des ecclésiastiques déblatérer contre la lecture de la Bible, particulièrement le père Talmon, lors de mon admission dans l'ordre du scapulaire.
Incendie des Bibles. 177
Comme les actions parlent plus haut que les paroles, je désire vous raconter une anecdote le concernant. Vers la mi-octobre 1842, ce zélé père fût envoyé, avec plusieurs coadjuteurs, par Févêque Bourget de Montréal, au voisinage nommé Corbeau, paroisse de Champlain, N. Y. La population était, en grande partie, composée de Canadiens Français, et certains colporteurs évangélistes, parmi eux un nommé Eloi Roy, avait réussi à y placer plusieurs Bibles et Testaments. De là la nécessité d'une mission spéciale pour contrecarrer les effets de la Parole. Par quelques prédications à sensation, dont la substance n'était que des descriptions dramatiques des tortures de l'enfer et du purgatoire ; de la mort tragique des hérétiques et de leur damnation certaine, avec assaisonnement d'une kyrielle de patenôtres, nos fins matois surent, tant parleurs cajoleries que par leur menaces, reprendre leur ancien ascendant. Ils ordonnèrent au peuple d'apporter à l'endroit indiqué ces livres pernicieux, si bien que la reddition se fit sans coup férir, et le 27 du mois, en plein jour, publiquement on fit un auto-da-fé de la Parole de Dieu.
Lorsque j'allai visiter ce pays, en 1855, des témoins occulaires me rapportèrent ces faits ; mais je me réjouis de ce que plusieurs personnes avaient secrètement conservé le livre prescrit, en bravant les anathèmes du clergé. Par contre, j'entendis une
vieille femme se glorifier de sa participation au
feu de joie. Elle avait dans son zèle donné des coups de pied à ceux des livres qui dégringolaient du taSy suivant son impression, malgré la peur qu'elle avait de s'empoisonner à leur contact !
Mais pour vous montrer comment Dieu revendique l'autorité de sa Parole, je vous raconte ce fait : tandis qu'on battait les Bibles à coups de pied, le tourbillon de vent, causé par les flammes, emportait des morceaux de feuilles qui retombaient, comme des flocons de neige, sur les champs d'alentour. Poussé par la curiosité, un garçon de douze ans, nommé Louis Morin, ramassa soigneu-" sèment plusieurs de ces feuilletons mi-brûlés, et les lisant, fût converti. Après avoir fait beaucoup de bien parmi ses anciens amis, il mourut, témoignant le triomphe de la foi chrétienne.
— Voici l'accomplissement de cette assertion scripturaire dit le Professeur : ^' Certainement la fureur de l'homme tournera à ta louange. Tu achèveras de détruire le reste de ces furieux." Mais quel terrible compte le clergé romain aura-til à rendre de tous ses méfaits ! A lui la responsabilité de la répugnance du peuple à lire la Bible. Dans le cours de mes voyages en Espagne, en Italie, dans le sud de l'Amérique et dans quelquesunes des îles de l'Atlantique, j'ai appris, de sources certaines, que des individus, même des familles, ont été emprisonnés, ou autrement châtiés pour s'être permis de lire la Bible, et quelques-uns pour
Pour et Contre. 179
l'avoir eue en leur possession. Partout où Rome a la prépondérance, son joug se fait sentir.
— Elle agirait de même ici, ajouta tante Mélie, si elle était en force, car, avec son arrogance habituelle, elle ne se fait pas scrupule de l'annoncer par la voix du père Hecker, l'éditeur du Monde Catholique, qui proclame cet avènement, par anticipation, pour l'an de grâce 1900.
— J'espère bien qu'il se trompe, répliquai-je ; mais écoutez le dernier prétexte à leur défense de lire la Bible : c'est que cette lecture est superflue, parce qu'ils enseignent tout ce qui est nécessaire au salut des âmes.
— Eh bien ! que penseriez-vous, si moi, le précepteur de vos enfants, je leur disais : Il n'est pas nécessaire que vous ayez des livres pour étudier j il vous suffit de m'écouter ?
— Naturellement je ferais tous mes efforts pour vous faire congédier.
— Et pourtant il y aurait plus de raison à me croire sur parole, car ce que j'enseigne n'est guère sujet à controverse. Si, par mégarde, je commettais une erreur scientifique, il serait possible d'y remédier ; ces conséquences n'étant pas fatales. Mais on ne peut pas dire cela de l'instruction religieuse, qui est d'une importance vitale. J'admire beaucoup la sagacité d'un mien Irlandais : son curé lui affirmait que la Bible était fliite pour le clergé et non pour des gens de son acabit.
— Pourtant, Monsieur le curé, j'y ai vu qu'on doit la lire à ses enfants : moi j'en ai plusieurs, mais vous dites que vous n'en avez pas.
— Mais,Mike,vous ne pouvez pas la comprendre.
— Alors, votre honneur, si je ne puis la comprendre, elle ne me fera aucun mal ; si, au contraire, je la peux comprendre, elle me fera beaucoup de bien.
— Très bien, Mike ; venez à l'église et votre prêtre vous instruira, l'église vous donnera le lait de la Parole.
— Et où l'église prend-elle ce lait, s'il vous plaît, si ce n'est dans la Bible ? Ah ! votre révérence, vous voulez badiner, j'aime encore mieux la vache!
Après l'accès de bruyante hilarité, provoqué par l'historiette du Professeur, je repris la parole :
— Pourquoi ce cri persistant du clergé romain contre l'introduction de la Bible dans la famille et dans les écoles ? Pourquoi n'en vendent-il pas comme ils font de quantité d'autres livres de piété ? Qui les empêche de faire usage de leurs propres versions s'ils objectent aux nôtres ? Assurément personne n'y trouverait à redire.
— Hum ! fit le Professeur, j'ai la conviction que ces Messieurs veulent entreprendre une croisade contre la Bible, par crainte du progrès. Ils ressemblent aux planteurs du Sud qui s'opposaient à l'instruction de leurs esclaves. Ne dirait-on pas qu'ils sont animés de l'instinct de la bête féroce
Pourquoi repousser la Bible. 181
qui recherche avidemment l'obscurité qui lui permet de commettre ses déprédations? En vérité certains hommes ne préfèrent les ténèbres que parce qu'ils redoutent le jour qui luira sur leurs actions iniques. Mais tout présage que le pape ne pourra se maintenir longtemps en antagoniste de la Parole de vie. Ses efforts ne prévaudront pas. Il lui faudra quitter Rome. Du reste autant vaudrait exclure les rayons de soleil et l'air de nos écoles et de nos familles, que d'en bannir le livre divin.
— Il faut donc admettre, fit Mme. Beaudry, que la Bible est un livre dangereux. Oui, dangereux pour les dogmes erronés ; dangereux pour la bigoterie et le despotisme clérical, car elle donne libre cours à la pensée, elle l'incite à rechercher le beau et le vrai. Sa lecture inspire aussi le respect pour la liberté de conscience et les droits de l'homme. Elle développe tous les nobles instincts de la créature intelligente. Elle est le palladium de nos chères libertés.
— On peut, ajoutai-je, la comparer au tocsin qui réveille les nonchalants ; au moteur qui donne le branle, et stimule chaque département de la pensée, en un mot elle est le grand élévateur de l'humanité. Dans l'Imitation de Jésus Christ nous trouvons ces passages : ^^ Tout procède de cette unique parole, et tous les êtres rendent témoignage qu'il n'y en a qu'une, et cette même parole est le princix)e qui
nous parle intérieurement'' (Jean VIII, 25.) "Sans elle, nul ne peut ni bien entendre les choses, ni en juger."
" 0 vérité, qui êtes Dieu même \ faites que je sois une même chose avec vous par une éternelle charité.
" Je m'ennuie souvent de lire ; je me lasse d'entendre tant de choses : c'est en vous seule que je puis trouver tout ce que je cherche.
" Que tous les docteurs, que toutes les créatures se taisent devant vous ; parlez-moi vous seule."
Sir Isaac Netvton avait raison de reconnaître que FEcriture donne le diapason de la plus sublime philosophie. Les vérités de la Bible sont comme VoY contenu dans les entrailles delà terre : de nombreuses générations le foulent sans soupçonner sou existence. Ainsi à travers les siècles les hommes se succèdent, sans conjecturer que des trésors spirituels gisent à leur portée. Et si parfois ils sont mis à jour, on se dépêche, sans examen, de les taxer de nouveauté ; c'est comme si on soutenait que l'or n'existait pas avant d'être recueilU.
— Voilà justement la manière dont l'église romaine envisage la réformation, observa Mr. G. Mais si la doctrine évangélique était passée à l'état d'oubh dans l'église dominante, enterrée qu'elle était sous le détritus de la superstition, elle n'en existait pas moins. Il est donc palpable, que le protestantisme de nos jours n'est que la réaction de
Achat de Bible. 183
la religion apostolique, contre les innovations et les erreurs introduites dans l'église au moyen-âge. Voulez-vous une démonstration de ce que j^avance. Un moutard se présente un jour à l'école avec le visage et les mains malpropres de longtemps. On le nettoya complètement ; et quand il fût bien lavé et peigné, on lui présenta un miroir, et dans sa surprise il s'écria bonnement : Quel est celui-ci ? Je ne le connais pas! Il en est ainsi de la réformation. Rome la voyant décrassée, s'écrie, dans son ébahissement : '^ Qui êtes-vous ? Nous ne vous connaissons pas ! " Mais, (retournant subitement vers moi), veuillez nous dire comment vous êtes arrivé à étudier la Bible, contrairement à la défense de l'église ?
— J'avais atteint l'âge de maturité ; Pignorance où j'étais du contenu du Livre des livres me contrariait vivement ; je n'éprouvais plus qu'une maigre satisfaction à répéter sur tous lestons: ''je crois ceci et cela, parce que c'est l'opinion du prêtre " J'avais toujours le dessous dans mes argumentations avec Joseph Cook, si bien qu'un jour, en soliloque, je me promis de combattre mon adversaire avec ses propres armes, me réservant d'user de circonspection. J'étais alors persuadé que l'enseignement de mon église était appuyé sur la Bible ; c'est pourquoi je n'hésitai plus. Je me mis à l'œuvre avec l'espoir d'y puiser des arguments irrésistibles. Je me voyais, en perspective, déjà assez habile
pour pouvoir déloger l'ennemi de sa citadelle et le forcer jusque dans ses derniers retranchements. Mû par cette conviction, je fis immédiatement Tachât de la petite Bible que voici. Tenez^ on y lit en marge: "KeeseviUe, N. Y., 13 novembre 1852. " Elle porte les marques d'un fréquent usage, n'est-ce pas? Eh bien un autre jour je vous narrerai les conséquences de ma démarche.
Pierre l'Aveugle — Alaemé — Etude Biblique
Les traditions — Célibat — L'Apocalypse et ROME— Ma Mère en Pleurs— Préchant au Bois.
A la loi et au témoignage. Que s'ils ne parlent selon cette parole-ci, il n'y aura point de lumière du matin pour lui.