ISAIE
en
E Professeur et Mr. G. étaient absents Jean et Marie étaient en campagne, 1 visite chez leur grand-papa ; mais un nouveau personnage vint s'installer à leur place. Pierre l'aveugle, aussi renommé par sa piété que plaint à cause de sa cécité, était toujours le bienvenu à la maison et choyé des enfants. Ses parents et ceux de Nora étaient originaires du même village en Irlande, et ils se connaissaient intimement. Pierre, pour se faire bien accueillir de sa payse, lui fit cadeau d'un petit recueil édité par lui-même, et contenant le récit de sa vie aventureuse. Quoiqu'il n'eût jamais été un fervent romain, il était demeuré, comme beaucoup d'autres, membre nominal de cette église. A l'âge de 28
ans, il se convertit à l'Evangile, et devint un chrétien sincère. La vente de son ouvrage littéraire étant son piincipal moyen d'existence. Les enfants prenaient plaisir à le conduire chez les amis qui le patronisaient généreusement. Arrivé de l'avant- veille seulement, dame rumeur l'avait déjà mis au fait de nos réunions hebdomadaires, et il jugea, avec raison, qu'il y avait place pour lui. Comme son homonyme l'apôtre, il aimait à s'entretenir de choses spirituelles; aussi dès qu'il eût pris possession de son siège, il ouvrit la séance en me disant :
— Par ce que vous m'avez donné à entendre hier, il vous incombe de nous décrire l'effet produit sur votre esprit, par la lecture de la Bible. Parlez ! nous sommes tout oreilles.
— Il est peut-être nécessaire que je dise que mon but en scrutant la Bible était de me fortifier dans ma croyance. Je commençai par le Nouveau Testament. Il y avait beaucoup de choses que je ne comprenais pas, ce qui me porta à penser que les prêtres devaient avoir raison concernant l'obscurité du livre sacré. Cependant je fus entraîné à raisonner ainsi: S'il te fallait étudier un ouvrage scientifique quelconque, pourrais-tu espérer d'en saisir le sens à première lecture ? Non, il té faudrait commencer à analyser les principes élémentaires, puis procéder graduellement à en déchiffrer les profondeurs. Ainsi ferai-je avec la Bible. Sans
Pierre V aveugle. 187
doute il y a des mystères qu'on ne pourait approfondir; mais je visais à me familiariser avec ce qui pouvait se raisonner. Bientôt e fus tout surpris d'avoir en main une clef merveilleuse, ouvrant la porte des secrets célestes et du cœur humain. Je sentis la vérité de ce que dit Saint Paul : " La Parole de Dieu est vivante et efficace, et plus pénétrante qu'aucune épée à deux tranchants ; elle atteint jusqu'au fond de l'âme et de l'esprit, des jointures et des moelles, et elle juge des pensées et des intentions du cœur.
— Mais de quel côté pointait cette épée de l'Esprit, demanda Pierre, était-ce vers Rome ?
— De prime abord elle me paraissait trancher dans toutes les directions. Par les fines tournures si souvent réitérées dans les enseignements des prêtres qui influençaient encore mon esprit, quelques passages semblaient favoriser l'église romaine ; mais je ne tardai pas à m'alarmer du sens, non d'un verset détaché, mais de paragraphes entiers. Par exemple, on sait quelle importance l'église attache à la tradition. Or, jugez de mon étonnement lorsque je découvris que tous les écrivains sacrés s'accordent pour la rejeter. " Ils honorent Dieu en vain, disent-ils, enseignant des doctrines qui ne sont que des commandements d'hommes, annulant le commandement de Dieu par leur tradition." Et encore : " Prenez garde que personne ne vous séduise par la philosophie et par
de vaines subtilités, suivant les traditions des hommes et les éléments du monde, et non pas selon Christ."
Ce coup d'estoc, que je ne savais comment parer me désarçonna complètement. Mon alarme ne fit qu'augmenter en lisant ce que dit St. Paul à Timothée : ^' L'Esprit dit expressément que dans les derniers temps quelques uns se révolteront de la foi, s'attachantà des esprits séducteurs et aux doctrines de démons ; enseignant des mensonges par hypocrisie, étant cautérisés dans leur propre conscience ; défendant de se marier, commendant de s'abstenir de viandes que Dieu a créées, afin que les fidèles et ceux qui ont connu la vérité en usent avec actions de grâces ? "
Etait-ce possible qu'aucune branche de l'église chrétienne pût se départir de la foi, contrairement au dire du clergé, que l'église ne peut errer? Pourtant ceci s'accorde avec ce que dit l'apôtre aux Romains de son temps : " Tu diras : Les branches (c'est à dire les Juifs) ont été retranchées afin que j'y fusse enté. Cela est vrai ; elles ont été retranchées à cause de leur incréduhté ; et toi, tu subsistes par la foi : ne t'élève point par orgueil, mais crains. Car si Dieu n'a point épargné les branches naturelles, prends garde qu'il ne t'épargne pas non plus." La seconde épître aux Tessaloniciens ne pouvait me laisser aucun doute sur ce point. Il dit : ^' Que personne ne vous séduise en
L'Apostasie. 189
aucune manière , car ce jour-là ne viendra point que la révolte (apostasie) ne soit arrivée auparavant et qu'on n'ait vu paraître l'homme de péché, le fils de perdition, qui s'oppose et qui s'élève au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu, ou qu'on adore, jusqu'à s'asseoir comme un Dieu dans le temple de Dieu, voulant passer pour un Dieu."
— C'est le pape de Eome, s'écria tante Mélie, qui s'arroge les attributs de Dieu, au moins, l'infaillibilité.
— Efc je vis que cette scission était si grave que, comme le roi Saiil, dans son égarement, qui s'adonnait aux esprits séducteurs, c'est-à-dire, aux apparitions des trépassés, l'église romaine venait à l'imiter, car elle croit et enseigne de croire aux apparitions de la Vierge Marie et de nombreux saints, ses livres d'instruction pour la jeunesse étant remplis de ces récits puériles. De plus, l'apôtre désigne ceux qui s'éloignent de la foi, en disant, qu'ils défendent de se marier, et commandent de s'abstenir de viandes. Le portrait était si frappant que mon amour-propre en était froissé et ma conscience de plus en plus alarmée. En consultant une version romaine annotée, j'ai vu que ces passages étaient attribués à certaines sectes d'héritiques des premiers siècles, maintenant éteintes ; mais en examinant, on voit que cela doit arriver dans les derniers temps et au sein d'une communauté influente, et donc en tout cas applicable à l'église de Rome.
Nos craintes prirent encore de Textension lorsque je lus que ^* l'évêquedoit être le mari d'une seule femme, conduisant honnêtement sa propre maison, tenant ses enfants soumis en toute pureté de mœurs: car si quelqu'un ne sait pas conduire sa propre maison, comment pourra-t-il gouverner l'église de Dieu ? " Je trouvai aussi que les hommes de Dieu les plus éminents pour leur piété, qu'ils fussent patriarches, prophètes ou sacrificateurs étaient pour la plupart mariés ; les apôtres l'étaient aussi ; Pierre l'était certainement, attendu que Jésus guérit la fièvre qu'avait la mère de sa femme.
— Les prêtres prétendent que les apôtres abandonnèrent leurs épouses pour suivre leur maître, dit Pierre l'aveugle.
— L'histoire dément cette assertion. Sans doute ils les quittèrent temporairement et s'en seraient séparés par obéissance, si Jésus le leur eût commandé ; mais Paul était le seul célibataire ou veuf comme le constatent plusieurs commentateurs, à l'exception peut-être de Barnabe, et il nous déclare que le mariage est honorable entre tous. Sa position était exceptionnelle, car parlant aux Corinthiens, il s'écria : "N'avons-nous pas le pouvoir de mener avec nous une sœur femme, ainsi que les autres apôtres, et les frères du Seigneur et Céphas?" Les écrivains romains accusent les protestants de falsifier les Ecritures
Le Célibat 191
ils soutiennent que le mot femme ne veut pas dire épouse dans ce cas.
— S'ils ont raison, remarqua Pierre, Saint Paul réclamait donc le triste privilège d'avoir une concubine ! Ah ! ces prêtres sont de tels parangons de vertu, qu'ils ne peuvent concevoir l'inconvenance du procédé, ni le scandale qui en découlerait. Mais trêve de risée, ne comprenez-vous pas que par ce mode d'interprétation, ils cherchent à justifier leur commerce avec les noi>nes.
— Ouais ! fit Kora ; croyez-vous réellement qu'il existe de l'intimité entre religieux des deux sexes ? J'ai bien eu quelques soupçons, et je suis convaincu que grand nombre de romains en entretiennent, mais je n'aurais jamais osé les énoncer.
— Comment pourrait-il en être autrement, riposta Pierre, on ne peut juger la nature humaine que par ce qu'on en connaît. Or, là comme ailleurs elle est fragile. Les passions se font aussi bien jour sous la cure que sous le velours et la soie.
— Laissez-moi reprendre ma relation : l'Ecriture me donna des renseignements utiles sur la vie sociale et domestique des premiers disciples du Christ, et je fus frappé du contraste d'alors avec aujourd'hui. L'église de Rome se trouvait dans une impasse, à mes yeux ; car non-seulement elle s'était désistée de sa foi première, mais
encore elle étaifc ulcérée jusque dans sa moelle : Tépiscopat. Tels prêtres, tel peuple ! pensais-je j j'avais souvent entendu dire cela.
Toutes ces réflexions me mirent très mal à l'aise. Cependant la panique ne s'empara de moi qu'en lisant les chapitres XVII et XVIII de l'apocalypse de Saint Jean. Impossible de décrire les sentiments tumultueux qui m'agitèrent et la conviction qui s'empara de mon esprit. Tout lecteur impartial ne peut s'empêcher de reconnaître que la grande cité dont il est parlé, qui est assise sur sept montagnes, est Rome papale ; que la femme, revêtue de poupre et d'écarlate, qui tient la coupe d'or remplie de ses abominations, qui devait exercer un pouvoir enchanteur sur les royaumes de la terre, et qui fait commerce d'âmes immortelles, n'est autre que l'église romaine. La logique ne peut être plus certaine. Je lus ces chapitres en tremblant; je les relus et pleurai. Jusque là, j'avais espéré que quelque chose viendrait dissiper mes doutes ; j'étais accablé. Mais en dépit de tout, je persistai à suivre mon église, tant la force de l'habitude a d'empire sur nous, bien que le nœud gordien qui m'y rattachait fût rongé et près de se rompre. Sans la consolation que j'étais susceptible de me tromper, j'aurais délibérément rompu avec elle.
Par suite de mes récentes découvertes, mon attachement pour ma petite Bible décupla. Je la
Ma Mère alarmée. 193
portais constamment avec moi ; je la consultais à tout bout de champ et le dimanche toute la journée. Cela me conduisit jusqu'en hiver de 1852-3. Le printemps suivant, je fus visiter les amis à Ticonderoga, et avec mon tempérament impulsif je dus faire de nombreuses allusions à ma disposition d'esprit. Si trop de franchise est un défaut, je m'en accuse. Ma mère fut bouleversée. Un jour que je lisais ma Bible en moi-même, ma mère, qui cousait non loin de moi, me dit avec émotion : " 0, Louis, sers cette Bible ; elle va te ruiner ! " Ensuite elle continua à m'exhorter, et me supplia, en versant des larmes, d'y renoncer. Un violent combat s'éleva en moi. .J'aimais tendrement ma mère, mais j'aimais aussi ma Bible. Laquelle sacrifier ? L'amour filial et l'obligation morale étaient aux prises; l'un ou l'autre devait succomber. Ainsi se présentait la question.
— Si vous aviez su, dit tante Mélie, que l'obligation à Dieu est première, et que, s'acquittant de ce devoir, nous remplissons toute obligation, vous auriez été soulagé. Deux vrais devoirs ne peuvent jamais être aux prises. C'est quand, par ignorance, il y a apparence de conflit que l'âm^ souflVe.
— Je le sais, soyez en certains. Je ne savais
pour quelle alternative choisir. Par moments
j'aurais voulu céder à ma mère; finalement la
raison l'emporta. Je l'assurai que j'étais chagrin
d'agir contrairement à son désir, mais que je
n'étais guidé dans ma détermination que par des motifs purs et équitables. Somme toute, je mis le livre en poche et sortis me promener.
Tôt après je m'arrêtai au spectacle d'un site charmant: Sur ma tête uu dôme de verdure à l'ombrage rafraîchissante ; à mes pieds une petite baie nommée Cook, d'après les ancêtres de mon grand ami, formée par les montagnes du lac G-eorge ; alentours, la solitude qui n'était troublée que par un léger zéphyr, m'apportant les arômes parfumés de la saison. Tout m'invitait à m'arrêter là. Je ne résistai pas. M'étendant sur le gazon, seul avec mon Créateur, je voulus m'entreteiiir avec Lui au moyen de sa Parole écrite. Lui me parlait par ses préceptes et ses promesses, moi je répondais par mes soupirs et mes prières. Comme l'a si bien dit un autre ; Je m'enveloppais tout entier du manteau de la nature comme dans un linceul; j'appuyais mon front contre le marbre froid des balustrades de ce temple non fait de mains humaines, et, plongé pendant des minutes que je ne comptais plus, dans une muette mais intarissable adoration, je ne sentais plus la terre sous mes genoux ou sous mes pieds, et je m'abîmais en Dieu, comme l'atôrae flottant dans la chaleur d'un jour d'été s'élève, se noie, se perd dans l'atmosphère, et, devenu transparent comme l'éther, paraît aussi aérien que l'air lui-même et aussi lumineux que la lumière !
Prêchant aux Bois. 195
Peu après, incité par une impulsion que je n^iurais su définir^ je me mis à prendre un texte des Proverbes ou de Pépître de Saint Jacques, deux de mes livres favoris, car j'admirais la stricte piété de l'un autant que la sagesse de l'autre, et les ayant médités, il me prit fantaisie de prêcher aux bois. Ne riez pas ! Jamais prédicateur n'eût une audience plus attentive. Les grands arbres figuraient les saints ou fidèles; les difformes ou délabrés, les pécheurs, de sorte que je prêcliais aux bons et aux mauvais. Mes jours de lutte se transformaient en jours de conquête, et cette colline me devint ce qu'était Carmel au prophète, ou Hermon aux disciples du Maître transfiguré !
Ici je m'arrêtai de parler, et avant de nous séparer, Pierre, sur mon invitation, fit une courte mais éloquente prière, dans laquelle il demanda au Tout- Puissant de bénir spécialement ceux qui renoncent à l'erreur pour recevoir la vérité telle qu'elle nous est révélée par l'Evangile du Seigneur Jésus-Christ.
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Étude et Transition — I^ora sauvée — Culte aux Images — Neuf Commandements — La Vierge Marie — Témoignage de Jésus — Purgatoire — Indulgences — Prières pour les Morts — Argent — Manque de cœur — Émancipé !
Eprouvez toutes choses ; retenez ce qui est bon. — Paul.
0^^ ERT AINES coïncidences remarquables r.]/j¥ nous signalèrent le doigt de Dieu agissant dans notre cercle. Au service du matin plusieurs personnes s'étaient unies à l'église, "^<y par une profession de foi publique, au nombre desquelles nous fûmes réjouis de voir figurer le Professeur et Nora. Après l'administration du baptême à ceux qui n'avaient point encore reçu ce sceau, les croyants furent invités à participer à la communion du Seigneur, la Sainte Cène, qui se donne le premier dimanche du mois. Un sermon de circonstance, délivré par le pasteur Damase Breaux, un autre tison arraché du romanisme, concourut à rehausser la solennité de la cérémonie.
Nora heureuse. 197
A notre séance de l'après-midi Mr. G. nous informa qu'il s'était également joint à une autre dénomination évangélique. En religion comme dans la nature, la diversité n'empêche pas Funité. C'est, au contraire, sous une unité apparente de forme que se cache la désunion.
Ensuite le Professeur nous fit part des motifs qui l'avaient amené à sa profession spontanée du matin. D'abord, dit-il, j'étais honteux de mon inertie en présence de l'empressement de Mr. G. et de Noraà s'identifier avec les préceptes de l'Evangile ; car je leur tiens compte des obstacles qu'ils ont eu à surmonter. De là, à la conviction qu'une religion qui n'est pas mise en pratique est inutile, il n'y avait qu'un pas, et je l'ai franchi. Nos colloques m'avaient également donné à réfléchir, et peu à peu j'en suis venu à inférer que le grand conflit, qui doit avoir lieu entre la vérité évangélique et les derniers efforts de l'homme de péché, se fera sur ce continent, dans ce pays même. Mais ne confondons pas 5 les armes ne doivent pas être charnelles — en ceci je suis complètement en harmonie avec les principes arrêtés de mes ancêtres quakers — dans un com])at spirituel " l'épée de l'Esprit " seule est de raison. Certainement nous ne voulons pas répandre le sang ; nous ne voulons combattre que l'ignorance, les préjugés, la dureté de cœur, pour que, par notre victoire, il n'y ait plus qu'un seul berger et qu'un seul troupeau. Je crois donc que
le devoir de tout homme, et principalement de rAméricain, est de rechercher premièrement le royaume de Dieu et sa justice. Mais comment le pourrait-il en s'isolant volontairement ? Je me sens plus fort de la sympathie de mes frères, depuis que j'appartiens à une branche de l'église visible. Je suis transporté de joie ; en vérité ce jour est le plus beau de ma vie.
Nora, dont les yeux pétillaient d'enthousiasme, s'écria à son tour : — Etre sauvé de tous ses péchés, quelle bénédiction ! En avoir l'assurance positive par le témoignage du Saint Esprit, comme aujour d'hui, c'est avoir un avant-goût du paradis. Oh ! si ce n'était la pensée que mes chers parents demeurent les victimes d'une pénible servitude spirituelle? mon bonheur serait sans nuage.
A la demande générale, je repris ma narration : — Après m'être assuré que l'église romaine entretenait beaucoup d'erreurs, je continuai à étudier le volume sacré, en m'appliquant à éliminer toute idée préconçue, afin d'extraire des doctrines leur valeur intrinsèque. La première qui se présenta à mon esprit fût celle du culte des images. On m'avait appris à les honorer au même degré que les reliques. Au mourant, l'église présente le crucifix à baiser, et lui recommande de répéter les noms : Jésus, Marie, Joseph ! Dans tous les catéchismes français du Canada le deuxième commandement est omis.
Culte idolâtre, 199
— Mais alors il ne leur en reste plus que neuf, interrompit Jean.
— L'Eglise a ingénieusement pourvu à cette lacune, mon garçon ; car elle a divisé le dixième en deux.
— Une telle mutilation doit attirer sur ses auteurs un châtiment sévère et mérité, dit tante Mélie.
— Cela lui donne aussi, dit Nora, deux commandements qui sont vraisemblables, le sixième et le neuvième.
— Ce fait, repris-je, m'avait souvent taquiné. Quelle fût donc mon indignation quand je trouvai qu'on m'avait pris pour dupe. Qui se douterait d'une telle perversité f Cependant c'est comme cela que le clergé donne le change au peuple, en disant que l'église n'adore pas, mais qu'elle honore seulement les images.
— C'est le plaidoyer de tous les idolâtres anciens et modernes, observa le Professeur. Aucun d'eux ne veut admettre que son culte s'adresse à l'emblème qu'il pare, malgré la défense formelle de l'Etre qu'il prétend adorer ; mais cette argutie n'exonère pas du péché. Les Ephésiens avaient la prétention d'adorer Diane, et non son image. Les Athéniens affectaient de rendre leurs hommages au Dieu inconnu, bien qu'ils le représentassent sous des formes variées. Si le romanisme est plus rafiné il en est que plus sacrilège.
200 Face d Face.
— Vos remarques sont très pertineutes, mon ami ; elles jettent un nouveau jour sur la question, mais les images me conduisirent, par affinité, aux prières qu'on adresse à leurs originaux. L'église assure qu'elle ne demande que leur intercession, tout comme nous demandons à nos amis, de prier pour nous. Pourtant, si on consulte les litanies et les prières qu'elle adesse à Marie, on verra combien le culte qu'elle lui rend est blasphématoire et en contradiction avec l'enseignement biblique. En voici im exemple : " Souvenez-vous, ô très pieuse Vierge Marie, qu'il ne fut jamais ouï qu'aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre secours et demandé vos suffi-âges, ait été abandonné. Animé d'une pareille confiance, ô Vierge des vierges, je cours à vous, et gémissant sous le poids de mes péchés, je me prosterne à vos pieds. 0 Mère du Verbe, ne dédaignez pas mes prières, mais écoutez-les favorablement, et daignez les exaucer." En voici un autre, où la Vierge occupe la place de la troisième personne de l'adorable Trinité : " Dieu soit béni. Béni soit son Saint nom. Béni soit Jésus-Christ; vrai Dieu et vrai homme. Béni soit le nom de Jésus. Béni soit Jésus au très St. Sacrement de l'autel. Béni soit l'incomparable Mère de Dieu, la Très Ste. Vierge Marie. Béni soit sa Sainte et Immaculée Conception. Béni soit le nom de Marie, Vierge et Mère. Béni soit Dieu dans ses Anges et dans ses Saints."
Culte idolâtre. 201
— Hélas, s'écria tante Mélie, je frémis dans tous mes membres, en entendant de tels blasphèmes contre le Saint-Esprit que l'on ignore et déplace. Qui pourrait nous trouver de tels sentiments dans la Parole de Dieu ?
— Nous voyons en effet que même les mages ainsi que les bergers n'ont adoré que Jésus. Et plus tard, quand une femme dit au Seigneur : " Bienheureux est le ventre qui t'a porté, et les mamelles qui t'ont allaité," Il répond : '^ Bienheureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent." On ne doit donc pas regarder à Jésus d'après la chair et le sang, njais par la foi et Tamour. Lorsqu'il apprend à ses disciples comment prier, pourquoi omet-il sa Mère ? Avant de monter au ciel il leur dit : ^' Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera." Jésus nous envoie directement au Père de toute Eternité. Kome veut nous y conduire par une voie détournée. Dans l'île de Patmos, Jean veut se prosterner devant l'ange ; celui-ci le reprend disant : '^ Adore Dieu." C'est le témoignage indubitable des Ecritures. Mais Rome prêche un autre Evangile. Si adorer veut dire rendre hommage en se prosternant, ou honorer d'un culte particulier, les romains adorent la Vierge Marie.
— Les prêtres, remarqua Nora, insinuent que la Vierge Mane est d'une nature compatissante et bonne, qu'elle connaît nos infirmités et qu'elle en est
touchée plus que le Père même, vu que nous pouvons nous approcher d'elle plus facilement que de lui.
— Oui, j'ai été témoin, dans les neuvaines, de l'effet produit par cette adroite méthode de présenter la chose ; on gagne la S3^mpathie des simples, et on a soin de la tenir en éveil ; mais toute cette paraphrase tombe à-vau-l'eau devant un examen sérieux. Seuls les crédules se laissc^nt séduire, car supposer que Marie puisse entendre les prières des milliers qui l'adressent, c'est lui accorder l'omniscience et l'omniprésence qui sont les attributs de Dieu seul. A la divine Trinité appartient, sans partage, la gloire et l'honneur aux siècles des siècles.
" Gloire soit au Saint-Esprit !
Gloire soit à Dieu le Père ! Gloire soit à Jésu.«-Christ, Notre Epoux et notre Frère !
Son immense charité, Dure à perpétuité."
Mais j'avançais avec lenteur vers la lumière. Je me tenais attaché aux choses vieilles avec ténacité, ne procédant, dans mes recherches, qu'avec la plus grande circonspection, n'admettant rien qui ne soit passé par le creuset de la plus sévère épreuve. Ayant disposé des prières aux saints, je tournai mes regards vers le dogme du purgatoire, qu'on définit ainsi : ^^ Un lieu de peines, où les justes achèvent d'expier
Purgatoire, 203
leurs péchés avant d'entrer en Paradis ; " et on nous assure que ces peines ne diffèrent de celles de l'enfer que par le terme de leur durée. Rome veut établir son purgatoire à la fois sur les Ecritures, la tradition, et la raison. J'examinai la question à ce triple point de vue. A mon étonnement tous mes efforts pour en retracer l'origine dans la Bible furent infructueux. Nulle part, je ne vis de distinction établie entre péchés mortels et véniels, qu'exige cette doctrine.
La Bible ne reconnaît que deux classes d'hommes : les saints et les pécheurs, convertis et inconvertis, figurés par le blé et l'ivraie, les brebis et et les boucs. Pas de milieu. Il n'y a que deux lieux éternels : ciel et enfer.
La Bible ne présente qu'un élément pour la purification du péché, savoir, le sang de Jésus-Christ. Le feu n'a aucune vertu par lui-même, bien qu'il soit employé figurativ^ment pour représenter le Saint-Esprit. Si la souffrance peut mûrir la grâce, elle ne peut la produire : ceux qui soufïi'ent ne sont pas nécessairement purs. L'ange dit à Jean : ^^ Ceux-ci sont venus de la grande tribulation," mais il n'attribue pas leur salut à leurs souffrances, car il ajoute, " ils ont lavé et blanchi leurs robes dans le sang de l'Agneau." De cette multitude de rachetés pas un seul ne soit gré de sa félicité aux flammes du purgatoire ni aux indulgences. Ils proclament à l'unanimité que tout le mérite en re-
vient à l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde.''
La Bible prescrit que les péchés ne sont remis que dans ce monde : '^ aujourd'hui est le jour du salut," demain ne nous est pas promis. Après la mort il est ordonné que '' celui qui est impur et souillé le devienne davantage." Voilà les principes fondamentaux dont il n'est pas prudent de se départir; donc, que le purgatoire n'est ni plus ni moins qu'une fiction.
La doctrine des indulî^ences est intimement liée à celle du purgatoire ; mais elle est tellement inintelligible que la plupart des écrivains de l'église qui la proclament ne paraissent pas la comprendre. Cependant elle conduit le vulgaire à croire que l'expiation du péché peut s'accomplir au moyen de pénitences et de bonnes œuvres surérogatoires.
— Ceci dépasse les bornes de ma compréhension, remarqua Luella, qu'on puisse faire au-delà de ce que Dieu nous demande, lorsqu'il veut que nous l'aimions et le servions de tout notre cœur, de toute notre âme, et de toutes nos forces. Dans ma dernière leçon biblique, je me souviens d'avoir lu que Jésus a dit à ses disciples : ^' Quand vous aurez accompli toutes les choses qui vous sont ordonnées, ajoutez que vous êtes des serviteurs inutiles, car vous n'aurez fait strictement que votre devoir."
— C'est exactement ce passage qui me fit voir
Fictions sujoerstitieuses. 205
l'instabilité, le néant du système. Au moyen de ses enseignements un romain peut gagner plusieurs indulgences plénières ; or, comme une seule suffit pour délivrer du purgatoire, le surplus est applicable aux autres qui pourraient être moins fortunés.
— Si Rome était sincère, dit tante Mélie, elle tiendrait un livre de compte avec ses membres, et quand aucun d'eux aurait le crédit d'une indulgence plénière durant sa vie, à l'heure du trépas, elle le proclamerait passé tout droit dans les cieux.
— Plût à Dieu qu'elle tint compte du mérite de Jésus-Christ, dit le Professeur ; alors ces absurdités païennes n'eurent jamais éclipsé la vérité évangélique. Eome n'a pas la main heureuse lorsqu'elle en appelle aux Ecritures, qu'elle récuse si souvent, car leur témoignage lui fait invariablement défaut.
— Vous avez heureusement disposé du premier argument, observa Mr. Gr. ; il vous reste maintenant à constater que la tradition fixe l'introduction du purgatoire à une époque plus récente que les temps apostoliques. Ptome ayant un urgent besoin d'argent pour subvenir aux dépenses de son fliste a eu recours à ce subterfuge pour remplir son trésor épuisé. Voilà l'origine du trafic des âmes dont parle l'apocalypse. Le prix des messes forme une source de revenu intarissable. C'est la poule d'or du pape et des prêtres. Le libertin Phillip[)e IV de France paya le chant de dix mille messes pour le repos de son âme.
Je comprends maintenant pourquoi on l'appelle la religion d'argent, dit Jean. Singulière idée de croire qu'on puisse acheter une place au ciel. Et encore si leur théorie était vraie, un bien petit nombre d'entre eux pourraient en acquérir une, car la grande majorité n'est rien moins que riche.
— Et c'est la raison pour laquelle ils sont toujours tenus à la glèbe. Pauvre comme était ma mère, elle paya des messes longtemps après le trépas de mon père. Il y a bien peu de romains qui n'obéissent pas aux vœux des mourants quand ceux-ci leur demandent le secours de la religion ; mais pour obtenir ce secours, il faut finances. On a vu des gens vendre leurs effets pour payer l'église par effroi du purgatoire. Il n'est pas rare de voir des personnes s'engager mutuellement à ce que le survivant paye pour des messes en fiiveur du défunt. Je crois que tel était le cas avec mes parents.
Alors, en toute connaissance de cause, les
prêtres sont les fauteurs du paupérisme, remarqua tante Mélie. Ils spéculent sur la crédulité publique en la nourrissant de fariboles, et pour remplir leur coffre-fort ils entretiennent l'indigence. Sans doute, c'est d'eux que le Grand Maître parle quand il dit: <' Malheur à vous! qui dévorez les maisons des veuves et des orphelins sous prétexte de faire de lotîo-ues prières." Ces indignes aveugles conduisent leurs semblables directement au fond de l'ornière.
Sarcasme jÀquant 207
— Bien dit, mais il nous reste à envisager la question au point de vue rational. N'est-il pas plausible de penser que si Dieu eût établi un purgatoire, il n'aurait pas laissé aux humains — qui ne pourraient en connaître ni les abords ni les limites — le soin de le réglementer? En outre, si la grande quantité de messes a de l'efficacité, il doit y avoir déjà longtemps qu'il est évacué. Donc, comment le prêtre sait-il que l'âme pour qui il dit la messe se trouve au purgatoire? Quel prêtre peut dire combien il faut de messes pour faire sortir une âme du purgatoire? Cependant le peuple continue de payer et le clergé de recevoir de l'argent pour de nouvelles messes ad infinitum.
Mais ce qui met le comble à la dérision, c'est la cruauté que fait présumer tout l'échafFaudage du purgatoire. En effet, que penserait-on de moi si, voyant un de mes frères en péril, j'allais lui demander de l'argent pour le secourir. Jugez-en !
— Tu serais un lâche ! un vil criminel, s'écria Luella avec énergie.
— Mes sentiments s'altéraient insensiblement au fur et à mesure que j'étudiais la Parole de vérité. Je commençais à perdre le respect pour l'égHse qui légifère ses membres aux flammes du purgatoire, et qui ne veut les en délivrer qu'à prix d'argent.
— C'est pourtant cette orgueilleuse, qui se dit la seule et véritable, par succession apostolique,
infaillible en doctrine et sainte en pratique, observa le Professeur.
— S'il y a de la vérité dans ses enseignements et du pouvoir dans ses prières, pourquoi donc ne le manifeste-t-elle pas sur les vivants d'abord ; puis si elle croit utile de prier pour les morts, le faire tous les jours sans parcimonie, dit Mme. Beaudry.
— Oh ! elle condescend à prier gratuitement à la Toussaint.
— Ah ! Ho ! Eh ! Merci ! résonnaient plusieurs voix.
— Cela soulage, ajouta tante Mélie. Des miettes valent mieux que point de pain dans la huche. Vraiment il y a de l'espoir pour une église qui consent à faire son devoir une fois l'an !
— Votre sarcasme n'exprime que faiblement la force de la réaction qui s'opérait en moi à cette étape de mon examen. Eome venait de s'aliéner pour toujours mes affections. Désormais je ne pouvais qu'abhorrer l'éghse qui m'avait tenu si longtemps sous une odieuse tutelle. Toutes mes facultés protestaient contre sa tyrannie. J'avais soif d'indépendance. La soumission n'avait plus de prise sur moi. Je venais de m'émanciper. J'étais libre.
A ces mots un soupir de satisfaction s'exhala de plusieurs poitrines, et l'heure de nous séparer ayant sonné, nous nous dispersâmes.
Danger et Secours — Romanisme et l'Infidélité — Cherchant la Vraie Bergerie — Gémissant, Lisant, Priant — Nuit Merveilleuse — Etre né de Nouveau — Poésie.
Ne f étonne point de ce que je fai dit: Il faut que vous naissiez de nouveau. Le Divin Maître.
(^'^/t'OUTE la compagnie, à l'exception de Pierre e) illl l'avpiiorlp fut fidèle au rendez-vous, et le
l'aveugle,
Professeur m'interrogea sur les suites de :^ PefFervescence dont il est parlé au chapitre précédent. Prenant la parole, je dis :
— Comme le givre disparaît aux premiers rayons de soleil, ma confiance en la papauté s'était évaporée. Mais tout bien considéré, elle me laissait déconcerté, fort en peine d'une liberté dont je n'appréciais guère la valeur. J'étais dans un état piteux.
Toute transition est menacée d'un certain dano-er: les changements de saison occasionnent une perturbation dans la nature, et l'homme ressent, dans
toutes les phases de son existence, du berceau au U
tombeau, une commotion qui pourrait le désorienter, s'il n'y mettait bon ordre. Je me débattais dans un labyrinthe chaotique, et n'ayant pas, comme Thésée, le fil d'Ariadne, il ne me restait que l'infidélité pour échappatoire. Cette sorcière me grimaçait un sourire diabolique en me tendant les bras. Devais-je prêter l'oreille à ses séductions ? A qui me fier désormais ? Mes précepteurs tant révérés, mes amis, mes parents mêmes m'avaient déçu. Qu'importe que ce fût avec préméditation ou par ignorance, le résultat était le même : j'étais meurtri. La méfiance et la misanthropie me subjuguèrent. Dans mon dépit je m'écriais : Tous les hommes sont menteurs, et nul n'a souci de mon âme. La religion n'est, après tout, qu'une momerie indigne d'un être sérieux: c'est une institution humaine, qui prétend être de Dieu, basée sur une fausse philosophie, exhaussée d'éthiques plus ou moins équivoques, faisant des promesses dérisoires ; une vraie harpie, qui souille et empeste ce qu'elle ne dévore pas.
— C'est bien là le rebondissement naturel d'un point à un autre, remarqua le Professeur. L'esprit touche ordinairement aux deux extrêmes avant de se fixer sur le juste milieu. Nous voyons par l'histoire, que les peuples qui essayent de secouer le joug papal, tombent aussitôt dans l'extrême opposé : le matériahsme. S'il en faut une preuve, la France nous la fournira, avec Voltaire, Volney,
En Doute. 211
et le règne de la terreur. L'Italie nous en présente une autre. L'aristocratie romaine porte le cachet de l'infidélité : sa teinture de religion n'est qu'un calcul politique.
— C'est vrai. Dégoûté d'une religion de formes banales, de doctrines mêlées de judaïsme et de paganisme, j'étais quasi décidé à toutes les rebuter, quand Dieu, dans sa miséricorde, m'éclaira. Il ne veut pas la mort du pécheur mais sa conversion ; aussi ne lui donne-t-il d'épreuves que ce qu'il en peut supporter. J'étais sur le bord de l'abîme du scepticisme ; j'en fus heureusement préservé. Je sentais intuitivement qu'il y a un Etre suprême, une Cause première, un Auteur de ma race. Or s'il en est ainsi, me disais-je, il doit s'être révélé ailleurs que dans la nature ; dans la Bible par exemple ; et il doit y avoir une certaine organisation sur la terre qui possède la vérité et la pratique. Le meilleur moyen de la rechercher était, ce me semblait, de m'initier aux différents systèmes religieux. Je visitai donc les diverses églises protestantes de Keeseville, et bientôt j'acquis la conviction que leurs relations pouvaient se comparer à celles des cordes d'une harpe ; il est nécessaire qu'elles soient dissemblables pour produire une parfaite harmonie.
Un dimanche je fus étonné de trouver le ministre baptiste officiant, par échange, à l'église méthodiste. N'était-ce pas là la meilleure réfuta-
tion de l'allégation mensongère, que le protestantisme est divisé! En somme, ces services évangéliques suppléaient aux ..liments après lesquels soupirait mon âme 5 ils me démontraient mieux qu'aucun raisonnement abstrait n'aurait su le faire, que ces églises étaient en réalité les membres épars de l'église visible du Clirist.
Le soir du dimanche 6 novembre, 1853, après avoir assisté au culte de plusieurs églises, je me retirai dans ma chambrette, l'esprit fortement préoccupé de la question religieuse. Je pris mon journal pour y consigner mes impressions de la journée, et, m'avisant que plus tard quelque censeur pourrait faire intrusion dans mes archives et méjuger ma prose, je crus à propos de coucher sur le papier les raisons de mon apparente instabilité en matière religieuse. Je cote :
'^ Quelques années d^expérience sur une terre protestante ont opéré en moi un changement considérable, car j'ai maintenant la certitude que ma première croyance était erronée ; qu'elle n'avait pour fondation que des enseignements d'hommes. Je suis dorénavant décidé à examiner attentivement toute doctrine en implorant le secours du Très-Haut, car s'il ne me guide, je cours le risque de faire une fausse route. Si je ne puis m'élever jusqu'à lui, il peut m'éclairer, comme il a éclairé ses élus dans tous les siècles écoulés. Ma détermination va sans doute m'attirer la censure de mes
Tendre et Anxieux, 213
proches ; quoiqu'il en soit je ferai taire mes affections capricieuses. Mais ma tendre mère déplorera mon inconstance. Si mon insensibilité allait la conduire au tombeau : quelle pensée amère ! Elle a déjà versé bien des larmes dans l'appréhension qu'un jour je pouvais renier la foi de mes pères. Pourrais-je m'y résoudre ? Lors de ma dernière visite elle m'a supplié chaleureusement de n'y pas renoncer. Serai-je assez ingrat pour la chagriner à ce point ? Je pleurs mon sort et le sien. Non, c'est impossible : aussi longtemps qu'elle vivra je n'annoncerai pas publiquement mes convictions ; je me contenterai de les garder en moi-même."
Arrivé là mes pleurs m'empêchèrent de continuer ; mon papier était moite ; je déposai la plume sans trop savoir que faire ; le trop plein de mon cœur débordait ; j'étais oppressé par mon isolement. Soudain, niû par une impulsion presque irrésistible, je saisis ma petite Bible, et m'agenouillant au pied de mon lit, je lus le premier chapitre qui se présenta à ma vue. Cette soirée restera à jamais mémorable pour moi, car mon temps se partagea à lire, prier, et pleurer.
— Te souviens-tu quel passage tu lus ? demanda Jean, les joues inondées de larmes.
— Je ne l'ai pas oublié ; c'était le dialogue de Jésus avec Nicodème. Comme ce dernier, je désirais m'entretenir avec le Maître. Emerveillé de la profondeur et de Ja spiritualité de sa doctrine,
je ressentais que la religion que j'avais professée jusqu'alors n'était qu'une vaine enveloppe, une forme fallacieuse et superficielle, une routine sans force et sans effet. Mes prières latines — débitées à l'instar du perroquet, — en étaient une preuve. Cette idée absurde aussi, que je croyais avaler le corps du Seigneur dans la communion, de même qu'on absorbe les aliments ordinaires, en était une autre.
— Mais, papa, ceci est purement et simplement du cannibalisme, s'écria Luella. Et encore si les sauvages se dévorent entre eux, qui a jamais ouï dire qu'ils eussent l'absurde prétention de se repaître du corps de leurs dieux.
— Le bandeau me tombait des yeux ; je commençais à pénétrer le sens des paroles du Sauveur lorsqu'il dit : " Vos pères ont mangé la manne au désert et cependant ils sont morts," mais mangez de ce pain céleste, non comme vos pères ont mangé la manne, c'est-à-dire avec les organes charnels, car ils ont mangé la manne et sont morts ; mais celui qui mangera de ce pain vivifiant vivra à toujours. Je vis alors que le pain dont il est parlé doit être pris dans le sens spirituel et non dans le sens matériel, car Saint Paul nous informe '' qu'il y a un corps spirituel et un corps matériel ;'' c'est du premier que le chrétien doit se nourrir par la foi.
Et ma conclusion se trouve confirmée par ce que
Nuit mémorable. 215
dit Jésus : " Mes paroles sont esprit et vie." Encore, " comme le Père qui est vivant, m'a envoyé, et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi." Je découvris aussi que l'expression manger sa chair et boire son sang est synonyme de croire en lui. Ces deux équivalents produisent le même résultat, car Jésus dit : " Celui qui croit en moi a la vie éternelle," et de même, " Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle."
Donc comme la nourriture est spirituelle, il faut la recevoir par la foi.
L'apocalypse nous représente le Christ se tenant à la porte de nos cœurs et frappant à coups redoublés en disant : '•'' Si quelqu'un entend ma voix et ouvre, j'entrerai souper avec lui et lui avec moi." Paul nous l'explique encore quand il dit " que le Christ peut demeurer en nos cœurs par la foi, ou Christ demeure en moi et je n'existe maintenant dans la chair que par la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est donné pour moi."
Je compris finalement combien cette foi salutaire est grande dans sa simplicité. De même que Moïse éleva le serpent au désert pour que les Israélites fussent guéris rien qu'en le regardant, il faut, dit Jésus, que le Fils de l'homme soit élevé afin que quiconque croit en lui, ou le regarde, fûtce aux antipodes, ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle.
Mais c'est en examinant la doctrine de la nou-
velle naissance que mon imperfection en matière .religieuse devenait perceptible. J'eus conscience de la sophistiquerie qui m'avait inculqué, que le baptême d'eau nous fait chrétien quand il n'est que le sceau extérieur. Je m'aperçus que le terme eau n'est employé qu'au sens figuré et qu'on lui a attribué, à tort, une vertu qui ne lui est pas applicable. C'est simplement un sj^mbole de purification laquelle ne peut s'obtenir que de Dieu seul. Cette parole doit être prise dans le même sens que celles de Jean Baptiste: ''Il vous baptisera du Saint-Esprit et de feuP Qui s'aviserait de prendre le v[\oifeu dans le sens littéral ? Il est généralement admis que ce mot est employé comme emblème de l'action vivifiante du Saint-Esprit sur le croyant, et l'eau est son pendant naturel.
La nouvelle création ou régénération de l'Esprit, aussi mystérieuse que la conception de Christ, et par le même moyen créateur, ne peut se définir. Nicodème ne pouvait discerner d'où venait le vent ni où il allait, et il en est ainsi de ceux qui sont nés de l'Esprit. Cependant cette opération est aussi indispensable qu'étonnante ainsi qu'il ressort du dire de Jésus. Et tout bien considéré, il faut bien en arriver à ce qu'il est nécessaire d'avoir un point de départ, un commencement, une naissance enfin à la vie spirituelle, tout comme il en a fallu une à la vie physique. " Ce qui naît de la chair est chair et ce qui est né de l'Esprit est esprit," dit Jésus ;
Aube du Jour. 217
or chacune de ces créations est subordonnée à des lois spéciales.
Ce changement est un fait réel ; s'il ne peut se voir, il se sent : comme la brise attestait à Xicodème l'existence du vent, le Saint-Esprit nous témoigne que nous sommes régénérés ; que nous sommes passés du sein des ténèbres à la lumière ; que d'enfants de colère que nous étions autrefois, nous sommes devenus les héritiers du Eoyaume et cohéritiers avec Christ. Or il est indubitable que quiconque aspire à jouir de cette grâce inestimable ne peut en même temps avoir honte de proclamer celui qui la lui octroie.
Plusieurs heures se passèrent ainsi en méditations solennelles. Finalement je me jetai sur mon lit, mais sans y trouver le repos désiré. Mon esprit était tellement agité que dans mon anxiété je m'écriai avec le psalmiste : ^^ O Diou, dessillemoi les yeux, afin que je contemple les merveilles de ta loi." Depuis lors, je ne cessai d'étudier la Parole à genoux ; et cette communion avec l'Esprit de l'Ecriture me fut d'une grande efficacité en ce qu'elle fit échec à mon penchant sceptique.
Ce fut le dimanche suivant que je fis cette nouvelle entrée dans mon journal : ^^ S'il m'était possible de donner une idée lucide de mon présent état d'esprit, il me faudrait écrire des volumes ; mais mes occupations ne me le permettent pas ; je me bornerai à énoncer que je suis décidé à rechercher
le Stilut coûte que coûte^ dussé-je avoir à surmonter l'opposition du monde entier ! "
Fort de cette décision je continuai mon investigation, dédaignant les obstacles qui m'avaient d'abord paru insurmontables, mais qui maintenant semblaient s'éclipser à mesure que j'avançais dans l'œuvre.
Le 21 novembre je repris mes anciennes fonctions d'instituteur près de Clintonville. Dans un de mes voisins (M. Jacques Mace) je trouvai un homme sociable au plus haut degré. Ce noble citoyen fut pour moi un sage conseiller en même temps qu'un exemple à imiter. Il ne possédait pas une religion d'emprunt, un formalisme de convention, comme il y en a malheuresement trop. Sa religion au contraire procédait d'un cœur droit. Sa conversation exempte de trivialité, ses manières aiïables me le firent estimer ; j'éprouvai pour lui le respect profond qu'inspire tout homme de bien. Il est incontestable qu'une vie pure ferme la bouche de l'incrédulité: c'est l'argument sans réplique de la divinité du christianisme. Son humeur égale, sa joie qui n'avait rien de factice, me faisaient envier son état. Comme j'aurais désiré pénétrer le secret de son bonheur !
A l'instigation de cet excellent ami je fus invité à prendre charge d'une classe de l'école du dimanche. Eedoutant mon incompétence, je n'acquiesçai qu'après beaucoup d'hésitation. Cette
Encouragé. 219
nouvelle mission m'obligea d'étudier ^\u^ particulièrement le livre sacré. J'eus à consulter des commentaires et des cartes géographiques et historiques pour me mettre à la hauteur de la tâche qui m'était dévolue, en sorte que mes facultés mentales et morales cheminèrent de concert, gravitant en égale proportion.
Vers la fin de l'année commença une série de services prolongés sous la conduite du pasteur Benjamin Pomeroy, J'y fus assidu, mais sans y prendre de part active ; néanmoins j'en fus fortement impressionné, comme cette réflexion, inscrite sur mon journal à cette époque, l'atteste : '^ L'agneau se délecte au pré qui donne la pâture et au ruisseau qui le désaltère."
Peu à peu mon entendement s'épanouissait à la douce chaleur de la charité évangélique ; je subissais l'influence d'un pieux entourage j je commençais à entrevoir le chemin étroit qui mène au bonheur éternel. Un soir, de retour de l'église, j'insérai sur mon journal les strophes suivantes que j'avais improvisées chemin faisant :
Dans le sein de l'Etre suprême, Oh ! que je voudrais épancher Tous mes chagrins, mes désirs, même Mes doutes, qu'il peut apaiser.
Sublime auteur de l'existence.
De ton amour vient m'inonder :
Aide-moi, car sans assistance De toi je ne puis m'approcher.
Je n'étais pas encore régénéré, c'est-à-dire né de
nouveau; j'avais encore quelques pas à franchir
avant d'arriver au terme. Une nuit, j'eus un songe
étrange qui définit pleinement ma condition d'alors.
Le lendemain j'essayai de le formuler en poésie.
Sans doute mes efforts sont loin de répondre aux
exigences de la bonne versification ; aussi est-ce
moins le style que je vous présente que l'idée qui
en fait le fond :
De l'esclavage du péché Je fuyais le triste partage, Après avoir en vain cherché De la paix l'heureux héritage.
Lasse de ses maux ici-bas, Mon âme enfin prenait des ailes ; Au delà du sombre trépas, J'allais aux voûtes éternelles.
Le séraphin qui me guidait, De loin me montrait la lumière De l'Etre infiniment parfait Qui jadis mourut au Calvaire.
Soudain je fus saisi d'effroi
Flottant dans l'immense étendue, Je voyais tout autour de moi Comme une flamme répandue.
L'embrasement n'était pourtant L'eôet d'une juste colère, Mais d'un amour pur et constant Emané du trône du Père.
Glacé d'horreur, je vis le pas Que j'avais pris avec audace, Et soupirant, je dis : " Hélas !
" Jéhovah, parle, et fais-moi grâce.
Poésie. 221
" Grand Dieu ! Tu vois mon pauvre cœur " Encore à tes lois tout rebelle ; " Pardonne-moi qui suis pécheur, " Désormais je serai fidèle."
Alors l'ange tout près de moi, Témoin de ma grande misère, Me fit bien comprendre la loi QuHl faut renaiti'e sur la terre.
Vous qui prétendez être à Lui, Avant tout cherchez sa justice ; Jésus est notre unique appui, Et notre espoir, son sacrifice.
Venez à Lui ; hâtez vos pas ; Voici le moment favorable .
Hélas ! au delà du trépas Il est le Juge inexorable.
La lecture de mon essai terminée, nons ajournâmes la conférence à huitaine.
(è^^tS^Ê.%^M^
ZVI.
PosT Tenebras Lux — Eepos enfin — Nora et son Frère — Théodore — Le Sacrifice — Coûte QUE Coûte — Joie Ineffable — Finale.
Mais ce qui m^ était alors un gain, je Vai regardé comme une perte, à cause de Christ. Et même je regarde toutes les autres choses comme une perte, en comparaison de V excellence de la connaissance de Jésus- Christ, mon Seigneur- — Paul.
A foi ainsi que la patience de Nora furent, cette semaine, mises à une dure épreuve, fort heureusement qu'elles avaient de profondes racines, en sorte qu'elle pût résister à la violence de l'ouragan : quand il vint l'assaillir, il l'agita sans l'ébranler. Plusieurs tentatives très ingénieuses furent faites pour la soustraire à notre influence ; le stratagème suivant nous fournira un échantillon de manigance cléricale :
Une voiture s'arrête à la porte de notre logis ; il en sort un monsieur à la tournure martiale, portant les insignes d'officier de marine. C'était le frère aîné de Nora, qu'elle n'avait pas revu depuis nombre d'années. Naturellement elle l'accueillit avec
Nora et son Frère. 223
la plus grande cordialité. Après avoir discouru sur différents topiques, Xora entama le sujet cher à son cœur, car " de l'abondance du cœur la bouche parle." Elle confia ingénument à son frère sa récente conversion au vrai christianisme. Lui, feignant l'ignorance, simula une émotion qu'il était loin de ressentir, et, sans manifester ostensiblement sa désapprobation, il sollicita sa sœur de l'accompagner à la ville voisine, où il avait affaire, disait-il, lui promettant que, chemin faisant elle aurait le loisir de lui détailler ce phénomène qu'il était désireux d'approfondir. Il ajouta que si elle n'acquiesçait pas à son désir, il était peu probable qu'une semblable occurrence vint se rencontrer à l'avenir, attendu qu'il était obligé de partir sans délai peut-être pour ne plus la revoir.
Quelque plausible que lui parût cette proposition, Nora n'était guère inclinée à y consentir. N'eût été les récentes menaces de séquestration, elle aurait pu se laisser induire à accepter l'offre de son frère ; mais " chat échaudé craint l'eau froide." Il est extrêmement rare de voir l'oiseau se laisser prendre une seconde fois au même piège, si bien déguisé qu'il soit ; et une personne se méfie, aussi refusa-t-elle, tout en «'excusant du mieux qu'elle pût ; et par le désappointement qui se peignit sur son visage, eUe comprit qu'elle avait eu raison de décUner la promenade. Cependant l'officier ne se tint pas pour battu. Il avait réservé ses meilleures
munitions pour l'instant décisif. Il apprit à sa sœur que la Providence l'avait grandement favorisé pendant la guerre franco-prussienne, car il avait acquis, au moyen de la contrebande de guerre, une fortune colossale. Il avait fait l'achat, près de New York, d'une superbe villa ; il y voulait installer leur vieux père. Il voulait aussi doter ses sœurs, et il désirait qu'elles vinssent résider quelque temps sous le toit paternel. A l'appui de son avancé il exhiba des titres de propriété, un montant considérable en or, et d'autres valeurs.
Nora qui jusque-là l'avait écouté avec recueillement, sembla alors sortir de son apathie. Avec un de ces regards qui vont fouiller l'âme, elle s'écria d'un ton pathétique : ^^ Que t'ai-je donc fait, frère, pour que tu viennes ainsi m'humilier par tes offres ! Ton appât est trop grossier pour que je m'y laisse prendre. Mais ce qui m'afflige, c'est qu'on me croit l'âme assez vénale pour y succomber. Fi ! mon frère, tu prends de la peine inutilement. Jamais je ne me rétracterai, non jamais je ne pourrai subir le joug papal. Ta richesse ne me tente point ) j'ai quelque chose de plus précieux que ton or : j'ai trouvé la perle de grand prix, et je ne suis nullement disposée à l'échanger pour des bagatelles. Va ! je suis l'héritière d'une maison plus magnifique que la tienne, car ma demeure céleste est indestructible. Les bénédictions que je reçois constamment sont aussi de beaucoup préférables
Conquête de V Amour. 225
aux jouissances éphémères de ton monde frivole. Enfin j'ai un ami qui m'aime plus qu'un frère : son amour est inaltérable. Cesse donc tes efforts ; ma résolution est inébranlable ; je ne désire rien autre que ce que je possède déjà.
" Au monde périsable Je ne demande rien.
D'un royaume immuable Devenu citoyen, C'est où Jésus prit place Que j'ai mes vrais plaisirs ; C'est où. l'on voit sa face Que tendent mes désirs.
" Que le monde présente A mes yeux, ici-bas.
Sa pompe séduisante, Je fuis ses faux appas ; Et fut-ce un ange même Qui voulut me tenter.
Du sein du Dieu qui m'aime Il ne pourra m'ôter."
Cette éloquente sortie tomba sur le capitaine
comme la tempête sur un vaisseau désemparé.
Elle le déconcerta au point que son émotion donna
jour à des larmes inusitées qui sillonnèrent son
visage basané. Se remettant du choc qu'il venait
d'éprouver, il s'avança avec abandon vers sa sœur
et l'embrassa avec une tendresse enfantine, s'a-
vouant vaincu par l'amour. Dans son effusion il
lui divulgua la trame ourdie par le prêtre, lequel,
de connivence avec les parents de Nora. voulait
226 Face à lace.
au moj^en du capitaine, capter sa confiance pour la faire prisonnière.
Après s'être fait pardonner sa participation à cette fourberie jésuitique, comme lui-même la qualifia, le capitaine prit congé de sa sœur en lui recommandant de prier pour lui et d'oublier sa perversité. Il regagna sa voiture d'un pas mal assuré, et Nora demeura sur le perron jusqu'à ce qu'elle l'eût perdu de vue ; après quoi elle se retira dans sa chambre pour rendre grâce à Dieu qui l'avait préservée d'un si grand péril.
Le lendemain elle reçut une lettre de son frère contenant un billet de banque de mille dollars. Dans ce don inattendu elle vit une nouvelle dispensation de la Providence ; mais ce qui lui causa le plus de joie, ce fut le ton contrit avec lequel son cher frère la priait d'oublier son fol égarement, et sa cruauté envers elle.
Cet incident fut un sujet de commentaires à la réunion suivante, qui se trouva au grand complet. Nous eûmes même la compagnie d'un jeune prédicateur local, nommé Théodore, qui était venu me prêter son aide dans les assemblées quotidiennes que nous tenions alors. A la requête unanime, je repris le fil de ma narration comme suit :
C'était le dimanche soir, 15 janvier de l'an de grâce 1854, qu'après un examen sérieux de ma responsabilité envers mon Créateur, je fus induit, pour la première fois, à prendre part aux prières
Profondément éprouvé. 227
et exhortations protestantes. Je m'y joignis de mon chef, sans que personne vint m'y inciter. Il est présumable que l'affamé s'assied avec avidité à la table bien garnie à laquelle il a accès, or c'est parce que j'avais faim et soif de la justice divine que je participai au savoureux repas spirituel auquel tous sont conviés.
Ce pas décisif devait m'aplanir la route. Je venais d'entrer dans la bonne voie, mais j'avais du chemin à parcourir avant d'arriver au point culminant du méridien céleste; car j'estime que ce n'est pas de la représentation extérieure que procède le salut, bien que l'action soit la conséquence d'une persuasion intime» Néanmoins ma démarche attestait que je n'avais plus honte de confesser mon Sauveur devant les hommes.
— Alors tu fus converti ce soir-là ? dit Jean.
— La vérité m'oblige à répondre négativement. J'avais une conviction d'esprit précise et évangélique, mais la conversion du cœur pas encore. Je n'étais pas assez humble pour cela : ma présomption égalait mon ignorance. Figurez-vous qu'un soir un frère m'encouragea à vaillamment porter ma croix devant les hommes, et que je fus assez nigaud pour penser qu'il voulait me parler d'un signe de croix ou d'une croix de métal quelconque. Que les restes de notre éducation de jeunesse nous poursuivent de près !
Puis mes préjugés contre le protestantisme et
228 Face cl Face.
en particulier contre le méthodisme étaient loin d^être extirpés. Enfin l'amour-propre — le plus grand obstacle entre l'homme et son Dieu — m'avait encore en sujétion. C'est quelque chose de confesser ses folies publiquement, mais c'est bien plus difficile de les purger de son cœur.
Quand une barrière était franchie, une nouvelle se dressait à mon encontre. Par exemple, une question s'empara de mon esprit, comme venant de la part du Maître : Es-tu décidé à souffi^ir, à tout endurer patiemment pour l'amour de Dieu ? Sache que les persécutions de tout genre vont affluer sur toi 5 tes amis romains vont t'humilier, te mépriser ; tu seras honni, disgracié.
Es-tu disposé, comme l'apôtre Paul à être en butte à la raillerie, à être bafoué^ conspué, battu ? En vérité la crainte de l'homme est un piège que nous tend le grand tentateur. Il faut de vigoureux efforts pour rompre la chaîne dont il nous enlace; mais avec la prière on en vient à bout. Ne nous étonnons pas s'il nous faut tous passer par cette étamine : c'est l'épreuve de la foi.
M'édifier une bonne réputation avait toujours été le pinacle de mon ambition ; je tenais énormément au respect, à la bonne opinion de mes connaissances et de mes condisciples, et voilà qu'il me fallait, sans sourciller, voir s'écrouler mon édifice. J'allais être considéré comme un apostat, un traître, un renégat, et un vagabond j j'allais
Renoncer à soi-même. 229
devenir le point de mire des quolibets, un objet ridicule, un sujet d'anathème. Qui pourrait conserver sa sérénité et supporter sans murmure le dédain de ses proches ? Et pourtant c'était là mon lot.
Eh bien, c'est en récapitulant tous ces items, que les paroles du Sauveur me revinrent en mémoire distinctement comme en lettres flamboyantes: ^' Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il charge sa croix, et me suive." C'était dire qu'à son exemple, il fallait faire la volonté du Père, dans la bonne comme dans la mauvaise réputation, et quoiqu'il arrive.
— Sans doute que vous ne vîntes pas immédiatement à cette conclusion ? questionna Mr. G.
— Autant que je peux m'en souvenir, je luttai plusieurs jours ; chaque victoire m'était contestée pied à pied. A peine avais-je gravi un escarpement quil s'en présentait un autre à escalader ; montagnes s'entassaient sur montagnes, et le faîte atteignait les cieux. La question de séparation d'avec mes parents me tenaillait impitoyablement ; cette idée m'était insupportable.
— Et moi qui croyais avoir été fortement éprouvée ! s'écria Luella. Tu l'as été bien plus que moi, papa ; car s'il m'a fallu aussi tout donner à mon Créateur, il me l'a rendu aussitôt avec usure, moins mes péchés, bien entendu — car il m'a donné la connaissance, la paix, et l'amour j en guise d'intérêt, je suppose.
230 Faœ à Face.
— Je fus bientôt porté à comprendre que si l'homme aime son père, sa mère, etc., mieux que le Christ, il n'est pas cligne de lai. Conséquemment il me fallait trancher les liens terrestres qui me retenaient ; ne plus prendre conseil de la chair et du sang ; faire violence à ma nature corrompue. Mais ma détermination allait mettre ma mère au désespoir. Je lui serais en opprobre; J'allais devenir un stigmate indélébile pour tous les miens. Assurément un criminel leur serait moins odieux, car ils me croiront perdu pour le temps et l'éternité.
J'hésitai longtemps avant de pouvoir vider cette coupe d'amertume 5 ce n'est que lorsque je considérai que le Christ avait enduré pour moi une mort ignominieuse, dans de terribles souffrances, que je pris la résolution de ne plus le contrister par mon ingratitude, et que je me rendis à sa voix. Imitant le pèlerin de Bunyan, je me bouchai les oreilles pour ne pas ouïr les clameurs de ce monde ; et, dans mon for intérieur, je me réjouis de la victoire qui venait de m'assurer la vie éternelle.
— Tu venais de renoncer au monde ; c'était tout le sacrifice que Dieu demandait de toi, n'est-ce pas, papa ? fit Jean.
— Tu te trompes, mon fils; il me restait encore à renoncer à moi-même pour être accepté. La suffisance, vois-tu, ou l'amour de soi, est le dernier et le plus grand obstacle à la vraie conversion.
Bepos enfin. 231
L'ëgoïsme est la plus trompeuse des idolâtries, oq ne peut trop s'en défier. Alexandre le Grand pleurait de ce que, après avoir conquis le monde, il ne pouvait plus étendre sa domination ; hélas ! il ignorait que le comble de la sagesse consiste à se soumettre soi-même. Le proverbe nous dit : " Celui qui sait gouverner son esprit est plus puissant que celui qui prend une forteresse."
Un missionnaire raconte qu'un indien débuta par donner au Grand Maître sa couverture, ensuite son fusil, puis son chien ; enfin, ne trouvant plus rien à donner, il s'offrit lui-même. Moi aussi j'avais tout sacrifié, sauf moi-même. Et ce ne fût que le 19 mars lSo4, dans la soirée, après deux longs mois de combats spirituels et de prières ferventes, que j'obtins la grâce d'être amené captif au pied de la croix, et que je pus dire avec le poëte :
" Mon corps, mon cœur, mon âme Ne m'appartiennent plus ; Ton amour les réclame.
Ils sont à Toi, Jésus."
" En Toi je me confie.
Je crois en ton grand nom, Au sang qui purifie, Au céleste pardon ! "
" Consacre mon ofirande.
Mets ton sceau sur mon cœur ; Le sceau que je demande, C'est ton Esprit, Seigneur."
Comme fruit de mon invocation, mon esprit, en extase, se pénétra des paroles du Sauveur : " Je
vous donne ma paix." Certainement elles m'étaient spécialement adressées, car au désordre de la tourmente avait succédé un calme parfait. Mon âme était rassérénée ; mon cœur débordait d'allégresse ; je rendais gloire à mon Dieu, gloire à l'Agneau. En ce moment je réalisais, dans toute sa plénitude, cette grande vérité, que le sang de Jésus purifie de tout péché. Je ne redoutais plus rien ; l'amour avait banni la crainte. J'aurais voulu pouvoir annoncer mon bonheur à l'univers entier. J'avais hâte d'aller porter la bonne nouvelle à mes chers parents, à tous mes amis.
— Je serais curieuse de savoir quel en fût l'effet sur eux tous, principalement sur votre mère, observa Nora.
— Ce serait trop long à vous raconter. Vous êtes maintenant au fait des incidents qui ont caractérisé ma réconciliation avec le Père céleste. En répondant à la première question de Luella, j'étais loin d'anticiper les complications auxquelles elle a donné lieu. Remercions le Seigneur de ce qu'elles ont tourné à notre avantage. Mettons-les à profit en continuant à rechercher la volonté de l'Eternel, telle qu'elle est révélée dans sa parole, et nous réaliserons ce qu'en dit l'écrivain sacré : ^^ Le sentier des justes est comme la lumière resplendissante, qui augmente son éclat jusqu'à ce que le jour soit en sa perfection." De notre fidélité dépendra notre félicité.
Bejpos enfin. 233
A ces paroles le Professeur se leva pour nous faire ses adieux ; il nous distribua à tous un cadeau qu'il accompagna de paroles bien senties, qui en rehaussèrent le prix. Nora ainsi que Mr. G. reçurent une jolie Bible. En la leur présentant le Professeur leur dit :
— Souvenez-vous que cette Parole de vie a été écrite pour l'instruction de l'humanité dans tous les âges. A travers la lettre on peut distinguer la gloire infinie, et ne doutez pas que la rehgiou qui y est proclamée finira par triompher de ses rivales et les absorbera par la puissance de la vérité, car elle est la seule d'origine divine.
Qui pourrait émouvoir le cœur comme ce Livre des livres? Saint Augustin céda son cœur, autrefois vagabond, à ses attraits. Il enrichit la mémoire, élève la raison, excite l'imagination, dirige le jugement, agite les affections pures, contrôle les passions, réveille la conscience, fortifie la volonté, allume le feu sacré de la foi, de l'espérance, et de la charité, purifie, anoblit, sanctifie l'homme. Il instruit, édifie, avertit, calme, encourage, comme aucun livre ne saurait le faire. Non-seulement il corrige, réforme, et améliore, mais il régénère ou crée de nouveau, ce qui outrepasse tout pouvoir humain. Il rend la vue à l'aveugle spirituel, donne la force au faible, étanche la soif de l'altéré, et rassasie l'affamé. On est sûr d'y trouver un conseil ou un exemple pour toutes les circonstances
critiques de la vie, un souLigement à tout chagrin et un baume pour chaque blessure.
Chaque nouvelle lecture amène de nouvelles découvertes de lumière et d'espérance, car ce trésor d'amour est intarissable, et nous sommes invités à y puiser pour le temps et l'éternité. C'est donc le livre par excellence^ simple et divin, parlant au cœur et à l'âme ; plein de bonté, de charité, de vérité, de tendresse et de lumière. Ses enseignements et ses exemples sont à la portée de tous : des savants, des ignorants, et même des enfants. On ne peut le lire sans être étonné, éclairé et attendri. Il console et inspire. Un de ses chapitres vaut mieux que tous les traités de philosophie et de morale. Son discours sur la montagne, prononcé en langue humaine devant le peuple, est ce qui s'est jamais le plus rapproché du ciel. Consultons-le toujours avec respect et admiration ne le quittant que pour lui dire comme je vous le dis, chers amis, au revoir.