Face à face ou Luttes mentales d'un catholique romain [microforme]
|AR une belle après-midi de l'année 18—., je revenais de lécole du dimanche, où j'avais pris à tâche de faire ressortir l’avantage très enviable dont jouissent les assistants, qui ont la faculté d'aller se fortifier avec le suc de la liberté civile et religieuse à la source abondante de lPévangile du Christ — doux privilége qui m'avait été dénié dans ma jeunesse, Arrivé dans mon cabinet d'étude je me laissai choir sur un fauteuil, tant pour me délasser que pour donner bride à mon imagination plus ou moins vagabonde.
À couvert dans la paroi un grillon-criquet vint me régaler de son cri strident et monotone, comme pour faire diversion à ma rêverie. Les ormeaux qui ombrageaient ma fenêtre commençaient à
donner des signes tangibles de l’approche de l'hiver, car quantité de feuilles jaunies jonchaient la terre alentour, me rappelant ces beaux vers de Lamartine :
‘ Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire
A ces regards voilés je trouve plus d’attraits ;
C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.”
Ça et là, à travers les éclaircies du feuillage, je pouvais distinguer la surface de la noble rivière Hudson, en ce moment affranchie de toute onde, plane coname un miroir de sérénité, véritable apanage de l’homme en paix avec son Créateur.
Comme j'admirais ce riant tableau un steambont, surchargé d’une foule avide de plaisir, profanant sans scrupule le jour du Seigneur, vint comme un sombre nuage sillonner le calme limpide des eaux, et interrompre le cours de mes méditations.
Soudain deux bras se serrèrent autour de mon cou, et, me retournant, je reçus le baiser filial de Luella, mon aînée, déjà grandette. Ayant vu ma porte entr'onverte elle s’était avancée à la sourdine, et prestement m'avait fait subir ses caresses. S’étant assise elle me dit en me regardant fixement :
— Sais-tu, papa, que nous n'avons pas été peu surpris aujourd’hui lorsque tu nous as déclaré que tu avais 19 aus quand tu es entré pour la première fois à l’école du dimanche ! Veux-tu me dire pourquoi tu n’y es pas allé plus tôt ?
La Surprise. 5
— Tu n'ignores pas, Luella, que j'ai été élevé dans l’église romaine. Mais par l’inflexion de ta voix aussi bien que par l'animation de ta physionomie je devine en toi une intense curiosité, et pour la satisfaire il ne faudrait rien moins que te raconter les particularités de ma jeunesse. Qu'en dis-tu ; ai-je frappé juste ?
— Rien n'échappe à ta pénétration, cher père ; mais comment se fait-il que tu puisses ainsi lire ma pensée sur les linéaments de mon visage et par le ton de mes paroles ?
— Tu as encore beaucoup à apprendre, mon enfant ; et j'espère que tes instituteurs seront euxmêmes assez instruits, non seulement pour alimenter l'inclination naturelle de ton esprit, en développant ses facultés latentes, mais aussi qu’ils seront assez spirituels, dans le sens évangélique, pour te diriger vers lexpérience chrétienne qu’on peut définir avec les mots de pénitence, pardon, paix, pureté et puissance.
— Bien que j'aie un vif désir d'apprendre plus parfaitement les voies de l'Éternel, je suis heureuse de pouvoir tassurer que j'en sais déjà quelque chose, cher papa.
Ce disant, elle m’embrassa avec épanchement, tandis que je rendais grâce au Seigneur pour ses grandes miséricordes envers nous. Après quelques moments je repris la parole :
— Pour plus d’une raison, ma fille, je suis con-
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tent que le sujet de mes luttes religieuses vienne aujourd’hui sur le tapis. D'abord il m'offre l’'opportunité de nr'écrier avec le roi-prophète: ‘ Vous tous qui craignez Dieu, venez, écoutez, et je raconterai ce qu'il a fait à mon âme.” Ensuite à l'exemple de ce jeune homme que Jésus délivra, je pourrai raconter à mes proches les grandes choses que le Seigneur m'a faites et comment il a eu pitié de moi. De plus je veux m'inspirer de la recommandation de l’apôtre St. Pierre quand il dit : “ Soyez toujours prêts à répondre pour votre défense avec douceur et respect à tous ceux qui vous demanderont raison de l'espérance que vous avez.”
La question religieuse occupe, à l’heure qu’il est, les esprits sérieux des nations civilisées : on la discute publiquement, en chaire et dans la presse, à tous les points de vue imaginable ; ceux-là mêmes qui ignorent les principes du christianisme ou qui lui sont antipathiques la commentent.
Pour moi j'ai conscience de n'être animé d'aucun esprit hostile envers qui que ce soit, sachant, à n’en pouvoir douter, que la parole blessante est comme la gréle en été, qui détruit ce qu’elle pourrait nourrir, si elle déversait en rosée. Mon unique but en abordant ce sujet est d’essayer de faire du bien ; mon expérience me permettant de parler avec certitude de choses que j'ai approfondies.
— Je suis convaincue, cher père, que tes remar-
L' Entreprise. 7
ques porteront l'empreinte de l'esprit que dicte la charité.
— Notre devoir est d'aimer notre prochain ; voilà pourquoi je désire voir catholiques romains et protestants se rapprocher pour raisonner face à face avec candeur sur leurs croyances respectives. “ Du choc des idées jallit la lumière.” Je suis persuadé qu'avec moins de réserve la mésintelligence disparaîtrait, la défiance et l’animosité feraient place à la courtoisie, et les deux camps n'auraient bientôt plus qù’à rivaliser de zèle et d’émulation pour la diffusion du christianisme. Mieux on se connaît et plus on s’estime,
Dans un pays comme celui que nous habitons, dont la population se compose de races hétérogènes, de nationalités rivales, gens de toutes nuances politiques et religieuses, il est de la plus haute importance, pour conserver la bonne entente, qu’on se fasse de mutuelles concessions. Au surplus, quel parti peut se flatter d’être en possession exclusive de toute la vérité? Partout rien de plus simple, de plus naturel, que de la rechercher à l'amiable comme de bons chrétiens doivent le faire. Alors qui sait si cette génération ne verra pas accomplir la prophétie d’Isaïe: “Le loup habitera avec l'agneau, et le léopard gîtera avec le chevreau ; le veau, le lionceau, et le bétail qu’on engraisse, seront ensemble, et un enfant les conduira.” Comme je voudrais contribuer autant que possi-
ble à la réalisation de cette ère de bonheur, de vraie concorde, je me propose d'écrire et de publier un ouvrage dont la réponse à ta question formera la matière. Tu vois qu’elle est arrivée à propos pour me stimuler à l’entreprendre sur le champ.
— Hé quoi ! une simple question d’un enfant va donner le branle à un si grand projet !
— Pourquoi pas? Je te disais bien qu’il te restait encore beaucoup à apprendre ; mais est-ce que tu répugnerais à voir imprimer Je récit de nos causeries familières ?
— Je ne sais... sérieusement as-tu l'intention de feire un livre des choses dont nous nous entretenons en ce moment ?
— Y verrais-tu quelque objection ?
— Je ne sais comment répondre, tu me prends tellement à l’improviste. |
— N'importe, je vais te faire une proposition.
— Encore une surprise, je suppose.
— Veux-tu aller chercher ton frère Jean et ta sœur Marie? En leur disant que je désire vous raconter une histoire, ils s'empresseront d’accourir ; ensuite tu pourras aller au salon prévenir ta mère et tante Mélie, et, pour être au grand complet, elles seront libres d'amener le petit Charles, à condition qu’elles se portent garanties de sa tranquillité.
— Faut-il aussi demander Nora ?
— Non, pas à présent, je craindrais de froisser ses préjugés ; il est préférable d'attendre ; plus
Nora. 9
tard, quand elle pourra se rendre compte de nos motifs, si elle le désire, nous l’admettrons.
Nora était notre cordon bleu : catholique romaine sincère, née aux Etats-Unis de parents irlandais, mieux élevée que ne le sont d'ordinaire les servantes. Son père, ancien marchand, n'avait rien négligé pour son éducation, mais malheureusement des revers de fortune, ayant réduit la famille à la gène, Nora dut se mettre en service. Par son activité et son humeur avenante elle avait su se concilier, non seulement la bienveillance, mais encore l’estime de ses patrons. Pouvant figurer avec avantage au salon, elle avait le bon esprit de ne pas se croire déplacée à la cuisine.
Luella s’en était allée toute Joyeuse délivrer son message,