‹ Face à face ou Luttes mentales d'un catholique romain [microforme]Chapitre 2 sur 24 · IT · texte numérisé non relu

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PREMIÈRE SÉANCE— SINCÉRITÉ — ÉCOLES’ BIBLIQUES — SATISFAITS, NON SATISFAITS — CHARITÉ ET Uxrré.

Maintenant donc ces trois vertus demeurent : la foi, l'espérance et la charité; mais la plus grande est la charité. PAUL.

UELLA s’acquitta de sa mission avec promptitude, car à peine avais-je eu le temps de préparer quelques siéges, que j'entendis des pas bruyants rentrant sur le palier.

“ Holà! m'écriai-je, vous m’assourdissez avec ce

tapage; voyons, n’entrez pas ainsi pêle-mêle, et

asseyez-vous posément.”

Mon épouse et tante Mélie étant arrivées à leur tour, quelques mots suffirent pour expliquer le but de la réunion. Sûr de l’assentiment unanime, je proposai d'ouvrir la séance, à l'exemple des chrétiens primitifs, par la prière, nous conformant ainsi à la recommandation de St. Paul à Timothée : ‘ J’exhorte donc avant toutes choses à faire des supplications, des prières, des intercessions, des actions de grâces pour tous les hommes.” Nous étant agenouillés, nous récitâmes lentement et avec solen-

Sincérité. 11

nité cette prière des prières, l’Oraison Dominicale, Cet exercice religieux terminé, je me mis à haranguer mon petit auditoire comme suit :

L'histoire constate que l’animosité qui sépare les catholiques romains et protestants provient plutôt d’un mal entendu que d’une aversion motivée.

Effectivement, si à certains égards leurs vues sont diamétralement opposées, sur plusieurs points—et heureusement ce sont les fondamentaux—ils sont entièrement d'accord. C’est pourquoi ce me semble que les points de divergence pourraient s’éclaircir, si seulement on cousentait de part et d'autre à les considérer amicalement. Vous me comprendrez probablement mieux quand je vous aurai donné quelques simples exemples, qui maintenant oceupent mon esprit. En voici un: il n’est pas rare d'entendre un protestant accuser les cotholiques romains de n'être pas sincères dans la profession de leur foi.

— Pas sincères! s’écrièrent plusieurs voix à l’unisson. Comment pourraient-ils l'être, ajouta Luella, s'ils croient ce que nous voyons dans leurs livres.

— Allons ! allons! enfants, voilà précisément ce que j'appréhendais. Ce n’est pas de moi que vous avez reçu cet esprit-à. Il me faut combattre en vous ce préjugé, car c'en est un ; oui, hâtons-nous d’en détruire le germe funeste. Je vous assure que personne n'est plus sincère que le catholique romain. On peut alléguer plusieurs faits à l'appui de cette

assertion, En premier lieu lempressement des parents à catéchiser leurs enfants : à peine sont-ils nés qu’on les porte aux fonts baptismaux ; commencent-ils à bégayer, on leur apprend à réciter des prières ; dès que faire se peut, 1ls sont envoyés aux écoles controlées par les religieux des deux sexes, consacrés à l’enseignement, lesquels déploient des trésors d'énergie, de persévérance et d’abnégation, en travaillant, avec un dévouement inouï, à l'œuvre ingrate d’inculquer chez ces enfants les doctrines de Péglise.

— Est-ce que tu voudrais recommander ces écoles ou couvents comme lieux convenables à l'éducation

de nos enfants? demanda M me. Beaudry avec

émotion.

— Je ne dis pas cela, ma mie, et n’ai pas à présent le loisir d'exprimer toute ma pensée sur ces institutions ; qu’il te suffise de savoir que j'ai la ferme conviction qu’au moyen de ces écoles et de l'influence de pareuts sur les enfants, le romanisme fait beaucoup plus pour ses enfants que le protestantisme pour les siens.

Or ça! papa, dit Jean dont les yeux noirs réflétaient le dépit, n’étais-tu pas protestant quand nous avons été baptisés? Ne nous enseignes-tu pas const: ‘nt le catéchisme à l’école du dimanche comme à la maison ?

— Sans doute, mais cette coutume n’est pas si

Écoles Bibliques. 13

générale chez les protestants que parmi les catholiques romains.

— Ainsi donc les protestants ne font pas tous leur devoir, répartit Jean avec chagrin.

— Loin de là, mon ami, plusieurs des nôtres, par une incurie regrettable, laissent l'éducation religieuse de leurs enfants exclusivement aux soins de l’école du dimanche, perdant de vues que les notions acquises au foyer de famille sont d’une importance capitale. Les premiers instituteurs, ceux qui exercent le plus d'influence sur l'enfance, sont naturellement les parents. Cela me remémore la réponse d’un bambin en rétorsion à la personne qui le taquinait à l'égard de quelque doctrine de religion.

— Quoi donc ! fit Jean vivement.

— Eh bien, il dit à son contradicteur: C'est vrai, puisque maman la dit, et si maman le dit c’est vrai, quand même ça ne serait pas vrai! Il est évident que les catholiques romains ne sont pas lents à saisir ce puissant moyen d’influencer leurs enfants, et ils se donnent beaucoup de peine pour les instruire dans leurs vues religieuses; or c’est une preuve manifeste de leur siucérité.

— Je comprends, dit Luella, et j’admets que papa a raison.

— Je suis touché de ton approbation, mais je veux continuer mon argument. Voyez encore avec quelle fidelité ils gardent les ordonnances que

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l'église leur prescrit : ils sont scrupuleux dans l’observation de ses commandements, principalement ceux-ci : Quatre temps, vigiles, jeûneras et le carême entièrement, et vendredi chair ne mangeräs ni le samedi mêmement.” Il est notoire qu’ils font maigre le vendredi et certains jours du carême, le pape leur ayant accordé dispense pour le samedi et pour une grande partie du carême.

— Oui-dà, fit tante Mélie, du changement dans l'église qui a la prétension de ne jamais varier! Quelle inconséquence ! |

— En effet, ajouta Luella, j'ai vu quelque part que l’église romaine a pour devise “* semper eadem,” ce qui d’après mon dictionnaire latin signifie toujours la même. 1

— Bravo! voilà un signe que tu t’appliques à l'étude. Quand aux changements que vous signalez, —etvouspourriez en citer beaucoupd’autres, —nous nous en occuperons plus tard pour ne pas perdre 4 le fil de notre discours, car je tiens fort à vous con- . vaincre de la sincérité que vous avez mise en doute. ;

Observez combien ils sont assidus aux services de 4 l’église : ni la distance, ni l’intempérie des saisons ne 4 les arrêtent ; nous dormons encore que la chapelle 4 de Marie regorge de fervents adorateurs. Je me ruppelle que nous faisions 9 milles à pieds pour nous rendre à la grand’messe sans souci de la poussière, de la boue, de la chaleur ou du froid, et nous 1 partions de grand matin pour arriver des premiers,

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Dévotion Modèle. 15

car quand l’église est encombrée—ce qui arrive souvent à la campagne—les derniers venus restent à la porte tâchant de saisir quelques lambeaux de ce qui se passe à l’intérieur de l'édifice sacré. Voilà une exemple de foi prouvée par les œuvres, n'est-il pas vrai ?

Mme. Beaudry remarqua qu'une pareille dévotion devrait faire honte à plusieurs de nos protestants tièdes.

— Mais cet excès de zèle extérieur ne provientil pas de ce qu’on attribue aux œuvres seules l'efficacité du salut ? interrogea tante Mélie,

— Vous en jugerez par les faits; mais je n'ai pas fini de faire ressortir leur sincérité ; permettezmoi une dernière évidence, savoir, l'attachement prononcé qu'ils ont pour le culte qui leur à été légqué. A dix-neuf ans, quelque temps seulement avant d’avoir assisté pour la première fois à l’école du dimanche—ce qui, par parenthèse, a si fort étonné Luella ce matin—si quelqu'un se fut présenté à moi, et me menaçant d’un pistolet, m’eût dit: ‘ Fais-toi protestant ou meurs !” j'aurais répondu sans la moindre hésitation : ‘ Otez-moi la vie, si vous l’osez, mais je vous défie de me ravir ma foi.”

J'aurais préféré le martyre plutôt que de renoncer à mon église.

— Tu étais plus digne de pitié que de blâme, fit Jean ; puis il ajouta avec emphase: Je suis sûr

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que nous n’accuserons plus les catholiques romains

de manquer de sincérité.

— Mais cet attachement à l’église qui, en générai, est louable, n'est-il pas plutôt routinier que réfléchi, et par conséquent dangereux ? demanda Mme. Beaudry.

— Assurément on peut être sincère tout en cultivant lerreur, et c’est la raison pour laquelle

on ne devrait rien recevoir ou rejeter sans examen.

La vérité n’est pas sectaire. St. Paul disait aux Corinthiens : “ Soyez mes imitateurs comme je le suis de Christ,” c’est-à-dire qu’il ne conseille de le suivre qu'’autant que lui-même suivait les traces du Maître. Malheureusement les masses n'ont point le temps d’être studieuses, aussi trouventelles plus commode de se fier aux directeurs qu’on leur assigne, n’osant mettre en doute ni ce qui leur a été si souvent répété, ni la sincérité de ces guides spirituels.

— C’est donc à ceux-ci qu’on doit imputer l’ignorance populaire des pays romains, riposta tante Mélie, car ils mettent la lumière sous le boisseau, en vrais hypocrites sans entrailles ni charité qu'ils sont !

— Tout beau, madame, si cela est vrai de quelques uns ce n'est pas le caractéristique de tous, et plusieurs faits historiques feront justice de votre imputation. Les nombreux monuments dédiés à l'éducation de la jeunesse, les asiles pour les vieil-

Education Cléricale. 17

lards, les aliénés, les pauvres, les orphelins, et les hôpitaux sont autant de témoignages en faveur de l’œuvre missionnaire qu'ils accomplissent.

— Oui, mais il est plus que vraisemblable que leur système religieux cause, par l'avantage qu’il donne aux prêtres sur les laïques, cette pauvreté, cette misère que ces institutions ont pour prétexte de soulager, En définitive ils ne font qu'ôter à Paul pour donner à Pierre. Les prêtres ne sont-ils pas toujours riches et les laïques toujours pauvres ?

— Dans tous les cas cela n’impugne pas leur sincérité. Il y en a eu qui ont même subi le martyre pour leur foi.

— Vous m'étonnez grandement, je vous assure,

— Cependant il n’y a pas lieu d’être surpris, si on tient compte de la rude discipline à laquelle sont astreints les séminaristes qui n’ont que peu ou point de rapports avec le monde extérieur. En outre on leur interdit toute lecture dérogatoire aux enseignements de l’église ou pouvant porter atteinte à sa suprématie. Consultez l’index librorum prohibitorum et expurgandorum.

— Quel langage barbare ! s’écria Jean ; qui peut comprendre un tel jargon?

— L’index prohibitorum est un catalogue des livres dont la lecture est prohibée, et l'index expurgandorum détermine des passages qu’on doit retrancher avant leur publication. Ces cata- D: une fois approuvés par le pape, sont livrés

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18 Fuce à Face.

à la publicité, et on les renouvelle de temps en temps en raison des additions que cause cette censure en permanence.

L'esprit qui anime et contrôle les prêtres dans leur éducation se résume dans une récente allocution du pontife romain. S’adressant à des étudiants en théologie il s'exprime ainsi: ‘ Hâtons-nous de cultiver la sainteté par l’assiduité à l’étude, par l’obéissance aux supérieurs et par la fréquentation des sacrements, sans nous laisser distraire par les échos du monde de dehors; ne salissons jamais nos mains au contact des journaux quotidiens, ces organes de l’enfer, qu’on ne peut toucher sans commettre un péché mortel.”

— Oh! silen est ainsi, remarqua tante Mélie, si c’est réellement la méthode dont on se sert pour les instruire, c’est-à-dire, de ne leur laisser connaître rien que les dogmes du romanisme, je me retracte ; je n'aurais pas dû tous les qualifier d’hypocrites.

— Ce n’est pas tout, ma tante; ils sortent de l’université revêtus des saints ordres—comme ils le croient—de succession apostolique, avec le pouvoir des clefs, c’est-à-dire, celui de lier et de délier sur la terre ce qui le sera au ciel, et forts de cette conviction ils agissent en conformité de leurs instructions en toute sincérité. Comment en douterait-on en les voyant si souvent occupés dans leurs fonctions sacerdotales, et à lire leur bréviaire.

—C'’est donc pour cela qu’ils marmottent presque

Lumière Universelle. 19

toujours, quand on les voit sur les chars et ailleurs, comme quelqu'un qui est dénué d'intelligence, observa Luella.

— Mais les crois-tu sincères quand ils demandent et obtiennent de l'argent pour la rémission des péchés ? s'écria Mme. Beaudry.

— Si cela est arrivé quelquefois, dans des temps très antiques, ce n’est pas une pratique générale : l’exception n’établit pas la règle. Quant à moi je puis affirmer que je n’ai jamais payé pour l’absolution de mes péchés.

— Il est très naturel pourtant d’inférer que cela se pratique sur une grande échelle, au moyen des indulgences et des messes payées pour les âmes en purgatoire, dit tante Mélie, qui voulait avoir le dernier mot.

— YŸ a-t-il encore d’autres cas où les catholiques romains aient été faussement représentés ? demanda Luella.

— Certainement; on a prétendu que leur théologie était entièrement hétérodoxe ou contraire à l’orthodoxie ; or il est facile de réfuter cette assertion; car toutes les doctrines essentielles du christianisme sont enseignées dans les églises romaines. Le Credo qui est un résumé de l’évangile est en usage chez eux comme chez nous, ainsi que l’Oraison Dominicale, ce modèle de prière que le Sauveur nous a donné; et s’ils s’en tenaient à ce qui est parfait, étant divinement inspiré, la

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discorde s’enfuirait honteusement, laissant la fraternité victorieuse régner en paix sur l’humanité soulagée. Oui, il y a même assez de vérité dans l'église romaine pour sauver le monde, si seulement cette vérité était convenablement appliquée.

— Comme ça, dit Jean surexité, tu penses qu’il y a des catholiques romains de sauvés ?

— Sans doute, mon petit; des catholiques tels que Mme. Guyon, Fénélon et nombre d’autres ont saisi la vérité pure, étant éclairés par le Saint-Esprit dont la lumière est accessible à tous ceux qui la recherchent sincèrement. Ceux-là, n’en doutons pas, sont au séjour des bienheureux par la grâce divine.

— Soit, répliqua tante Mélie ; mais d’après votre propre logique, l'exception n’établit pas la règle, et il est incontestable que la grande majorité est empétrée dans les filets de la superstition et de l'erreur, s’adonnant à la pratique de vaines et futiles cérémonies, adhérant aux traditions humaines en abandonnant, comme le dit Jésus, le commandement de Dieu.

— Et tu crois qu’ils sont satisfaits de leur religion ? demanda Jean.

— Ils le sont sans l'être.

— Bah ! ta réponse. ressemble à un jeu de mots. Explique-toi donc.

— Tu es trop bouillant, mon ami; il faut mettre un peu plus de retenu dans la conversation. L'habitude étant comme une seconde nature, ils présu-

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Satisfaits et non. 21

ment avoir la vraie foi, être dans la véritable église, et en cela ils sont satisfaits ; mais s’il arrive qu'ils sondent leurs cœurs, comme dans la présence de la mort et du jugement, s'ils interrogent leur conscience, ils ne peuvent que frémir de leur dépravation et de leur incertitude religieuse. C’est alors qu’ils sentent combien ils sont loin de posséder ce royaume des cieux qui est, nous dit l’apôtre, ni viande ni breuvage, c’est-à-dire, qui n’est pas de chose matérielle et périssable, mais justice, paix et joie par le Saint-Esprit. Oh! si encore ils voulaient s’adresser au grand médecin des âmes dans le language du poëte:

‘0 mon Sauveur, à toi seul je veux être,

Viens pour toujours habiter dans mon cœur :

Brise l’idole et de ce cœur sois maître, Rends-moi plus blanc que la neige, Seigneur.”

Mais, cette pureté après laquelle on doit aspirer ne peut être produite que par l'opération du Saint- Esprit, en réponse à la foi et en vertu de la rédemption qui est en Jésus-Christ.

— S'ils ne faisaient pas la sourde oreille, dit Jean, ils entendraient les précieuses paroles de Jésus: “ Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.”

Luella, qui depuis quelques instants contemplait

la sérénité de la rivière, s’écria subitement : “Tenez, voilà le symbole d’une âme en repos. Béni soit Dieu qui w’a gratifié de la substance intime.”

— Il serait à désirer, repris-je, que les hommes s'occupassent davantage de leurs intérêts éternels, qu’ils négligent pour des choses périssables. Le Père de toute éternité les y invite cependant lorsqu’il dit: ‘Venez maintenant et débattons nos droits. Quand vos péchés seraient comme le cramoisi, ils seront blanchis comme la neige; et quand ils seraient rouge comme le vermillon, ils deviendront blancs comme la laine.”

Comme j'achevais cette citation, la pendule sonna sept heures, nous rappelant que le service public réclamait notre présence. Nous convîinmes de nous rassembler de nouveau le dimanche suivant, et je promis, que, Dieu le voulant, j'entrerais dans les détails de ma vie passée ; mais avant de nous séparer nous chantâmes ces versets de cantique :

4 Aimons-nous d’un amour sincère ; Ne soyons qu’un en Jésus-Christ :

Nous avons tous le même Père,

La même foi, le même Esprit.

‘ Seigneur, exauce en ta tendresse Le vœu de Jésus, notre Époux ; Accomplis ta grande promesse ; Dans l’unité consomme-nous.”?

Mon ENFANCE—ANCÊTRES—ÉVANGÉLINE D'ACADIE — PREMIÈRES LECONS — LES PROTESTANTS — EMBARRASSÉ — LES PRÊTRES AU JEU—LES CARTES ET LA DANCE LE DIMANCHE.

Quand j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je jugeais comme un enfant, je pensais comme un enfant ; mais lors-

que je suis devenu homme, j'ai quitté ce qui tenait de l'enfant. —PaAuL.

ES huit jours d'intervalle qui s’écoulèrent : k avant que nous reprissions notre histoire os parurent longs aux enfants. La petite ëÿ Marie demanda souvent à son papa quand est-ce que le dimanche allait venir. Mes occupations pastorales me firent, au contraire, trouver la semaine courte. Le jour désiré vint enfin, mais accompagné de nuages qui obscurcissaient le firmament. La pluie, dont nous étions menacés, commença à tomber avant l'heure de l’ouverture de l’école, et, en raison du petit nombre des assistants, les exercices furent abrégés. Notre

groupe put donc se rassembler un peu plus tôt dans mon cabinet d'étude.

Si la scène était changée à l'extérieur, au dedans l'animation et le plaisir étaient redoublés. Quelqu’un fit la remarque qu’au dehors, les ormeaux avaient l'air de gémir sous la pluie dégoûtante, et que les cieux manifestaient des symptômes de malaise par des grondements sourds et prolongés, entremélés de lumineux éclairs.

— Bien que j'aime létuae des arbres et des fleurs, dit Jean, dans ce moment je préfère l’histoire de papa, et je propose que nous gardions le silence et que nous l’écoutions. Puis s'adressant à moi : “ Papa, ajouta-t-il, tu te rappelles nous avoir corrigés de nos idées fausses sur les catholiques romains, ce qui a été cause que je les ai estimés plus cette semaine qu'auparavant. Eh bien ! ce que tu as su faire pour nous, tu devrais essayer, il me semble, de le faire pour eux: car il n’y a pas de doute qu’ils nourissent des préjugés contre nous protestants. Par ce que Nora me disait dernièrement des protestants, je suis sûr qu’elle les juge mal.

— C’est précisément ce que je me propose, mon enfant, comme tu pourras le voir par la suite de notre entretien.

— Bien, cher papa, dit Marie, en s'appuyant sur ma chaise, conte-nous ton histoire dans tous les cas.

— Attention ! je commence. Je naquis dans la paroisse de Highgate, comté de Franklin, état

Ancétres. 25

du Vermont, à un mille environ de Saxe’s Mills, le 11 août, 1833. Comme notre nom l'indique, mes parents étaient d’origine française, et c’est dans cette langue que j'ai commencé à balbutier. Mes aucêtres paternels nous représentent une lignée de guerriers qui se sont illustrés à Carillon sur le lac Champlain, et sur les Plaines d'Abraham à Québec, sous Montcalm. Les aïeux de ma mère, dont le nom patronymique était Marie Bail de Printemps, forment une succession pour ainsi dire non interrompue de titulaires religieux. Sa grand’mère était contemporaine et participa aux souffrances d’Évangéline, l’héroine d’un poëme de Longfellow, qui a si bien dépeint l'esprit ardent, simple et religieux de ces 18,000 Acadiens chassés de leur pays et dispersés sur le continent.

— Tu n’as pas toujours habité le Vermont, dit Luella.

— Je n'avais guère que cinq ans quand mes parents retournèrent en Canada, leur pays natal, et se casèrent dans la paroisse de Henryville, près du lac Champlain. Cinq ans après nous émigrâmes de rechef dans l’État de Vermont, et deux ans plus tard nous vinmes à Ticonderoga (l’ancien Carillon), État de New York, où nous séjournâmes plusieurs années. Vous voyez que dès ma naissance j'ai été sorte de missionnaire. Ah! j'oubliais de mentionner qu'à l’âge de sept ans je faillis me noyer dans la rivière du Sud.

— Tout comme moi dans le crique Kinderhook, l'autre jour, dit Jean.

— Justement, encore un peu plus et c'en était fait de mon histoire terrestre.

— Comme le Seigneur est bon, s’écria Luella ; sans doute qu’il nous a conservé la vie pour notre bien.

— Certainement, et j'espère que nous ne le frustrerons pas de ses bonnes intentions, réalisant avec le poëte Cowper, que

‘ Si du bouton amère est la saveur, Odoriférante en sera la fleur ! ””

Quoiqu'il advienne, reprenons notre récit. De tous les catholiques romains de ma connaissance ma mère pouvait être comptée au nombre des plus fervents. Elle fit baptiser de bonne heure et avec soin chacun de ses quinze enfants, savoir, neuf garçons et six filles. Je fus porté à l’église de Ste. Marie de Manoir (Canada Est), pour y être baptisé. Nous fûmes tous strictement élevés dans les enseignements de l'église romaine, je lui suis redevable pour les bonnes lecons que je reçus alors, et que je n’oublierai jamais. Voici quelques uns des principes que l’on se plaisait à nous inculquer : La religion est d'une suprême importance ; en s'éveillant le matin, dire : ‘Mon Dieu, je te donne mon cœur;” après s'être habillé modestement, se mettre à genoux et offrir sa prière ; vaquer aux occupations auxquelles

L'Église. 27

notre état nous appelle; prendre nos repas avec sobriété et tempérance, sans jamais oublier la bénédiction céleste ; prêter secours aux pauvres selon son moyen ; tous les jours assister au culte divin, si faire se peut, et chaque soir faire un examen de conscience accompagné de prière.

— Assurément, observa Luella, ces instructions sont excellentes et je les crois parfaitement scripturaires.

— Voilà pourquoi je continue à les mettre en pratique, et que je désire le faire jusqu’à l’heure de ma mort. Cependant bien que je fusse instruit de ces vérités chrétiennes, on m’apprit également à haïr et à fuir les protestants. On appuyait d'autant plus sur cette partie de mon éducation que nous en étions entourés. Je m’apercevais aussi qu’on leur refusait la sépulture dans nos cimetières, et qu’on voulait, en toute chose, les repousser comme faisaient les Juifs des Samaritains. Quand j'étais jeune une sainte horreur remplissait mon âme au seul son des cloches protestantes, et j'aurais pu sauter de joie à la vue de leurs églises dévorés par les flammes.

— Oh! quels vilains sentiments vous aviez là, fit Jean avec tristesse.

— Maintenant je le sais, mais alors je l’ignorais. Ne vous rappelez-vous pas que Jésus dit à ses disciples : Même le temps vient que quiconque vous fera mourir, croira rendre service à Dieu ? ”

— Mais, papa, se sont les sentiments d’un meurtrier.

— Je confesse avec honte que telles étaient mes convictions, et il ne faut pas vous en étonner, parce que je croyais que le protestantisme était non-seulement le reniement de toute religion, mais virtuellement une croisade contre la sainte église catholique apostolique et romaine, “hors de laquelle \ n'y a pas de salut.” Tout régide romain doit considérer les protestants comme des païens et des publicains-

— Oh! papa, c’est justement ce que Nora voulait m'expliquer l’autre jour.

— Mon père avait l’habitude de dire avec dérision, que son vieux bœuf avait plus de piété que les protestants attendu que l’animal se met toujours à genoux avant de se coucher, ce que le protestant ne fait jamais.

— Est-ce possible que grand papa parlait comme ça ! dit Luella avec surprise.

— Ce n’est, hélas! que trop vrai d’un grand nombre de protestants, qui ne font aucune profession de religion expérimentale ou personnelle, et qui vivent sans prière et sans culte divin, remarqua tante Mélie. Ils assument une terrible responsabilité, car ils mettent de sérieuses entraves au progrès de l'Evangile. Il est à regretter que votre père ne se soit pas trouvé en contact avec une meilleure classe de protestants,

— O ! cette manière de juger les protestants

L'Eglise. 29

était plutôt le fruit de son éducation que celui de sa propre observation ; car ce dépit et ce ridicule sont enseignés dans le petit catéchisme du diocèse de Québec, dont je vais vous lire quelques passages, en commençant à la page 24 :

6 Q. Y a-t-il plusieurs églises catholiques ?

“R. Non, la seule église catholique est l’église romaine.

‘ Q. Que faut-il penser de ces autres sociétés qui s'appellent églises, mais qui ne professent pas la même foi que nous et qui ne sont pas soumises aux prêtres ? j

“R. Ce sont des institutions humaines qui ne servent qu’à égarer les hommes, sans jamais les amener à Dieu.”

— On expliquait ces passages avec beaucoup de force, les appliquant au protestantisme, lequel, nous disait-on, proteste contre l’église du Christ, contre la loi et l'Evangile. On nous disait même que le mot protestant signifiait tout cela ; que c'était un péché mortel, presqu’un sacrilége, de lire aucun livre protestant ou d’assister à leurs assemblées, et que nous devions les fuir comme Eve aurait dû fuir le serpent. Pour plus ample information nous lirons le passage suivant, tiré d’un des livres d'instructions les plus populaires dans l’église romaine :*

“Si quelqu'un se trouve dans l’impossibilité

* Catholic Christian Instructed, pages 92 et 93; par le Rev. Dr. Challoner.

d'assister au saint sacrifice de la messe, ne devrait-il pas lui être permis, dans ce cas, de s’unir en prière avec ceux d’une autre communion ?

‘ Certainement non. C’est un malheur, un grand malheur même, d’être, comme David, persécuté par Saul, éloigné du temple (tabernacle) de Dieu et de ses saints mystères; mais ce serait un crime de s'unir à une congrégation hérétique ou schismatique dont Dieu rejette le culte comme étant sacrilége et impie.”

— O ! maintenant je vois, dit Luella, pourquoi tu n’allais pas à l’école du dimanche; tu croyais avoir de bonnes raisons pour t’en abstenir.

— Mais il y a plus: j'étais aussi conseillé de faire tout en mon pouvoir, par douceur ou rigueur, pour convertir les protestants à ma foi, et ainsi aider à renverser ce boulevard de l’hérésie la plus abominable et la plus damnable qui se soit jamais introduite dans le monde. On me disait que de même que satan avait comploté la chute du premier homme, ainsi le protestantisme conspirait pour renverser le Christ le second Adam. Cela m'était si souvent répété et avec tant d'emphase, que mes pensées, mes sentiments s’en empreignirent au point de contrôler toutes mes actions.

Un éminent auteur français a dit, qu’il est dans la nature de l’homme d’être crédule. Cette crédulité est nécessaire à notre conservation et développement durant notre enfance. C’est alors

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