‹ Face à face ou Luttes mentales d'un catholique romain [microforme]Chapitre 17 sur 24 · RS 2 PRET R · texte numérisé non relu

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180 Face à Fuce,

— Pourtant, Monsieur le curé, j'y ai vu qu’on doit la lire à ses enfants : moi j'en ai plusieurs, mais vous dites que vous n’en avez pas.

— Mais,Mike,vous ne pouvez pas la comprendre.

— Alors, votre honneur, si je ne puis la comprendre, elle ne me fera aucun mal; si, au contraire, je la peux comprendre, elle me fera beaucoup de bien.

—— Très bien, Mike; venez à l’église et votre prêtre vous instruira, l’église vous donnera le lait de la Parole. ù

—— Et où l’église prend-elle ce lit, s’il vous plaît, si ce n’est dans la Bible? Ah! votre révérence, vous voulez badiner, j'aime encore mieux la vache !

Après l’accès de bruyante hilarité, provoqué par lhistoriette du Professeur, je repris la parole :

—— Pourquoi ce eri persistant du clergé romain contre l'introduction de la Bible dans la famille et dans les écoles ? Pourquoi n’en vendent-il pas comme ils font de quantité d’autres livres de piété ? Qui les empêche de faire usage de leurs propres versions s'ils objectent aux nôtres ? Assurément personne n’y trouverait à redire.

— Hum! fit le Professeur, jai la conviction que ces Messieurs veulent entreprendre une croisade contre la Bible, par crainte du progrès. Ils ressemblent aux planteurs du Sud qui s’opposaient à l'instruction de leurs esclaves. Ne dirait-on pas qu’ils sont animés de l'instinct de la bête féroce

Pourquoi repousser la Bible. 181

qui recherche avidemment Pobscurité qui lui permet de commettre ses déprédations ? En vérité certains hommes ne préfèrent les ténèbres que parce qu'ils redoutent le jour qui luira sur leurs actions iniques. Mais tout présage que le pape ne pourra se maintenir longtemps en antagoniste de la Parole de vie. Ses efforts ne prévaudront pas. Il lui faudra quitter Rome. Du reste autant vaudrait exclure les rayons de soleil et l'air de nos écoles et de nos familles, que d’en bannir le livre divin.

— Il faut done admettre, fit Mme. Beaudry, que la Bible est un livre dangereux. Oui, dangereux pour les dogmes erronés ; dangereux pour la bigoterie et le despotisme clérical, car elle donne libre cours à la pensée, elle lincite à rechercher le beau et le vrai. Sa lecture inspire aussi le respect pour la liberté de conscience et les droits de l’homme. Elle développe tous les nobles instincts de la créature intelligente. Elle est le palladium de nos chères libertés.

—On peut, ajoutai-je, la comparer au tocsin qui réveille les nonchalants; au moteur qui donne le branle, et stimule chaque département de la pensée, en un mot elle est le grand élévateur de lhumanité. Dans l’Imitation de Jésus Christ nous trouvons ces passages : “Tout procède de cette unique parole, et tous les êtres rendent témoignage qu’il n’y en a qu’une, et cette méme parole est le principe qui

nous parle intérieurement.” (Jean VIIT, 25.) “ Sans elle, nul ne peut ni bien entendre les choses, ni en juger.”

“ O vérité, qui êtes Dieu même! faites que je sois une même chose avec vous par une éternelle charité.

“ Je m'ennuie souvent de lire ; je me lasse d’entendre tant de choses: c’est en vous seule que je puis trouver tout ce que je cherche.

‘Que tous les docteurs, que toutes les créatures se taisent devant vous ; parlez-moi vous seule.”

Sir Isaac Newton avait raison de reconnaître que l’Ecriture donne le diapason de la plus sublime philosophie. Les vérités de la Bible sont comme l'or contenu dans les entrailles de la terre : de nombreuses générations le foulent sans soupçonner son existence. Ainsi à travers les siècles les hommes se succèdent, sans conjecturer que des trésors spirituels gisent à leur portée. Et si parfois ils sont mis à jour, on se dépêche, sans examen, de les taxer de nouveauté; c’est comme si on soutenait que l'or n'existait pas avant d’être recueilli.

— Voilà justement la manière dont l’église romaine envisage la réformation, observa Mr. G. Mais si la doctrine évangélique était passée à l’état d’oubli dans l’église dominante, enterrée qu’elle était sous le détritus de la superstition, elle n’en existait pas moins. Il est donc palpable, que le protestantisme de nos jours n’est que la réaction de

Achat de Bible. 183

la religion apostolique, contre les innovations et les erreurs introduites dans l’église au moyen-âge. Voulez-vous une démonstration de ce que j'avance. Un moutard se présente un jour à l’école avec le visage et les mains malpropres de longtemps. On le nettoya complètement ; et quand il fût bien lavé et peigné, on lui présenta un miroir, et dans sa surprise il s'écria bonnement : Quel est celui-ci? Je ne le connais pas! Ilen est ainsi de la réformation. Rome la voyant décrassée, s’écrie, dans son ébahissement : ‘ Qui êtes-vous ? Nous ne vous connaissons pas!” Mais, (retournant subitement vers moi), veuillez nous dire comment vous êtes arrivé à étudier la Bible, contrairement à la défense de l’église ?

— J'avais atteint l’âge de maturité; l’ignorance où j'étais du contenu du Livre des livres me contrariait vivement ; je n’éprouvais plus qu’une maigre satisfaction à répéter sur tous les tons: ‘je crois ceci et cela, parce que c’est l'opinion du prêtre ” J'avais toujours le dessous dans mes argumentations avec Joseph Cook, si bien qu’un jour, en soliloque, je me promis de combattre mon adversaire avec ses propres armes, me réservant d’user de circonspection. J'étais alors persuadé que l’enseignement de mon église était appuyé sur la Bible ; c’est pourquoi je n’hésitai plus. Je me mis à l’œuvre avec l'espoir d’y puiser des arguments irrésistibles. Je me voyais, en perspective, déjà assez habile

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pour pouvoir déloger l’ennemi de sa citadelle et le forcer jusque dans ses derniers retranchements. Mû par cette conviction, je fis immédiatement l'achat de la petite Bible que voici. Tenez, on y lit en marge: ‘‘Keeseville, N. Y., 13 novembre 1852.” Elle porte les marques d’un fréquent usage, n'est-ce pas? Eh bien un autre jour je vous narrerai les conséquences de ma démarche.

XIIT.

PIERRE L'AVEUGLE—ALARMÉ—ETUDE BIBLIQUE LES TRADITIONS—CÉLIBAT—]L/ APOCALYPSE ET | ROME—Ma MÈRE EN PLEURS—PRÊCHANT AU fl Bors. (l

A la loi et au témoignage. Que s’ilsne parlent selon

cette parole-ci, il n’y aura point de lumière du matin pour lui. ISAIE.

E Professeur et Mr. G. étaient absents, Jean et Marie étaient en campagne, en visite chez leur grand-papa; mais un nou- Los veau personnage vint s'installer à leur place.

Pierre l’aveugle, aussi renommé par sa piété que plaint à cause de sa cécité, était toujours le bienvenu à la maison et choyé des enfants. Ses parents et ceux de Nora étaient originaires du même village en Irlande, et ils se connaissaient intimement. Pierre, pour se faire bien accueillir de sa payse, lui fit cadeau d’un petit recueil édité par lui-même, et contenant le récit de sa vie aventureuse. Quoiqu’il n’eût jamais été un fervent romain, il était demeuré, comme beaucoup d’autres, membre nominal de cette église. A l’âge de 28

ans, il se convertit à l'Evangile, et devint un chrétien sincère. La vente de son ouvrage littéa raire étant son principal moyen d’existence. Les à | enfants prenaient plaisir à le conduire chez les amis qui le patronisaient généreusement. Arrivé 1 de l’avant-veille seulement, dame rumeur l'avait 1 déjà mis au fait de nos réunions hebdomadaires, | | et il jugea, avec raison, qu'il y avait place pour lui. jh Comme son homonyme l’apôtre, il aimait à s’entre- 1h tenir de choses spirituelles; aussi dès qu’il eût h | pris possession de son siége, il ouvrit la séance en | ‘| me disant :

| — Par ce que vous m'avez donné à entendre É hier, il vous incombe de nous décrire l’effet hi | produit sur votre esprit, par la lecture de la Bible. 1h Parlez ! nous sommes tout oreilles.

| — Ilest peut-être nécessaire que je dise que mon but en scrutant la Bible était de me fortifier dans ma croyance. Je commençai par le Nouveau Testament. Il y avait beaucoup de choses que je ne comprenais pas, ce qui me porta à penser que les prêtres devaient avoir raison concernant l’obscurité du livre sacré. (Cependant je fus entraîné LA à raisonner ainsi: S'il te fallait étudier un ouvrage [ul scientifique quelconque, pourrais-tu espérer d’en 1! saisir le sens à première lecture ? Non, il te faudrait commencer à analyser les principes élémentaires, puis procéder graduellement à en déchiffrer les profondeurs. Ainsi ferai-je avec la Bible. Sans

Pierre l'aveugle. 187

doute il y a des mystères qu’on ne pourait approfondir; mais je visais à me familiariser avec ce qui pouvait se raisonner. Bientôt e fus tout surpris d'avoir en main une clef merveilleuse, ouvrant la porte des secrets célestes et du cœur humain. Je sentis la vérité de ce que dit Saint Paul: “La Parole de Dieu est vivante et efficace, et plus pénétrante qu'aucune épée à deux tranchants ; elle atteint jusqu’au fond de l’âme et de l'esprit, des jointures et des moelles, et elle juge des pensées et des intentions du cœur.

— Mais de quel côté pointait cette épée de l'Esprit, demanda Pierre, était-ce vers Rome ?

— De prime abord elle me paraissait trancher dans toutes les directions. Par les fines tournures si souvent réitérées dans les enseignements des prêtres qui influençaient encore mon esprit, quelques passages semblaient favoriser l’église romaine ; mais je ne tardai pas à m’alarmer du sens, non d’un verset détaché, mais de paragraphes entiers. Par exemple, on sait quelle importance l’église attache à la tradition. Or, jugez de mon étonnement lorsque je découvris que tous les écrivains sacrés s'accordent pour la rejeter. “ Ils honorent Dieu en vain, disent-ils, enseignant des doctrines qui ne sont que des commandements d'hommes, annulant le commandement de Dieu par leur tradition.” Et encore : ‘ Prenez garde que personne ne vous séduise par la philosophie et par

de vaines subtilités, suivant les traditions des hommes et les éléments du monde, et non pas selon Christ.”

Ce coup d’estoc, que je ne savais comment

parer me désarçonna complètement. Mon alarme ne fit qu'augmenter en lisant ce que dit St. Paul à Timothée: “ L'Esprit dit expressément que dans les derniers temps quelques uns se révolteront de la foi, s’attachant à des esprits séducteurs et aux doctrines de démons ; enseignant des mensonges par hypocrisie, étant cautérisés dans leur propre q conscience; défendant de se marier, commen- | | dant de s'abstenir de viandes que Dieu a créées, afin il que les fidèles et ceux qui ont connu la vérité en | usent avec actions de grâces ?

il Etait-ce possible qu'aucune branche de léglise (1 chrétienne pût se départir de la foi, contrairement |! au dire du clergé, que l’église ne peut errer ? Ù

Pourtant ceci s'accorde avec ce que dit l’apôtre aux Romains de son temps : “Tu diras: Les branches (c’est à dire les Juifs) ont été retranchées afin que jy fusse enté. Cela est vrai; elles ont été retranchées à cause de leur incrédulité ; et toi, tu

Lil subsistes par la foi: ne t’élève point par orgueil, Î mais crains. Car si Dieu n’a point épargné les | gl branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas non plus.” La seconde épître aux Tessaloniciens ne pouvait me laisser aucun doute sur ce nl point. Il dit : ‘ Que personne ne vous séduise en

L'Apostasie. 189

aucune manière , car ce jour-là ne viendra point que la révolte (apostasie) ne soit arrivée auparavant et qu’on w’ait vu paraître l’homme de péché, le fils de perdition, qui s’oppose et qui s'élève au-dessus detout ce qu’on appelle Dieu, ou qu’on adore, jusqu’à s’asseoir comme un Dieu dans le temple de Dieu, voulant passer pour un Dieu.”

— C’est le pape de Rome, s’écria tante Mélie, qui s’arroge les attributs de Dieu, au moins, linfaillibilité.

— Et je vis que cette scission était si grave que, comme le roi Saül, dans son égarement, qui s’adonnait aux esprits séducteurs, c’est-à-dire, aux apparitions des trépassés, l’église romaine venait à l’imiter, car elle croit et enseigne de croire aux apparitions de la Vierge Marie et de nombreux saints, ses livres d'instruction pour la jeunesse étant remplis de ces récits puériles. De plus, l’apôtre désigne ceux qui s’éloignent de la foi, en disant, qu’ils défendent de se marier, et commandent de s'abstenir de viandes. Le portrait était si frappant que mon amour-propre en était froissé et ma conscience de plus en plus alarmée. En cousultant une version romaine annotée, j'ai vu que ces passages étaient attribués à certaines sectes d’héritiques des premiers siècles, maintenant éteintes ; mais en examinant, on voit que cela doit arriver dans Les derniers temps et au sein d’une communauté influente, et donc en tout cas applicable à l’église de Rome.

Nos craintes prirent encore de lextension lorsque je lus que “ l’évêque doit être le mari d’une seule femme, conduisant honnêtement sa propre maison, tenant ses enfants soumis en toute pureté de mœurs : car si quelqu'un ne sait pas conduire sa propre maison, comment pourra-t-il gouverner l’église de Dieu ?” Je trouvai aussi que les hommes de Dieu les plus éminents pour leur piété, qu’ils fussent patriarches, prophètes ou sacrificateurs étaient pour la plupart mariés; les apôtres l’étaient aussi; Pierre létait certainement, attendu que Jésus guérit la fièvre qu'avait la mère de sa femme.

— Les prêtres prétendent que les apôtres abandonnèrent leurs épouses pour suivre leur maître, dit Pierre l’aveugle.

— L'histoire dément cette assertion. Sans doute ils les quittèrent temporairement et s’en seraient séparés par obéissance, si Jésus le leur eût commandé ; mais Paul était le seul célibataire ou veuf comme le constatent plusieurs commentateurs, à l’exception peut-être de Barnabé, et il nous déclare que le mariage est honorable entre tous. Sa position était exceptionnelle, car parlant aux Corinthiens, il s’écria : ‘N’avons-nous pas le pouvoir de mener avec nous une sœur femme, ainsi que les autres apôtres, et les frères du Seigneur et Céphas?” Les écrivains romains accusent les protestants de falsifier les Ecritures

Le Célibat. 191

ils soutiennent que le mot femme ne veut pas dire épouse dans ce cas.

— S'ils ont raison, remarqua Pierre, Saint Paul réclamait donc le triste privilége d’avoir une concubine! Ah! ces prêtres sont de tels parangons de vertu, qu’ils ne peuvent concevoir l’inconvenance du procédé, ni le scandale qui en découlerait. Mais trève de risée, ne comprenez-vous pas que par ce mode d'interprétation, ils cherchent à justifier leur commerce avec les nonnes.

— Ouais! fit Nora; croyez-vous réellement qu’il existe de l’intimité entre religieux des deux sexes? J'ai bien eu quelques soupçons, et je suis convaincu que grand nombre de romains en entretiennent, mais je n'aurais jamais osé les énoncer.

— Comment pourrait-il en être autrement, riposta Pierre, on .. peut juger la nature humaine que par ce qu’on en connaît. Or, là comme ailleurs elle est fragile. Les passions se font aussi bien jour sous la cure que sous le velours et la soie.

—— Laissez-moi reprendre ma relation : l’Ecriture me donna des renseignements utiles sur la vie sociale et domestique des premiers disciples du Christ, et je fus frappé du contraste d’alors avec aujourd’hui. L'église de Rome se trouvait dans une impasse, à mes yeux ; car non-seulement elle s'était désistée de sa foi première, mais

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encore elle était ulcérée jnsque dans sa moelle : l'épiscopat. Tels prêtres, tel peuple ! pensuis-je ; J'avais souvent entendu dire cela.

Toutes ces réflexions me mirent très mal à V'aise. Cependant la panique ne s’empara de moi qu'en lisant les chapitres XVII et XVIII de l'apocalypse de Saint Jean. Impossible de décrire les sentiments tumultueux qui m’agitèrent et la conviction qui s'empara de mon esprit. Tout lecteur impartial ne peut s'empêcher de reconnaftre que la grande cité dont il est parlé, qui est assise sur sept montagnes, est Rome papale ; que la femme, revêtue de poupre et d’écarlate, qui tient la coupe d’or remplie de ses abominations, qui devait exercer un pouvoir enchanteur sur les royaumes de la terre, et qui fait commerce d’âmes immortelles, n’est autre que l’église romaine. La logique ne peut être plus certaine. Je lus ces chapitres en tremblant; je les relus et pleurai. Jusque là, j'avais espéré que quelque chose viendrait dissiper mes doutes; j'étais accablé. Mais en dépit de tout, je persistai à suivre mon église, tant la force de l'habitude a d’empire sur nous, bien que le nœud gordien qui m'y rattachait fût rongé et près de se rompre. Sans la consolation que j'étais susceptible de me tromper, j'aurais délibérément rompu avec elle.

Par suite de mes récentes découvertes, mon attachement pour ma petite Bible décupla. Jela

Ma Mère alarmée. 193

portais constamment avec moi; je la consultais à tout bout de champ et le dimanche toute la journée. Cela me conduisit jusqu’en hiver de 1852-3. Le printemps suivant, je fus visiter les amis à Ticonderoga, et avec mon tempérament impulsif je dus faire de nombreuses allusions à ma disposition d'esprit. Si trop de franchise est un défaut, je m'en accuse. Ma mère fut bouleversée. Un jour que je lisais ma Bible en moi-même, ma mère, qui cousait non loin de moi, me dit avec émotion : “O0, Louis, sers cette Bible; elle va te ruiner ! ” Ensuite elle continua à m’exhorter, et me supplia, en versant des larmes, d'y renoncer. Un violent combat s’éleva en moi. J’aimais tendrement ma mère, mais j'aimais aussi ma Bible. Laquelle sacrifier ? L'amour filial et l’obligation morale étaient aux prises; l’un ou l’autre devait succomber. Ainsi se présentait la question.

— Si vous aviez su, dit tante Mélie, que l’obligation à Dieu est première, et que, s’acquittant de ce devoir, nous remplissons toute obligation, vous auriez été soulagé. Deux vrais devoirs ne peuvent jamais être aux prises. C’est quand, par ignorance, il y a apparence de conflit que l’âme souffre.

— Je le sais, soyez en certains. Je ne savais pour quelle alternative choisir. Par moments j'aurais voulu céder à ma mère; finalement la raison lemporta. Je l’assurai que j'étais chagrin d'agir contrairement à son désir, mais que je

Din RITES EI

194 Fuce à Face.

n'étais guidé dans ma détermination que par des motifs purs et équitables. Somme toute, je mis le livre en poche et sortis me promener.

Tôt après je narrêtai au spectacle d’un site charmant: Sur ma tête un dôme de verdure à l’'ombrage rafraîchissante ; à mes pieds une petite baie nommée Cook, d’après les ancêtres de mon grand ami, formée par les montagnes du lac George ; alentours, la solitude qui n’était troublée aüe par un léger zéphyr, m’apportant les arômes parfumés de la saison. Tout m’invitait à m'arrêter là. Je ne résistai pas.. M'étendant sur le gazon, seul avec mon Créateur, je voulus m’entretenir avec Lui au moyen de sa Parole écrite. Lui me parlait par ses préceptes et ses promesses, moi je répondais par mes soupirs et mes prières. Comme Pa si bien dit un autre; Je m’enveloppais tout entier du manteau de lanature comme dans un linceul; j'appuyais mon front contre le marbre froid des balustrades de ce temple non fait de mains humaines, et, plongé pendant des minutes que je ne comptuis plus, dans une muette mais intarissable adoration, je ne sentais plus la terre sous mes genoux ou sous mes pieds, et je m’abîmais en Dieu, comme l'atôme flottant dans la chaleur d’un jour d’été s'élève, se noie, se perd dans latmosphère, et, devenu transparent comme léther, paraît aussi aérien que l'air lui-même et aussi lumineux que la lumière !

Préchant aux Bois. 195

Peu après, incité par une impulsion que je naurais su définir, je me mis à prendre un texte des Proverbes ou de l’épître de Saint Jacques, deux de mes livres favoris, car j'admirais la stricte piété de l’un autant que la sagesse de l’autre, et les ayant médités, il me prit fantaisie de prêcher aux bois. Ne riez pas! Jamais prédicateur r’eût une audience plus attentive. Les grands arbres figuraient les saints ou fidèles; les difformes ou délabrés, les pécheurs, de sorte que je préchais aux bons et aux mauvais. Mes jours de lutte se transformaient en jours de conquête, et cette colline me devint ce qu'était Carmel au prophète, ou Hermon aux disciples du Maître transfiguré !

Ici je m'arrêtai de parler, et avant de nous séparer, Pierre, sur mon invitation, fit une courte mais éloquente prière, dans laquelle il demanda au Tout- Puissant de bénir spécialement ceux qui renoncent à l’erreur pour recevoir la vérité telle qu’elle nous est révélée par l'Evangile du Seigneur Jésus-Christ,

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