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Facéties

donnait et présidait . vers ij-iZ; un souper par semaine, sur les modiques -i^LJ^iS^L pensions qui lui étaient accordées par le Roi et par la Comédie-Française. Ce fut là Vorigine de cette aimable académie de gauloiserie, de cette Société du bout du banc, comme on la nommait.

ii Notice sur la Vie

où chacun payait comptant son tribut à la folie, aux mœurs légères, à l esprit et souvent aux Muses; où Von donnait carrière à sa verve, en lançant des mots osés } excessifs et applaudis ; où tout était badinage . même dans les innocentes querelles qui se vidaient inter pocula. Les plus charmants écrivains de l'époque se donnaient rende\-vous chei la divine Quinault. cette Reine des Grâces ; on y rencontrait tour à tour Duclos. le Grand-Prieur de Vendôme } l'Abbé de Voiscnon) Fagan. Moncrif. Crébillon fils. Salley. La Chaussée. D'Arménonville. Marivaux, de Maurepas. Pont de V eyle. et même J oit aire, qui ne fit qu'y paraître et s 'éclipsa devant Piron et Sainte-Foix qui ne lui étaient point sympathiques.

Le Aîccènc de ce petit cercle, nous dirions presque le fondateur . était le Comte de Caylus. philosophe originalj artiste sincère, qui joignait à son petit mérite littéraire une science profonde . un goût d' amateur éclairé . un caractère simple et noble, et surtout une libéralité de grand seigneur pour les talents indigents qu'il se plaisait à encourager par ses bienfaits délicatement déguisés. Tous les gens de lettres qui V entouraient . s estimaient heureux de vivre plutôt dans son amitié que sous son patronage, et. s'il nous fallait parler des différentes manières de cet homme de qualité, à la fois archéologue, philologue, antiquaire^ dessina-

ec les Œuvres de Caylus. m

teur, graveur et poly graphe, sinon styllistc. nous ne saurions arriver à la perfection, à la grâce, au brio que MM. Jules et Edmond de Goncourt ont su déployer dans une étude exquise sur ce Caylus '. créateur de la littérature populaire du xvnr siècle : t La rue et son peuple, — /écrient ces deux charmants écrivains. — le peuple . voilà le monde après lequel court la pointe d'Anne-Claude-Philippe de res de Grimoard de P es tels de Lévy. Comte de Caylus, conseiller d'honneur, né au Parlement de Toulouse, et sa plume aussi. La rue avec son bruit, ses passants et son spectacle, ses costumes et ses chansons, ses marchands et ses marchandes, et la promenade des marchandises ; et le Noël assourdissant des métiers, et le vacarme et le mouvement de Pans vendeur et hurleur; un monde ouvrier, le travail qui va. le porteur d'eau portant ses larges seaux, le petit commissionnaire avec son banc sous le bras, les veilleuses, les petites lai lit res. les petites harengeres, les casseurs de pierre, les tonneliers, les rémouleurs. les scieurs de bois, les savetiers et les montreurs de lanterne magique; la porteuse de bois, et l'écosseuse et le marchand de balais, et le marchand de peaux de lapins. — Les Cris de Paris ! feuilles de papier

i Portraits intimes du xvin' siècle. Paris, 1858, t. II.

iv Notice sur la Vie

aujourd'hui jaunies , qui sont tout le reste et tout le souvenir, et tout l'écho de ce vaste aboiement qui roulait chaque jour dans le Paris du xvme siècle, ses éclats et son vacarme, brouillant toutes les mélopées : Verjus! Vinaigre! — Mon bel œillet double! — Café! Café! — La liste des gagnants de la loterie! — Des Ciseaux! Des Couteaux! — La Mort aux rats !

« Le comte de Caylus écoute et regarde tous les jours par sa fenêtre, ou. se promenant, par les rideaux des cabarets, par les portes des fruitières, par les portières des fiacres, par les trous de toile de ce grand spectacle : la vie de Paris. « Les drôleries qu'il a vues sur le pavé de Paris. » c'est l'annonce de /histoire de M. Guillaume le cocher, et c'est l'œuvre de Caylus.

« Pendant que les lettres épient à la porte des salons, les confessions galantes, les scandales bien nés, Ise jolis romans, les mœurs du bel air, le train de la mode, le jargon du bon ton; pendant qu'elles sont tout occupées à peindre une société de convention, d apparence et de manière, dont lame est une forme ; pendant que le peuple est hors des lettres, pendant que la critique juge que a les personnages du quartier de la Halle et de la place Alaubert n'ayant point d'existence dans la société, leurs aven-

et les Œuvres de Caylus. v

tures ne sauraient nous attacher '. i Al. de Caylus attal \ tables de la Glacier*

hardie } rabelaisienne et '.le aux Halles la Comédie parisienne.

Il montre des cœurs battant sous les petites robes de satin sur fil. Il donne des histoires cossues et pli chaudes. Il promène dans la gi

des beignets.

des hommes et des femmes qui vivent sans savoir

. aiment sans orthographe et se battent avec les

rs. Il les conte et les J ait parler avec leur langue grasse et forte en gueule. Il se pla.'t. s'a..

Attarde aux scènes populaires . aux avala..' de pains de Oonesse et d'aloyaux, eux masques de pain d'ep/ee. aux danses et aux- culbutes gr ques. animant les joules <i individualités com, qui braillent et gesticulent au premier plan . semant à pouffer et le plus salé de l'esprit de la Reine de Navarre.

( . ; fêtes roulantes, ces Etrennes de la Saine- Jean, et surtout cette délicieuse Histoire de M. Guillaume, cette lanterne magique des mœurs basses et libres, ce tableau mouvant et parlant était né comme de lui-même, un applaudissement de mademoiselle Quinaulr l'avait dicté à Caylus. »

i. Correspondance littéraire de Grim ;;. 1029. t. I.

vi Notice sur la Vie

Pouvions-nous donner un résume plus séduisant dis œuvres que nous publions aujourd'hui? Un tel avant-propos ne peut que mettre en humeur. Nous reviendrons plus loin sur l'originalité des facecies de Caylus • mais avant de parler de l'écrivain^ nous présenterons l'homme, dans la complication de sa nature étrangement douée des talents les plus divers.

Anne-Claude-Philippe de Thubieres. de Grimoard, de Pestels. de Lévy 1; Comte de Caylus } conseiller d'honneur au Parlement de Toulouse ; naquit le 31 octobre z6"û2.

Sa mère était cette malicieuse et charmante Marthe- Al ar guérite de Valois, fille de Philippe de f alois } marquis de J illette -. seigneur de Âîursay. petite-fille du grand Agrippa d'Aubigne. ce fameux calviniste frondeur et hardi compagnon de Henri II " .

î. Les Levy ou Lévis, à la famille desquels Caylus appartenait par la branche cadette, étaient une des plus anciennes familles de France. Un biographe fait des Lévis les cousins de la sainte Vierge. C'est tirer de bien loin une généalogie.

2. Philippe de Valois, marquis de Villette, ne en 1632, mort en 1707, fut un officier de mer distingué. Il abjura le calvinisme, dans lequel il avait été élevé. M. de Monmerqué a publié ses Mémoires en iO-h-

les Œuvres de Caylus. vu

il ne se sépara qu'au moment de l'abjuration.

Elle était par conséquent cousine germaine ou mode de Bretagne de AI'-' tenon *. qui se plut a . >mme sa propre

fille .

Mariéi vers iCSG au comte de Caylus, menin de :eur le Dauphin, gentilhomme de grande famille, mais de petite fortune. Al™' de Caylus est l auteur de ces merveilleux Souvenirs^ i uises

Heurs d'urbanité dont tour à tour loi taire. Juger. M • . . 'ihchaud. et Poujoulat, Asseli-

et d autre; biographes se sont plu à être les éditeurs. Mnv de Caylus. i cet Hamilton femeh comme la nommait Sainte-Beuve *j était } selon l oltaire; du nombre de* femmes qui ont de l'esprit et du 'rient sans en affecter jamais. Elle possédait en elle toutes les grâces et toute la grâce de la femme et cachait en plus, sous un aspect angélique. un esprit piquant, mordant, acéré, une observation fine, droite et prompte, un jugement sensé, ferme et net. et ce ■ délicat qui la guida plus d'une fois dans ces

i. Agrippa d'Aubigne avait eu deux iilles et un fils. Madame de Maintenon était la fille du fils, tandis que Madame de Caylus était la petite-tille d'une des deux filles.

2. Sainte-Beuve, article sur Madame de C.nius. du 2?) octobre 1850.

vin Notice sur la Vie

portraits où V expression colore la justesse éclatante du mot vrai. — « Jamais , s'écrie Saint-Simon, un visage si spirituel, si touchant, si parlant, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de grâces ni plus d 'esprit , jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais créature plus séduisante. »

« Les jeux et les ris brillaient à l 'envi autour d'elle, dit également l'abbé de Choisy, son esprit était encore plus aimable que son visage; on n'avait pas le temps de respirer ni de s'ennuyer cjuand elle était quelque part. Toutes les Champmeslés du monde n'avaient point ces tons ravissants qu'elle laissait échapper en déclamant l; et, si sa gaieté naturelle lui eût permis de retrancher certains petits airs un peu coquets que toute son innocence ne pouvait pas justifier, ceût été une personne accomplie. »

Le mari de cette adorable femme, Jean-Anne de Caylus-, était des moins dignes d'elle ,■ c'était une ma-

i. Madame de Caylus joua Esther à Saint-Cyr, sur la demande même de Racine. Elle déclamait d'une voix superbe et touchante. « On continue a représenter Esther. écrivait à sa fille Madame de Sevigné, en février 1689; Madame de Caylus qui en était la Champmesle, ne joue pius. Elle faisait trop bien, elle était trop touchante : on ne veut quela simplicité toute pure de ces petites âmes innocentes. »

2. Jean-Anne de Caylus avait deux frères, dans deux ordres différents : l'un, qui entra au service de l'Espagne

disons le

• commander une bri-

. il mourut en novembre 1704,

délivrait ainsi \ et ses proches . qui ri avaient

:' à souffrir jusque-là des outrages de sa vie de

riches l.

\te Claude— Philippe de Caylus ne

.par laquelle il fut élevé avec

des . deux et des attentions extrêmes. Il

fut fait Grand d'Espagne de première classe, Cheval: la T ■ - armées de Philippe

mourut Vue-Roi de Valence en 17^0; l'autre ne pos qu'un seul titre, mais son grand caractère et ses propres ■ nt un éclat supérieur, ce fut le célèbre

ne d'Auxerre, janséniste, dont l'abbe Dettey a publie la vie en 176s.

1. Dans ses Hémoires (édition Hachette in-8°, t. III, p. Saint-Simon dit, en effet : « Au commencement ri vem'.. mourut, sur la frontière de Flandre, un

homme qui lit plaisir a tous les siens; ce fut Caylus, de celui d'Espagne et de l'évêque d'Auxerre... Il était blasé, hébété, depuis plusieurs années, de vin et d'eau-de-vie, et

• jnu a servir, hiver comme ete, sur la frontière, pour qu'il n'approchât ni de sa femme ni de la cour. Lui aussi ne demandait pas mieux, pourvu qu'il fût toujours ivre. — Sa mort fut donc une délivrance dont sa femme et ses plus proches ne se contraignirent pas de la trouver telle. » — Caylus était

it-dernier rejeton de la seconde branchedes Caylus. JacquesdeLevis, comte de Caylus, tué en duel par d'Entragues en 15-.;. était le dernier représentant de la branche ainee.

x Notice sur la Vie

reçut une éducation solide et brillante, et sa première jeunesse se passa à la Cour chei Mme de Maintenait ou chej la Princesse d'Harcourt. C'était un milù bien susceptible de faire naître en lui les sentiments les plus délicats et l'esprit le plus agréable. Dans son entourage, dans V air même qu'il respirait , il y avait comme un parfum de familiarité décente, de gaieté douce et d'urbanité, une aisance à tout dire, une politesse affinée, qui répandaient dans les caractères et dans les relations une quiétude enjouée et heureuse.

C avlus tenait de son père un tempérament vigoureux et de grandes dispositions pour le métier des armes. Il avait de la hardiesse, la bravoure irréjlcchie et les principales qualités qui font la valeur du guerrier. Vers t'jor)p à peine âgé de dix-sept ans. il entra dans les mousquetaires, et dès sa première campagne, à la bataille de Malplaquet, croyonsnous, il se distingua par sa vaillance et son intrépidité : « Voyei mon petit Caylus, il a déjà tué un de ennemis!1 » s écria Louis XIV en présence de toute sa Cour, lorsque le petit-neveu de Mmv de Maintenon revint tout glorieux du baptême du feu, et le

i. Abêcédario de P.-J. Mariette, publie par Ph. de Chennevicres et de Montaiglon. Paris, 1851 à 1860. Article Caylus, t. I. p. 310.

et les Œuvres de Caylus. xi

Roi, pour le récompenser, lui donna un guidon de gendarmerie. En ijn il fut nommé inestre de camp d'un régiment de dragons de son nom. à la tête duquel il fit des prouesses en Catalogne. Il se trouvait en l?fi au siège de Fribourg, où il courut de grands risques a l'attaque du chemin couvert . qui fui très meurtrière.

« La faveur deMmc de Jlaintenon, dit Lebeau . dans son Eloge de Caylus l, pouvait suppléer au mérite et aurait fait avantageusement valoir celui du Jeune comte, s'il eût été de caractère à se prêter aux vues de sa famille. »

Sa bravoure naturelle trouvait une pente aisée et commode pour monter aux plus grands honneurs, mais la paix de Rastadt le laissait dans une inaction dont sa vivacité ne s'accommodait pas ù.

Caylus abandonna l état militaire et prit sa retraite eniji^. Il se mu à parcourir l'Italie, et dès lors sou amour pour les beaux-arts commença à se faire sen-

i. Éloge historique de M. le comte i.' Caylus, lu àla rentrée de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 8 avril 1766, par M. Le Beau, secrétaire perpétuel de la même Académie, in-40. •

2. Dans sa Correspondance littéraire de septembre 17^5, Grimm prétend, à tort, que Caylus n'embrassa pas le métier des armes, ainsi que l'auraient exige son état et sa naissance. — Nous devions relever cette erreur.

xii Notice sur la Vie

tir irrévocablement en lui et décida de son goût et de ses occupations. Ce fut avec enthousiasme que le jeune homme contempla les chefs-d'œuvre de Rome, s'émerveilla, s'imprégna de la beauté des fresques 0:1 des statues. Toutes ses facultés furent captivées, absorbées dans la radieuse évocation artistique de tout un passé. Il était parti sans but. pour distraire un naturel turbulent et apaiser ses besoins d activité brûlante; il revint transformé par V amour des belles choses ; V artiste venait de tuer en lui le militaire.

A cette époque commence la vie aventureuse et littéraire ds Caylus : « En juin iji8} raconte son panégyriste Lebeau. il saisit i occasion de passer dans le Levant. Il partit avec Al, de Bonac. qui allait relever AI. Desalleurs à la Porte Ottomane. Arrivé à Smyrne. il profita d'un délai de quelques jours pour visiter les ruines d'Ephèse. qui n'en sont éloignées que d'environ une journée. Vainement s:efforça-t-on de l en empêcher, en lui présentant les dangers qu il allait courir. Le redoutable Caracayali. à la tête d une troupe de brigands^ s'était rendu maître de toute la campagne, et portait l'effroi dans toute l ' Anatolie, Il s'avisa d'un stratagème qui lui réussit. T êtu d'une simple toile de voile, ne portant sur lui rien qui put tenter le plus modeste voleur, il se mit

ec les :- le Caylus. xin

sous la couduite de deux brigands de la bande de Caracayali . venus à Sar/rne. où par crainte on les souffrait. Il fit marché avec eux. sous la condition au'ils ne toucheraient leur argent qu'au retour. Comme ils n'avaient d'intérêt qu'à le conserver. jamais il n'y eut de guides plus fidèles. Ils le conduisirent, avec son interprète, près de leur chef, dont il reçut l'accueil le plus gracieux. Instruit du motif de son voyage. Caracayali voulut servi'- sa curiosité: il l'avertit qu il y avait dans le voisinage des ruines dignes d'être connues, et. pour l y transporter avec plus de célérité, il lui fit donner deux chevaux arabes, de ceux qu'on appelle chevaux de race. Le comte se trouva bientôt sur les ruines de Colophon. Il retourna passer la nuit dans le fort qui servait de retraite à Caracayali. et le lendemain il se transporta sur le terrain qu'occupait anciennement la ville d'Ephèse.

i Après un séjour de deux mois à Constantinople. Caylus alla voir la Cour Ottomane, que la guerre de Hongrie avait attirée à Andrinople; tout le pays était infecté de la peste : le comte n'en ressentit aucune atteinte ; la bonté de son tempérament le sans. Il passa le détroit des Dardanelles pour reconnaître ces campagnes si riches et si Jleuries dans les poème; d'Homère. Il ne s'attendait pas à rencontrer aucun vestige de l'ancien II ion. mais il se promettait bien

xiv Notice sur la Vie

de se promener sur les bords du Xanthe et du Si mois : ces .fleuves avaient disparu. Les vallées du mont Ida n'étaient plus qu'un désert sauvage^ fournissant à peine quelque nourriture à des avortons de chênes dont les branches rampaient sur la terre et se desséchaient presque en naissant. Ce fut là le terme qu'il mit à ses recherches dans le Levant. La tendresse de sa mère, qui le rappelait sans cesse: retint sa curiosité. Il entra dans le port de Marseille le 27 février 171J. »

Vannée ijtS fut consacrée à une excursion en Angleterre et en Hollande, où il ne trouva à noter que deux curiosités : « Un homme à Amsterdam qui a poussé l'anatomie si loin qu'il a non seulement disséqué, mais encore injecté des fruits et surtout des poires, et à Alalines. une file portée en terre qui pesait plus près de neuf que de huit cents livres 1. «

Nous veno;is de tailler largement une portion de la vie de Caylus dans /'Eloge naïvement emphatique de Charles. Lebeau; il était inutile de paraphraser cette aventure du bon larron Caracayali , qui semblera bien mesquine à notre époque; ces premiers voyages de l ami de l'abbé Barthélémy ne sont guère relatés par d autres biographes, ils ont une saveur toute spéciale

1. De Concourt, Portraits intimes du xvm' siècle t. II. P. 13.

et les Œuvres de Caylus. xv

. le récit que nous nous sommes permis d'en donner, et la sobriété en fait tolérer l'accent.

Après avoir consacré ses premières années de jeunesse aux et à la vie nomade. Caylus., de retour à Paris, songea à s'y fixer, à y classer les connaissances qu'il avait amassées dans ses pérégrinations et éi jouir des richesses artistiques qu'il en avait rapportées. Sa vigoureuse santé réclamait une activité fébrile, et il lui fallait des occupations multiples pour lasser sa puissante virilité. Il rechercha la compagnie des artistes et se montra leur adorateur, leur protecteur et leur ami ; on disait de lui et. paraît-il . avec asseï de vérité qu'il était le protecteur des arts et le fléau des artistes, car, s il les encourageait et les aidait de sa bourse, il demandait en échange une déférence aveugle pour ses conseils, et, après avoir commencé par le rôle de bienfaiteur, il finissait par celui de tyran. Mais, si son caractère pouvait avoir des inconvénients pour les artistes, le bien qu il a fait aux art-: emporte de beaucoup la balance de ses torts1.

t Les lettres, le dessin, la musique, disent MM. de Goncourt, l'occupent et l'emportent, se le disputent et se le partagent. Son esprit sautant et bondissant va de l'art à la science et aux ressorts de l art : et le

i. Correspondance littéraire de Grimm. édit, de M. Tourneux, t. VI.

xvi Notice sur la Vie

voilà qui conduit une décoration à 1 Opéra. qui ne ré. e plus qu'à renouveler la mécanique du théâtre, qui pèse les inconvénients de cette ferme des théâtres d Italie derrière laquelle on bâtit la machine du tableau, qui songe à mener le spectacle beaucoup plus loin} à faire du grand} à joindre } pour la surprise et l'illusion. l'exactitude et l'imagination d'un poète et d'un peintre1. Alais le dessin était son grand passe-temps. Il dessinait familièrement avec Watteau. usant de ses modèles et des leçons muettes de son crayon-. Aussitôt entré en relations avec AI. Croiat3. il avait été comme éclairé par les merveilles de son cabinet : quel service } s'il donnait au public ces dessins, ces premiers jets de la main et de la tête des grands génies! quels exemples pour les peintres ! que de plaisir pour les curieux! le noble et grand travail de traduire, mot à mot. trait pour trait, ces coups de plume où l'idée du maître^ à peine née. vivante déjà, bégaye et rit comme dans un berceau! Le comte de Caylus gravera donc, et il grave ; il grave sans peur, effrontément . sabrant

i. Lettre a l'abbé Conti.

s. Abécedario de Mariette, t. 1.

3. Joseph-Antoine Crozat fit graver en 1729 les tableaux et dessins de sa collection, qui se trouvent iéunis sous le titre de Cabinet de Crozat. Cette publication, après lui, a été continuée par Mariette et Basan.

et les Œuvres de Caylus. xvu

à grands coups les : italiens , balayant les

res de feuilles, les paraphes de verdure, les faes détachées du ciel blanc et vierge, les dessins naïfs et rudes des Carrache. Les figures délicieuses et juvéniles du Guerchin se lèvent et sortent de sa main contournées d'un trait large, appuyé, épate . les ombres des chairs reprises de caresses, de pointes faciles et gaies. Puis les longues et volantes créatures du Parmesan, enlevées comme d'une aiguille légère et courante ; et la main, la fameuse main oyait

alors une griffure de Michel-Ange, les terribles esquisses de Rubens rendues à outrance. ulatures de Bandinelli accusées et ressenties pur la plume de roseau, les caricatures de l inci et les carrées de Van Dyck. Et le cabinet de M. Cr livré, donné à l'Europe par l'infatigable Caylus. L cabinet du Roi était pillé pareillement et sry p: de même; et de Raphaël et de Rembrandt, le faire, les ■ rocédés, l'adresse ou le feu, la manière ou le style. le secret des dessinateurs était par lui surpris et public.

Au milieu de ce mouvement, de ces agitations, le Comte de Caylus rayonnait ; c'était un homme simple cependant. Sur les soixante mille livres de revenus qu'il possédait, à peine en dépensait-il dix mule pai an pour son entretien ; tout le reste était employé a

xviii Notice sur la Vie

faire du bien et à encourager les talents1. On le rencontrait dans son modeste costume, avec ses bas de laine, ses bons gros souliers à boucles, un habit de drap brun avec des boutons de cuivre et un grand chapeau sur la tète. Il s'en allait ainsi dans les faubourgs, se mêlant aux joies du bas peuple , étudiant avec curiosité les mœurs parisiennes, notant les expressions et s'ébaudissant des saillies populaires ou des moindres facéties des commères de la Halle.

Les gens du monde reprochaient au comte de Caylus cette simplicité' outrée dans ses habits , comme une affectation et un air de singularité. On prétendait qu'il cherchait à se distinguer par des mœurs totalement- opposées à l'élégance 3 et au bon ton des gens de

i. Se présentait-il a Caylus, dit Grimm, un jeune homme avec d'heureuses dispositions et sans pain, comme il convient à un nourrisson des Muses, aussitôt celui-là l'établissait dans l'atelier d'un bon maître de l'Académie, payait sa pension, présidait à son éducation et pourvoyait à tout. Le public lui doit de cette manière les talents de Vassé et de plusieurs jeunes artistes de l'Académie de peinture et de sculpture.

2. «La simplicité noble de son caractère (ainsi s'exprime sur Caylus le Nouveau Dictionnaire historique) passait peutêtre un peu trop jusque dans son extérieur; mais sa libéralité faisoit tout son luxe ; il encourageoit les talents par des récompenses, et il prévenoit les besoins des artistes indigents par des bienfaits. »

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