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BALS DE BOIS

LETTRE De AI. le comte Z*** à AI. le marquis, etc.

onsieur, cher ami et marquis, c'est pour vous dire que je ne vous regrette point ce port ; quand vous seriez encore moins généreux qu'assurément vous ne Fêtes pas, vous verriez avec contentement, le récit de nos joies et l'amusement de nos plaisirs. Je crois que vous êtes instruit de l'heureux ma-

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riage de notre incomparable Dauphin ; si vous ne le savez, je vous rapprends.

La bonne ville de Paris a fait la magnifique, on peut assurer qu'elle a tout mis par écuelles, pour en témoigner son plaisir ; elle a donné sept grands bals gratis, qu'elle a fait bâtir par exprès, pour ne servir qu'à ça : c'étoit, comme qui diroit, de belles halles. Là, l'on a vu des violons, des lumières comme en plein jour, et beaucoup de bonnes choses à boire comme à manger; à vous dire le vrai, c'est là ce qu'on appelle des fêtes, et cela vaut bien mieux que des fusées violentes. Ce n'est pas qu'il n'y en ait eu, peut-être même en plus grand nombre, mais, sauf votre respect, d'une autre nature : les Parisiens sont trop attachés au Roi pour avoir manqué à ce qu'ils lui dévoient dans une si belle rencontre. Vous savez que je suis assez bien faufilé, et que je vais beaucoup dans les compagnies ; je me suis fait un plaisir, rapport à vous, Monsieur, cher ami et marquis, de ramasser plusieurs histoires, qui sont arrivées dans le nombre, et de vous les adresser. Il y en a par-ci, par-là, de vos amis, qui vous regrettent souvent en trinquant le verre à la main et la larme à la bouche. Sur ce, Monsieur, cher ami et marquis, vous priant d'excuser la liberté, je suis et serai toute la vie, Votre, etc.

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PREMIERE AVENTURE Arrivée au Bal de la Porte Saint-Antoine.

Notre ami Guillaume l'Engelé, qui, comme on sait, a une renommée, et qui pète plus haut que le cul, rapport qu'il rote souvent, ce qui faisoit qu'il ne pouvoit pas aller au bal, sans être pris pour lui à cette manière de soubresaut de son cœur, qu'on découvroit toujours au travers du masque ; mais aussi avoit-il une drôle de femme, qui savoit bien son pain manger, pourquoi elle en prenoit de chez plus d'un boulanger : arriva de tout ça qu'elle eut beaucoup d'enfans par le canal de ses amis ; car un ancien a eu grande raison de dire, dans un de ses beaux livres, que pour avoir bien des enfants il faut avoir bien des amis, et encore il faut en acquérir d'autres, quand ce vient l'âge de les pousser. Comme c'étoit une commère delà joie, vous imaginez bien qu'elle ne manqua pas la circonstance des bals de bois, pour y faire de nouvelles connoissances dans le beau monde qui y affluoit ; et comme elle avoit oui dire, dans le cimetière Saint-Jean, que ce seroient des bals parés avec illuminations, et qu'on étoit en deuil, elle mit sa belle robe de serge noire, sur laquelle elle avait fait peindre, d'une manière bien entendue, un grand nombre de lampions ; car. pour ces occasions, il faut donner un peu

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dans une magnificence qui puisse faire de l'honneur au goût de la porteuse.

M. Hurel, qui étoit la coqueluche du fauxbourg Saint-Marceau, et qui reconnoissoit les visages, à ce qu'il prétendoit, à la marche des personnes, fut assez embarrassé de reconnoître celui de Madame l'Engelé, parce qu'il ne l'avoit jamais vue marcher ; mais, comme marchand d'oignons se connoît en ciboules, et que, par cette raison, il avoit bien de la finesse pour ouvrir une connoissance, et qu'il étoit retors, il entama ainsi la conversation, sans faire semblant de rien, comme pour tâter le terrain : Madame, il y a bien du temps que je suis mécontent de mon marchand de chandelles ; si vous vouliez me dire franchement votre nom, j'en prendrois chez vous, dès ce soir, pour la semaine. — Madame l'Engelé, qui n'étoit pas femme à se laisser tondre, parce qu'elle se sentoit bien de ce qu'elle étoit, lui fit voir bien vite qu'elle avoit la réplique à la main, en lui donnant un soufflet comme par plaisanterie. Apprenez, impudent, lui dit-elle fort sec, à ne point vous méprendre, et à ne pas déshonorer une sage-femme, en la prenant pour une vendeuse de bougie grasse. — Dans le moment qu'elle eut lâché ce mot de sage-femme, qui étoit dans cet endroit-là comme mars en carême, on entendit, dans un coin du bal, quelques plaintes qui disoient : Ah ! bon Dieu ! je vais accoucher; que dira ma pauvre mère ? Et tout aussitôt d'ouïr

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les salutations du nouveau venu, qui disoit, à sa façon, bonjour à la compagnie.

Madame l'Engelé, qui croyoit bien que cfétoit quelque marquise qui étoit venue là pour mettre bas son enfant, comme elle l'avoit fait sans que son mari en eût connoissance, se dépêcha bien promptement d'aller manigancer ça, et de prouver ainsi à M. Hurel qu'elle ne vendoit pas de chandelles. Mais est-ce que ne v'ià pas qu'au lieu d'une marquise, elle reconnoît, je ne sais comment, que c'étoit sa fille Louison qui étoit comme ça en travail ? Ça lui donna d'abord bonne opinion de sa façon de se déguiser, parce que, comme elle n'étoit pas mariée, il étoit drôle de faire croire à un public, en accouchant, qu'elle étoit femme ; mais comme Madame l'Engelé savait bien reprendre ses enfants à propos, elle crut, après quelques paroles de plaisanterie, qu'elle étoit dans l'obligation de demander à sa fille pourquoi elle faisait ça. Dame, à ce coup, Louison, qui ne se déferroit pas si facilement que la cavale de notre curé, lui dit bel et bien qu'elle gardoit toujours le plaisir pour le dernier, et qu'elle avoit mieux aimé accoucher devant, pour se marier par après, que de se marier d'abord, pour accoucher par ensuite. Madame sa mère, sentant bien, dans le fond d'elle-même, qu'il n'y a pas trop de réponse à ça, lui demanda, par manière de conversation, de quelles œuvres elle étoit devenue dans ce bel état-là. Mais ça lui fit bien de la honte, quand

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Louison répondit tout net que cfétoit de Jacquet, le porteur d'eau. — De Jacquet, cria Madame l'Engelé, d'un porteur d'eau ! ah ! quelle défaillance pour une femme comme moi ! — Eh ! ma mère, dit la souffrante, en vérité de Dieu, ce n'est pas ma faute; il me déclara qu'il vouloit que nous fussions aussi amis que ses deux sceaux, et puis je ne sais pas de quelle tournure il s'y prit; mais si j'avais su ce qu'il faisoit, voyez donc, est-ce que je l'aurois souffert? A présent, que j'ai quelque doutance de ses manœuvres, qu'il y revienne, il verra.

Hélas ! la pauvre innocente, dit Madame l'Engelé, je vois bien que ce n'est pas de sa faute, j'y aurois été prise tout comme elle ; et ça ne seroit pas arrivé, si je lui avais donné plus de connoissance des manières du monde. Et là-dessus on emporte Louison : mais comme Madame l'Engelé avoit voulu faire contre fortune bon cœur, elle tomba tout aussitôt éblouie sur le ventre, pour ne pas dire sur le nez, sans connoissance ; et, sauf votre respect, ses cotillons se levèrent, de façon qu'on vit son derrière, sur lequel elle avoit oublié de mettre un masque. On auroit été bien embarrassé de savoir qui c'étoit là, si M. l'Engelé, qui se doutoit bien, en homme d'esprit, qu'à ce bal-là il y auroit d'autres roteurs que lui, n'eût pas cru qu'il pouvoit y aller sans se commettre, avec trois de ses amis, qui, apercevant la physionomie de Madame, la reconnurent du premier coup, et dirent

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tous les trois, comme par inspiration, à M. l'Engelé : Parle donc, compère, m'est avis que ce derrière-là, c'est de ta femme. — A quoi voyezvous ça? répondit bien fièrement AI. l'Engelé. — Pardi, dirent les autres, c'est qu'elle l'a comme du chagrin ; et quand on l'interroge sur la cause de ça, elle dit que c'est le chagrin que tu lui donnes, qui se jette là. — Oh bien, reprit M. l'Engelé, elle a peur apparemment, de me faire de la peine en me le découvrant ; car, dès qu'elle est avec moi, elle se couche sur le derrière : oh ! pour ça, il faut convenir que c'est une brave femme.

Vous croyez bien qu'on ne la laissa pas là, parce qu'elle se seroit enrhumée ; on la rapporta chez elle, on la fit revenir ; et encore, quant à présent, elle accouche les femmes et les filles, comme si de rien n'étoit.

DEUXIÈME AVENTURE Arrivée au Bal de la Barrière de Sève.

Dans une des belles réjouissances qui se trouva dans la rue de Sève, nous allâmes, comme de raison, pour en avoir notre part ; ma tante Guichard étoit avec nous ; M. Bertrand, le Clincailler, qui fait le coin, lui donnoit la main ; la cousine Perrotin étoit menée par le jeune Grand-Jean, et cadet Paulmé me donnoit

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le bras. Assurément Ton peut dire que nous étions la plus belle compagnie du bal, et que nous aurions été remarqués, quand bien même il y auroit eu d'autre monde qu'il n'y avoit pas. Après avoir dansé la Vigoureuse1 avec un Sultan qui avait un masque de papier, il me proposa d'aller me rafraîchir ; j'y consentis ; et nous attrapâmes une bonne bouteille de vin, que notre ami du pied de biche ne nous auroit pas donnée pour quinze. Nous eûmes encore un plût à Dieu et une moitié de poularde fine, dont il me donna fort honnêtement une aile et le fondement ; ensuite il tira de sa poche une tasse d'argent ; il l'essuya avec son mouchoir, me servit à boire, de façon que nous prîmes du rafraîchissement fort à notre aise. Nous étions placés, comme je vous l'ai dit, s'il m'en souvient, auprès de la buvette ; et le Sultan, qui ne perdoit pas un coup de dent, eut encore le bonheur d'attraper un grand et beau gigot de mouton froid; ensuite il me proposa de faire avec moi le tour du bal. J'y consentis, sans penser à ce qu'il avoit fait du gigot; car, pour moi, j'en avois ma suffisance ; je croyois peut-être qu'il en avoit fait un présent à quelque Demoiselle, qu'il avoit trouvée, de sa connaissance. Nous marchions dans la foule ; mais je voyois que tout le monde rioit en nous voyant passer, et

i. On n'a jamais pu retrouver cette danse; apparemment qu'elle est ancienne, ou que c'est une faute d'impression.

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que l'on se poussoit pour nous regarder : quoiqu'assurément, dans un bal, tout soit de carêmeprenant, il y a de certaines risées qu'une honnête fille n'aime pas à être l'occasion ; mais, après avoir vu longtemps que je ne voyois rien, je m'aperçus que le Sultan ne marchoit pas comme il avoit dansé, et qu'il tortilloit du cul, un tant soit peu bien fort. Je le lui témoignai en me retournant vis-à-vis; mais comme le manche fait ordinairement reconnoître le gigot, je vis qu'il l'avoit placé entre ses jambes, et que le manche sortoit. Il faut convenir qu'il v a des gens qui savent bien peu leur monde, et soutenir leur déguisement ; car je ne crois pas que ce soient-là des manières de Sultan.

TROISIEME AVENTURE Arrivée au Bal du Carrousel '.

Notre bon ami M. Jean Pain-Mollet, qui a pris le nom de sa rue, comme on voit M. Champagne porter celui de sa ville, avoit toujours comme ça de drôles d'imaginations. On diroit qu'il jette l'argent par les fenêtres ; et Ton se trompe bien lourdement, comme dit cet autre; car tous nos bons garçons de la Grange- Batelière furent bien confondus l'année dernière quand ils lui virent acheter deux sols et demi

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ou six blancs, à la foire Saint-Clair, un masque de pain cTépice, au lieu de prendre, comme eux, quelque sifflet ou trompette, qui est un meuble d'amusement, comme on peut voir quelquefois, tous les ans, à la foire Saint-Ovide; mais Jean Pain-Mollet, qui voyoit plus loin que son nez, avoit dessein de plaire, avec ce masque-là, à Mademoiselle Jacqueline d'Osier, dont il avoit pressentiment qu'il pouvoit faire son chemin, à un bal qu'elle avoit dit qu'on lui donnoit le jour de sainte Pétronille, sa fête ; car elle avoit pris ce nom-là aussi, comme on voit quelquefois d'aucunes personnes qui prennent des noms de baptême, quand ils ont fait fortune ; ce qui est une grande marque de bonté et d'attention de leur part. On me demandera, à ce que je m'attends de la part de quelque critique, quel chemin M. Jean Pain-Mollet comptoit faire auprès de Jacqueline d'Osier : je pourrois répondre fort naturellement à ça qu'il prétendoit faire la route de coutume; mais ça n'apprendroit pas au public une aventure croustilleuse qu'il est à propos qu'il apprenne, à condition qu'il n'en dira rien : c'est que Mademoiselle d'Osier avoit de sa nature le teint de la peau un peu beaucoup couleur de pain d'épice; et comme notre ami Jean Pain-Mollet avoit entendu dire dans le monde, en courant les rues, que le sexe se trouve toujours content de son visage, il avoit eu dans l'imagination de son esprit, qu'en mettant sur le sien un masque de même uni-

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formequ'étoit Mademoiselle Jacqueline, ça faisoit une galanterie qui devoit naturellement lui faire du plaisir à elle. Ça fit qu'il Taborda dans un des bals avec son déguisement, et lui parla de cette manière : Mademoiselle, comme vous avez l'esprit bien chargé, vous avez vu sans doute dans vos lectures d'histoires, car vous ne lisez pas de livres de romans, qu'autrefois MM. les chevaliers portoient, comme qui diroit, des livrées de leurs maîtresses : or, comme vous n'avez jamais eu de laquais ou, pour mieux dire, de garçons, et que vous n'avez point encore eu assez de confidence en ma discrétion pour me communiquer quelle couleur étoit le plus à votre goût, je me suis douté, à part moi, que c'étoit celle de votre agréable visage, et tout d'abord j'ai voulu porter la livrée du vôtre, en me présentant à vos regards avec ce masque de pain d'épice. Mademoiselle Jacqueline d'Osier démontra à ce coup qu'elle avoit bien de la modestie; car, au lieu d'être bien enflée de cette louange-là, pour punir M. son amoureux d'avoir osé publier son éloge, elle lui donna un bon soufflet, qui auroit sûrement mis le masque en compote, s'il avoit été aussi bien de croquet comme il était de pain d'épice. Naturellement, Jean Pain-Mollet, qui avoit appris la latinité, parce qu'il avait été deux ans répondeur de messes aux Quinze- Vingts, plaça ce passage d'une ode d'Horace, comme s'il avoit été de l'Académie : Etturpiter atrumdesinit in piscem

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millier formosa superne. — Gageons, dit Mademoiselle Jacqueline en riant, que ce sont là des sottises. — Mademoiselle, répondit M. Jean Pain-Mollet, il y a sottises et sottises; celles-là disent qu'une femme qui est belle par le nez, révérence parler, n'est pas de même si agréable par tous les bouts. Et là-dessus il s'en alla, après avoir donné ainsi son paquet à Mademoiselle d'Osier, qui n'en fut pas moins pour sa couleur de pain d'épice. Je m'attends bien que mon lecteur est inquiet de ce que deviendra le masque ; car, puisqu'il n'a pas été cassé par le soufflet, il faut qu'il soit en son entier ; et, s'il est entier, il faut savoir quelle charge il va avoir auprès de M. Jean Pain-Mollet. Il va rester dans le tiroir de sa salle, parce que M. Jean Pain-Mollet, qui savoit, par le cocher d'un potde-chambre de ses amis, qu'on devoit marier Madame la Dauphine, un an après, avec le fils du Roi, se douta bien qu'il y auroit bien une petite fête à cette occasion, qui pourroit bien en être une de faire reparoître le masque de pain d'épice. Il ne se trompa pas, car il s'en couvrit le visage au bal de bois du Carrousel; mais il arriva que Mademoiselle d'Osier, qui avoit fait un enfant à quatorze ans, pour s'accoutumer au mariage, dit à son fils, qui en avoit déjà douze, de venir avec elle au bal du Carrousel, et de prier une pension du fauxbourg Saint-Antoine de venir avec elle. Ne velà-t-il pas qu'elle reconnut le visage de M. Jean Pain-Mollet, en aper-

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cevant son masque, et qu'elle lâche après ses trousses toute la pension, en disant : Ce monsieur-là a un visage sucré. Aussitôt dit, aussitôt fait ; on sauta après le nez de M. Jean Pain- Mollet, qu'on trouva être un bon manger, et les yeux de même, et les joues encore mieux, parce qu'elles étoient plus charnues ; et quand le masque fut mangé, et que la pension vit un autre visage dessous, elle crut qu'il étoit encore sucré, et le mordit ; ce qui fut cause que M. Jean Pain-Mollet se sauva, après avoir perdu queuque morceau d'oreilles et autres lieux ; ce qui fait bien voir que c'est un grand malheur, quand on ne sait pas faire les plaisanteries qui conviennent aux personnes.

QUATRIEME AVENTURE Arrivée au Bal de l'Estrapade.

Commère, j'ai vu des mascarades où Ton ne connoissoit rien, mais rien du tout, et qu'un sorcier n'auroit pas devinées : vous avez tout perdu, ma commère, denepasvenirvoirça; falloit laisser gronder votre homme ; on n'a pas du bon temps tous les jours : il étoit malade, dites-vous, vous n'en pouviez donc rien faire, et le lendemain vous l'auriez tout ragaillardi par les beaux contes et les belles histoires que

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vous auriez à présent à l'y faire. Pour ça, ma commère, j'en ai pour ma vie, moi, à conter et conteras-tu. Y en avoit un, entre autres, qui n'étoit pas grand ; non, ma foi de Dieu, il n'étoit pas plus haut que la petite Manon à la commère Poirée ; je ne puis m'empècher de rire de sa drôle de figure ; c'est un facétieux corps, il faut l'y donner ça : il avoit deux masques sens devant derrière ; par ainsi, on ne savoit bonnement quand il avançoit ou quand il reculoit : il avoit un escofion de demoiselle; et j'aurois juré, de queuque côté que je m'y prisse, que c'étoit une petite fille qui étoit logée à la veuve j'en tenons. Ce qui me chiffonnoit malheur est que devant comme derrière elle paroissoit avoir la même charge. Vous sentez bien, commère, que ce n'étoit pas naturel ; aussi je ne savois bonnement qu'en penser, et je ne pouvois cesser de la dévisager, tantôt par ici, tantôt par ilà ; tantôt croyant que c'étoit le bon côté, tantôt que ce ne l'étoit pas. J'en étois là ; velà-t-il pas qu'on lui marche sur le pied ! elle de crier un gros mot, tout à droit, d'une petite voix ; moi, de dire aussitôt : Bonne Vierge, prenez garde à son fruit. Tout le monde qui étoit là se presse et lui fait place; l'un lui va quérir du vin, l'autre du rogome et de staffaire de toutes les couleurs et de toutes les façons : elle vous prend tout ça, ma commère, comme je ferois me portant bien. Il est vrai, faut tout dire, qu'elle ne buvoit jamais que d'un côté,

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car je la regardois fixement. Tandis que nous la tenions dans nos bras pour la réconforter, qu'en arriva-t-il ? le diable de masque ne s'étoitil pas saoulé bel et bien, ma commère? Ce n'est pas tout ; velà-t-il pas le vin qui vous l'y porte à la tête, la velà qui se trouve mal, et qui ne connoît plus rien ; enfin finale, si saoule qu'elle ne pouvoit dire pain. De tout ça, ma commère, je ne m'en doutois pas plus que vous ; je la croyois en travail pour se délivrer. Ah! si j'avois su ce qui en étoit, ça ne se seroit pas passé comme ça : mais n'importe; nous la couchons sur un banc, nous la confortons, nous la retournons, nous la tâtons, et nous trouvons toujours la grossesse de deux côtés; nous ne savons par quel bout nous y prendre, à l'égard de ses deux chiens de visages, vous entendez bien. Mais veci le bon ; vous ne devineriez jamais, ma commère, ce que c'étoit que ça. Nous y serions encore, entendez-vous, si je ne Pavois deviné en touchant ; car, à la parfin, je lui ôtai tous ces masques de partout, et je vis que c'étoit un vieux vilain, bossu du devant comme du derrière, qui s'etoit fagotté en demoiselle, que j'aurois juré qui étoit grosse, comme je ne l'étois pas. Ah ! dame, voyant ça à n'en pouvoir douter, je ne fus ni sotte ni étourdie, mais je me trouvai penaude, et si honteuse de l'avoir pris pour un autre, que nous l'emportâmes par les pieds et par la tête, la grosse Jacqueline et moi, et que nous le portâmes à la porte du bal,

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et fort proprement; comme il le méritoit, nous le mîmes, fort bien comme ça, dans un gros tas de boue, où nous le couchâmes tout brandi, si bel et si bien, qu'il y étoit encore, j'en jure, le lendemain matin, qu'une belle madame de condition, que Ton dit être de qualité, l'est venue chercher pour l'épouser demain.

CINQUIÈME AVENTURE Accident arrive dans un des Bals.

Billet de Jean Brûlé, dit Babine, trouvé par une compagnie avec qui il devoit aller à un des bals de bois, qui ne le reçut point ; mais bien une autre inconnue, qui Ta trouvé, par hasard, par terre.

« Je suis bien fâché de ne pouvoir aller au bal de bois avec vous ; mon ami Le Duc, traiteur de la rue Auz-ou, sort de chez moi ; le maréchal des mousquetaires nrfattend ; je vais diner chez le suisse du Luxembourg : il faut que j'écrive au marchand d'andouilles de Châlons ; et je ne puis me dispenser de me faire décrotter. »

On avertit que Ton rendra ce billet à ceux à qui il peut appartenir, quoiqu'il soit un peu

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défiguré ; la raison, c'est que Ton a beaucoup marché dessus: mais on a cru devoir rapporter cet accident, pour faire voir comme quoi les lettres se trouvent perdues, quand elles ne sont pas rendues à leur adresse, ou autrement ; et comme elles reviennent, lorsqu'on n'y songe plus du tout, quand on les retrouve. Ce qui fait bien voir à la jeunesse que le style de récriture est bien dangereux.

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