‹ FacétiesChapitre 11 sur 50 · M. MI NUT I N · texte numérisé non relu

M. MI NUT I N

Il n'est rien que je ne fasse pour soutenir L'honneur du corps. Y consentez-vous, ma

femme ?

MADAME MINUTIN.

Soit.

M. MINUTIN.

Ah ! que je vais bien morguer mes confrères.

M. BORDEREAU

N'allez pas garder minute de cet acte-là, au moins. Pour peu qu'une bourgeoise fût passable, elle auroit bien l'ambition de parvenir aux honneurs du tabellionnat. Au reste, Monsieur Minutin, mon ami, comptez toujours sur moi. Il faut qu'au premier jour j'aille sans façon manger votre gigot.

M. MINUTIN.

Nous ne vous ferons pas l'affront de vous faire manger avec les clercs.

36 Contes de Caylus.

Quand tout fut arrangé de la manière que je viens de le dire, il étoit une heure après minuit, ce qui fit que M. Bordereau demanda la carte, qu'il paya tout de suite sans marchander. Madame Dubois lui demanda si c'étoit lui ou ce monsieur qui payeroit les débris des bouteilles, des verres et des assiettes cassées. — Plaisante gueuserie, dit M. Bordereau, pour en aller étourdir la tête de cet honnête homme! Combien faut-il pour tout cela ? — En conscience, répondit Madame Dubois, cela vaudroit cinquante francs pour un autre ; mais, comme c'est vous qui payez, je me contenteroi de deux louis, et c'est le prix courant ; vous concevez bien que je ne gagne rien là-dessus.

M. Bordereau allonge deux louis, on monte dans l'équipage, et je remène tout le monde, chacun chez eux.

Du-depuis, j'ai souvent mené Madame Minutin et M. Bordereau à sa petite maison au fauxbourg Saint-Antoine, où M. Minutin venoit les trouver le soir, jusqu'à ce qu'un beau matin, mon bourgeois fît un trou à la lune, dont il a emporté à mon maître près d'un mois de louage de son remise, et ce qu'il me donnoit pour boire.

Je crois que M. Minutin l'est allé trouver; car il a déménagé sa boutique, si tellement, qu'il n'y a laissé que des paperasses.

Guillaume, cocher. 37

HISTOIRE DES BONNES FORTUNES De Al. le chevalier Brillant in.

Un de mes amis, qui étoit cocher bourgeois, me proposa un jour d'entrer au service de M. le chevalier de Brillantin, pour mener sa diligence ; et je donnais là-dedans, parce que je ne savois pas ce qu1en vaut l'aune. C'est la plus fichue condition qu'on puisse imaginer.

Je me souviendrai toujours qu'un matin, qu'il y avoit tout plein de créanciers dans son antichambre, il donna des coups de bâton aux uns, des coups de pied dans le cul aux autres; de façon que, comme par son commandement j'avois aidé à les mettre dehors, ils se mirent cinq où six après moi, dans la rue, où ils m'équipèrent en enfant de bonne maison : cela fit qu'avec les coups de plat d'épée qu'il me donnoit en particulier, je le laissai là ; et puis, affûte-toi, mène les chevaux qui voudra. Dans les commencemens que j'étois à son service, je ne savois pas encore le trantran de son allure ; c'est pourquoi, une fois qu'il sortoit de l'Opéra, et qu'il y avoit bien du monde à la porte, il me dit tout haut : Chez la marquise.— Quelle marquise? lui dis-je. — Chez la marquise où j'ai dîné, répondit-il. — Ah! ce lui fis-je, dans la rue de la Huchette, je sais où c'est. — Cette réponse fit rire tout ce qui étoit là; et si pourtant on ne savoit pas que c'étoit

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une couturière : ça n'importe, en descendant du carrosse, il me promit vingt coups de bâton, quand nous serions à la maison ; je ne les ai pas comptés, mais si je Pavois laissé faire, du train qu'il y alloit... la peste... mais ça m'apprit à vivre. Le lendemain, le valet de chambre et le laquais me dirent son allure, et je n'y fus plus attrapé.

M. le chevalier avoit trois ou quatre femelles, tant coëffeuses que couturières et autres, dont il faisoit des marquises et des comtesses dans le monde ; leurs appartemens étoient toujours au quatrième étage. Il n'y a pas de tapissier qui sache mieux meubler une chambre que lui, et à peu de frais. D'une tapisserie de l'histoire de Bergame, il vous en fait une haute-lisse, et de chaises de paille, des fauteuils de damas ; les habits et les diamans ne lui coûtent pas plus : on peut dire que c'est un bel instrument que sa langue.

Du reste, il en fait accroire à tout le monde, et quelquefois il joue des jeux si drôles, qu'on ne peut pas s'empêcher de rire ; vous allez voir.

Un soir qu'il soupoit au fauxbourg Saint- Germain, avec plusieurs de ses amis, La Roche, son valet de chambre, va l'avertir, au milieu du souper, que je suis en bas avec son petit carrosse gris et ses chevaux de nuit. Aussitôt il dit tout bas, que toute la table l'entendit, à un de ces messieurs, qu'il va à un rendezvous, et qu'ils n'ont qu'à toujours se réjouir

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en l'attendant, parce qu'une petite heure fera son affaire.

Il monte en me disant : Au Marais, à toutes jambes ; et je le mène à l'ordinaire, grand tram ; mais il me fait arrêter au bout de la rue pour me dire d'aller, au pas, à la place aux Veaux.

Quand nous y sommes arrivés, il descend pour regarder de quel côté venoit le vent ; moi, je ne savois ce que cela vouloit dire ; comme il vit qu'il ne ventoit pas, il se mit à taponner toute sa frisure, à se peigner avec ses doigts, en un mot, à s'ébouriffer tout au mieux ; après il se déboutonne, puis se reboutonne tout de travers ; il déroule ses bas, chiffonne ses manchettes, ôte le bouton d'une, se met du rouge au bout du nez, arrache sa mouche dû front, se marche sur les pieds ; enfin, il se met comme en revenant du pillage.

Quand cette farce-là eut duré environ une demi-heure, il remonte et m'ordonne d'aller doucement jusqu'à cent pas de la maison où étoient ces messieurs, et d'entrer dans la cour à toute bride. Son laquais, La France, m'a dit qu'il étoit arrivé dans la chambre tout essoufflé, et qu'il avoit dit à ses amis que ça n'avoit pas été sans bien de la peine, comme il y paroissoit, qu'il étoit venu à bout de la petite duehesse.

Il a fait cent tours pareils, qu'on prenoit pour argent comptant; mais il lui arriva, une

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fois, une vilaine catastrophe avec une vraie présidente de campagne ; c'est la bonne fortune la plus relevée qu'il ait eue, si tant est qu'on veuille l'appeler bonne fortune, à cause de la façon dont cela tourna. Si elle avoit bien fini, M. le chevalier n'auroit pas manqué de s'en vanter ; et puisqu'il faisoit de ses couturières des duchesses, il auroit fait de Madame la présidente au moins une impératrice.

Après tout, c'étoit aussi belle catin que beau robin, car Madame la présidente lui ressembloit presque pour les façons. Elle avoit été quelquefois à la cour, quand tout le monde y va voir jouer les eaux à la Saint-Louis et à la procession des cordons bleus. Avec ça que comme elle avoit vu des duchesses de condition, et autres, à l'Opéra ou ailleurs, elle en avoit pris les manières aisées.

Ils se faisoient donc accroire tous les deux que des vessies étoient des lanternes; en sorte que Madame la présidente promit de venir souper, un soir, à la petite maison de M. le chevalier : elle auroit bien voulu que c'eût été à la sienne, à elle-même, car elle étoit outillée de tout ce qu'il faut pour les rendez-vous ; mais elle l'avoit prêtée à une de ses amies, qui faisoit comme si elle avoit été à elle.

Madame la présidente arriva la première, comme cela se pratique aujourd'hui ; et quand M. le chevalier fut venu, ils se mettent à souper tête-à-tête, comme des fourbisseurs. Pour moi,

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après avoir bu deux coups d'une main et autant de l'autre, je vais chercher à roupiller un somme dans le jardin, à la belle étoile.

Il y avoit près d'une heure que je tapois de l'œil au mieux, quand je m'entends réveiller par deux voix qui parloient auprès de moi ; on voyoit clair comme dans un four ; mais je reconnus bien la parole de M. le chevalier, qui assuroit Madame la présidente, qu'il n'avoit aimé personne comme elle. — Chevalier, lui répondoit-on , vous hasardez beaucoup ; un homme aussi répandu que vous Tètes, a dû ressentir de grandes passions. — Il est vrai, reprenoit mon maître, et je ne suis pas assez sot pour en disconvenir; mais je vous jure en honneur que je n'ai jamais été aussi vivement amoureux que je le suis à cette heure. — Et voilà justement, dit la présidente, cette vivacité que j'appréhende ; vous n'ignorez pas, chevalier, que je suis veuve, et encore assez jeune pour appréhender de compromettre ma réputation. — Je vous jure,reprenoit mon maître, qu'elle ne court aucun risque avec moi, et que je saurai la ménager. Allons, ma reine, plus de résistance; rendez-vous aux empressements du plus amoureux de tous les hommes.

La conversation finit là pour un petit bout de temps ; car, un moment après, Madame la présidente dit à moitié bas : Eh mais, chevalier, vous n'y pensez pas ? Vous me prenez apparemment pour une grisette... vous n'avez nulle

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considération... ôtez-vous, cela est horrible... c'est malgré moi, je vous assure... vous m'assommez... vous aviez bien raison de dire que ma réputation ne courroit point des risques avec vous... retournez d'où vous venez... vous êtes un insolent... on n'en use pas ainsi avec une femme de ma qualité.

Je m'apperçus bien que la présidente s'étoit dépêtrée de M. le chevalier, car elle demanda son carrosse, et, malgré tout ce que pût faire mon maître, elle monta dedans, et le laissa là avec sa courte honte.

Cette affaire-là lui fit bien de la peine ; et comme il avoit, outre cela, besoin d'argent, nous allâmes auprès d'Orléans, où il avoit des lettres pour en ramasser. Il y avoit dans le village une jeune fille, fort jolie, qui avoit demeuré à Paris fort longtemps, avec sa marraine, qui l'avoit prise en amitié auprès d'elle ; mais comme elle étoit venue à mourir, Javotte étoit retournée avec sa mère, pour rester dans le pays, ce qui ne lui plaisoit guère.

La Roche, qui étoit au fait de la commission, tourneviroit cette jeunesse, pour la faire tomber dans les filets de son maître ; il lui avoit fait accroire que, si elle voulait l'épouser en mariage, il demanderoit son congé de valet de chambre, pour être concierge du château, ou pour aller vivre à Paris à louer des chambres garnies.

La fille, qui étoit futée, aimoit mieux l'un

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que l'autre, parce qu'à Paris on a une bien meilleure liberté que non pas à la campagne. Avec tout cela, elle voyoit bien qu'il avoit peut-être envie de l'attraper, ce qui faisoit qu'elle ne croyoit pas la moitié de ce qu'il lui disoit. Je voyois bien la manigance de La Roche ; j'avois envie de découvrir à Javotte la mèche du panneau où on vouloit la faire tomber; mais j'avois peur aussi que, si cela venoitàêtre su de M. le chevalier, je lui payerois tôt ou tard. J'étois donc bien embarrassé comment m'y prendre quand, un beau jour que j'étois dans le parc à faire je ne sais pas quoi, je vis passer la Javotte, et La Roche qui alloit après elle; je les suis à pas de loup, jusqu'à un petit endroit où ils s'assirent sur l'herbe ; je me cache derrière un buisson, d'où j'entends toute leur conversation, que voilà, comme je l'ai retenue, en propres termes, mot à mot.

La Roche lui disoit : Pourquoi ne vouloir pas croire ce que je vous dis des bontés que mon maître a pour moi ? Il ne me laissera jamais manquer de rien ; et il me disoit encore hier que si j'avois le bonheur de vous épouser, il ne prétendoit pas que je me retirasse de son service, comme j'en avois formé le dessein. Le sien est que vous demeuriez ici, dans le château ; votre logement est marqué : c'est dans l'aile gauche, du côté du petit bois, parce qu'il trouve qu'il est nécessaire que je sois logé auprès de lui, et naturel que vous soyez avec moi. Cependant

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nous aurons une chambre séparée, afin de me trouver plus à portée de mon service, et pour ne pas interrompre votre repos, quand, par hasard, dans la nuit, il aura besoin de moi.

Ces mesures-là, répondit Javotte, qui voyoit bien ce qui en étoit, sont bien prises; je crois que qui les dérangeroit vous feroit grand dépit. — Ce ne seroit, répliqua La Roche, que par rapport à M. le chevalier, qui mérite toutes sortes d'attentions ; si vous saviez jusqu'où s'étendent ses bontés pour moi, avec quelle amitié il m'assure qu'il veut travailler à ma fortune... vous verrez, vous verrez de quel air il s'y prendra; je suis persuadé que vous en serez surprise. — Point du tout, dit Javotte, je m'y attends, et que vous la méritez cette fortune, par toutes vos complaisances; mais, dites-moi une chose : si je deviens votre épouse, ne faudra-t-il pas que je fournisse aussi mon contingent de complaisance?

Je crois vous entendre, répondit le valet de chambre en riant un peu, celle qu'il pourroit exiger de vous ne doit vous causer aucune inquiétude par rapport à moi. Et quoique je vous aime chèrement, j'ai trop de bon sens pour donner dans Terreur commune. Non, non, je ne suis pas assez fat pour me mettre en tête que vous ne puissiez plaire qu'à moi. Un homme seroit ridicule de vouloir que sa femme ne lût belle qu'à ses yeux. — Ah ! je vous entends, répondit Javotte, vous seriez homme à vous prêter à certains petits desseins que M. le che-

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valier pourroit avoir sur ma personne. — Ayez meilleure opinion de moi, répliqua vitement La Roche. Cependant je crois qu'on peut, sans pécher contre l'exacte bienséance, ne pas s'arrêter à cent petitesses qui ne valent pas qu'on y pense, et sur lesquelles cependant le commun des maris se gendarme. Je m'explique : je vous suppose mariée ; M. le chevalier vous a vue ; il sait que vous êtes belle, et il le verra de plus près, quand nous serons unis. Je le connois pour un conteur de fleurettes, et c'est tout. Le bon seigneur n'en demande pas davantage : il vous cajolera sur votre beauté, sur vos agrémens, que sais-je moi? sur mille choses, qui le plus souvent échappent à un mari. Eh bien! irai-je sottement me fâcher de ce qu'il est poli, galant: de ce qu'il vous trouve de son goût? Ce n'est pas ma faute. Je ne le lui ai pas dit, pas fait remarquer. Entre nous, n'aurois-je pas mauvaise grâce de faire le jaloux pour une bagatelle qu'il vous aura dite en passant ? bagatelle qui, en effet, n'en est qu'une qui ne porte nul coup. Galanterie que vous dira le premier qui vous verra; car ce que je vous dis de lui, je le dis de tout le monde. Les hommes se sont fait une habitude de débiter la fleurette, et les femmes de s'en repaitre avidement. Pourquoi s'opposer au torrent, à un usage établi et, pour ainsi dire, généralement reçu ? En vérité, Mademoiselle, ce seroit être ridicule de gaieté de cœur. Si j'en suis cru, je serai le maître, sur

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cet article, dans mon ménage. — C'est-à-dire, répondit Javotte, que vous comptez avoir toute l'autorité, et me faire partager le déshonneur.

Le déshonneur ! reprit La Roche, expression vague, que chacun interprète à sa manière, et que personne n'entend au juste, pour lui vouloir donner trop d'étendue. Je n'ai pas plus d'esprit qu'un autre ; mais un gros bon sens m'enseigne à faire peu de cas d'une chose d'ellemême si chimérique, qu'étant réalisée, elle ne produit aucun mal effectif. Cependant il y a des gens assez sots pour s'en formaliser, et pour publier les visions qu'enfantent d'autres visions; plus un homme fait voir clairement qu'il est un sot, moins il passe pour l'être. N'est-ce pas bien entendre ses intérêts? Quoi! parce qu'il a plu à quelques cerveaux creux de rendre les femmes dépositaires de ce qu'on appelle notre honneur, il faut crier au voleur, quand elles le laissent échapper ! On veut que j'aille publiquement demander raison d'un mal dont je ne me serois jamais plaint, si mon voisin, que la chose n'intéresse point du tout, ne s'avisoit pas de s'en formaliser pour moi.

Les maris de votre espèce, dit Javotte, devroient faire imprimer cette morale-là. — Pensezvous, répliqua La Roche, que les femmes eussent tort de contribuer aux frais de l'impression? elles y ont autant et même plus d'intérêt que nous. Je vais vous le prouver, ajouta-t-il, en retenant Javotte, qui vouloit s'en aller, si vous

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voulez me prêter un moment d'attention. Et

sans attendre de réponse, il continua :

Quand nous vous avons confié la garde de

notre honneur, nous savions que vous le

défendriez mal; et, par un raffinement de sottise,

oui, de sottise, c'est le terme convenable, nous

avons mis en œuvre toutes les ruses dont on se

serviroit contre un ennemi dont on connoîtroit

la vigilance et l'intrépidité. Nous savions bien

que vous succomberiez même à de moindres

efforts; mais nous avons voulu nous mettre

dans le cas de vous faire les reproches que

mérite votre impertinence. Nous faisons bien

pis, à la honte de notre sexe plutôt que du

vôtre. Quand nous vous avons vaincues, nous

nous réjouissons de votre défaite, comme si

nous n'y perdions pas plus que vous; convenez

donc, Mademoiselle

En voilà assez, dit Javotte en s'en allant, je n'en veux pas entendre davantage. La Roche vouloit encore la retenir; mais elle le rabroua de façon que je vis bien qu'il n'y avoit rien à faire pour lui : c'est ce qui me fit prendre la hardiesse de lui proposer de la prendre en mariage pour moi tout seul.

Je n'attendis pas plus tard que le soir même, où je la trouvai seule, et tout à la franquette je lui lâche ce que j'avois sur le cœur à son égard : elle ne me met ni dehors ni dedans, de façon que j'avois bonne espérance, d'autant plus qu'elle n'étoit pas à savoir que j'avois

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quelque chose devant moi à Paris, des prolits que j'avois épargnés en menant l'équipage; de sorte que ça faisoit un petit magot bien joli pour une fille qui n'avoit rien du tout.

Deux jours après, Mademoiselle Javotte, de sa grâce, me dit qu'elle alloit bientôt partir pour Paris avec sa mère, pour tâcher de trouver une bonne condition, et que, si je veux les aller trouver là, nous parlerons d'affaires.

Ce qui lut dit fut fait ; le lendemain de leur départ, je me mets à les suivre à beau pied sans lance, après avoir demandé à M. le chevalier de l'argent et mon congé; il me donna l'un, tout sur le tas, et je cours encore après l'autre. Ça n'empêche pas que je ne rattrape mes gens à Montlhéry, d'où nous arrivons à Paris, chez une blanchisseuse de ma connoissance, où Mademoiselle Javotte et sa mère furent bien reçues.

Comme on ne trouve pas des conditions, d'aucunes qu'il y a, dans le pas d'un cheval, Mamzelle Javotte et sa mère furent un bout de temps sur mes crochets, que mon saint frusquin s'en alloit petit à petit, je proposai le mariage pour tout de bon; et comme la mère voyoit bien que j'étois le fait de sa fille, ça fut bâti en quinze jours. La belle-mère s'en retourna au pays après la noce ; et, moi, je trouve la condition duquel je vais vous parler, et ou notre femme entra par la suite.

Guillaume, cocher. 49

HISTOIRE DE MADAME ALLAI N Et de M. L'Abbé Evrard.

Ce fut tout bonnement et par un cas fortuit du hasard que j'entrai au service de cette dame. Comme elle passoit un jour sur le Pont- Neuf, un fiacre accroche son équipage si tellement fort, que son cocher tombe à bas, sans pouvoir remonter. Comme j'étois là présent en personne, je m'offre à monter sur le siège, ce qu'elle accepte. Son cocher ne pouvant plus mener depuis sa chute, elle le fit son portier, et, moi, j'ai pris sa place.

C'étoit une bien brave dame, veuve sans enfants, de quarante-deux ans environ, qui avoit été belle femme, et qui en avoit encore de beaux restes.

Il y avoit dans la maison M. l'abbé Evrard, qui conduisoit tout. Il étoit gras comme un moine, et cependant il ne mangeoit guère que des petits pieds; son visage étoit frais et vermeil comme une rose, à cause du bon vin de Bourgogne qu'il buvoit pour fortifier son estomac contre le bréviaire; il n'y avoit jamais sur son habit, ni sur son chapeau de castor, la moindre petite ordure. Ah ! c'étoit un homme bien propre !

Tout d'abord que je le vis, je le pris en

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amitié, car il avoit l'air d'un luron; mais j'ai bien trouvé à déchanter par la suite.

Quand on est mouveau venu dans une maison, on n'en sait pas le trantran ; cela fit qu'un jour je payai du vin au portier, dont j'avois pris les chevaux, pour afin qu'il m'instruise de tous les tenans et aboutissans.

Il me dit donc que Madame Allain — c'étoit notre maîtresse — étoit la meilleure femme du monde, quand on ne la contrarioit point; parce que M. l'abbé lui avoit appris qu'il ne falloit pas qu'un domestique dise non, quand le maître dit oui; quand même le bourgeois auroit tort, parce que le valet est un impertinent quand il a plus de raison que son maître.

Pour ce qui est d'à-1'égard de M. l'abbé, qu'il étoit, comme je le voyois bien par mes yeux, un gros compère qui avoit tant d'esprit, qu'il n'y avoit que Madame qui pût entendre quelque chose à ses discours; il en faisoit à toute la maison, en manière de prône ou de sermon, les dimanches et fêtes, plutôt que d'aller à la paroisse, parce que M. Evrard disoit que les prêtres de là ne savoient pas la bonne religion comme il faut.

Que Madame Barbe, la gouvernante autrefois de Madame Allain, ne faisoit presque plus rien dans la maison, à cause qu'elle étoit vieille, que de porter tous les matins un bouillon à M. Evrard, et de lui faire son chocolat, quand

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il étoit levé, et son café de l'après-dînée; et que Madame ne vouloit pas qu'elle fît œuvre de ses dix doigts que pour son service à lui.

Que Mademoiselle Douceur, la fille de chambre, faisoit tout ce qu'il falloit aux environs de Madame, excepté de bassiner le lit de M. l'abbé, l'hiver, qu'il faisoit froid, et de lui mettre ses moines à côté de ses jambes, et sa boule d'étain pleine d'eau chaude aux pieds, quand il étoit dans le lit.

Que M. Coulis, le cuisinier, avoit ordre de faire tout de son mieux en fricassées, et surtout en soupe; parce que M. l'abbé disoit, à chaque bout de champ, que le bon potage faisoit le bon estomac.

Qu'il n'y avoit pas pour le présent d'officier en confitures, à cause qu'on avoit renvoyé le dernier, qui ne faisoit pas son métier, comme M. Evrard le vouloit, qui s'y connoissoit mieux que lui. On en avoit mandé un de Tours et un de Rouen, pour voir à qui ferait le mieux des deux.

Enfin finale, qu'il falloit que tout le monde obéît à M. l'abbé, qui n'en faisoit qu'à sa tète, comme les bonnetiers, dans la maison où il étoit maître de tout, jusqu'à manier l'argent de la baronne, sans compte ni mesure.

Quand je fus bien instruit de tout cela, je m'arrange là-dessus, de façon que j'obéissois plutôt à Monsieur qu'à Madame.

Malgré tout cela, je manquai pourtant d'en

52 Contes de Caylus.

sortir. Un jour que j'avois un peu viné, j'avois mené M. Evrard, pour prendre l'air, dans les allées de Vincennes. En revenant, comme je voulois passer plus tôt qu'un autre à la porte Saint-Antoine, nous accrochons tous les deux, pas bien fort pourtant, mais assez pour réveiller M. l'abbé, qui sommeilloit dans le carrosse.

Il ne fut pas plus tôt arrivé à la maison, qu'il alla dire à Madame que j'étois un brutal qui ne savoit pas mener, et qu'il falloit en prendre un plus doux.

Moi, qui ne savois rien de rien, je fus bien étonné, quand Madame me fait appeler, pour me signifier qu'il faut que je fasse mon paquet pour le lendemain, qu'elle prendra un autre cocher.

Je ne pus m'empêcher de demander la raison pourquoi. Et M. l'abbé me répond que c'est pour m'apprendre à ne pas accrocher, au risque de faire tuer le monde, à cause que je suis un ivrogne qui pue le vin d'une lieue.

J'étois fâché de sortir pour un si chétif sujet; mais, enfin, on ne reste pas chez le monde malgré eux. Le lendemain, comme je vas pour monter à l'appartement de M. l'abbé, et recevoir mon argent, voilà ma femme qui vient m'apporter du linge à rechanger, et je lui conte mon histoire dans la cour, que M. Evrard nous voyoit par la fenêtre. Madame Guillaume se mit à pleurer de me voir sur le pavé; moi, je la console de mon mieux, et je vas chez M. Evrard pour toucher mes noyaux.

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Mon compte étoit tout prêt. Comme je met-

tois mon poussier dans ma poche, M. l'abbé me

fait la grâce de me dire : Quelle est cette jeune

femme à qui vous parliez dans la cour ?

Monsieur, vas- je lui répondre, c'est la mienne. — Vous êtes donc marié ? ce fit-il. — Oui, Monsieur, vous n'êtes pas à le savoir, lui fis-je. — Oh! cela change la thèse; il faut avoir de la commisération pour les gens qui ont de la famille. Combien avez-vous d'enfants? Celui ou celle qui va venir, lui répondis-je, ce sera le premier. — C'est une raison de plus qui engage ma charité a demander grâce pour vous, dit-il; l'état dans lequel se trouve votre femme, et la misère où vous vous verriez, peut-être, bientôt plongé, étant sans condition, me font oublier vos sottises : allez, retournez à votre devoir; j'obtiendrai votre pardon. Votre femme demeure-t-elle dans le quartier? — Tout au contraire, Monsieur, lui répondis-je; elle est vraiment bien loin. — Mais, continua-t-il, elle doit être fatiguée de venir de si loin? Je crois qu'il y a, ici-dessus, une petite chambre où l'on pourrait la loger; elle sera plus à portée des secours que son état exige. La charité de Madame Allain s'étend sur toutes sortes de sujets indistinctement; mais il est naturel que ses domestiques soient préférés : je vais lui demander le logement de votre femme; faites toujours apporter ses petits meubles, en attendant.

Je demeurai si ébaubi, en voyant tant de

54 Contes de Caylus.

bonté, que je restai comme une statue qui ne souffle pas, sans pouvoir le remercier. Dans le temps que je raconte tout cela à Madame Guillaume, notre maîtresse nous fait venir tous les deux devant elle.

Après bien des questions, et des oui, et des non, à cause que Madame Allain n'avoit Jamais voulu avoir de ménage chez elle, enfin, il fut arrêté que ma femme coucheroit dans la petite chambre, au-dessus de M. l'abbé, et moi, dans la mienne, à l'ordinaire, sur récurie.

Il me parut, à quelques paroles que dit Mamzelle Douceur, qu'elle n'étoit pas bien contente de voir Madame Guillaume dans la maison; mais comme on ne lui demandoit pas son avis, c'étoit à elle à se taire. Cela n'empêcha pas notre femme de venir s'y installer quelques jours après ; et ce qui fit encore plus de peine à la chambrière, c'est que M. l'abbé fit manger Madame Guillaume à l'office; et, puis, quand elle fut près de son terme, on lui en portoit dans sa chambre, à cause qu'elle pouvoit se blesser en montant ou en descendant, de façon qu'elle étoit bien choyée.

J'étois si aise de voir toutes ses bonnes manières, que je me serois mis dans la glace pour Madame et dans le feu pour M. l'abbé, qui prenoient tant de soin de ma femme et de son fruit, qui fut une petite fille, qui vint un peuplustôt que Madame Guillaume ne croyoit; cela fit que Madame Allain ne lui donna

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qu'une petite layette de rien, au lieu d'une plus belle ; mais M. l'abbé dit à Madame Allain qu'il n'y avoit pas grand mal, parce que l'autre serviroit pour le premier enfant qu'auroit notre femme.

Tout alloit le mieux du monde dans la maison, où chacun étoit content, à l'exception de Mamzelle Douceur, qui me làchoit toujours quelques brocards en passant, sur Madame Guillaume et M. l'abbé. A la fin, pourtant, cela me mit martel en tète ; de sorte que je me mis à les espionner pendant longtemps, sans rien voir de ce que disoit Mamzelle Douceur, que je vis bien qu'elle n'étoit qu'une bavarde.

Un beau jour, elle crut avoir ville gagnée, en m'apportant une lettre d'amour de M. l'abbé, à ce qu'elle disoit, et qu'elle avoit vu tomber de la poche de ma femme; elle me la lut plus d'une fois, depuis un bout jusqu'à l'autre, sans y rien comprendre de ce qu'elle vouloit qui fût dedans contre mon honneur ; et vous allez voir qu'à la vérité il n'y avoit rien du tout de cela, car voilà que je vous la mets devant les yeux :

« Ma très-chère sœur,

« Je goûte enfin, avec une entière suavité, le fruit de la nouvelle vie dont j'ai eu le bonheur de vous enseigner la pratique ; et vous êtes prête d'entrer dans la perfection dont je vous ai vanté

56 Contes de Caylus.

les douceurs ineffables. Je m'aperçois aussi, avec plaisir, que vous n'avez plus ces sécheresses, dont la privation ne vous causoit, autrefois, que d'imparfaits embrasemens de cœur; sécheresses qui nous faisoient mutuellement désespérer de parvenir jamais à cet état de béatitude, qui fait la récompense de la vie unitive, dont nos plus grands et plus profonds docteurs nous font un si beau portrait ; cependant, comme je crois, et que je sais, par ma propre expérience, qu'il est bon quelquefois de s'éloigner des principes généraux, je ne saurois trop vous répéter que, pour faire cesser ces cruels combats, qui vous font ressentir encore les violentes secousses des tribulations intérieures, il faut un peu s'écarter du contemplatif, sans cependant le perdre de vue, pour donner quelque chose de plus à l'actif. Coopérez donc dorénavant avec moi, ma très-chère sœur, à la perfection de ces douces extases, dont votre tiédeur vous a privée jusqu'à présent, malgré les soins que je me suis donnés pour vous les faire goûter dans leur entière plénitude. »

Que trouvez-vous donc à cela? dis-je à Marnzelle Douceur, quand elle eut fini de lire. Ii n'y a pas là-dedans un seul mot de ce que vous voulez me faire accroire. C'est vraiment un bel et bon sermon, et vous voulez que je me plaigne de ce que M. l'abbé veut bien prôner notre femme? Non ferai, ma foi; au con-

Guillaume; cocher.

traire, je lui en aurai obligation, toute ma vie vivante.

Ah ! puisque vous le prenez si bien, réponditelle, il faut vous en donner encore un paquet ; vous m'avez Pair de le bien porter pauvre M. Guillaume! Que vous avez l'esprit bouche ! vous n'entendez donc pas ce que ces termes-là veulent dire pour votre honneur > — I our mon honneur, répondis-je? Vous avez donc la berlue à l'esprit ? Allez, allez, Mamze le Douceur, tant qu'on ne parlera que comme cela a ma femme, je n'ai pas peur de loger à 1 enseigne de j'en tenons.

Tant mieux pour votre femme et pour votre repos, Monsieur Guillaume, me dit-elle ; mais si vous ne comprenez rien à ces mots-là, l'abbé les lui fera bien entendre; le scélérat! je ne sais à quoi il tient que je ne l'étrangle : cet indigne » après ce qu'il m'avoit promis... Et tout de suite elle s'en va en jetant quelques larmes qui ne laissèrent pas que de me donner à penser que M. l'abbé lui avoit peut-être promis plus de beurre que de pain.

J'ai eu cette idée-là dans la pensée, pendant plus de huit jours; mais une chose que j'aperçus au bout de ce temps-là me fit venir tout autre chose dans l'esprit, tant sur elle, que sur Madame Guillaume.

^ Un matin que j'étois dans mon grenier à l'avoine, pour la remuer, comme c'est la manière dans les cochers, pour empêcher qu'elle

58 Conics de Caylus.

ne s'échauffe, je vis de dedans un coin où j'étois, par la fenêtre, M. Evrard, qui étoit en robe de chambre auprès du lit de Madame, et qui lui parloit de bien près à l'oreille, de façon que je ne voyois pas leurs mains, ni à l'un ni à l'autre; cela ht que je me doutai de quelque chose, avec autre chose d'une autre fois, qu'il raccommodoit la jarretière de Madame, couchée sur la duchesse.

Cela me donna la curiosité de voir mieux ; mais comment faire ? On pouvait me voir par la fenêtre. Je songe en moi-même que Madame m'avoit ordonné d'aller, tous les matins, savoir si elle se serviroit de ses chevaux. Cétoit une bonne invention pour me couler chez elle, comme je fis tout bellement. Je ne rencontre ame qui vive jusqu'à la porte de la chambre, qui étoit entre-bâillée; de façon que je ne voyois d'un oeil, dans un miroir vis-à-vis, que la moitié de ce qui se passoit sur le lit; mais, en récompense, j'entendois tout ce qui s'y parloit, et c'étoit Madame Allain qui, dans ce temps-là, disoit à M. Evrard: A quoi, mon cher abbé, dois-je attribuer la froideur, pour ne pas dire l'indifférence, que vous me faites éprouver depuis quelque temps? — Moi, froid! moi, indifférent ! répond-il ; je ne fus jamais plus épris, plus charmé et plus en état de répondre aux bontés dont vous m'accablez. Et il falloit que cela fût comme il le disoit, car ils ne parloient plus, ni l'un ni l'autre, que par des paroles

Guillaume } cocher. co

entrelardées de soupirs et de ah ! ah ! où je ne comprenois rien ; c'est pourquoi j'allois me retirer, quand Mamzelle Douceur arrive qui, me demande ce que je veux. Savoir si Madame sortira ce matin, lui dis-je ; mais je n'ai pas osé entrer, parce que je crois qu'elle est avec M. l'abbé, en conversation sérieuse, qui ne regarde qu'eux deux. — Passe encore pour elle, répondit en grognant la chambrière ; mais, pour une autre, il me le payera, ou je ne suis pas fille. Allez, Monsieur Guillaume, continuât-elle, je vous ferai avertir si Madame a besoin de vous; mais apprenez toujours de moi, en passant, qu'il ne faut pas se fier aux petits collets.

Je compris bien, par ces paroles, ce que Mamzelle Douceur vouloit me faire entendre à son sujet, comme à celui de Madame ; mais je ne pouvois pas me fourrer dans la caboche qu'un abbé étoit capable de ces sortes de choses-là envers la maîtresse et la servante ; qu'il y en avoit assez d'une des deux pour un homme tout seul : et ce qui me passoit encore, c'est que cette petite langue de serpent vouloit me faire accroire, comme à un Claude, que Madame Guillaume avoit part au gâteau ; d'autant plus que je savois bien encore, par moimême, que ma femme n'étoit pas trop sur sa bouche de ce côté-là, et puis, d'ailleurs, que la lettre qu'il lui avoit écrite ne parloit pas du tout comme ce qu'il disoit à Madame.

60 Contes de Caylus.

Les jours allans et venans, comme dit l'autre, il arriva pourtant, à la fin, que Mamzelle Douceur savoit mieux que moi ce qui la regardoit du côté de M. Taché, qui n'en agit pas bien avec elle dans cette occasion-là ; ce qui la fit aller aux oreilles de Madame, qui ne fit semblant de rien, pendant quelque temps, pour mieux jouer son jeu, comme vous verrez par après.

A regard de Mamzelle Douceur, elle disoit, de son côté, qu'elle alloit voir ses parens dans son pays ; mais il y avoit des gens de la maison qui savoient bien qu'elle alloit être pigeon dans le colombier d'une sage-femme.

Madame Guillaume prit sa place de chambrière auprès de notre maîtresse, qui la fit coucher tout auprès de sa chambre, à porte ouverte, à cause que, depuis un certain temps, elle s'imaginoit de voir des esprits la nuit, dont elle avoit peur ; et c'étoit pour la rassurer, car elle ne s'en rapportoit pas à M. l'abbé, qui disoit qu'il n'y avoit jamais eu de revenans que danc la tête des bonnes femmes. Je n'étois pas trop content de ce changement-là, qui m'empêchoit d'aller voir ma femme, comme je faisois quelquefois, dans la petite chambre. Je fis enfin tant, par mon esprit, que bien souvent, la nuit, j'allois la trouver dans son lit, par le petit escalier borgne ; et je décampois toujours près le grand matin, pour aller panser aussi mes chevaux.

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l n jour pourtant, je ne sais comment cela se put faire, je m'étais endormi si fort, que je ne songeai pas à me lever, à l'ordinaire, au point du jour, que je yoyois venir par la fenêtre, dont je ne tirois pas le rideau ; comme il avoit fait bien chaud pendant toute la nuit, je m'étois mis à l'air sur le bord du lit, comme quand on sait bien que personne ne nous verra.

En me réveillant, j'entends du bruit dans la chambre de Madame, comme de quelqu'un qui marcheroit : aussitôt je vois par le pied du lit que c'est Madame Allain, rien qu'avec sa chemise, qui entre où je suis ; me voyant pris, comme un renard dans un bled, je m'avise de faire le dormeur, et je fais semblant de ronfler, sans remuer ni pied ni patte, tant que Madame fut sur sa chaise percée, qui étoit dans un coin de la chambre, tout vis-à-vis de moi. On sait bien qu'une femme veuve a été mariée, et qu'elle n'est pas apprentisse ; c'est ce qui me rit rester comme j'étois, sans changer de posture, ni sans faire semblant de me réveiller, pour n'avoir pas la peine de lui faire des excuses : après tout, m'auroit-elle fait un péché d'être couché avec ma femme ?

Sitôt qu'elle fut partie, je m'en allai aussi à mon ouvrage, comme à l'ordinaire, et tout se passa, ce jour-là, à l'accoutumée.

La nuit d'après, en voulant aller voir Madame Guillaume, je trouve la petite porte

Gz Contes de Caylus.

fermée. Ce qui me lit penser que c'étoit par ordre de Madame, qui ne vouloit pas que je couche avec ma femme. Cela ne me rit pas trop de plaisir. Je frappe tout doucement à la porte ; mais notre femme ne m'ouvroit pas. Je pense qu'elle est dans son premier somme ; c'est pourquoi je m'en retourne avec si peu de poisson que j'ai pris.

Le lendemain, comme j'étois après mes chevaux à cinq heures du matin, je vois Madame à sa fenêtre, qui me fait signe de monter par le grand escalier : elle ouvre toutes les portes elle-même, et parce que j'avois mes escarpins d'écurie, elle me les fait laisser dans l'antichambre, pour ne pas faire du bruit.

Je ne savois que penser de tout ce manège, car elle n'avoit qu'un petit cotillon tout court ; mais elle me dit : Si tu me promets de ne rien dire de ce que je vais te faire voir, tu auras tout lieu de te louer de moi. Je lui promis tout ce qu'elle voulut, et elle me mena tout au travers de sa chambre, dans celle de ma femme, que je vis dans son lit, et Monsieur l'abbé étendu auprès d'elle, qui dormoient tous les deux.

Cette vision-là me surprit si fort, que quand je n'aurois pas promis à Madame Allain de ne rien dire de ce que je venois de voir, je n'aurois pas pu souffler le mot. Ma maîtresse m'emtraîna jusques dans l'antichambre, dont elle ferma les portes sur nous, et puis elle me dit :

Guillaume , cocher. 63

ch bien ! Guillaume, que penses-tu de ce que tu viens de voir? — Ah! Madame, lui répondisje, je ne m'y serois pas attendu ; cela est bien vilain pour un homme de cet habit-là. Je n'oserai peut-être pas lui toucher, à cause de son caractère ; mais pour ma femme, qui nen a point, je vous la rosserai, qu'elle dira bien vite holà! — Il n'en sera ni plus ni moins, mon pauvre Guillaume, dit-elle; et l'éclat que tu ferois, apprendroit à tout le monde ce qu'il est bon qu'il ignore pour ton honneur et celui de ma maison ; mais ne t'inquiète de rien, je sais les moyens de me venger, et tu verras, dès aujourd'hui, comment je m'y prendrai. Achève de panser tes chevaux, et sur les neuf heures tu iras dire au révérend père Simon que je le prie de venir dîner ici aujourd'hui.

Et qu'est-ce que fera, Madame, lui dis-je, le père Simon à tout cela ? Me remettra-t-il l'honneur sur la tète, à la place de ce que ce chien de M. l'abbé y a planté? A présent, voyez-vous, je ne me fierai ni à prêtre ni à moine. — Tu feras bien, répondit Madame, je suis bien revenue des uns et des autres : mais exécute toujours ce que je t'ordonne; je te donne ma parole, mon cher Guillaume, que dans peu nous serons débarrassés de ce coquin d'abbé ; tu auras le plaisir de me le voir mettre à la porte. — Vous feriez bien d'y mettre aussi ma carogne de femme, lui répondis-je. — Cela n'en seroit peut-être pas plus mal, répliqua-t-elle :

64 Contes de Caylus.

mais prends patience, tout ira bien ; j'espère trouver moyen de te guérir bientôt du mal que je viens de te faire, ente découvrant la conduite de ta femme ; tu verras que ce sera un mal pour un bien. Attache-toi à moi, et je ferai ta fortune : je te tirerai de récurie pour te faire mon valet de chambre. Je ne serai pas la première femme qui se sera servie d'un grand brun comme toi: ne dis rien de tout ceci à personne, et me laisse faire. — Là-dessus elle me fait sortir, et rentre dans sa chambre.

On a bien raison de dire qu'il n'y a rien qui guérisse de tout mal, comme le bien : car la pensée seule de la fortune, que venoit de me promettre Madame Allain, me fit presque oublier ce que je venois de voir : et puis, d'ailleurs, quand votre femme a été capable de faire de ces écarts-là, cela diminue tellement la bonne opinion que vous devez toujours avoir d'elle, quand ce ne seroit que pour vous même, qu'il paroît qu'on ne se soucie plus qu'elle s'écarte ou non de son devoir, parce qu'elle ne vaut pas la peine qu'on l'estime, quand elle ne le mérite plus; c'est qu'on est indifférent pour les choses dont on a raison de ne plus s'embarrasser.

Je me mis donc à prendre mon parti làdessus, et cela fut bientôt fait, car j'y allois de bon cœur : je n'avais plus d'envie que de voir ce qu'alloit opérer le père Simon, quand il seroit venu pour dîner, comme il l'avoit promis quand je lui enavois parlé.

Guillaume, cocher. 65

A son arrivée, M. l'abbé Evrard fit une moue longue d'une aune, car c'étoit sa bête : on se met à table, sans que Madame s'embarrasse de la mine de l'abbé, qui se mit à asticoter le moine pendant le dîner, et il lui répondoit bravement sur toutes les choses qu'il mettoit en avant pour disputer ; d'autant plus que Madame étoit du côté du révérend, contre son ordinaire, ce qui rit que la moutarde monta au nez d'Evrard, qui jette sa serviette, et s'en va comme un fou, bouder dans sa chambre.

Cela fit un esclandre, que tout le monde qui étoit là, nous ne savions qu'en penser ; mais Madame prit tout d'abord la balle au bond : Guillaume, me dit-elle, allez dire à M. Evrard que, puisqu'il reconnoît si mal l'honneur que je lui fais en l'admettant à ma table, et qu'il y manque de respect aux gens que je considère, il me fera plaisir de n'y plus paroître dorénavant ,

Quand on m'auroit donné de l'argent, Madame ne m'auroit pas fait plus de plaisir que de me charger de cette commission, que je vas vous lui faire tout chaud. Ne t'auroit-elle pas aussi chargé, me répondit l'abbé, de me dire de sortir de chez elle ? — Non, lui repartisje ; mais cela pourroit bien arriver sans miracle : quand on est chassé de la table, on ne met guère à l'être de la maison. Ces derniers mots que j'avois ajoutés de mon crû, et à cause de la bonne amitié que je lui portois, le mirent dans une colère qui me fit un grand plaisir : je

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crus qu'il m'alloit battre, et je l'aurois bien voulu voir -, car je lui aurois rendu de bon cœur sur le dos le bois qu'il m'avoit mis sur la tête.

Sur le soir, l'abbé envoya demander à Madame si elle vouloit bien lui donner jusqu'au lendemain pour lui rendre compte de ce qu'ilavoità elle; et Madame Allain lui fit répondre qu'elle le vouloit bien. De sorte que le jour d'après, il rendit son compte tant bien que mal; mais Madame étoit si aise de s'en voir dépêtrée, qu'elle ne prit pas garde à bien des petites choses, qui ne laissoient pourtant pasqued'être deconséquence.

Ses meubles furent bientôt emportés, car il n'en avoit pas ; ceux de sa chambre appartenoient à la maison : à la fin il partit, et il n'y eut ni petit ni grand qui n'en fût bien aise, à l'exception de Madame Guillaume, qui ne faisoit pourtant semblant de rien, mais qui n'en pensoit pas moins ; car la bonne bête fit un trou à la lune deux joursaprès, qu'elle m'emporta ceque j'avois de plus beau et de meilleur pour courir après son abbé. Il faut qu'ils soient allés bien loin, car je n'en ai jamais eu ni vent ni voix du-depuis, et que je m'en soucie comme de Colin Tampon.

Madame Allain me donna le double pour le moins de ce que ma femme m'avoit emporté, ce qui fit que je fus encore plus tôt consolé. J'eus commission de lui chercher une femme de chambre et un cocher, et je lui donnai tous les deux à ma poste.

Quoique je ne savois lire, ni écrire, ni chif-

Guillaume . cocher. 67

frer, je pris les affaires en main pour gouverner le ménage, comme avoit fait l'abbé ; en sorte que tout le monde m'appeloit M. Guillaume, gros comme le bras, dans la maison.

Un matin qu'elle étoit dans son lit, et que je lui rendois compte de quelque chose, elle me va dire : Tu vois, Guillaume, que j'ai beaucoup de confiance en toi; j'espère que tu ne me trahiras pas comme ce fripon d'Evrard. — Oh ! pour cela non, Madame, ce luifis-je, car ilfaudroitque je lusse un grand misérable. Et là-dessus je lui baise la main d'un bras qu'elle avoit hors du lit.

Comment donc, dit-elle, tu es galant? — Oh ! Madame, répondis-je, je voudrois être aussi galant que vous êtes belle, afin de vous être autant agréable. — Mais sais tu bien, reprit-elle, que tu me fais une déclaration d'amour, et que je devrois m'en fâcher ? — Qu'est-ce que cela vous avanceroit, dis-jeà mon tour ? il n'en seroit ni plus ni moins, et il vaut mieux que vous soyez bien aise que fâchée. Je sais bien qu'un homme de mon acabit n'est pas digne que vous correspondiez à son dire ; mais si vous aviez cette bonté-là, vous ne vous en repentiriez pas par la suite. — Je le veux croire, réponditelle ; ou je serois fort trompée, ou tu es un honnête homme; mais ce n'est pas encore assez, il faut être discret. — Oh ! n'avez pas peur ; allez, Madame, lui dis-je, je suis muet comme une carpe quand il le faut. Là-dessus elle se mit à rêver, et moi à prendre la main, puis son bras;

68 Contes de Caylus.

en sorte que je découvre la couverture, à l'endroit de son sein, qui étoit blanc comme de la neige. Je me hasarde à mettre un doigt dessus un, et puis toute une main, ensuite les deux sur les deux ; comme elle revoit toujours, sans que cela la fît revenir en rien, je me hasardai de lui prendre un baiser. Oh ! c'est cela qui la fit revenir : Retire-toi, Guillaume, dit-elle, en se mettant à son séant ; tu es trop hardi, ou je suis trop foible. — Eh bien ! Madame, repartis-je, laissez faire à ma hardiesse et à votre foiblesse. Cela fera que nous aurons tous deux contentement.— Non, répondit-elle, aussi bien j'entends ma femme de chambre : retire-toi, et surtout songe que tu ne peux me plaire que par la discrétion. Et comme la femme de chambre venoit véritablement, je dis à Madame, en me retirant, que sur ce pied-là je comptois que mon affaire étoit dans le sac.

Je ne lui avois parlé, et fait ce que je viens de dire, que parce que j'avois reconnu qu'elle avoit de la bonne volonté pour moi, depuis un certain temps. Cela se déclara bien mieux le lendemain, que nous mîmes toutes nos flûtes d'accord, pour vivre, par la suite, d'une bonne amitié parfaite avec toutes sortes de circonstances, les meilleures et les plus agréables ; sans que qui que ce soit s'en soit jamais aperçu au point que c'étoit.

Cela a duré, de cette façon, pendant plus de près de dix ans, qu'elle m'a fait le bien dont je

Guillaume, cocher.

vis à présent à mon aise : après ce temps-là, cette bonne Dame mourut, en me laissant encore quelque chose par testament, de même qu'à ses autres domestiques.

Depuis sa mort, je suis à la campagne près de Paris, d'où j'ai appris du maître d'école à écrire et lire dans les livres, qui m'ont fait venir l'envie d'en faire un à mon tour, comme je vois que tout le monde s'en mêle.

Si ces quatre histoires-là ne déplaisent pas au public, elles ne déplairont pas à d'autres, à coup sûr : cela m'encouragera ; et qu'est-ce qui m'empêcheroit, après cela, de tomber dans le bel esprit ? de plus, que sait-on ce qui peut arriver dans le monde ? Je ne suis pas plus gros qu'un autre ; et puis, d'ailleurs, la porte de l'Académie n'est-elle pas belle et grande ? en tout cas, qu'est-ce qu'on peut me reprocher ? Que j'écris comme un fiacre. Il y en a bien d'autres qui écrivent de même ; et si pourtant ils ne l'ont jamais été ?

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